‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 15 sur 175 · II. — Transmission héréditaire de l'immunité · texte numérisé non relu

II. — Transmission héréditaire de l'immunité

La durée de l'immunité conférée par une première atteinte embrasse, suivant les maladies, un temps variable. Pour beaucoup d'infections, l'immunité ne s'éteint qu'avec la vie ; elle se transmet môme par la voie de la génération. C'est le mécanisme de cette transmission qu'il nous reste encore à examiner.

Il convient de distinguer entre les cas où la mère est atteinte au coursde la gestation, de la maladie contre laquelle elle rend son fruit réfrnctaire, et le cas où ce dernier acquiert l'immunité lorsque la mère a clé frappée de la maladie immunisante plus ou moins longtemps avant la conception.

La première éventualité ne suscite aucune difficulté à l'interprétatioa du mécanisme de la transmission de l'immunité.

On sait que le fœtus reçoit quelquefois à travers le placenta altéré lemicrobe pathogène des affections qui compliquent la grossesse. On a vu des femmes mettre au monde pendant ou après une variole, une rougeole,, une scarlatine, une fièvre typhoïde, etc., des enfants présentant les lésions, incontestables de ces affections. MM. Arloing, Gornevin et Thomas ont trouvé des tumeurs commençantes sur des veaux et des agneaux provenant defemelles mortes du charbon symptomatique. Quelquefois la maladie de l'enfant est terminée au moment de la naissance ; mais des indices divers,, des cicatrices (variole) témoignent qu'elle a eu lieu antérieurement.

Si l'enfant, dans le sein de la mère, partage avec celle-ci la maladie dont elle est affligée, il est naturel qu'il jouisse, comme elle, de l'immunité conférée par cette atteinte.

Mais, ainsi que nous l'établirons plus loin (v. p. 71), le placenta exempt de lésions ne se laisse point traverser par les microbes. Aussi, leplus souvent, le fœtus reçoit-il de la mère non pas l'agent virulent, m;iis. les sécrétions vaccinantes de ce dernier, mélangées au plasma qui diffuse à travers les parois intactes des vaisseaux placentaires. Les humeurs se modifient corrélativement à celles de la mère, et, par suite, chez les deux sujets les éléments organiques acquièrent des propriétés dynamiques.

nouvelles qui les reudeut dorénavant aptes à la résistance au microbe, qui constituent en un mot l'état de vaccinés.

Mais si la maladie est terminée au moment de la conception, il est moins facile d'interpréter la transmission de l'immunité.

Lorsque la fécondation suit de très près la guérison de l'aflection immunisante, il est encore possible de faire jouer un rôle direct au microbe. L'ovule est une cellule qui a pu retenir ce dernier comme le ferait un phagocyte du tissu conjonctif. MM. Straus et CnAiiBERLAND ont constaté le microbe du choléra aviaire dans les ovisacs d'une poule infectée et dans les embryons des œufs fécondés d'une poule atteinte de choléra à forme chronique. En pareille occurrence, le fœtus peut être comparé à un sujet inoculé, et s'il triomphe de la maladie qu'il subit au cours de la gestation, il naîtra armé contre elle.

Mais si la fécondation a lieu longtemps après la guérison, l'ovule assurément ne contient plus de germe, ni les humeurs de la mère des substances vaccinantes. L'immunité en pareil cas ne peut se concevoir qu'en admettant avec Duclaux la transmission des parents à l'enfant des forces cellulaires spéciales dont elle est la manifestation.

Nous avons vu plus haut comment l'immunité doit être rapportée à une activité particulière des cellules acquise au contact des substances vaccinantes. Or, cette propriété que les générations cellulaires doivent nécessairement se léguer successivement chez l'individu pour lui assurer la pérennité de la préservation, est sans doute transmise également à l'ovule, et de celui-ci à toutes les générations cellulaires qui en procèdent, c'est-àdire à l'embryon, au fœtus, et finalement à l'individu. Les éléments anatomiques de celui-ci, déviés de leur type nutritif comme chez le parent, élaboreront la matière organique d'une façon spéciale, et lui communiqueront une force de résistance contre le microbe analogue à celle dont était armé l'ascendant (Duclaux).

Selon toute vraisemblance, la transmission héréditaire de l'immunité n'exclut point la participation paternelle. L'élimination des microbes par le sperme étant un fait démontré, le père est apte à infecter directement l'ovule, et par suite le fœtus, s'il est sous le coup d'une maladie virulente au moment de l'acte de la fécondation; et si la maladie ainsi transmise était capable d'évoluer rapidement et sans danger pour le fœtus, — la chose n'est pas impossible, — celui-ci hériterait d'une immunité dont il serait redevable au père.

Lorsque ce dernier est guéri depuis longtemps de la maladie, virulente au moment de la procréation, il est encore apte à transmettre une partie de l'immunité dont il jouit. La cellule du màle, appelée à féconder l'ovule, a été dynamiquement modifiée à la fin de la maladie du père, de

la même manière que l'œuf chez les femelles. Elle apporte donc dans l'ovule une substance vaccinée qui se répartira dans toutes les cellules de l'embryon et du fœtus; de sorte que toutes les unités cellulaires du jeune sujet portent en eux une portion de protoplasma résistant, associée à une portion plus considérable provenant de la mère. Ce baptême séminal donnera à l'ensemble une immunité indéniable, quoique plus faible et plus inégale que celle conférée par l'hérédité maternelle. II en résulte que la part de la mère dans la transmission des aptitudes à la résistance, par voie de génération, doit être bien supérieure à celle du père; c'est ce que l'observation a confirmé depuis longtemps (79).

III. — L'immunité et les moyens de défense de l'organisme interprétés d'après

la chimiotaxie.

Arrêtons-nous un instant ici pour jeter un coup d'œil rétrospectif sur les notions que nous venons d'acquérir relativement au mécanisme de la guérison et de l'immunité; aussi bien est-ce le moment d'essayer de les éclairer et de les compléter par les données curieuses, récemment introduites dans la physiologie générale.

La théorie de la phagocytose, la première en date, se meut uniquement dans le domaine de la morphologie. Appuyée sur des découvertes remarquables, elle embrasse certainement un grand nombre de faits, mais elle ne suffit pas à l'interprétation de tous. Aussi, vis-à-vis d'elle s'est constituée la théorie chimique, fondée, elle aussi, sur des observations du plus haut intérêt, sur l'état bactéricide des humeurs, mais qui, pas plus que J'autre, n'a de portée exclusive.

C'est un des grands mérites de l'école de Bouchard d'avoir, par des recherches remarquables, fondé l'union entre les deux écoles, et fait faire ainsi un pas considérable aux questions si controversées du mécanisme •de la guérison et de l'immunité.

Mais voici que nos connaissances sur les propriétés chimiotaxiques des leucocytes viennent apporter de nouvelles lumières à ces graves questions, modifier sur bien des points les notions en cours, montrer que l'action des produits solubles est bien plus complexe que celle de simples agents chimiques , et consolider en définitive la doctrine de Metschnikolï en l'appuyant sur une base nouvelle.

