‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 28 sur 175 · S 8. — MALADIES ÉTEINTES ET MALADIES NOUVELLES · texte numérisé non relu

S 8. — MALADIES ÉTEINTES ET MALADIES NOUVELLES

Nous voici amené, par ces développements, à soulever une q^e^tio^ ^u plus haut intérêt en pathologie générale et qui a ete 1 objet de bien des controverses depuis une quarantaine d'années. , . , ^ i

D'après une opinion très répandue parmi les médecins, le cadre des espèces morbides ne subirait aucun changement au cours des temps. C'est elle qui a suggéré en partie toutes les tentatives faites pour rattacher les maladies les plus anciennes, telles que la veste d Athènes, a nos

tvpes modernes. .

L'histoire et l'observation protestent contre cette croyance et en condamnent les effets : elles apprennent qu'à des maladies qui ont disparu et dont on ne trouve plus la trace que dans les archives de la science succèdent d'autres maladies inconnues de la génération contem poraine et qui viennent, pour la première fois, figurer au rang des

maladies populaires. j,,,ux

En un mot, il y a des maladies éteintes, comme la peste d Athènes, et des maladies nouvelles, comme la méningite cérébro-spinale.

Ces faits, si difficiles à comprendre jadis, sont actuellement accessibles à l'interprétation scientifique, grâce aux découvertes de M. Pasteur Nous avons vu plus haut que les agents morbides peuvent perdre momentanément toute leur activité pathogène, et la récupérer ultérieurement à la faveur de circonstances variées, dont les unes sont connues et dont les autres restent à trouver. Par induction, on est conduit à penser qu'il existe dans la nature des germes qui n'ont pas encore rencontré, mais qui rencontreront, un jour, l'occasion de devenir virulents. La bactéridie du charbon, devenue inoffensive pour le cobaye, le lapin et le mouton, qui sont les animaux les plus réceptifs à son égard, récupère sa virulence par son passage successif dans le corps d'un cobaye âgé de moins d'un jour. Le microbe du choléra des poules a donné lieu à la même observation: lorsqu'il est atténué au point d'être sans action sur ces dernières, on lui rend la virulence en l'inoculant à de petits oiseaux, serin, canari, moineau, etc. Des passages successifs dans le corps de ces animaux lui font prendre peu à peu une virulence capable de se manifester de nouveau sur les poules adultes.

« Et voilà que, ajoute M. Pasteur, en rendant compte à l'Académie des Sciences de ces remarquables expériences, et voilà que la virulence

noi poi

^us apparaît sous un jour nouveau qui ne laisse pas d'être inquiétant ur humanité; à moins que la nature, dans son évolution à travers es siècles passés, ait déjà rencontré toutes les occasions de production <les maladies virulentes ou contagieuses, ce qui est fort invraisemblable « gu est-ce qu'un organisme microscopique inofïensif pour l'homme •ou pour tel animal déterminé?

. C'est un être qui ne peut se développer dans notre corps ou dans le <^orps de cet aniinal. Mais rien ne prouve que si, cet être microscopique venait à pénétrer dans une autre des mille et mille espèces de la création n ne pourrait l'envahir et la rendre malade. Sa virulence, renforcé; .Hors par des passages successifs dans les représentants de cette espèce pourrait devenir en état d'atteindre tel ou tel animal de grande taille' 1 homme ou certains animaux domestiques. Par cette méthode on peut créer des virulences et des contagions nouvelles.

^ « Je suis porté à croire que c'est ainsi qu'ont apparu à travers les âges la variole, la syphilis, la peste, la. fièvre jaune, etc., et que c'est «gaiement par des phénomènes de ce genre qu'apparaissent de temps à autre certaines grandes épidémies, celle du typhus par exemple, que je viens de mentionner. (7) »

L'esprit ne peut manquer d'être frappé par le sens profond et la vaste portée de ces réflexions. On y entrevoit la solution du problème tant de fois soulevé des maladies nouvelles et des maladies éteintes sans recourir à l'hypothèse inadmissible d'une création nouvelle. Il suffit d'admettre, et l'induction nous y autorise, que les germes de toutes ïes maladies passées et futures se trouvent dans la nature depuis l'origine à l'état de saprophytes ; mais que les différentes espèces ne rencontrant que successivement et accidentellement les conditions de leur virulence, les unes s'éteignent pour toujours ou perdent provisoirement leurs fonctions virulentes, au moment où d'autres viennent seulement à les acquérir. Ces hautes questions, qui paraissaient impénétrables avant les immortelles recherches de Pasteur, sont susceptibles actuellement de solutions fondées sur des données rigoureusement scientifiques.

