III. — De la pneumonie dans l'armée
L'épidémiologie militaire a apporté à l'étiologie de la pneumonie des contributions précieuses, qui, â bien des égards, complètent ou précisent les observations relevées dans les autres milieux.
Nous envisagerons séparément la pneumonie dans les garnisons et au sein des armées en campagne. Les enseignements relevés dans ces deux vastes champs d'observation embrassent tous les facteurs pathogéniques susceptibles d'être actionnés dans la genèse de la pneumonie : ils tracent le véritable cadre de l'étiologie de cette affection.
A. Pneumonie dans les garnisons.
a). Expansion géograiuiique et morbidité. — De tout temps, la pneumonie a tenu un rang important dans la pathologie des garnisons. Elle
figure parmi les épidémies les plus communes dans rancien journal de médecine militaire, et, de nos jours, elle fait annuellement dans l'armée de deux cents à trois cents victimes. La morbidité annuelle oscille entre 2 et 10, et la mortalité entre 0,4 et 0,6 p. 1000 hommes d'effectif. Ces chiffres, si considérables qu'ils paraissent, ne sont pas exceptionnels ; ils sont souvent atteints et même dépassés dans l'armée allemande.
La pneumonie n'a pas de région de prédilection en France; elle est aussi fréquente dans les corps du midi que dans ceux du nord, et prédomine souvent dans le gouvernement militaire de Paris.
La Tunisie et l'Algérie occupent sur les tables de morbidité une situation privilégiée ; cependant les 1^ 2« et 3= corps suivent de près notre colonie africaine, ce qui prouve que le climat n'a pas une influence décisive sur cette distribution. Les autres corps d'armée se classent d'ailleurs dans un ordre tout à fait indépendant de la latitude.
b). Cakactères épidémiologiques. — Si, dans nos pays, la répartition géographique de la pneumonie se montre indépendante de l'action du climat, son évolution annuelle, au contraire, y est étroitement subordonnée à celle des saisons. Son règne s'étend sur toute l'année; mais il s'affirme surtout pendant le premier semestre. Commençant son mouvement d'accroissement en décembre, elle subit en mars une ascension très brusque, puis une chute non moins rapide en avril, pour arriver progressivement au niveau inférieur qu'elle gardera de juin à novembre.
Indépendamment de ces recrudescences annuelles qui sont comme l'inévitable tribut payé à la saison, la pneumonie se déploie à certaines époques, plus souvent en hiver qu'en été, en épidémies plus ou moins sérieuses par le nombre ou la gravité des atteintes.
Loin de notre pensée d'affirmer qu'il existe une périodicité régulière dans le retour de ces manifestations épidémiques. Dans leur intervalle cependant, la pneumonie baisse, puis augmente graduellement d'année en année, accomplissant un véritable cycle d'évolution multiannuelle, dont deux épidémies subséquentes représentent les points culminants', et dont la durée totale embrasse en moyenne une période de six à dix ans.
C'est ainsi que nous voyons, d'après un travail adressé au Comité de santé par MM. Montané et Duponcuel (69), la morbidité par pneumonie, 1878 " .Qoo^°^' ^ ^^'^S^^"^' s'abaisser progressivement jusqu'à 0 de Pt 7ft«V ' s'accroître assez régulièrement de 1884 jusqu'en 1888 ni : marquées chacune par une poussée épidémique,
pour décliner de nouveau à partir de cette dernière date.
MALADIES ÉCIDÉMIQUES. |g
Le tableau suivant montre ce cycle multiannuel et fait ressortir en même temps l'évolution en sens inverse de la fièvre typhoïde :
Pneumonie. Fièvre typhoïde. Pneumonie. Fièvre typhoïii.
' 1878. 0,83 p. 100 h. d'ef. 0,00 p. 100.
1883. 0,30 p. 106 h. d'ef. 1,36 p. 180.
Comme il s'agit ici d'une population toujours semblable à elle-même, ces variations dans le mode épidémique ne peuvent relever que de changements corrélatifs dans l'énergie du virus. L'agent de la pneumonie, comme celui de la plupart des maladies infectieuses, est en modification incessante. Indépendamment des témoignages de l'épidémiologie, nous pouvons, dans l'espèce, appuyer cette proposition sur les constatations de la bactériologie. Il a semblé en effet à M. Netter, d'après des recherches poursuivies pendant trois ans, que l'activité du pneumocoque augmentait ou diminuait parallèlement à la fréquence de la pneumonie dans les milieux ambiants.