Guidé par l'expérimentation et par l'induction, M. Boucuahd, ainsi que nous l'avons marqué plus haut, admet que les microbes élaborent plusieurs substances qui détermineraient des effets divers et souvent opposés sur l'organisme. Il distingue notamment : 1° des sécrétions bactériennes qui

provoquent la diapédèse par excitation du centre vaso-dilatateur; 2° des sécrétions bactériennes qui empêchent la diapédèse par paralysie de ce centre, et 3" des sécrétions bactériennes vaccinantes.

Dans des études récentes, Massaut et Bordi:t (80), et surtout HiiRTwiG (81), ont montré que les divers actes de l'infection microbienne se conçoivent plus aisément si on applique à leur interprétation les données qui se rapportent à la chimiotaxie positive et négative.

Visant tout d'abord les deux premières substances admises par M. BoucnARD, Herïwig cherche à démontrer qu'au lieu de faire intervenir deux produits de sécrétion distincts dont l'un provoque, l'autre empêche la diapédèse, il est plus simple et plus conforme aux faits nouveaux de considérer ces deux résultats opposés comme deux effets d'une seule et même sécrétion qui, d'après son degré de concentration et d'autres circonstances accessoires, exerce une action chimiotaxique tantôt positive, tantôt négative.

Pfeffer, en effet, a formulé à ce point de vue les propositions suivantes (82) :

1° Les substances chimiques, en tant qu'agents irritants, se coiwportent d'une façon différente à l'égard des organismes cellulaires, suivant leur degré de concentration.

Leur action attractive commence à s'exercer à un certain degré de dilution qui correspond au minimum de leur valeur chimiotaxique ; puis elle augmente avec la concentration de la dilution jusqu'à un point déterminé, qui représente le maximum de la puissance attractive; après quoi, si l'on continue à renforcer le titre de la solution, le pouvoir chimiotaxique diminue, et il viendra un moment où la solution fortement concentrée agira en sens contraire et repoussera les éléments. La chemiotaxie positive est transformée en chimiotaxie négative.

2° Le degré de concentration nécessaire pour qu'une substance chimique déposée en un point agisse comme irritant à l'égard d'organismes cellulaires zarie lorsque ceux-ci se trouvent dans un milieu qui contient déjà la même substance sous un certain degré de concentration et uniformément 7xpartie dans la masse... On peut ainsi, d'une part rendre artificiellement insensibles les organismes cellulaires vis-à-vis de solutions de substances chimiques faibles qui, dans d'autres conditions, sont très attractives à leur égard; et, d'autre part, on peut rendre ces micro-organismes impressionnables à l'égard de solutions concentrées qui, dans l'eau pure, les repoussent.

Ces notions sont applicables à la pathologie. Si, en effet, les produits élaborés par les microbes sont susceptibles d'éveiller des propriétés chimiotaxiques dans les leucocytes, cet acte doit être soumis aux lois qui régissent la chimiotaxie en général. Il s ensuit que le mode de réaction des

lencocutes vis-à-vis des substances capables de mettre en jeu leurs propriétés chimiotaxiques est très compliqué, et, suivant les cas, peut aboutir à des résultats très divers et contradictoires. Les produits microbiens, d'après leur nature ou leur degré de concentration, auront une action chimiotaxique positive ou négative. De plus, leur influence sera encore différente, suivant qu'ils restent fixés à leur foyer de production et agissent à distance sur les leucocytes, ou suivant qu'ils se répandent en même temps et d'une façon uniforme dans le sang. Dans ce dernier cas, c'est tantôt l'action des produits formés sur place, tantôt celle des produits mêlés au sang qui exerce l'influence décisive. De là .des éventualités nombreuses que Hertwig groupe sous les deux chefs suivants :

lor Cas. — Les produits microbiens sont répandus dans le sang et le foyer morbide sous le même degré de concentration. Les leucocytes, sollicités également dans deux sens contraires, n'ont plus aucune tendance à émigrer vers le point menacé.

i2« Cas. — Les produits accumulés au foyer morbide et dans l'organisme tout entier n'ont pas la même concentration, et le degré respectif de celle-ci est tel que la différence entraine nécessairement une attraction des leucocytes. Si le degré le plus élevé de la concentration se trouve au foyer morbide, les leucocytes y afflueront. Dans le cas contraire, ils seront retenus dans les vaisseaux, et ceux qui se seront déjà portés dans le voisinage de la lésion locale, sous l'influence de conditions favorables, feront retour -à ces derniers.

Ces notions donnent une explication très simple de la curieuse expérience sur laquelle M. Bouguard a fondé l'hypothèse des substances empêchantes.

En inoculant une culture de bacille pyocyanique à un cobaye, on détermine au point d'insertion du virus une lésion locale qui aboutit à la suppuration. Si l'on traite de la même façon un deuxième cobaye, dans le sang duquel ou a injecté préalablement les produits solubles du bacille pyocyanique, on provoque non plus une maladie locale, mais une affection générale très grave. De pareilles observations ont été faites avec d'autres micro-organismes, notamment avec le staphylocoque auré, le bacille du choléra des poules, etc. Résultat surprenant, que M. Bouguard attribue à ce que, parmi les produits solubles injectés dans le sang, il s'en trouve qui s'opposent à la diapédèse, et par suite à la phagocytose chargée de détruire les microbes dans les conditions ordinaires. Mais les découvertes de Pi-'iiFFER portent plutôt à penser que par l'injection intravasculaire des produits solubles, l'expérinientateur a introduit dans le sang autant et peut-être plus de ces substances susceptibles d'éveiller l'irritabilité des leucocytes qu'il ne s'en produit au foyer d'inoculation. L'attraction des

globules blancs vers le point menacé fait alors défaut, l'émigration leucocy tique par laquelle l'organisme se défend contre l'infection à l'ordinaire est supprimée, et celle-ci, au lieu de rester localisée, se généralise rapidement.

Lorsque les microbes ont ainsi envahi tout l'organisme, la phagocytose reste encore l'arme de défense par excellence. Mais pourquoi ne s'exercet-elle qu'au bout de quelques jours, pendant lesquels les agents infectieux introduits dans le sang y vivent et s'y multiplient sans entrave apparente (période d'accroissement}? Pour répondre à cette grave objection, M. Mets- CHNiKOFF était obligé d'admettre « une habitude progressive des leucocytes à absorber les agents pathogènes », M. Boucuard une sorte de conflit entre les substances qui empêchent la diapédèse et celles qui établissent l'état bactéricide, conflit dans lequel l'avantage reste régulièrement aux premières durant la phase initiale de la lutte. Peut-être le secret de cette évolution cyclique des maladies se trouve-t-il dans ce que les bactéries éliminent dans le sang des produits qui exercent tout d'abord sur les globules blancs une action chimiotaxique négative, à cause de leur concentration excessive au début ; puis, à mesure qu'ils se diluent par leur dissémination dans l'organisme, ils rendent peu à peu les leucocytes plus irritables, et finissent par les attirer vers les microbes. Négative au début, la chimiotaxie devient positive à la fin, par une simple modification du degré de dilution des produits microbiens solubles.

