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III. — Résistance de l'agent infectieux

Le germe du typhus .est très résistant aux agents de destruction naturels. On a vu des sujets qui, après avoir subi son atteinte dans un foyer épidémique, communiquaient encore la maladie plusieurs semaines après avoir quitté ce dernier, vraisemblablement par l'intermédiaire des vêtements non désinfectés (86). Leuert et Beiise ont signalé, le premier à Breslau et le second à Dorpat, certaines maisons dans lesquelles le typhus se montrait plusieurs années de suite, à de longs intervalles, sans qu'il fiU

possible de rattacher ces manifestations si largement espacées à une nouvelle infection.

C'est ainsi que les corpuscules virulents qui se sont dégagés du corps du malade, peuvent rester vivants pendant de longs mois, adhérents aux hardes et aux murs des appartements, jusqu'à ce qu'une circonstance fortuite vienne à les projeter dans le milieu ambiant. Mais comme ils sont pondérables, les courants atmosphériques les entraînent rarement à une grande distance, ainsi que le démontre la propagation de lit à lit dans les salles. D'autre part la dissémination du contage dans le sens vertical paraît également très limitée. Elle est pourtant susceptible de se faire à la faveur d'un courant d'air chaud, de l'étage inférieur au supérieur, dans les salles superposées, ainsi que l'ont démontré les expériences de Haller à Vienne (87).

IV. — Parties de l'organisme où réside le contage. Ses voies d'élimination

et de pénétration.

Dans quelle partie de l'organisme réside le contage, et par quelle voie s'en élimine-t-il ? Il n'est pas vraisemblable qu'il soit contenu dans les déjections des malades, car, s'il en était ainsi, le groupement en surface des atteintes se réglerait sur la distribution de l'eau potable. Or tous les observateurs, à l'exception de Lebert, s'accordent à mettre celJe-ci hors de cause. Dans ces conditions, on ne peut guère considérer comme surface d'élimination du virus, que le revêtement cutané qui est le siège de l'éruption, ou bien la muqueuse des voies respiratoires, qui présente généralement des lésions plus ou moins accentuées. Quilte-t-il l'organisme à la fois par ces deux portes, ou par l'une d'elles seulement ? La bactériologie seule donnera une réponse précise à cette question. En attendant ses révélations, nous devons nous contenter des témoignages de l'épidémiologie. Or, ceux ci tendent à faire admettre que l'agent infectieux réside au moins partiellement dans la peau, et qu'il est contenu probablement dans les lamelles épidermiques que les malades, dans leurs mouvements, sèment autour d'eux directement ou par l'intermédiaire de la literie ou de leurs vêtements. Dans l'épidémie de Berlin de 1873, Zuelzer a observé de nombreux cas de propagation de l'aftection régnante par des malades qui n'avaient plus de fièvre et se trouvaient en pleine période de desquamation (88). Des observations semblables ont été relevées par Rosenstein à Grôuingen {loc. cit.), par Salomon à Berlin (1879), par Lebert à Breslau (1855-56 et 1868-69), enfin par Tueurkauff à Guttingen. Toutefois, la réalité de ce mode de contamination a besoin de la démonstration bactériologique ; il est certain

du moins qu'il n'est pas unique, car le typhus est contagieux dans toutes ses phases, y compris môme la période prodromale.

Ou peut en inférer qu'il y a d'autres véhicules du contage que les squames épidermiques. Nous croyons en ellet que celui-ci se trouve également renfermé dans les sécrétions des fosses nasales, de la gorge, des poumons, et dans les produits de suppuration en général. En Algérie, nous avons pu constater l'extrême fréquence chez les faméliques, de bronchites et de broncho-pneumonies diffuses plus ou moins graves. Maintes fois, M. le médecin inspecteur Arnould nous a fait voir que ces sujets, et en général tous ceux qui portaient quelque foyer de sécrétion pathologique, étaient de tous les plus aptes à répandre le typhus autour d'eux, et il a consacré à la démonstration de ce fait des articles qui méritent de ne pas rester oubliés. M. CuANTEMEssE, du rcstc, rapporte une observation qui s'accorde avec celles du professeur de Lille. Dans cette ville, un avocat, un commissaire, un attaché au parquet furent frappés presque simultanément et enlevés par le typhus, sans avoir eu des rapports de contact directs et prolongés avec des typhiques. L'enquête démontra que ces personnes n'avaient pu être contaminées qu'à la salle des séances de police correctionnelle, où venaient se réunir chaque jour un grand nombre de routeurs et de vagabonds, familiers des réduits les plus infects de la ville, et qui laissaient, comme trace de leur passage, une grande quantité de crachats. Ceux-ci se desséchaient dans la nuit, et étaient le lendemain projetés à l'état de poussière dans l'atmosphère par le garçon de salle, qui maniait le balai sans faire jamais d'arrosage (89).