Quoi qu'il en soit, indépendamment des cas sporadiques qui figurent dans la morbidité annuelle de chaque corps, de véritables épidémies sont signalées chaque année dans de nombreuses garnisons. Comme les épidémies civiles, elles couvrent parfois une surface considérable. Au lO'' corps d'armée en 1886, la pneumonie sévit dans toutes les garnisons : au 2« de ligne à Granville, au 7° d'artillerie et au ^i' de ligne à Rennes, au 25« de ligne à Cherbourg ; mais c'est surtout au 71« de ligne à Saint-Brieuc qu'elle a revêtu l'allure épidémique (70).
Toutefois, cette tendance à l'expansion est exceptionnelle ; à l'instar de la fièvre typhoïde, la pneumonie épidémique franchit rarement les limites d'une garnison. D'ordinaire même, elle se concentre dans un corps de troupe, et y occasionne rarement plus de vingt à trente atteintes, tantôt disséminées dans tous les locaux habités, plus souvent groupées dans quelques chambres contiguës. ,
On l'a vue s'endémiser dans certaines casernes pendant une période plus ou moins longue. C'est ainsi qu'après avoir atteint près de cent hommes aux deux casernes de Saint-Brieuc (Gare et Ursuiines) dans les cinq premiers mois de 1886, elle s'éteint pendant l'été et l'automne, puis se rallume dans l'hiver de 1886-1887, et s'atténue de nouveau dans lote de 1887, pour subir, à partir de la fin de l'année, une troisième recrudes-
cence, marquée encore par trente-cinq cas qui s'éclielonnent sur les cinq premiers mois de 1888.
De pareils faits sont signalés également dans les rapports statistiques allemands. C'est ainsi que Kettner mentionne que la plupart des pneumonies enregistrées dans la garnison de Cologne pendant la période 1884- 1888, provenaient exclusivement de deux casernes de cette ville (71).
Si l'évolution si rigoureusement saisonnière de la pneumonie témoigne de son étroite subordination aux météores, ces épidémies bornées à des groupes faisant partie de collectivités dont tous les individus sont assujettis aux mêmes obligations professionnelles, ces explosions partielles limitées à une chambre ou à un étage, cette endémicité dans certaines casernes, sont des circonstances qui attestent l'intervention d'une cause tout à fait locale, d'un agent infectieux dont l'épidémiologie militaire fait pressentir depuis longtemps l'existence.
Un autre trait qui rapproche la pneumonie des maladies infectieuses, est sa prédilection pour les jeunes soldats. Tout en s'attaquant presque toujours à des hommes vigoureux, elle frappe de préférence les militaires dans leur première année de service. La plupart des rapports de détail et d'ensemble témoignent dans ce sens. C'est ainsi que d'après notre statistique de 1888, les soldats ayant plus d'un an de service ont été atteints dans la proportion de 4, 3 p. 1000, tandis que la morbidité pour la première année de service fut de 12,2 p. 1000. La morbidité des sous-officiers (1,7 p. 1000) est également plus de deux fois plus forte que celle des officiers (0,6 p. 1000).
Tous les rapports statistiques allemands sont aussi unanimes à signaler la réceptivité toute spéciale des sujets jeunes, ayant moins d'un an de service. Le fâcheux rôle de l'inaccoutumance aux agents infectieux est encore plus marqué à l'égard de la pneumonie qu'à celui de la fièvre typhoïde.
Il y a pourtant des exceptions à cette règle. L'épidémie qui régna au S'' bataillon de chasseurs pied à Amiens, en 1886, compta quatre recrues seulement sur dix-neuf malades (72).
Le dernier rapport sanitaire allemand (73) mentionne aussi que sur quatorze cas observés en février 1885 dans la caserne neuve de Neu- Ruppin, en Prusse, treize concernaient d'anciens soldats occupés dans les chambrées pendant que les recrues étaient exercées au dehors.
Ces faits insolites ne surprendront point, si l'on considère que la pneumonie, diiïérente de la plupart des autres maladies infectieuses, est •très commune à tous les âges dans la population civile, et que les circonstances aptes à renforcer la réceptivité depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, sont nombreuses et complexes.