En rapportant les actes essentiels par lesquels l'organisme se défend contre les microbes aux propriétés chimiotaxiques des leucocytes, la conception nouvelle supprime du même coup le rôle que M. Bouchard fait jouer aux perturbations de l'innervation vasculaire dans les chances de détermination de la diapédèse. Tout récemment du reste, MM. Massart et BoRDET [loc. cit.) ont démontré par des expériences directes que la paralysie vasculaire demeurait étrangère au défaut d'afflux des leucocytes vers les points menacés après l'injection de produits microbiens dans le sang. A priori d'ailleurs, il était permis de supposer que le rôle essentiel de la défense de l'organisme contre les microbes devait appartenir, non à des excitations nerveuses, mais à l'excitabilité directement provoquée chez les leucocytes par les microbes. Car seuls les leucocytes, en tant qu'agents mobiles, sont aptes à répondre efficacement à l'excitation, c'est-à-dire à aller au-devant de la cause excitante, de l'agent morbide, et de l'annuler soit par la phagocytose, soit par l'élimination (suppuration ou caséification).

Mais les découvertes de Pfeffer sont également appelées à imprimer une orientation différente à la théorie de l'immunité acquise. Pour faire

DES AGENTS PATllOGIÎNES

comprendre celle-ci, M. Bouchard a cru devoir distinguer une troisième espèce de sécrétion bacillaire, la substance vaccinante, qui, par voie indirecte, rend pour un temps plus ou moins long le tissu et les humeurs bactéricides.

Ou peut, avec Hertwig, hésiter à croire que les substances qui produisent l'immunité acquise sont dilïérentes de celles qui engendrent les autres manifestations de la maladie; du moins l'hypothèse des matières vaccinantes n'est-elle pas indispensable.

En effet, nous savons que les actes dus aux produits solubles élaborés par les microbes au sein de l'organisme, varient suivant que les leucocytes sont mis par ces produits dans un état de chimiotaxie négative ou positive.

Or, chaque irritation, non seulement provoque dans la substance organique une réaction immédiate qui se manifeste par quelque acte physiologique ou pathologique, mais elle peut aussi, dans certaines conditions, susciter des effets lointains survenant lorsque l'agent irritant a cessé d'agir; fait connu en physiologie générale sous le nom d'effet tardif de l'irritation. Celui-ci ne se conçoit qu'à la condition d'admettre que l'inlluence prolongée d'un certain état d'irritation a modifié la cellule dans son organisation intime, et par suite dans sa fonction.

Envisagée à ce point de vue, l'immunité serait l'effet tardif de l'excitation qu'exercent sur les leucocytes les produits bacillaires mêlés pendant quelque temps au sang. Par le fait de cette stimulation, ces éléments acquerraient, pour un temps plus ou moins long, une irritabilité plus grande à l'égard de ces derniers, et par suite vis-à-vis d«s micro organismes qui les produisent ^

Cette interprétation s'harmonise parfaitement avec ce fait signalé par -M. BoucuARD, que les produits solubles injectés à l'organisme ne confèrent l'immunité qu'au bout de quelques jours, alors qu'ils sont déjà éliminés en grande partie au debors. Car, par leur présence dans le sang, ils s'opposent, d'après les lois de la chimiotaxie, à ce qu'une infection venant à avoir lieu à ce moment, les leucocytes se laissent attirer par les produits microbiens élaborés au foyer d'inoculation. Ce n'est qu'après l'élimination

• La vaccination sera d'autant plus efficace que les produits solubles ont aji sur les celuies pendant un temps plus long et à un degré de concentration plus uniforme sur tous les points de l'économie. On devra s'attendre en conséquence à ce que l'immunité conférée pari atteinte spontanée d'une maladie infectieuse soit plus sûre que celle qui est obtenue par lavaccmalion I>aslorienne,et que la vaccination chimique donne la plus faible garantie, parce que 1 état (lu sang crée par les produits solubles est sujet à des Iluctuutions qui ont moins de chances de se prodinre dans les deux autres cas. Les observations de Roux et Ciiamuehi.and (KouxetCiiAMBERLAND, Lwimwuté contro Ic ckarboH conférée par des subslancns chimiques. Annales de l'Institul l'asteur, 1886) s'accordent avec ces considérations dont il devra être tenu compte dans la création de procédés de vaccination chimique. (Hkrtwio, loc cit., p. 3b.)

complète des produits injectés que l'elïet tardif de l'excitation peut se manifester, elïet qui consiste en ce que les leucocytes s'assimilent dorénavant les micro-organismes par les sécrétions desquels ils étaient repoussés avant la vaccination. Grâce à celle-ci, la chimiotaxie négative a fait place à la positive.

HiiiRTwiG, à qui nous empruntons toutes ces considérations, les résume dans la conception suivante de l'infection.

Les effets d'irritation déterminés dans les éléments cellulaires par les produits microbiens solubles jouent un rôle fondamental dans la physiologie pathologique des maladies infectieuses. Ils résident dans les manifestations immédiates de la chimiotaxie positive et négative etdans des actes tardifs.

La chimiotaxie positive réalise la localisation des agents infectieux par l'afflux leucocytaire et leur anéantissement par la phagocytose.

L'état de chimiotaxie négative a pour résultat la dissémination des micro-organismes nuisibles et l'explosion d'une maladie infectieuse générale. Au cours de celle-ci, la diffusion des produits de sécrétion bacillaire dans le sang et les humeurs, convertit la chimiotaxie négative en positive; c'est dans cette transformation que réside la possibilité de la guérison d'une maladie générale en évolution.

Enfin, à l'effet tardif de l'irritation leucocytaire se rapporterait l'immunité acquise, c'est-à-dire un état de chimiotaxie positive, substituée à la chimiotaxie négative où se trouvaient les éléments du corps auparavant {loc. cit., p. 36).

On peut se convaincre, par ces considérations, que la chimiotaxie est apte à fournir une interprétation satisfaisante de ces actes mystérieux qui caractérisent la lutte entre les cellules et les microbes.

Elle est aussi capable de nous faire comprendre, comme l'ont démontré récemment MM. Massart et Bordet, le mode d'action des causes qui affaiblissent l'immunité naturelle, c'est-à-dire des causes prédisposantes qui favorisent l'infection {loc. cit).

Toutefois, ces notions sont encore en grande partie dans le domaine de la théorie, et fonder sur elles une conception générale de l'infection, est peut-être une tentative prématurée. On peut du moins affirmer qu'elles consolident l'œuvre de Metsciinikoff; la doctrine de l'illustre savant, malgré les objections dont elle a été l'objet, reste debout, éclairée et élargie par la découverte de la chimiotaxie.