Entre les maladies entièrement disparues et celles qui s'éteignent lentement sous nos yeux (scorbut, typhus, peste), il en existe d'autres dont l'évolution s'accomplit à travers les siècles avec des alternatives <le répit et de recrudescences. La diphtérie est de ce nombre. Après avoir pris son essor épidémique vers 1S83 et avoir exercé pendant les deux siècles suivants de cruels ravages dans le midi de l'Europe et une partie de l'Amérique, elle passe à la fin du siècle dernier et reste pendant toute la moitié de celui-ci au deuxième plan des maladies

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populaires. Puis, vers 1860, elle recommence une deuxième ère, qui, malheureusement ne parait pas près de se clore. Devenue pandémique, elle s'est propagée dans ces trente dernières années à toutes les partiesdu monde, exerçant chaque année dans mainte localité populeuse plus de ravages que la fièvre typhoïde elle-même.

Avec les notions que nous possédons actuellement sur les variations de la virulence et de la réceptivité des masses, ces larges oscillations, que subit la marche de certaines maladies infectieuses à travers les temps, n'ont plus de quoi nous surprendre, bien que nous ignorions quels sont les agents modificateurs qui viennent tour à tour renforcer ou affaiblir l'énergie des germes et l'aptitude morbide des masses.

Il est plus difficile de pénétrer la raison de la grande différence que présentent les maladies infectieuses, eu égard à leur aptitude à serépandre et à la durée du cycle de leur évolution dans l'espace. Beaucoup d'entre elles ne donnent lieu qu'à des épidémies locales, ou tout au plus régionales ; la durée des premières varie entre quelques semaines, et quelques mois ; celle des secondes, dans lesquelles l'infection se propage d'ordinaire de proche en proche, sera proportionnée aux dimensions de leur théâtre, mais ne dépassera pas en général deux à troisans. D'autres au contraire, telles que le choléra et la grippe, sont remarquables, non seulement par leur caractère pandémique, mais encore par la rapidité de leur expansion ; la grippe couvrira en très peu de temps de vastes surfaces, elle ne mettra pas plus de quelques semaines pour parcourir toute l'Europe. L'autre extrémité de l'échelle est occupée par des maladies qui ne se meuvent qu'avec une lenteur extrême. La diphtérie, après la grande explosion du xvi° siècle au sud de l'Europe, a mis plus de deux cents ans à gagner le Nord et l'Est de ce continent, et depuis plus de cinquante ans, la méningite cérébrospinale continue l'évolution épidémique qu'elle a commencée en 1837.

Nous ignorons la cause de ces profondes diff'érences, et nous devons nousborner pour le moment à les enregistrer sans chercher à les expliquer. Nous ne savons même pas si ces grandes maladies populaires à expansion lente, comme la diphtérie ou la méningite cérébro-spinale, se répandent par un contage élaboré dans le, principe dans un foyer unique d'où il se propagerait dans diverses directions par les courants humains ou autres si en un mot les différentes épidémies partielles se succédant dans l'espace et le temps se rattachent ensemble par le lien de la transmission de proche en proche; ou si au contraire ces épidémies, indépendantes les \ unes des autres, naissent sur place et correspondent à l'évolution de germes autochtones (panspermie), qui deviennent successivement actifs dans les divers centres d'une région. Cette dernière alternative s'impose

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souvent pour la grippe, qui se propage dans beaucoup de cas avec une rapidité défiant les courants humains et atmosphériques. Elle est vraisemblable aussi pour la diphtérie et la méningite cérébro-spinale.