Enfin, la clinique fournit à l'épidémiologie une donnée qui n'est pas indilïérente à celle-ci : elle lui enseigne que, tantôt la pneumonie épidémique se montre d'emblée avec tous ses caractères au complet; que d'autrefois son début est insidieux, marqué par la fréquence des angines, des laryngites et des bronchites ; ces aiïections catarrhales s'accroissent peu à peu en nombre et en gravité, et s'élèvent en quelque sorte par degré à la pneumonie typique (épidémie de Saint-Brieuc). Rien n'exprime mieux que ces observations, très nombreuses d'ailleurs, l'idée d'un germe qui, banal ou à peu près (lans le principe, acquiert des propriétés virulentes par ses transplantations successives, ou à la faveur d'influences générales qui lui deviennent de plus en plus propices.
c). Facteurs patoogéniques. — Ce sont les mêmes que ceux que nous avons relevés dans la population civile; mais le milieu restreint de la caserne leur donne plus de relief, et complète à bien des égards leur signification.
1° Météores. — Les météores ne manquent pas d'être incriminés par nos collègues, et ne le sont certes pas sans raison. C'est ainsi qu'en 1888, à Maubeuge (74), au 2"^ bataillon de forteresse, on observe, des derniers jours de mars au 15 avril, trois cas de pneumonie franche dont le refroidissement fut la cause la plus apparente. Dans l'un d'eux, il s'agit d'un prévôt d'armes qui, à l'issue d'un assaut où il s'était couvert de sueurs, est pris brusquement des premiers symptômes de la pneumonie ; les deux autres concernent deux militaires employés au jardin de la troupe, qui éprouvent le frisson initial au jardin môme où ils bêchaient la terre, dans le moment qu'ils prenaient un instant de repos. (Médecin-major Sockeel.)
Au 15" régiment de chasseurs, à Fontainebleau, six cas de pneumonie, survenus en mai 1888, sont encore rapportés au refroidissement ; tous les malades accusaient les courants d'air auxquels ils se trouvaient exposés, étant en transpiration, au moment du pansage (75).
Les médecins militaires allemands mentionnent des faits semblables; ils signalent la fréquence des pneumonies dans les casernes qui n'offrent qu'une protection insuffisante contre les météores, leur augmentation par les vents froids, notamment parmi les sujets qui, accomplissant leur période d'instruction militaire, s'y trouvent particulièrement exposés (76).
Mais le refroidissement a été plutôt noté à l'occasion de faits isolés. Les épidémies proprement dites ont donné lieu à des observations bien différentes.
2" Infection des chambrées. — C'est ainsi que dans mainte circonstance, plus fréquemment en Allemagne qu'en France, l'insalubrité des chambrées a pu être justement mise en cause.
Au 3*" bataillon du train à Berlin, sept cas de pneumonie survinrent coup sur coup en mai 1884 dans trois chambres très défectueuses au point de vue de l'hygiène. Une désinfection à fond de ces pièces mit fm à l'épidémie (77).
D'octobre 1879 à mai 1880, Knoevenagel 'reçut à l'hôpital militaire de Cologne quatre-vingts pneumoniques, provenant tous de casernes mal ventilées et exposées à des émanations nuisibles (78).
Dans certains faits, la cause de l'infection a pu être indiquée approximativement.
Au printemps 1887, une épidémie assez sérieuse par le nombre des cas se déclara au 10° chasseurs à Vendôme, logé dans une caserne dont la contenance était momentanément insuffisante eu égard à l'effectif . Vingtsix pneumoniques étaient successivement hospitalisés en juin. Au commencement de juillet, les troupes allaient camper au dehors et le casernement entier était désinfecté. L'état sanitaire s'améliora, mais dès les derniers jours du mois, une épidémie de fièvre typhoïde se manifestait (79).
Le rôle de l'encombrement est encore plus précis dans l'épisode qui s'est passé au 141" de ligne à Lodève, en 1888. Vers le milieu du mois de février, l'effectif normal du régiment (mille hommes environ) ayant été grossi de plus de trois cents unités, une double épidémie de grippe et de pneumonie ne tarda pas à naître dans ce corps. Trente-trois cas de cette dernière maladie se produisirent de février à- mai, parallèlement à de nombreux cas de bronchites et de congestions pulmonaires. En mars, l'état sanitaire s'améliora après le départ des dispensés ; pendant tout le mois, il n'y eut que trois entrées à l'hôpital pour pneumonie. Mais dans le courant d'avril, à la suite de l'appel d'une troisième série de dispensés, une nouvelle recrudescence se manifestait : douze pneumonies plus graves que les premières se succédèrent dans le courant du mois, et d'autres cas également très sévères survinrent dans le courant de mai (80).
