IV. — Corps vivants
Enfin l'homme lui-même sert fréquemment d'habitat aux microorganismes, en attendant qu'il devienne leur proie. Sa peau fourmille de microbes, parmi lesquels il en est de pathogènes, comme le micrococcus pyogènes, auquel la moindre solution de continuité pourra servir de milieu de culture favorable, si les éléments organiques mis à découvert sont impuissants à le repousser. L'intérieur du corps n'est pas moins riche en microorganismes que la surface. Ceux-ci, il est vrai, ne se rencontrent jamais à l'état normal dans le sang ni dans l'urine, ainsi que Pasteur l'a démontré depuis bien longtemps. Mais, introduits incessamment dans l'organisme par l'air et les aliments, ils abondent dans les cavités naturelles en communication avec l'extérieur ou avec le tube digestif. Les uns concourent aux actes physiologiques et sont véritablement utiles; les autres sont éminemment nuisibles. M. Vignal(7) a isolé de la salive une vingtaine d'espèces différentes, parmi lesquelles se trouvent le streptocoque, le staphylocoque, le pneumocoque de Fraenkel.
L'estomac, en raison de l'action destructive énergique du suc gastrique, est pauvre en parasites. Ceux-ci apparaissent de nouveau, nombreux comme espèces et comme individus dans l'intestin, notamment dans le côlon, où, d'après les évaluations de M. Vignal, un gramme de matière fécale renferme à peu près un million de microorganismes provenant de la multiplication dans le milieu fécal, des germes ou des spores échappés à la digestion gastrique. Parmi eux se trouve constamment le vibrion septique. Peut-être y découvrirait-on encore d'autres agents pathogènes, au moins à l'état de spores : les enseignements de l'épidémiologie laissent entrevoir cette éventualité. Déjà le bacillus coli communis et le bacillus subtilis, constamment présents dans les selles, sont considérés par quelques bactériologistes comme la souche du parasite de la fièvre typhoïde.
Les recherches de M. Straus ont démontré que l'air inspiré se débarrasse dans le poumon de tous les germes qu'il contient. Sans doute, la plus grande partie s'en trouve englobée par le mucus et éliminée au moyen des crachats. Mais l'analyse démontre que, semblables aux poussières minérales, beaucoup d'entre eux parviennent à se fixer à la paroi des bronches et des vésicules, pour se développer ultérieurement, lorsque les conditions du terrain leur deviennent favorables.
Les bactéries foisonnent aussi à la surface de la muqueuse uréthrale et vaginale. Une curieuse observation de Straus (8), confirmée ultérieurement (9), laisse croire que parmi elles peut se trouver le gonocoque,
sans qu'il y ait la moindre trace d'uréthrite chez le porteur, et sans mèmi> que celui-ci se soit exposé à l'infection.
Enfin, certains tissus retiennent parfois les germes pendant un tempsfort long. Les amygdales hypertrophiées sont vraisemblablement redevables de cette lésion aux colonies microbiennes qui s'y sont installéesà demeure fixe, et les ganglions caséeux ou les néomembranes issues d'une phlegmasie tuberculeuse ancienne peuvent recéler presque indéfiniment les bacilles de Kocn.
Le corps de l'homme est assurément le. milieu le mieux approprié à la conservation des germes, et les recherches effectuées dans ces dernièresannées lui assignent une importance de plus en plus grande dans ce rôle; elles y ont dénoncé la présence, non seulement des agents vulgaires de l'inflammation, mais aussi celle des microorganismes des maladies les. plus communes et les plus redoutables, la pneumonie, la diphtérie, la fièvre typhoïde. Ces germes vivent en nous d'une vie silencieuse, jusqu'à ce que, sous l'empire de quelque perturbation des actes de la vie, ils récupèrent l'activité pathologique dont ils sont momentanément dépourvus. Ce parasitisme latent, si lumineusement mis en relief par le professeur Verneuil, donne la clef de bien des inconnus de l'étiologie; il nous initienotamment au mystère de la genèse spontanée et de l 'auto-infection qui ont tenu jadis une si large place dans les doctrines épidémiologiques.