Il est difficile de pousser plus loin ces considérations sans risquer de se perdre dans le domaine des hypothèses; nous n'avons garde de nous y engager.

Le moment nous paraît au contraire venu d'entrer dans le vif de notre sujet, en abordant l'histoire des maladies infectieuses en particulier.

L'ordre que nous suivrons dans leur exposition est celui de leur importance pratique respective, de leur succession dans le temps ou de leur répartition dans l'espace; cet ordre est le plus conforme au plan général de l'épidémiologie et nous paraît devoir prévaloir sur tout autre.

§9. morbidité générale dans les masses; son évolution

annuelle; rôle des météores dans cette évolution

Pour fixer ce plan, nous devons étudier tout d'abord les maladies populaires dans leur ensemble, ce qui revient à préciser l'évolution et la nature de la morbidité annuelle au milieu des agglomérations, à déterminer comment les affections se groupent et comment les groupes s'enchaînent et se succèdent dans le cycle annuel. Aucune collectivité n'est plus propre à fournir de pareilles observations que l'armée vivant dans nos grands centres, dont elle traduit, comme un réactif fidèle, les moindres influences morbigènes.

Vaste agglomération d'hommes jeunes, où tous subissent les mêmes influences et sont soumis aux mêmes obligations professionnelles, où chacun vit en quelque sorte de la vie de tous, elle constitue un milieu parfaitement homogène, dont la morbidité reste à l'abri des perturbations accidentelles et secondaires, que la variété et la multiplicité des conditions individuelles et sociales impriment nécessairement à celle des groupes civils.

La morbidité doit viser à la fois le chiffre des atteintes subies par un groupe dans l'unité de temps choisi, et la nature des espèces morbides auxquelles celles-ci correspondent. Toutefois, la connaissance du nombre annuel des malades, d'ailleurs très variable d'une période à l'autre, est, tout à fait secondaire; elle témoigne simplement de l'énergie des influences morbigènes régnantes, ou de la réceptivité des masses qui y sont exposées. Celle de la nature des maladies est bien autrement importante. Elle se fonde tout d'abord sur la détermination de leurs rapports généraux avec les saisons.

KPIDÉMIOLOGIE GÉNÉRALE

Les tracés que nous avons établis à cet eiïet attribuent le maximum de la morbidité au premier trimestre, le minimum au troisième. De mars à septembre, le mouvement des malades diminue progressivement sans interruption; il augmente de même d'octobre à janvier. Le graphique ci-contre permet du reste de suivre cette évolution dans tous ses détails; il présente toute la précision désirable, car les chillres qui y sont inscrits sont rapportés à 1,000 hommes d'elïectif (fig. 1).

Telle est la marche annuelle de la morbidité dans l'armée tout entière. Or, elle est rigoureusement la même dans chaque corps d'armée, dans chaque corps de troupe. Tous les tracés particuliers sont comparables entre eux, et comparables au tracé d'ensemble.

Des oscillations si constantes doivent être subordonnées à des causes qui, elles-mêmes, se modifient suivant une périodicité régulière. A ce titre, on ne saurait incriminer les fatigues du service, car les péripéties de la vie militaire peuvent reporter tour à tour celles-ci sur tous les mois de l'année, sans que le cycle de la morbidité annuelle en soit sensiblement troublé. Mais l'argument décisif est que les maladies évoluent dans la population civile comme dans l'armée ; il n'y a d'un groupe à l'autre que des écarts insignifiants : c'est ce qui ressort très nettement de la comparaison des statistiques militaires avec celles que M. Besnier a données pendant de si longues années pour la population de Paris.

Il faut reconnaître dès lors que l'évolution annuelle des maladies est régie par un facteur commun à tous les groupes de la population, le même partout et pour tous, rappelant par la constance de ses oscillations la régularité des phénomènes astronomiques ; ce facteur réside manifestement dans les changements que la succession des saisons apporte à la constitution atmosphérique.