L'encombrement n'est pas la seule cause qui ait été mise en avant. Une petite épidémie survenue à la caserne de Flensbourg en février et mars 1886, et dont sept cas sur onze provenaient de deux chambrées, fut attribuée à l'infection de l'humus accumulé dans l'entrevous; on le trouva extrêmement riche en bactéries; toutefois le pneumocoque y fut cherché inutilement (81).
On fut plus heureux à la caserne de Mockern (Leipzig), où quarantetrois cas de pneumonie se succédèrent du 11 janvier au 20 mai 1886. Les fentes du plancher des salles d'où provenaient les malades recelaient une niasse noirâtre et visqueuse, extrêmement riche en pneumocoques de FriedlXnder (82).
S'il est plausible d'admettre que ces germes ont été répandus dans le
milieu ambiant par les premiers malades, il n'est pas moins vraisemblable qu'ils ont dû contribuer ultérieurement à propager le mal, et probablement cette souillure spécifique du plancher est la cause la plus fréquente de l'endémicité de la pneumonie dans certaines chambrées.
3° Infection du sol. — Dans les casernes, comme au sein des populations civiles, l'infection putride du sol est souvent la cause la plus apparente de la pneumonie. C'est ainsi que son endémicité et ses recrudescences épidémiques dans les casernements de la division et à bord des pontons la Vengeance et la Pénélope, ont été rapportées par M. le D'" Ganivet aux émanations de la vase sur laquelle reposent ces deux navires, et qui est mise à découvert à chaque marée basse, ainsi qu'à celles d'un égout dont la bouche s'ouvre juste en face d'eux (83).
Ce qui rend l'interprétation de M. Ganivet plausible, c'est que le 62^ de ligne et l'artillerie habitant des casernements situés sur un autre point de la ville, ne comptent annuellement que quelques pneumonies éparses, que parmi les groupes plus particulièrement frappés, ce sont ceux de la Vengeance, le bâtiment le plus voisin de la bouche d'égout, qui sont le plus éprouvés, tandis que les matelots de la division, très éloignés de cette dernière et des fonds vaseux, le sont le moins.
Toutefois, ce ne sont pas toujours les casernes les plus défectueuses ou les plus mal partagées sous le rapport de leur installation qui servent de foyer à l'épidémie. Dans celle d'Amiens, les locaux n'ont pu être l'objet d'une critique sérieuse; la maladie a frappé toutes les chambres, sans se localiser nulle part (Munier). Bien des fois les pneumonies se sont développées dans des conditions en apparence irréprochables, dans des casernes bien situées, nullement encombrées, voire même dans des bâtiments neufs, occupés depuis peu de temps seulement (84). Tant il est vrai que pour la pneumonie comme pour mainte autre maladie infectieuse, les facteurs pathogéniques sont nombreux et variés; chacun d'eux en devenant prédominant à son tour, peut suppléer à l'insuffisance des autres ou rendre leur intervention inutile.
4° Oscillations de la nappe d'eau 'souterraine et eau de boisson. — Au nombre de ces facteurs, quelques médecins de l'armée allemande en fout figurer un qu'on ne s'attendait guère à rencontrer dans l'étiologie de la pneumonie. Kranz rapporte que l'épidémie qui régna dans la garnison de Wesel au printemps de 1875, cessa comme par un coup de foudre au commencement de mai, avec des pluies abondantes qui déterminèrent une ascension brusque de la nappe souterraine (8S). KNœvENAGEL attribue aussi à l'abaissement prolongé de celle-ci et à la sécheresse du sol, l'endémo-épidômie de Schwerin de l'année 1882-83 (86).
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Engagée dans cette voie, Fétiologie devait y rencontrer l'eau de boisson; elle n'y a pas manqué. A Lippstadt, le médecin-major Heineken attribue les pneumonies de la huitième compagnie à l'usage prohibé de l'eau de la Lippe, souillée à côté de la caserne par les déchets d'une tannerie. Cette interprétation est d'autant plus plausible, que des cas de fièvre typhoïde furent observés en même temps que la pneumonie parmi les hommes qui avouaient avoir bu de cette eau, malgré la défense qui en avait été faite (87).