Il est donc vraisemblable, si ce n'est certain, que le typhus se communique par les produits de l'expectoration. Ce mode d'infection n'est sans doute pas unique ; il n'est nullement en contradiction avec celui de la transmission par contact plus ou moins direct : il l'explique au contraire et le complète en certains cas. Dans le doute, la prophylaxie fera bien de considérer les pellicules cutanées et les sécrétions de la muqueuse respiratoire comme également suspectes.

M. Netter pense que le sang du typhique est souvent en cause, et que les nombreux parasites qu'hébergent presque constamment les misérables qui sont la proie ordinaire du typhus, sont les agents fréquents de la transmission de ce dernier qu'ils inoculent à leur hôte actuel, après en avoir puisé le germe dans le sang d'un malade. Cette opinion, que nous avons entendu jadis émettre par M. Metcunucoff à l'égard du typhus récurrent, se fonde surtout sur la facilité avec laquelle le typhus se propage parmi les pauvres et la résistance que lui opposent les riches (90). Nous nous garderons bien d'y contredire. Nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de faire réflexion que le sang ne charrie pas volontiers des microbes.

DU TYPHUS ^-i

et que les nombreux médecins, les fonctionnaires et les colons aisés qui ont contracté le typlius en Crimée et en Algérie eussent été certes étonnés d'apprendre qu'ils le devaient à la vermine.

Il est probable, d'après ce qui précède, que les lieux d'émission du contage sont variables. Il en est de même, vraisemblablement, des lieux de pénétration. Jusqu'à plus ample informé, nous croyons que la muqueuse pulmonaire est une des portes d'entrée et de sortie habituelles de l'agent infectieux, sans préjudice du rôle que peuvent jouer à ce point de vue d'autres parties du corps. Il peut arriver, comme le remarque M. Nctter, que le contage pénètre au niveau du point du corps où il a été déposé. Plus souvent peut-être, ce n'est pour lui qu'une étape d'attente, d'où les mains inconscientes du sujet le porteront dans une région plus favorable à la pénétration, par exemple sur une des muqueuses qui subissent si fréquemment le contact des doigts.

Quelle que soit d'ailleurs sa porte d'entrée, il semble que sa pénétration ne s'effectue que lentement et par petites doses. C'est du moins ce que l'on peut déduire de la nécessité signalée plus haut d'un contact prolongé avec le typhique pour la réalisation de l'infection.

§ 7. — DE l'incubation

L'ennemi est dans la place; au bout de combien de temps manifestera-t-il ses effets ? La solution de cette question importe au plus haut point à la prophylaxie; elle n'a guère pu être poursuivie dans les hôpitaux et les familles, où la cohabitation permanente des individus qui reçoivent la contagion avec des typhiques en traitement, ne permet point de fixer le moment précis où l'imprégnation des premiers par les seconds a eu lieu. Il faut, pour déterminer la durée de l'incubation, observer des individus qui, vivant en dehors des milieux typhogènes , tombent malades après avoir été en contact peu de temps avec des typhiques. Or, ces conditions ont été réunies pendant la guerre de Crimée, à bord des navires de la marine impériale qui, exempts jusque-là de tout contact typhique, ont transporté une fois des malades, et ont cessé ensuite de remplir cette mission.

C'est ainsi que le Fleurus embarque, le 49 mars, à Kamiesch, six cents malades, dont de nombreux typhiques qui sont débarqués à Constantiuople le 24. Après quoi, il continue sa route pour la France, l'état sanitaire de l'équipage étant excellent. Mais le 30, le typhus éclate à bord : c'est le septième jour depuis le débarquement à Coustantinoplc, le onzième

depuis le départ deKamiesch, le neuvième si l'on compte à partir du milieu de la période pendant laquelle les malades ont été eu contact avec l'équipage. Celui-ci fouruit en deux jours, les 30 et 31, cinquante malades : on doit supposer que l'infection a eu lieu au même moment pour tous. Il est à noter que des deux cent trente-deux convalescents et des cent congédiés qu'on embarqua à Constantiuople et à Gallipoli, aucun ne fut atteint.