La phagocytose et l'état bactéricide sont, en définitive, les moyens de lutte les plus généraux contre les microbes : ils assurent à l'organisme la guérison dans le présent, et lui garantissent l'immunité dans l'avenir. — L'étude de ces questions est à peine ouverte, le sujet n'est pas sans lacune ni contradictions apparentes. Mais les recherches se poursuivent active-

ment ; chaque jour vient ajouter une notion nouvelle aux données acquises, et peut-être le temps n'est-il pas éloigné où il sera possible d'édifier l'histoire et la théorie complète de l'infection ainsi que des actes par lesquels l'organisme résiste aux microbes.

§ 10. — VARIATIONS DE l'aCTIVITÉ DES VIRUS

Le virus, à l'instar de la réceptivité, nous apparaît comme une grandeur essentiellement variable. Nous n'y trouvons point, tant s'en faut, ce principe fixe et immuable, tel que le définissait l'ancienne pathologie. Comme la prédisposition, l'activité des germes est susceptible de varier à l'infini, et, par cette aptitude, elle contribue à son tour à multiplier les formes et les degrés des réactions morbides. Cette donnée nouvelle pouvait être déduite à priori de la doctrine parasitaire : ne voyons-nous pas dans une même espèce, à côté des sujets forts des individus chétifs, et entre les deux extrêmes des intermédiaires innombrables?

a) . Atténuation des virus. — C'est encore Pasteur qui nous a initiés à la connaissance de ce grand fait, l'atténuation des virus. Personne n'ignore les remarquables communications qu'il a faites à l'Académie des sciences en 1881, sur l'atténuation des microbes du choléra des poules et du charbon, atténuation qui a pu être poussée jusqu'à l'extinction de toute propriété virulente. Pour obtenir ce résultat, l'illustre savant employait la chaleur (charbon), ou l'action de l'air (choléra des poules). Ultérieurement, Chauveau arrivait au même but avec l'oxygène comprimé, Arloing avec la lumière solaire, Pasteur avec la dessiccation (83) ou l'inoculation à une espèce peu réceptive (84), Emmerich et di Mattei enfin avec la culture prolongée dans les milieux artificiels (85). Bref, une longue expérience a appris que, cultivés dans des conditions défavorables, les microbes perdent de leur énergie première et que tous les agents qui sont susceptibles de les détruire sont aptes à les atténuer quand leur emploi est convenablement réglé.

b) . Exaltation de l'activité des virus. — Inversement, on devait s'y attendre, l'exaltation de la virulence est également à notre discrétion. Un virus très affaibli recouvre son énergie première par son inoculation aux jeunes animaux. L'acclimatement d'un microbe sur une espèce animale déterminée exalte d'habitude sa virulence pour cette espèce. Le rouget du porc, inoculé aux pigeons devient de plus en plus actif à l'égard de ceux-ci et du porc lui-môme (86), et le virus rabique se renforce par des passages répétés a travers l'organisme du lapin (87).

64 ÉÏIOLOGIE ET PUYSIOLOGIli PATHOLOGIQUE GÉNÉRALES

c). Autres modifications dont les virus sont susceptibles. — Ce ne sont vraisemblablement pas les seules transformations que nous puissions faire subir aux microbes en modifiant leur milieu d'existence. Guambekland et Roux, en ajoutant de bichromate de potasse à une culture de

bactéridie charbonneuse, ont privé celle-ci de la faculté de produire des spores; et, chose remarquable, ces microbes dépouillés de cette propriété fournissent, lorsqu'ils sont semés dans du bouillon ordinaire, une descendance également asporogène (88), semblable à ces végétaux que l'horticulture reproduit exclusivement par bouture.

Plus tard, M. Roux a obtenu le môme résultat, en substituant l'acide phénique au bichromate dépotasse (89). M. Leumann amème trouvé des bacléridies asporogènes dans des cultures auxquelles il n'avait ajouté aucun antiseptique; la modification s'était produite spontanément, ou du moins sous une influence absolument inconnue, et il est vraisemblable qu'une pareille transformation s'opère souvent dans la nature (Roux).

La variation de la virulence est une notion capitale en hygiène et en épidémiologie. Pratiquement, elle conduit à la vaccination préventive. Théoriquement, elle nous fait concevoir la relation étroite qui unit les formes frustes ou abortives d'une maladie à ses types complets, les cas sporadiques aux manifestations épidémiques; la spontanéité apparente d'une maladie infectieuse n'est-elle pas souvent due au contact avec une de ces formes frustes, que l'exiguité des symptômes rend méconnaissables, et qui se dérobent à l'attention du malade et aux recherches du médecin?

Une importance toute particulière s'attache à la transmission héréditaire des propriétés nouvelles acquises par les virus. On peut, à tout instant, fixer la virulence à son degré actuel pour les espèces pathogènes qui se reproduisent par sporulation. Il suffit de provoquer à ce moment la formation des spores ; la descendance de celles-ci naîtra avec le degré de virulence que possédait la souche originelle.

On ne peut ne pas être profondément impressionné par le puissant intérêt de ces faits. On savait déjà que la forme des microbes était loin d'être immuable, et il y a longtemps que, sous ce rapport, la doctrine rigide de CouN a dû fléchir. Voilà que leurs fonctions sont, elles aussi, sujettes à des variations infinies, la virulence est une qualité qu'ils peuvent perdre ou acquérir suivant les circonstances; les fonctions de reproduction ellesmêmes peuvent être profondément altérées et même partiellement supprimées. Et toutes ces transformations sont en notre pouvoir, le microbe est à notre merci, le virus est soumis à notre puissance I

Dans ces études générales on ne saurait faire un pas sans être pénétré d'admiration et de reconnaissance pour l'homme de génie qui a ouvert à la science médicale de si vastes horizons.

La possibilité de rendre inoflensifs des microbes très virulents, et inversement, de restituer à ceux-ci la puissance pathogène après qu'ils l'ont perdue, donne une orientation féconde à la prophylaxie; elle éclaire surtout d'un jour nouveau les problèmes les plus élevés de la pathologie. b^Ile laisse entrevoir que les organismes pathogènes que nous connaissons aujourd'hui sont peut-être d'anciens saprophytes, adaptés peu à peu à la vie parasitaire par quelque circonstance fortuite, telle que la végétation accidentelle dans le corps d'un animal, et qu'ils ont ensuite gardé liéréditairement cette aptitude nouvelle, qui est la virulence.

Il est certain qu'il y a des maladies infectieuses nouvelles. Or, à moins de recourir à la genèse spontanée, il faut bien admettre, pour comprendre leur avènement, une sorte de transformisme fonctionnel, qui, d'un être indifférent a fait un microbe nuisible, d'un saprophyte un virus.