5° Fatigues et surmenage. — La fatigue et le surmenage figurent également parmi les causes occasionnelles de la pneumonie chez les militaires. La prédisposition pour cette dernière des jeunes soldats subissant les dures épreuves de l'instruction professionnelle, est déjà un témoignage en faveur du rôle qu'il convient d'attribuer à ce facteur. Il en est d'autres encore. Dans l'épidémie de Saint-Brieuc, M. Oriou observe des recrudescences significatives après les marches {loc. cit.). Les médecins de l'armée constatent fréquemment que les patients sont saisis du frisson initial quelques heures après un exercice violent poussé jusqu'au surmenage, tel que le pas de charge réitéré, les marches prolongées, les corvées exceptionnelles en campagne (88).
6° Traumatisme. — Aux fatigues, se rattachent les traumatismes qui sont signalés çà et là comme ayant précédé de peu l'explosion de la pneumonie. La statistique médicale prussienne pour la période 1884-88 (p. 85) et le mémoire de Kannenberg {loc. cit., p. 199) contiennent plusieurs observations où cette affection apparut brusquement quelques jours, et parfois même quelques heures après que les patients s'étaient contusionné la poitrine dans une chute ou dans tout autre accident.
Il serait fastidieux de rapporter tous ces faits. Nous nous bornerons à citer le suivant, parce qu'il est intéressant à un double titre. Un militaire de Lyck fait une chute dans laquelle son cou vient heurter l'extrémité du levier de son fusil. Peu de temps après, on perçoit dans la profondeur, entre le' sterno-mastoïdien et le larynx, une tuméfaction dure et douloureuse, du volume d'un haricot. Deux jours après, se déclare une pneumonie du lobe inférieur gauche, qui aboutit à la mort au bout de trois jours. A l'autopsie on trouva, indépendamment des signes d'une pneumonie lobaire compliquée de péricardite et de péritonite, un coagulum sanguin de deux centimètres d'épaisseur, situé au milieu de la région cervicale et englobant, avec les gros vaisseaux, le pneumo-gastrique fortement hyperémié à ce niveau sur une étendue de deux millimètres (KANNENBiiiRG, loc. cit., p. 199, 200).
Cette observation, qui a la précision d'une expérience, montre que
les lésions du pneumogastrique déterminent dans le poumon des modilications qui favorisent sou envahissement par le pneumocoque, et que la pneumonie qui s'ensuit, n'est pas nécessairement produite par la pénétration de particules alimentaires dans les voies aériennes.
Que les traumatismes agissent directement ou par l'intermédiaire du système nerveux sur l'appareil respiratoire, toujours est-il qu'il serait difficile de ne pas admettre une relation de cause à effet entre des faits si étroitement enchaînés.
L'infection du sol et des habitations, l'encombrement, les oscillations de la nappe d'eau souterraine, la souillure des eaux de boisson, la fatigue et le surmenage, voilà des causes que l'on n'est pas peu surpris de voir assignées à la pneumonie par tant de médecins. Ne croirait-on pas, en parcourant ces observations, lire l'étiologie de la fièvre typhoïde dont la naissance est si intimement liée à la putridité de l'air, du sol, de l'eau et du milieu organique? L'étonnement cesse si l'on considère que le pneumocoque et le bacille typhique sont des microorganismes banals, susceptibles de recevoir à ce titre l'impulsion pathogène de facteurs communs. Les causes mises en relief dans cette enquête sont aussi propres à actionner le premier que le second de ces agents infectieux; il nous semble difficile de récuser cette conclusion.
7° De la contagion. — L'épidémiologie militaire fournit à la cause de Ja contagion des témoignages non moins probants que ceux qui ont été produits plus haut. La transmission de lit à lit dans les hôpitaux, ou l'atteinte des infirmiers en contact avec les pneumoniques . sont mentionnées depuis plusieurs années dans' les rapports sanitaires français et allemands (89). Nous nous bornerons à rapporter le suivant, relevé par M. le médecin-major Oriou dans l'épidémie de Saint-Brieuc.