Le Sané part de Kamiesch pour Constantiuople le 6 février 18o6 avec trois cent quatre malades atteints d'affections diverses, et arrive à destination le 9 au matin, après soixante-dix heures de traversée. Le 12 , il repart pour Marseille, ne portant que le personnel de l'ambassade ottomane. Le 17 février, neuf jours en moyenne après le contact de l'équipage avec les typhiques, l'épidémie se déclare brusquement. En quatre jours, les 17, 18, 19 et 20 février, trente matelots sont atteints, et les 21 et 22, soixante-deux nouveaux marins tombent malades. Arrivé à Marseille, le Sané envoya au lazaret cent quarante typhiques, dont trente et un succombèrent.

Le Vaubcm quitte Kamiesch le 22 janvier, débarque des malades à Constantiuople le 24, et le 5 février, c'est-à-dire treize jours à peu près après le contact entre ceux-ci et l'équipage, le typhus se déclare à son bord. En trois jours, les 5, 6 et 7 février, soixante-dix-huit marins en sont atteints.

Des observations analogues ont été relevées également sur d'autres navires, notamment à bord de Vléna, du Marengo, du Magellan, de VOrénoque, de l'Algérie (91). Elles assignent, comme on le voit, à l'incubation du typhus une durée moyenue d'environ douze jours. La simultanéité de ses manifestations dans ces divers épisodes, son irruption subite et en quelque sorte massive au milieu de groupes dont la santé avait été jusqu'alors excellente, montrent que cette durée a une certaine fixité, et cette conclusion est d'ailleurs corroborée par la similitude des résultats recueillis dans d'autres temps et d'autres lieux. MuRcmsoN à Londres, TnEURKAUFF à Gottingcu, Vircuow à Berlin, Rosenstein à Grôningen, ont compté de dix à dix-huit jours d'incubation chez des sujets tombés malades après avoir eu un contact unique et de courte durée avec les typhiques.

Il paraît cependant que, dans certains cas, cette durée peut être singulièrement abrégée. Beuse a observé dans l'épidémie de Dorpat deux malades chez lesquels elle ne fut que de trois jours. Murcuison assigne une incubation de cinq jours au typhus dont il fut atteint, et il cite, d'après le témoignage de quelques-uns de ses compatriotes, certains faits dans lesquels elle aurait été de quelques heures seulement, et môme de durée

encore plus courte. Ou conçoit qu'avec des virus d'une grande énergie et des organismes hautement prédisposés, l'incubation puisse être singulièrement écourtée ; mais les faits qui sont cités à l'appui de ces anomalies ne sont ni assez nombreux ni assez circonstanciés, pour qu'il soit permis de les prendre en sérieuse considération.

Plus dignes d'être méditées, et plus diiïiciles à interpréter sont les observations d'un ordre opposé : il s'agit de ces manifestations tardives du typhus, chez des individus ayant quitté un foyer épidémique depuis un temps qui dépasse de beaucoup la durée de l'incubation ordinaire. Notre armée, après son retour de Crimée, nous en a fourni un certain nombre d'exemples. C'est ainsi que le 50^ de ligne, si éprouvé par l'épidémie pendant la traversée à bord du Monarque de Kamiesch à Marseille, débarque dans cette dernière ville, le P'' janvier 1856, et envoie tout aussitôt à l'hôpital vingt-cinq typhiques. Puis il prend le chemin de fer pour rallier Paris où il arrive le 7, et où de nouvelles épreuves lui étaient réservées. En effet, du 7 janvier au P'' février, il envoie quatre-vingt-dix typhiques à l'hôpital, et dix-huit du l'^"" au ^0 février, date du dernier cas qu'il a lourni.