Ne voyons-nous pas d'ailleurs tous les jours des saprophytes, qui vivent dans les milieux ambiants, acquérir l'aptitude à détruire la matière vivante, devenir accidentellement des agents pathogènes des plus énergiques? Tels sont les microbes du tétanos, de la gangrène gazeuse, peut-être aussi ceux de la fièvre typho'ide, de la dysenterie, de la diphtérie. Tandis que les agents pathogènes, tels que ceux de la variole, de la syphilis, de la rage gardent intacte la fonction virulente qu'ils ont une fois acquise et ne peuvent vivre qu'à l'état de parasites, les autres la perdent chaque fois qu'ils repassent dans le milieu ambiant; ils redeviennent alors des saprophytes vulgaires. Davaine a découvert qu'en labandonnant du sang à l'étuve, il s'y développe, une fois sur dix, un microbe qui provient évidemment du monde extérieur, et qui donne au lapin une septicémie d'autant plus rapidement mortelle, qu'on multiplie les transmissions d'un animal à l'autre. Voilà donc encore un germe ubiquitaire, banal, et qui par accident peut devenir un agent morbigène des plus redoutables.

Ces faits sont tellement imposants, qu'on se demande si la notion rie l'espèce n'est pas menacée de sombrer devant les résultats obtenus dans ces recherches sur la transformation de la forme et de la fonction les microbes.

Ils est certain que les bactéries, à cause de la simplicité relative de our organisation, de la rapidité avec laquelle elles se reproduisent et .;ircourent l'ensemble des phases de leur évolution, doivent se prêter nieux que les autres êtres de la création à l'étude et au contrôle des OIS de Darvin. Ces préoccupations se sont fait jour dans les récents et omarquables travaux de MM. Ciiauveau (90) et Roux (89), sur les modi- ■^ations que nous réussissons à imprimer aux propriétés infectieuses aux caractères morphologiques de certains microbes, de la bactéridie

MALADIES ÉPIDÉMIQUES. g

ea particulier. Il résulte de leurs recherches que ce sont les fonctions virulentes qui se prêtent aux changements les plus profonds. Mais un microbe infectieux, qui perd tout pouvoir pathogène en conservant ses caractères morphologiques, est certainement plus modifié que s'il perdait ceux-ci en gardant ceux-là. (Cuauveau) {loc. cit.).

Toutefois, dans l'état actuel de nos connaissances, toute affirmation dans ce sens serait prématurée. Jusqu'à nouvel ordre, il demeure certain que les modifications morphologiques et biologiques que nous imprimons aux microbes n'impliquent point la création d'espèces nouvelles, mais constituent de simples déviations du type originel, des races différentes d'une môme espèce. C'est ainsi en effet qu'il convient, à notre sens, de régler l'attribution de l'espèce et de la race; car, du moment que la virulence est une qualité accidentelle, une fonction surajoutée, c'est vraisemblablement le microorganisme atténué, le saprophyte qui constitue l'espèce et le virus qui est la race (Bouchard).

g 11, de quelques conditions susceptibles

d'influencer l'action des virus

Les suites de la contagion sont subordonnées à diverses circonstances étrangères à la qualité du virus, parmi lesquelles nous devons examiner surtout la quantité et la porte d'entrée de ce dernier.

A. Influence du nombre des microbes.— Parmi les propriétés caractéristiques assignées par l'ancienne pathologie aux virus, figurait celle de pouvoir provoquer les processus les plus graves, quelque petite qu'en fût la dose introduite dans l'organisme. Cette donnée courante était fondée moins sur l'observation que sur l'habitude traditionnelle d'opposer les virus aux poisons dont les effets sont rigoureusement proportionnels à la quantité ingérée.

On devait pourtant pressentir que l'organisme lutte mieux contre une petite quantité de virus que contre une grosse dose, et la pathologie expérimentale n'a pas tardé à en fournir mainte preuve. Il est difficile, par exemple, d'inoculer fructueusement le charbon au chien. Toussaint y est cependant parvenu en lui injectant une grande quantité de bacilles (91). On sait depuis longtemps que les moutons d'Algérie, réfractaires au charbon, prennent cependant cette affection, s'ils reçoivent une forte dose de virus; et inversement, les moutons français, si réceptifs à son égard, ne contractent qu'un malaise passager, mais suffisant pour leur conférer

l'immunité contre toute atteinte ultérieure, si on ne leur inocule qu'un l)etit nombre de bacilles (92).

Pareil fait a été également relevé pour le charbon symptomatique, et a inspiré à Arloing, Gornevin et Tilomas, une nouvelle méthode d'inoculation préventive, fondée sur l'emploi de quantités extraordinairement petites de virus non atténué (93). WATSON-CnEVNE a fourni sur ce point des données d'une précision presque mathématique : un petit nombre de bacilles de la septicémie des souris ne donne rien aux cobayes; quelques milliers produisent un abcès local, une grande quantité enfin amène là mort, sans que la lésion locale ait eu le temps de s'effectuer. Des résultats semblables ont été obtenus par l'inoculation aux cobayes du staphylocoque doré, du microcoque tétragène et de ce microbe de la salive humaine qui produit chez le lapin la virulente septicémie que Pasteur nous a fait connaître. Suivant la proportion de microbes inoculés, le résultat sera nul, ou se réduira à une lésion locale, ou enfin la mort surviendra d'emblée, sans lésion initiale au foyer d'inoculation (94). l^ufîn, dans certains cas, non seulement les chances de maladie, mais leucore la forme des lésions paraissent relever de la quantité de virus lintroduite dans l'organisme. C'est ainsi que, dans un travail récent, |MM. Grancher et Leûoux-Labard (95) ont démontré que, par l'infection (intraveineuse de la tuberculose, on obtient, en faisant varier la quantité de virus inoculé, des formes très diverses de tuberculose expérimentale,

Îlepuis le type infectieux de Yersin, jusqu'à la tumeur blanche. On pourrait aisément trouver des faits similaires dans la pathologie lumaine. Depuis bien longtemps, on a remarqué que, s'il suffît d'une parcelle de vaccine introduite sous la peau pour faire naître des pustules, r^e succès de la vaccination est d'autant mieux assuré qu'on inocule une iîlus grande quantité de lymphe. L'explosion de la tuberculose miliaire iilguë, si différente par sa gravité et ses allures tumultueuses de la tuber- (îulose chronique, n'a-t-elle pas pu être rapportée dans plusieurs cas à la brusque pénétration dans le sang de fortes proportions de virus, par suite le l'ouverture d'une caverne dans les veines pulmonaires ou le canal horacique? Bref, on ne saurait méconnaître que la résistance de l'or-i, iisme aux agents infectieux ne dépend pas uniquement de leur viruence, qu'elle est subordonnée aussi dans une certaine mesure au nombre ■e ces derniers, que la dose active du virus s'accroît en raison inverse e la disposition des races animales, que la gravité des maladies est roportionnelle au nombre des microbes introduits, et que la durée de ■ ncubation est d'autant plus courte que ce nombre a été plus grand, propositions qui, bien entendu, ne se soutiennent qu'autant qu'on les pphquc au même microbe et à la môme espèce animale.