Une dame de quarante-sept ans, bien portante et vigoureuse, vient de Paris à Saint-Brieuc pour visiter un jeune soldat, admis à l'hôpital le 8 mars, pour pneumonie droite compliquée de péricardite et de pleurésie double. Arrivée le 11, elle ne quitte plus le malade jusqu'à la mort de celui-ci, qui a lieu dans la nuit du 12 au 13. Le 18 au matin, elle rentre à l'hôtel, est prise aussitôt de frisson et de fièvre, signes avant-coureurs d'une pneumonie à laquelle elle succombe huit jours après.
Les fièvres éruptives ne comptent pas de fait plus précis que ce dernier à l'actif de la contagion.
d). Relation entre la pneumonie de l'homme et celle des chevaux. Il y a peut-être quelque intérêt à marquer la coïncidence des épidémies de pneumonie chez l'homme et de péripneumonie chez les chevaux, coïncidence qui de temps à autre s'impose à l'attention des médecins d'armée.
Elle a été relevée entre autres en 1887, au 10" régiment de chasseurs à Vendôme (90), et le rapport sanitaire allemand 1884-1885, la met en relief par des exemples saisissants. C'est ainsi qu'une épidémie de pneumonie qui régna de novembre 1884 à décembre 1885 à Wandsbuck, fut considérée par M. le médecin-major v. Sciikrcn comme devant avoir quelque relation avec une péripneumonie qui sévissait depuis le commencement d'octobre parmi les chevaux de la garnison. Elle débuta en effet au 2« escadron dont les chevaux présentèrent également les premiers cas de l'épizootie. On émit la pensée que ces deux épisodes pouvaient bien être unis ensemble par quelque lien étiologique, et cette hypothèse devint plausible quand il fut démontré que les liquides de l'écurie avaient accès dans un puits dont l'eau servait à la consommation de la troupe. Toutefois, les recherches bactériologiques, faites à Altona par Pfuhl et à Berlin par Gaffky, n'y révélèrent que des microorganismes saprophytes.
Une interprétation semblable fut attribuée à la petite épidémie qui, clans le printemps de 1884, éprouva à Minden la deuxième portion du 2= régiment d'artillerie de campagne de Westphalie. Sur dix cas, huit provenaient de la septième batterie dont les chevaux venaient d'être éprouvés par l'influenza. Celle-ci finissait à peine, quand, dans les premiers jours d'avril, la pneumonie apparut. Tous les hommes qui en furent atteints avaient été en rapport avec les chevaux malades. A l'appui de l'origine équine, fondée sur ce contact et admise par le chef de service, M. le médecin major Propping, celui-ci fit valoir la préservation complète de la huitième batterie qui n'avait eu aucun cheval malade, et la rareté de la pneumonie à cette époque parmi les autres troupes de la garnison. Chez tous les chevaux atteints, on releva les signes les plus caractéristiques de la pneumonie fibrineuse, et celle-ci fut marquée chez l'homme par la haute élévation de la température, l'extrême faiblesse et la tuméfaction de la rate.
Enfin, l'épidémie de pneumonie qui survint à Stettin dans l'hiver de 1886-87, fut considérée par le médecin-major ScnENCK comme un témoignagne imposant en faveur de la thèse soutenue par plusieurs de ses collègues. Dans les derniers jours de janvier, quinze cas de pneumonie se déclarèrent coup sur coup dans une seule chambrée de la 8° batterie du 2" régiment d'artillerie de camprigne poméranien. Bientôt survinrent de nouveaux cas parmi les artilleurs d'autres batteries, et les hommes des 10« et 11« compagnies des grenadiers du roi Frédéric-Guillaume IV, qui occupaient l'autre moitié de la caserne d'artillerie. Puis, gagnant sans cesse, l'épidémie s'étendit peu à peu aux divers corps de troupe logés en dehors de la caserne d'artillerie.
Bans le môme intervalle, la péripneumonie sévissait parmi les chevaux
de l'artillerie. Du 2 janvier à fin de mars, elle en atteignit deux cent huit, et détermina 3 décès. Dans les produits expectorés par un des animaux malades, l'examen microscopique révéla de nombreux diplocoques entourés d'une capsule claire, absolument identiques aux pneumocoques de l'homme. L'épidémie se manifesta parmi les artilleurs dix-neuf jours après son début dans les écuries, et les premiers hommes atteints avaient précisément été employés à donner des soins aux chevaux malades. Le médecin-major Schenk, qui a relevé tous ces faits, en conclut que la maladie régnante fut transmise des chevaux aux artilleurs et de ceux-ci au reste de la garnison.