Toutefois, quelque haute que puisse être la signification du terrain organique pour la conservation silencieuse des germes, il n'en reste pas moins avéré que c'est par l'air et l'eau souillés au contact du sol et par les aliments que ceux-ci s'introduisent dans l'organisme; et c'est ainsi que les découvertes modernes justifient la haute importance pathogène que le père de la médecine attribuait à ces divers milieux dans son immortel traité des Airs, des Eaux et des Lieux.
Mais l'organisme est apte à céder à son tour ses agents pathogènes au milieu ambiant. C'est pendant l'évolution de l'affection dont ceux-ci sont la cause immédiate, c'est-à-dire durant la période de leur activité fonctionnelle et proliférative, qu'ils tendent à abandonner l'économie pour faire retour au milieu ambiant, ou s'introduire dans le corps d'autres sujets plus ou moins directement exposés à leur atteinte. C'est cette transmission médiate ou immédiate du germe infectieux d'un organisme à l'autre qui est désigné généralement du nom de contagion. Les agents de l'élimination, qu'il importe à la prophylaxie de connaître, varient avec les diverses localisations morbides. Ce sont, suivant les cas, les squames de la peau, les sécrétions normales ou pathologiques, les déjections intestinales, les productions morbides les plus variées.
L'air expiré ne contient jamais de germes; la réunion d'un certain nombre d'individus dans un espace clos est plutôt propre à en épurer l'atmosphère qu'à surcharger celle-ci de micro-organismes. L'abondance réelle des germes dans l'air des locaux encombrés tient aux poussières qu'y soulève l'agitation incessante des habitants, et qu'y projettent leurs vêtements plus ou moins souillés.
Notons enfin, que toutes les maladies ne sont pas également dangereuses pour l'entourage du sujet atteint. Il en est dont les microbes abandonnent difficilement l'économie, parce que, retranchés dans des organes profonds, sans communication avec le dehors, ils ne trouvent pas leur voie d'élimination et finissent par être détruits sur place. Tel est le cas des agents infectieux de la malaria, de la méningite cérébro-spinale, du goitre. Aussi, ces maladies sont-elles réputées peu ou point contagieuses. Cette particularité tient moins aux propriétés du virus, qu'aux conditions matérielles qui s'opposent à sa diffusion.
La plupart des auteurs allemands divisent les maladies d'après l'habitat préféré de leurs germes en ectogènes et en entogènes. Le type des premières est la malaria, dont le microbe vit et se multiplie d'habitude en dehors de l'organisme ; entogènes sont les affections dont les agents ne végètent et ne produisent des spores que dans l'intérieur du corps, telles la syphilis, la morve, la tuberculose.
Cette distinction est loin d'être absolue. Ainsi le bacille tuberculeux ne se multiplie vraisemblablement pas dans les milieux ambiants ; mais il y est très répandu, et ses spores peuvent s'y maintenir vivantes pendant un temps fort long. L'infection a lieu le plus souvent non pas au contact des malades , mais par l'absorption du germe répandu dans le monde extérieur comme celui de la malaria.
La bactéridie du charbon ne produit sans doute ses spores que dans le sol, mais elle se multiplie extraordinairement dans le corps de l'animal. Les germes de la plupart des maladies infectieuses sont recélés dans nos cavités ou nos tissus. Le microbe du paludisme lui-même, le type des agents ectogènes, ne se conserve-t-il pas vivant et actif dans le corps pendant des périodes de temps d'une longueur désespérante ?
Enfin, nous-mêmes, par nos cultures artificielles des agents pathogènes, n'effaçons-nous pas la distinction que l'on voudrait établir entre eux d'après leur habitat respectif? Toute tentative de division des maladies d'après ce principe ne repose sur aucune base rigoureuse, il vaut mieux y renoncer.
§ 2. — DES VOIES d'introduction DES MICROBES
DANS l'organisme
Trois voies sont ouvertes à l'introduction des germes dans l'organisme : la surface extérieure du corps, y comprises la conjonctive et les muqueuses urinaire et vaginale , la muqueuse respiratoire et la muqueuse intestinale.