Cette influence qu'exerce la masse du virus injecté sur les suites de l'infection ne tend à rien moins qu'à elïacer la distinction fondamentale établie entre les bactéries pathogènes et les saprophytes. Les recherches de Wyssokowistgii {loc. cit.) et de WAïsoN-CuiiYNii: {loc. cit.) montrent en effet que des bactéries non pathogènes le deviennent quand elles sont introduites dans le corps en très grande masse. C'est ainsi que le proteus vulgaris détermine chez le lapin et le cobaye des accidents locaux et généraux graves, môme mortels, si on en injecte à l'animal des doses massives. Il n'est pas invraisemblable que ces microorganismes, lorsqu'ils viennent à prendre un développement excessif, ne puissent, à un moment donné, engager la lutte avec les cellules animales et acquérir des propriétés virulentes.

Le vagin, comme le fait remarquer Sahli, fourmille de microbes intermédiaires entre les saprophytes et les pathogènes, qui à l'état normal sont tout au plus aptes à entretenir un peu de catarrhe chronique. Mais n'est-il pas permis de supposer, ajoute-il, que leur multiplication excessive et leur adaptation à la vie parasitaire n'en fassent à l'occasion de véritables variétés pathogènes, qui sont peut-être les agents d'une partie de ces inflammations chroniques des organes du bassin que Nôggeratïï attribue uniquement à la gonorrhée ? Le gonocoque et le bacille de Lust- GARTEN sont vraisemblablement des descendants de ces saprophytes fixés dans les organes génitaux, des parvenus qui ont été dotés de fonctions virulentes par quelque circonstance fortuite. Le développement des maladies nouvelles devient un fait accessible à la raison, si l'on ne perd pas de vue que les expressions de saprophytes et de pathogènes s'appliquent non à des organismes essentiellement distincts, mais aux extrêmes de l'échelle des propriétés biologiques que l'observation leur a assignées (96).

B. Influence de la porte d'entrée des microbes. — Mais la gravité des maladies infectieuses ne relève pas seulement de la quantité et de la qualité du virus : la porte par laquelle celui-ci s'introduit dans le corps n'est pas indiflérente à cet égard.

La pathologie expérimentale nous en fournit des exemples saisissants. M. Pasteur a démontré que la rage s'inoculait plus sûrement par les centres nerveux que par la peau, que le virus rabique injecté dans la veine jugulaire du chien, avec les précautions nécessaires pour préserver la plaie du contact virulent, ne détermine jamais l'explosion de la terrible maladie. Arloing, Cornevin et Thomas (Zoc. cit.) ont réalisé sans danger des inoculations préventives chez les bovidés avec le virus non aflaibli du charbon symptomatique introduit dans les veines, la trachée, ou sous la peau qui recouvre l'extrémité de la queue, tandis que l'injection virulente faite à un point

quelconque du tégument sous-cutané est promptement suivie d'accidents mortels. Une culture de bacille pyocyanique qui, chez le lapin amène a mort à la dose de 1 de centimètre cube lorsqu'elle est injectée dans la veine de l'oreille, ne tue l'animal que si on en inocule un centimètre au moins quand on fait usage de la voie sous-cutanée. Et, introduit a dose massive dans le tube digestif, le virus ne détermine jamais aucun effet

Le lapin résiste ordinairement à l'inoculation sous-cutanée du charbon symptomatique; il succombe si on lui insinue le virus dans la chambre antérieure de l'œil (97), et le pigeon se comporte de même vis-a-vis du charbon bactéridien (98).

Depuis longtemps, l'observation a relevé de pareils témoignages dans la pathologie humaine. Onsait quela variole inoculée par la peauestmoins grave que celle qui est acquise par l'infection naturelle, notion qui a inspiré ^'pratique de la variolisation préventive; que le charbon intestinal est bien plus redoutable que la pustule maligne ; enfin que le staphylocoque inoculé à une glande de la peau ne produit que le furoncle, tandis que, porté dans la moelle des os, il engendre l'ostéomyélite, affection générale

des plus redoutables.

Cette diversité des chances et de la gravité de l'infection suivant le lieu de pénétration du virus tient, en général, soit à l'aptitude variable de ce point à servir de milieu de culture au germe, soit à la nature de celui-ci, qui, selon qu'il sera aérobie ou non, se généralisera par la voie sanguine ou par le tissu cellulaire sous- cutané, soit enfin et surtout à la rapidité plus ou moins grande avec laquelle les agents infectieux peuvent envahir l'organisme selon leur point d'application. Plus cet envahissement est rapide et massif, plus les manifestations sont précoces et graves. On sait combien la syphilis fœtale, due à la pénétration directe du virus dans le sang de l'enfant, diffère à ce point de vue de celle qui se contracte par la voie ordinaire. La variole qui est transmise dans le sein de la mère est toujours mortelle ; celle qui est due à l'infection naturelle, par les voies respiratoires où le virus subit un arrêt passager et se tamise en quelque sorte à travers le poumon, est loin d'avoir toujours une terminaison semblable. Enfin la variole inoculée, dans laquelle nous créons tout d'abord un foyer morbide local, d'où le virus ne se répand que lentement dans l'organisme et donne à celui-ci le temps de se préparer à la résistance, cette variole est assez bénigne vis-à-vis de l'autre pour qu'elle ait pu lui être opposée pendant longtemps par la prophylaxie. Toutes les maladies qui se contractent par les voies respiratoires, revêtent des allures relativement bénignes quand elles sont détournées de leur voie de pénétration naturelle et inoculées par la peau. Par cet artifice on crée une maladie locale, avant l'apparition de la maladie générale ; l'infection se fait graduellement, en

deux temps, le virus subit en quelque sorte deux incubations, et en fin de compte, l'organisme a acquis plus de force de résistance quand l'infection est devenue générale. Cet effet salutaire exercé par la lésion locale sur l'ensemble de l'organisme ne peut guère être attribué qu'à l'action vaccinante produite sur ce dernier, soit par quelques microbes qui du foyer initial s'introduisent lentement et en petit nombre dans les voies sanguines, où, en raison de leur exiguïté numérique, ils remplissent le rôle de virus atténué, soit par des produits solubles qui, élaborés par les microbes dans la lésion locale, se répandent partout et imprègnent toutes les cellules de l'organisme. Si l'imprégnation est suffisante, la maladie générale est absolument fruste, comme dans la péripneumonie; elle est simplement atténuée, comme dans la variole, si la lésion locale a été impuissante à produire une vaccination suffisante.