Enfin, pour citer une dernière observation de ce genre, sur quarantesept cas de pneumonie survenus dans l'hiver de 1886-87 à Munster, vingtneuf concernent des cuirassiers dont les chevaux subissaient en même temps une épidémie d'influenza (91).
Quelque imposantes que soient les preuves épidémiologiques en faveur de l'identité des deux maladies, il convient de réserver le jugement définitif sur ce sujet, jusqu'à ce que la pathologie expérimentale et la bactériologie se soient prononcées. En ce qui concerne cette dernière, nous possédons déjà quelques données qui font pressentir la solution à intervenir.
Peterlein (92), puis Perroncito (93) et Brazzola (94) ont trouvé en effet, dans la pneumonie du cheval, des microorganismes encapsulés ne se décolorant point par la méthode de Gram, qui, par conséquent, paraissent identiques au pneumocoque de Fr.enkel. Il est vrai que ScniiTZ (9o) attribue la pneumonie équine à une bactérie ovale, pourvue également d'une capsule, mais distincte du pneumocoque de Fr^enkel par sa décoloration au moyen de la méthode de Gram, et par son mode de développement spécial dans les s milieux nutritifs. Il a rencontré ce microorganisme vingt et une fois dans les vingt et un cas qu'il a examinés, et ses cultures, injectées dans les poumons de plusieurs chevaux, ont provoqué une affection identique à la pre- • mière. Mais la technique de SchiItz n'est pas irréprochable. Cet observateur a cultivé par piqûre sur gélatine le suc parenchymateux fourni par les poumons malades. Or, cette méthode n'assure pas le développement de tous les germes contenus dans la substance ensemencée, et elle exclut très certainement celui du pneumocoque de Fr.enkel. Or, si ce dernier était réellement présent dans la matière essayée, il devait toujours être compris dans la culture inoculée, bien qu'il ne s'y fût point multiplié.
Il est à priori admissible que deux processus morbides aussi proches l'un de l'autre que les pneumonies croupales de l'homme et du cheval, doivent être produits par la môme cause. La constatation du pneumocoque de Fr>t:nkel dans l'épizootie de Stettin donne beaucoup de vraisemblance à cette opinion, à laquelle manque encore la cousécratiou
expérimentale, c'est-à-dire la réalisation chez le cheval de pneumonies identiques à celles qu'il contracte spontanément par l'inoculation de celle de l'homme
B. De la pneumonie au milieu des armées en campagne. — Il y a longtemps que les recherches statistiques de Grisolle et de Ziemssen ont démontré que les groupes vivant au grand air, exposés à toutes les intempéries des saisons et des climats, sont moins éprouvés par la pneumonie que les individus sédentaires, notamment que les détenus, au milieu desquels cette affection est endémique et presque toujours grave. On peut donc s'attendre à voir la pneumonie se raréfier au sein des armées en campagne, et c'est effectivement ce que l'observation est venue confirmer mainte fois. Déjà au commencement du siècle, Joseph Frank avait été frappé à Wilna de l'absence de la pneumonie parmi les débris de la Grande Armée exposés à toutes les rigueurs de l'âpre hiver de 1812. En 1856, les médecins français, anglais et russes, rapportèrent des impressions semblables du théâtre de la guerre de Crimée.
Enfin, malgré qu'elle eût à subir en rase campagne les rudes épreuves de l'hiver 1870-71, l'armée prussienne compta, toutes proportions gardées, moins de pneumoniques (douze sur mille hommes d'effectif) que pendant les années de paix 1867-72 ^ (quatorze pour mille).