Le ^"^ bataillon de chasseurs, auquel sa traversée sur le Glascoio fut si funeste, est débarqué le 29 janvier à Marseille. Dès le lendemain, il se dirige sur Paris, par étapes, dépose en route une vingtaine de typhiques dans les hôpitaux, et arrive à Vincennes le 3 mars. Dans le courant du mois, il envoie encore quelques malades au Val-de-Grâce; les quatre derniers cas y furent admis à la date du 29.

Ainsi, ces deux corps ont vu encore éclore le typhus, le premier cinquante jours, le deuxième soixante jours après leur débarquement.

Or, devons-nous rapporter ces faits tardifs, échelonnés sur un intervalle de deux mois, à une véritable incubation, d'une durée exceptionnelle, d'un germe absorbé dans le foyer et couvé pendant cinquante ou soixante jours? Nous hésitons à le croire; les observations consignées plus haut donnent peu de vraisemblance à cette interprétation, qui d'ailleurs se trouve en contradiction avec ce que nous savons sur la durée générale de l'incubation des maladies infectieuses aiguës. Il est permis d'admettre que ces individus si tardivement atteints, doivent leur typhus à la contagion effectuée à un moment quelconque de ces périodes de cinquante ou de soixante jours. Nous ne pensons cependant pas que cette interprétation s'applique à tous les faits de cet ordre. Il semble, comme nous l'avons déjà fait ressortir plusieurs fois, qu'à l'instar de tant d'autres agents infectieux, la graine typhique puisse être recélée par l'organisme pendant un certain temps, non pas dans cet état qui correspond aux actes silencieux de l'incubation, mais comme parasite latent, inoiïensit, qui attend d'une pertur-

bation quelconque de la santé l'occasion de devenir pathogène. Nous trouvons encore dans l'Jiistoire médicale de la guerre de Crimée, des faits qui ne se comprennent guère sans cette conception. C'est ainsi que le 64'' régiment d'infanterie, embarqué à Balaclava pourle rapatriement le 29 avril, arrive à Marseille le 10 mai, à Villefranclie le 12 par voie ferrée, enfin le 16, par étapes, à Chalon-sur-Saône où le débordement des eaux l'obligea séjourner pendant quatre jours. Depuis le départ de Crimée jusqu'au 24 mai, aucun cas de typhus ne s'était déclaré dans ce corps, mais à dater de ce jour, le régiment dut abandonner à chaque étape un certain nombre de malades, et à son arrivée à Neuf château, il en envoya à l'hôpital de cette ville neuf qui présentèrent à un haut degré tous les caractères du typhus (92).

Cet épisode est très suggestif. Il impose la pensée que les troupes portaient avec elles le germe du typhus, sans être précisément atteintes de cette affection ; autrement, comment concevoir qu'elles n'en eussent fourni aucun cas pendant la traversée, ni durant les premiers jours qui ont suivi le débarquement en France ? L'explosion de la maladie près de deux mois après le départ de Crimée, constitue un véritable réveil, manifestement provoqué par des circonstances qui ont été une cause d'aggravation de la débilité organique de ces militaires. Pendant qu'ils voyagent en bateau ou en chemin de fer, leur état sanitaire reste satisfaisant; mais dès qu'ils cessent de jouir de ce repos relatif, dès qu'ils sont assujettis à faire des étapes pénibles à pied, ils retombent sous le coup de l'endémo-épidémie criméenne, bien qu'éloignés de son foyer générateur.

Il est difficile de décider si le germe typhique qui voyage ainsi avec les masses mobiles, adhère aux objets à leur usage ou se trouve dissimulé dans les cavités du corps. Les enseignements fournis à ce point de vue par d'autres maladies, telles que la pneumomie et la fièvre typhoïde, nous font incliner vers cette dernière alternative.

Ces éclosions tardives du typhus établissent une transition entre les faits qui relèvent de la contagion plus ou moins directe et ceux que l'on a coutume d'attribuer à la spontanéité, parce qu'ils concernent des individus qui n'ont pas été en contact avec des malades ni plongés dans un foyer infectieux, et chez lesquels nous rapportons le développement de l'affection à l'auto-infection. C'est vraisemblablement en transportant avec elles le germe à l'état latent, comme les troupes revenant de Crimée, que dans les temps passés, notamment pendant les guerres du premier empire, les armées propagèrent le typhus autour d'elles.

c 8. DE l'aptitude a contracter le typhus, immunité conférée,

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