‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 2 sur 175 · I. — Définition du sujet. — Objet du livre · texte numérisé non relu

I. — Définition du sujet. — Objet du livre

Le mot « épidémie », d'une conception si simple et si naturelle dans les livres hippocratiques, a été profondément altéré dans sa signification par les successeurs du médecin de Cos. Pendant longtemps il est resté à la merci d'idées spéculatives, inaccessibles à la raison, et qui se résument dans quelques formules plus ou moins vagues, telles que celles de la constitution médicale ou du génie épidémique.

Les maladies épidémiques formaient naguère un groupe spécial dans le cadre nosographique : leur tendance à frapper les masses servait de caractère fondamental à la constitution de cette famille. Non seulement on déniait à la plupart de ses membres l'aptitude à se montrer à l'état sporadique, on leur attribuait encore souvent une cause occulte, mystérieuse, étrangère au climat, aux météores, au sol, absolument distmcte des facteurs pathogéniques ordinaires.

C'est alors qu'on proclamait que l'épidémie représentait une maladie SI ce n'est nouvelle, du moins étrangère au pays où elle apparaissait, ou une maladie vulgaire, mais qui, en changeant d'allures, changeait de nature.

2 ÉTIOLOGIE ET PHYSIOLOGIE rAÏIIOLOGIQUE GÉNÉRALES

Il y a une soixtiataine d'anuées, pour concilier les exigences de la scolastique avec les besoins du langage quotidien, on a introduit dans le sujet une division qui se retrouve dans tous les écrits de l'époque. • On a réservé le nom de grandes épidémies à ces fléaux accidentels qui ravagent périodiquement l'humanité, tels que la peste d'Athènes, la peste noire, la suette anglaise, le choléra, et on leur a assigné comme attributs essentiels l'étrangeté de leur appareil symptomatique, l'obscurité de leur cause, la tendance à l'expansion universelle, l'inaptitude à se montrer sous la forme sporadique, etc.

D'autre part, on a nommé petites épidémies : 1° certaines maladies nouvelles qui affectent rarement le mode sporadique, et ne se manifestent habituellement que dans des circonscriptions territoriales peu étendues (méningite cérébro-spinale) ; 2° des maladies vulgaires, variole, rougeole, fièvre typhoïde, dysenterie, qui, en devenant épidémiques, devraient leur essor expansif à une force d'impulsion inconnue; elles naîtraient et se propageraient suivant des lois différentes de celles qui président à leurs manifestations sporadiques.

Que nous sommes loin aujourd'hui de ces conceptions insaisissables et stériles 1 Grâce aux admirables découvertes de ces cinquante dernières années, grâce surtout à la trouée lumineuse effectuée par la bactériologie, elles ont fait place à des vues plus scientifiques et plus pratiques. L'épidémicité ne constitue l'essence d'aucune maladie, elle n'en est qu'un attribut, et un attribut tout à fait contingent. La plupart des maladies infectieuses sont tantôt sporadiques et tantôt épidémiques, elles ne changent pas de nature en passant du premier mode au second.

Qu'elles frappent seulement quelques individus ou qu'elles se répandent au milieu des masses, elles restent toujours semblables à ellesmêmes. Sporadiques ou épidémiques, elles reconnaissent toujours la môme cause, elles naissent et se propagent d'après les mêmes lois.

Les attributs que l'on a prêtés aux grandes épidémies semblent être le reflet de la terreur qu'elles ont inspirée et de l'impuissance des moyens dont on disposait pour en pénétrer la cause. Le mystère qui plane sur ces fléaux ne saurait être élevé à la hauteur d'un caractère scientifique ni servir à leur définition, car chaque jour soulève un coin du voile qui les a dérobés si longtemps à notre connaissance.

Quant à la distinction entre les grandes et petites épidémies, qui songerait à la maintenir, quand on voit une affection vulgaire comme la variole ou la rougeole ravager les deux mondes en l'espace de moins de trois ans, ou une maladie pandémique, comme la suette ancienne, devemr avec les années une endémie rivée à des circonscriptions territoriales restreintes?

Cette opposition établie jadis entre les grandes et les petites épidémies, entre les épidémies en général et les affections vulgaires, ne saurait tenir devant les conquêtes nouvelles. Les maladies les plus expansives, les plus hautement douées du caractère épidémique, telles quela grippe ou le choléra, ne sont pas soumises, dans leur genèse et leur propagation, à des lois spéciales ; elles peuvent d'ailleurs se renfermer dans des cadres fort restreints, se borner même à quelques atteintesisolées, à l'instar des affections les plus vulgaires; et réciproquement, celles-ci se rapprochent parfois des premières par leurs allures franchement épidémiques.

L'épidémicité implique, non un changement dans la qualité de la cause^ mais un accroissement de son intensité, une diffusion plus large de son principe, ou simplement une réceptivité plus grande des masses.

Il est vrai que les maladies populaires présentent une tendance très inégale à l'expansion épidémique. La tuberculose, la pneumonie, sous cerapport, ne ressemblent pas à la fièvre typhoïde, ni celle-ci au choléra ou à la grippe. Mais ces dissemblances sont secondaires, elles ne suffisent pasà créer des distinctions fondamentales entre ces diverses affections. Les lois qui régissent leur développement et leur mode de propagation sont les mêmes pour toutes, les divergences dans le mode épidémique tiennent uniquement à la différence des propriétés biologiques des microorganismesactionnés dans chacune d'elles.

Dans le langage actuel, qui consacre le retour à la définition hippocratique, épidémie signifie simplement fréquence, généralisation d'une maladie, quelle qu'elle soit ; mais l'épidémie n'est ni la maladie ellemême, ni la cause morbide (Colin).

Nous n'avons donc point à traiter ici de maladies épidémiques à proprement parler, mais, ce qui est bien plus large, du développement épidémique des maladies en général.

Un pareil objet, en effet, comporte l'étude approfondie des causes morbigènes, des conditions qui favorisent ou entravent leur genèse, leur diffusion, leur pénétration dans l'organisme.

L'étiologie est l'idée fondamentale, le but de ce livre ; elle trouvera un terrain vaste et solide pour se développer dans l'histoire de ces grandes maladies populaires sur lesquelles les découvertes modernes ont projeté une si vive lumière. A ce titre, nous aurons également à nous occuper d'afiectious vulgaires qui, sans revêtir jamais le mode épidémique, s'imposent néanmoins à notre étude, en raison de leur caractère éminemment infectieux, et notamment des ravages qu'elles causent au milieu des agglomérations humaines, telle, par exemple, la tuberculose.

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