Mais si la pneumonie diminue de fréquence dans ce milieu, elle augmente presque toujours de gravité. Son rôle dans la mortalité est assez considérable, surtout si l'on tient compte des faits où elle précipite le dénouement en s'associant à d'autres maladies régnantes. A ce titre, les médecins de la guerre américaine l'ont dénoncée comme une des principales causes de destruction de la vie humaine dans les camps et les hôpi-
• M. DiEUDONNÉ, aide-major au régiment d'infanterie de la garde du roi de Bavière, vient d'écrire dans le ■< Deutsche mililararztliclie Zeitschrift » (mars 1892), un intéressant article sur l'étiologie de la pneumonie du cheval et ses rapports avec celle de l'homme. — A l'occasion d'une épidémie de péripneumonie équine qui sévit en juin 1891 sur les chevaux du 1" régiment de chevau-légers du roi de Bavière, ce médecin étudia le mucus nasal de plusieurs animaux aux différentes périodes de la maladie. Toutes les préparations sans exception, portaient des microbes absolument identiques aux pneumocoques de Fn.iîNKEL- Weiciisf.lbaum. Disposés ordinairement en diplocoques, exceptionnellement en chahiettes de 4-6 éléments, ces microorganismes étaient tous pourvus de capsules, et ne se décoloraient point par la méthode de Gham.
L'auteur ajoute h cette constatation, conforme à celle de Peterlein, que d'après les recherches statistiques qu'il a fuites au régiment des chevau-légers pour la période de 1885-1891', les années les plus chargées de pneumonies dans la troupe, furent précisément celles où l'épizootie régnait aussi parmi les chevaux.
L'identité entre les deux processus n'est assurément pas démontrée. Elle compte cependant à son actif des témoignages épidémiologifiues et bactériologiques qui méritent d'être pris en considération. La question intéresse l'hygiène de l'armée : nous appelons sur elle "attention de nos collègues attachés aux régiments de cavalerie.
* L'année de la guerre étant exceptée.
taux (96), accusation peut-être exagérée, car dans leurs rapports, l'épithète de pneumonie comprend vraisemblablement toutes les variétés de cette aileclion. Il n'en reste pas moins établi que la statistique des guerres attribue à la pneumonie lobaire primitive plus de décès que celle des garnisons. Dans l'armée prussienne, la mortalité moyenne de la période 18G7-72 (l'année de la guerre exceptée) fut de 0,6 p. iOO malades; elle s'éleva à 0,7 p. 100 pendant la campagne 1870-71,
Si donc les chances de maladie diminuent par la vie au grand air, les chances de mort augmentent sensiblement en temps de guerre. On peut déjà pressentir la cause de cette aggravation en considérant la prédominance de la pneumonie au milieu des troupes mobiles. C'est ainsi que les
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Fig. 11.— Évolution mensuelle de la pneumonie clans l'armée allemande mobilisée, penilant la guerre 1870-71. Les chiffres sont rapportés à 10,000 hommes d'effectif. (Emprunté au iianit. Ber. ûber die deut. Heere, 1870-71, Bd. II, Morbiditat u. Mortalilàt.)
armées allemandes, sans cesse en mouvement dans le Nord, l'Ouest et 1 Est de la France, comptaient notablememt plus de pneumoniques que les troupes campées au môme moment devant Paris (97). Sans doute, les premières subissaient plus énergiquement que les secondes les rigueurs de l'hiver, et le tracé ci-dessus montre, par son apogée fixé au premier tri-
DKS PNEUMONIES
niestre, qu'en guerre comme dans les garnisons, la pneumonie est toujours sollicitée par les mômes influences saisonnières. Mais le mouvement ascensionnel qui se dessina dès les mois de juillet, août et septembre, période de rémission habituelle, témoigne de l'intervention d'un facteur nouveau, que les historiens de la guerre de 1870 placent dans la prédisposition créée par les fatigues de la mobilisation et des grandes opérations du début de la campagne [loc. cit., p. 148). Il est certain que les conditions individuelles exercent sur le développement de la pneumonie une iuHuence assez puissante pour pouvoir, à l'occasion, suppléer celle des météores.
Pneumonie des prisonniers de guerre, — Or, jamais peut-être cette influence ne s'est aussi clairement manifestée, que dans les cruelles épreuves traversées par nos soldats pendant leur captivité en Allemagne.
La maladie qui, au moment du déclin de la lièvre typhoïde et de la dysenterie a régi la pathologie des prisonniers, fut la pneumonie. Le développement qu'elle prit au milieu d'eux aboutit à l'épidémie la plus grandiose peut-être qu'on ait jamais observée de cette maladie.
Le tableau suivant, qui établit le parallèle des pertes infligées dans le même intervalle par les maladies à l'armée allemande mobilisée et aux prisonniers français, fait ressortir d'une manière saisissante la prédominance de cette affection parmi ces derniers \