Il est toutefois des virus tels que ceux de la rage, du charbon symptomatique, de la gangrène gazeuse qui, introduits d'emblée et en quantité massive dans le sang, ne déterminent pas d'accidents tout en conférant cependant l'immunité, tandis qu'insérés dans le tissu cellulaire, ils entraînent invariablement la mort. Il est possible que ces microbes anaérobies, ne pouvant vivre dans le sang, se retranchent dans les organes hématop'oïétiques, et qu'avant d'être détruits par les phagocytes, ils continuent à y sécréter une substance vaccinante, suffisante pour déterminer l'immunité (99).

§ 12. — DE l'hérédité au point de vue étiologique

La transmission héréditaire des maladies infectieuses est devenue, sous l'empire des doctrines nouvelles, un champ d'études des plus féconds. Bien que le rôle de l'hérédité dans la genèse des épidémies soit bien effacé, il mérite cependant de trouver une mention dans cet inventaire rapide des principaux modes d'infection.

C'est un fait établi depuis longtemps par la clinique qu'une femme qui contracte une affection virulente pendant sa grossesse, peut donner le jour à un enfant atteint de la même maladie ou qui en présentera les symptômes peu de temps après la naissance. De pareilles observations ne se comptent plus dans l'histoire de la syphilis; elles ne sont pas rares dans celle des fièvres éruptives. Vogel, Heine, Rilliet et Bartuez ont publié plusieurs cas de rougeole et de scarlatine congénitale (100). Mais c'est la variole qui a fourni le plus grand nombre de faits de ce genre (101).

Dès ses débuts, la bactériologie a porté ses investigations dans ce domaine, et l'a enrichi de notions précises qu'elle a demandées à des mala-

dies d'études, telles que le charbon, le choléra des poules. On vivait à cet éa-ard sur la foi des assertions émises autrefois par Brauell, Davaine, BoLLiNGER, qui considéraicut le placenta comme un filtre parfait, suffisant du moins à protéger le fœtus contre l'invasion bacillaire, quand Straus et CuAMBERLAND viurcut Ics premiers ébranler la loi formulée par ces observateurs en démontrant, contrairement à leur affirmation, que la bacteridie charbonneuse pouvait passer de la mère au fœtus, à travers le placenta. Ces résultats furent confirmés ultérieurement par Perrongito (102), Kou-

BASOFF (103) et BlRCn-HlRSCnFELD (104).

Toutefois, de singulières contradictions ne tardèrent pas à se produire. D'un côté KouBASoFF {toc. cit.) annonce à l'Institut que ses recherches lui permettent d'affirmer le passage constant de la mère au fœtus, non seulement de la bactéridie charbonneuse, mais encore du vibrion de la septicémie, du rouget du porc, et même du bacille tuberculeux. D'un autre côté, WoLFF (105), dans une série d'expériences très bien conduites, n'arrive qu'à des résultats négatifs, sauf dans deux cas où l'infection do fœtus lui a paru devoir être attribuée à une contamination artificielle.

De pareilles divergences dans les résultats frappèrent vivement l'attention et suscitèrent les intéressantes recherches de M. Malvoz (106). Cet ingénieux observateur démontra que le placenta ne constituait pas un organe de prédilection pour la fixation des éléments étrangers, microorganismes inertes ou particules inorganiques, en circulation dans le sang, et que jamais les produits de cette nature injectés à la mère, ne se retrouvaient dans la veine ombilicale ni dans les organes fœtaux. Il en conclut que si les microbes pathogènes pénètrent dans certains cas dans le sang^ fœtal, ce ne devait point être par filtration à travers le placenta, mais à la faveur de lésions produites par eux dans cet organe.

Des recherches histologiques minutieuses confirmèrent ces vues, en révélant à leur auteur l'existence de petits foyers hémorrhagiques intracotylédonaires dans les expériences qui avaient permis de constater la transmission du microorganisme de la mère au fœtus (charbon chez le cobaye, choléra des poules chez le lapin). Grâce à ces solutions de continuité des vaisseaux, le capillaire de la villosité choriale est en rapport immédiat avec le tissu placentaire charriant le sang maternel, et les microbes pénètrent dans le sang fœtal par une véritable effraction et non par filtration.

Semblable aux reins, étudiés autrefois par Wissokowitsch au point d& vue de leur perméabilité à l'égard des microorganismes, le placenta ne selaisserait traverser par ceux-ci qu'autant qu'il serait préalablement altéré.

Si les conclusions de M. Malvoz sont exactes, et personne, que noussachions, ne les tient pour suspectes, elles lèvent toutes les contradictions

72 ÉTIOLOGIE ET PIIYSIOLOGIli; PATHOLOGIQUE G^NIÎRALES

qui sont venues obscurcir ce sujet. Elles confirment la réalité du passage .en imposant dans chaque cas particulier l'obligation de déterminer les iniluences à la faveur desquelles ce passage est susceptible de se produire.

Il faudra nécessairement dans l'espèce, pour apprécier la valeur d'une expérience ou mesurer le danger d'infection du fœtus, tenir compte de circonstances multiples : du degré de virulence de l'agent infectieux, de l'énergie de son action destructive sur les tissus placentaires, de l'épaisseur variable, suivant les sujets, de l'épithélium des villosités, enfin de la fréquence (charbon symptomatique) ou de la rareté (charbon bactéridien) des .altérations placentaires, suivant les virus et suivant les espèces animales.

Quoi qu'il en soit, le passage des micro-organismes à travers le placenta est aujourd'hui une donnée définitivement acquise. Aux recherches visées plus haut, on pourrait joindre celles de Netticr qui, en 1886, signala la transmission du pneumocoque chez le cobaye; celles de Lôffler, Cadéac et Mallet, Ferraresi et Garnieri qui constatèrent le passage du bacille de la morve; de Perroncito et Garita, qui inoculèrent avec succès la moelle d'un fœtus de lapine atteinte de la rage.

L'expérience enfin a établi la transmissibilité au fœtus du charbon symptomatique (Arloing, Cornevin et Thomas), du choléra des poules inoculé au lapin (Chambrelent), du streptocoque de la pyémie (Simone), de la septicémie des lapins (Kroner), du rouget et même de la tuberculose (Koubasoef). Mais la pathologie humaine a enregistré des observations semblables. En 1886, Neuuauss a décelé par les cultures le bacille typhique chez un fœtus de quatre mois expulsé par une femme quelques jours après la défervescence d'une fièvre typhoïde récidivée (107). Et depuis cette époque, Chantemesse et Widal, ainsi qu'EnERTii, ont trouvé à leur tour ce microorganisme soit dans le placenta, soit dans les organes et le sang du fœtus après l'avortement occasionné par la dothiénentérie.

Enfin la fièvre récurrente (108), la pneumonie croupale (Tuorner), le choléra (Tizzoni et Catani), le charbon (Sangalli et Marchand), l'érysipèle (Lebedeff), constitueraient autant d'affections susceptibles de passer de la mère à l'enfant.