Prises dans leur ensemble, les maladies populaires témoignent donc tout d'abord de leur étroite subordination aux influences météoriques. C'est aussi par ce trait qu'elles se sont imposées tout d'abord à la médecine antique, qui a fixé cette subordination dans un dogme que l'on peut considérer comme la première assise de l'étiologie.

On peut donc tout d'abord poser en principe que les oscillations de la morbidité générale sont, dans toutes les catégories de la population, liées au jeu des saisons d'une façon assez étroite pour que toutes les autres influences disparaissent complètement devant la leur dans les appréciations d'ensemble.

Mais si l'on fait un pas de plus dans cette enquête, on se convaincra sans peine que ces maladies se répartissent en groupes divers qui ne suivent pas tous avec la même docilité la fluctuation des saisons.

ÉPIDÉMIOLOGIE GÉNÉRALE

§ 10. — NATURE DE LA MORBIDITÉ : PIIL EGMASIES, FIÈVRES TYPHIQUES ET ÉRUPTIVES

A ne considérer que nos statistiques militaires, ces interprètes si fidèles et si précis des influences morbigènes régnantes, on peut avancer que la moitié environ des maladies aiguës observées dans le cours de l'année revient aux inflammations aiguës des viscères thoraciques et abdominaux : à la bronchite, la pneumonie, l'angine, l'embarras gastrique, la diarrhée, la dysenterie, en un mot, à des maladies qui au moins par leur caractère anatomique et leur localisation font groupe..

D'autre part, les pyrexies, c'est-à-dire les fièvres éruptives et les affections typhiques, représentent le sixième de la morbidité totale. Il en résulte que les deux tiers de nos malades ressortissent à ces trois grandes familles morbides, les phlegmasies, les affections typhiques et les fièvres éruptives. Quelque imparfaites qu'elles soient en général, les statistiques civiles laissent cependant voir suffisamment que les maladies des populations se répartissent à peu près de la même manière entre ces trois groupes; en effet, dans nos climats du moins, les phlegmasies, les fièvres typhiques et éruptives occupent la plus large place dans le cadre de l'épidémiologie.

Les phlegmasies sont celles de toutes ces affections qui sont le plus étroitement rivées aux influences météoriques, elles tiennent la plus large place dans le cadre des maladies saisonnières ; ce sont elles qui régissent le mouvement annuel dont les grandes lignes ont été indiquées plus haut.

Mais cette régularité d'évolution de la morbidité générale est souvent tenue en échec par l'explosion épidémique de l'une ou de l'autre des affections appartenant au deuxième ou au troisième groupe, affections qui, bien qu'ayant chacune une saison de prédilection, peuvent cependant se montrer à toutes les époques de l'année.

C'est dans les grands centres, où les pyrexies sont endémiques, que l'évolution annuelle des maladies est irrégulière, compliquée, traversée à chaque instant par des épidémies intercurrentes.

Dans les petites localités, où les germes infectieux ne sont pas entretenus en permanence par le mouvement d'immigration ininterrompue, la pathologie est plus régulière et plus uniforme ; elle semble obéir exclusivement au jeu des saisons ; elle se borne souvent au cycle annuel des maladies catarrhales.

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Quoi qu'il en soit, ces quelques considérations suffisent à mettre en relief le rôle prédominant de ces trois familles morbides dans l'épidémiologie. C'est à leur histoire que sera consacrée la première partie de cet ouvrage, et il paraîtra naturel que nous débutions par celle des maladies saisonnières, le groupe le plus [important par le nombre des unités morbides qu'il introduit chaque année dans notre statistique.

Bibliographie.

1 . RoDET et Roux. — Sur les relut, du bac. col. corn, avec le bac. d'Eberth et avec la

f. typh. (Soc. biologie, 1890, t. XLII, p. 9.)

2. Gamaleia. — Centrabl. f. Bactériologie, t. IV, p. 161, et Ann. Past., 1888, p. 45a.

3. Netter. — Microbes pathog. contenus dans la bouche de sujets sains. (Revue

d'hygiène, 1889, p. 514.)

4. Besnier. — Rapp. de la commiss. sur les maladies régnantes. (Bulletin de la Soc.

méd. des hôpit., t. XIV, p. 258.)

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