Ces notions ne sont pas indifférentes à la clinique. Si les lésions placentaires sont décisives dans la production de l'infection fœtale et de l'avortement qui en est souvent la suite, on peut calculer les chances de ces accidents dans les différentes maladies, d'après la vulnérabilité du placenta. On a remarqué de tout temps que la variole, chez la femme enceinte, affectait souvent la forme hémorrhagique. Cette circonstance, qui expose aux lésions placentaires, suffirait à expliquer les cas relativement nombreux de transmission de variole au fœtus.

Indépendamment de ce passage des agents infectieux à travers le placenta (infection placentaire ou sanguine), il y a lieu d'admettre la transmission de ces derniers par l'intermédiaire de l'œuf infecté primitivement par la mère, ou ultérieurement par le sperme dans l'acte de la fécondation (infection germinative). Le rôle de ce mode de communication a été peu étudié jusqu'aujourd'hui; il ne saurait pourtant être contesté. La transmission par le sperme, bien que difTicile à démontrer, est la seule interprétation applicable au développement de la tuberculose chez des enfants issus d'une mère saine, mais d'un père phtisique (109). On sait d'ailleurs par les observations de Jani que le sperme de ce dernier contient parfois des bacilles, malgré l'intégrité absolue des organes génitourinaires. Il est probable que les microbes envahissent l'œuf concurremment avec les spermatozoïdes. Baumgarten, en effet, ayant fécondé artificiellement une lapine avec du sperme d'un lapin tuberculeux, trouva le bacille dans un ovule. Ne savons-nous pas d'ailleurs que l'hérédité de la pébrine s'effectue par l'intermédiaire des corpuscules microbiens qui passent au travers de l'œuf dans les tissus du jeune ver ?

Si la transmission héréditaire des maladies infectieuses repose sur des bases certaines, il est pourtant bien difficile de préciser son rôle dans la pratique. Ce ne sont pas en effet les maladies aiguës, la variole, la fièvre typhoïde qui soulèvent la question de l'hérédité, mais les affections chroniques, telles que la syphilis, la tuberculose, la lèpre. En ce qui concerne la syphilis de la première enfance, l'hérédité est établie par des preuves nombreuses et irréfragables ; car nous possédons dans l'accident primitif un critérium certain pour distinguer la maladie acquise après la naissance de celle qui est léguée par les parents. Ce critérium fait défaut pour d'autres maladies réputées héréditaires en raison de la ténacité avec laquelle elles se reproduisent dans les générations successives d'une famille. Telle est la tuberculose. Les observations de MM. Pet rr, Coarrin, Landouzy, Martin établissent sans doute avec certitude que l'enfant procréé par des parents phtisiques peut naître avec des lésions tuberculeuses ou du moins des organes contenant le bacille de Kocn; mais comment interpréter la tuberculose qui survient dans l'adolescence chez un enfant issu de parents phtisiques ? 11 n'y aurait, à la rigueur, rien d'étonnant à ce que l'infection héréditaire pût, comme celle de la syphilis, rester latente pendant des années. Néanmoins, comme il s'agit d'une maladie qui envahit silencieusement l'organisme, qui ne se traduit par aucun accident précis et initial comparable au chancre de la vérole, il y a place pour l'hypothèse d'une infection extra-utérine, favorisée, dans un milieu d'ailleurs fécond en germes, par une prédisposition native.

Ce n'est pas en effet toujours le microbe lui-même qui passe de la

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mère au fœtus : l'hérédité peut assurer la transmission de la réceptivité pour un germe infectieux comme celle de l'immunité à son égard.

La difliculté que l'on éprouve à démontrer cette hérédité morbide a fait douter de son existence. Elle est pourtant très évidente dans beaucoup de cas. On cite souvent à cet égard l'exemple de la flacherie. M. Pastiîuh a démontré que les vers qui ont souffert pendant la vie d'une maladie du tube digestif transmettent à leurs descendants une faiblesse héréditaire de cet organe; et, dès lors, le moindre accident d'éducation qui, avec une graine saine eût passé inaperçu, développera chez eux la maladie des morts flats, affection due à un microbe banal, presque toujours présent sur les feuilles de mûrier cueillies depuis quelque temps, mais qui ne se développe que dans l'intestin frappé d'inertie.

On ne saurait se refuser à admettre qu'il y a des enfants qui naissent avec certaines aptitudes morbides, comme il y a des graines prédisposées à mourir de la flacherie. La pathologie humaine s'est précisément enrichie dans ces derniers temps de documents précieux sur la transmission héréditaire de troubles fonctionnels et nutritifs divers (Bouchard); et l'on sait que ces états diathésiques, ces tempéraments morbides, comme les appelle le professeur Bouchard, sont particulièrement accessibles à certaines maladies infectieuses aiguës et chroniques. La dilatation de l'estomac, à laquelle l'hérédité n'est pas étrangère, comme on sait, augmente les chances d'infection typhoïdique; et quant à la tuberculose, elle peut vraisemblablement devenir héréditaire sans transmission intrautérine du germe : il suffit, en effet, que les parents lèguent aux enfants une faiblesse congénitale dans la structure et le fonctionnement des cavités pulmonaires ; or, cette faiblesse est aussi réelle que celle de l'intestin dans la flacherie.

Ces développements sur les causes morbigènes et les moyens de résistance de l'organisme nous font pénétrer en partie le mystère de l'inégalité et de l'irrégularité avec lesquelles la maladie infectieuse s'appesantit sur les nombreux sujets d'une population.

Nous avons fait ressortir, en effet, que la virulence est une résultante de facteurs nombreux et divers : elle relève à la fois du microbe dont les propriétés infectieuses sont si changeantes suivant sa qualité, sa quantité, sa voie d'introduction dans l'organisme; et de l'individu, de sa réceptivité, de sa résistance si variable suivant l'âge, la race, la constitution, l'immunité partielle ou totale, fruit des atteintes antérieures subies par lui-môme ou ses ascendants. Les influences héréditaires, se combinant aux influences personnelles, créent, au point de vue de l'imminence morbide.

autant d'individualités qu'il y a d'individus (Duclaux). Qu'une épidémie vienne à se répandre au milieu de cette foule invisiblement bariolée, elle frappera les uns, épargnera les autres, effleurera à peine un grand nombre; il semble qu'elle porte ses coups au hasard; il n'en est rien. Son expansion est réglée, non seulement par la filiation du contact dont on se préoccupe exclusivement, mais par des conditions multiples et complexes, se renforçant et se contrariant mutuellement, et dont le mode de dissémination de la maladie exprime en quelque sorte la résultante.

Il est à peine besoin de remarquer que ces nombreux facteurs ne laissent pas de peser aussi sur la forme et la gravité de la maladie. Mais vis-à-vis de ces deux caractères, il est une influence modificatrice plus puissante que toutes les autres, c'est l'association de deux ou plusieurs agents infectieux chez le même sujet ; elle est assez importante pour mériter d'être traitée avec quelques développements.

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