CHAPITRE IX
§ I.— SON IMPORTANCE DANS LA DÉTERMINATION DES MALADIES POPULAIRES d'uNE LOCALITÉ.
En dehors de leurs oscillations saisonnières, bases deleur périodiciléannuelle, plusieurs maladies épidémiquessonten oulreastreintes
4b4 ÉVOLUTION DES ÉPIDÉMIES EN GÉNÉRAL.
à des mouvements d'ascension et de déclinaison à plus longue échéance ; d'où ces explosions et ces recrudescences très-marquées, à des inlervalles de plusieurs années, intervalles constitués euxmêmes par des périodes de calme relatif, d'atténuation considérable, parfois par l'absence totale de ces affections.
La connaissance de ces faits est indispensable à qui veut établir les conditions sanitaires d'une localité quelconque. Des observateurs inatlentifs ou trop pressés ont comparé quelques départements de la France à certains autres au point de vue de leur salubrité, et ont basé leurs conclusions sur la répartition des principales maladies populaires dans ces divers départements pendant un ou deux ans. On a supputé de même l'aptitude spéciale de certaines villes à la variole, à la fièvre typhoïde, au choléra. La série d'observations doit être plus prolongée pour autoriser de semblables déductions; la somme des épidémies d'un pays ne peut être justement appréciée qu'après une période assez longue pour en établir les oscillations multiannuelles.
Nous démontrerons, notamment pour la fièvre typhoïde, que l'appréciation exacte de sa fréquence dans les diverses garnisons de notre armée ne peut être déterminée que par une observation de plusieurs années.
La pathologie comparée nous fournit, elle aussi, des preuves de ces oscillations, à longue échéance, de maladies dont la continuité d'évolution semblerait devoir être le mieux assurée par leur transmissibilité. J'ai assisté moi-même à la recrudescence réeliement épizootique de rage qui s'est manifestée en Algérie de 1833 à i8o8, période durant laquelle un nombre relativement considérable d'habitants de notre colonie furent victimes de la fréquence de cette affection chez les chiens.
Danssonétude surcette affection, H.Bouleya prouvé par nombre de faits que la rage, au lieu d'être uniforme dans ses manifestations et de suivre, si l'on peut ainsi dire, un cours régulier dans l'espace et dans le temps, se caractérise, au contraire, par de grandes irrégularités; tantôt rare et tantôt fréquente, dans une année ménageant les coups, et dans une autre, les multipliant au point que les animaux qui en sont victimes, dans une même ville, se comptent par centaines, alors que l'année d'avant c'était par unités.
Les maladies même dont on se croit le mieux fondé à considérer les retours saisonniers comme absolument fatals en un même pays, prédominent parfois en certaines années, de façon à donner une physionomie relativement nouvelle à l'état sanitaire local. Telles
sont les fièvres intermittentes et la dysenterie ; dans bien des localités de la zone tempérée, les chaleurs de l'été ne sont point habituellement suffisantes à l'apparition, au moins populaire, de ces deux maladies ; ce n'est que dans les années où le thermomètre aura dépassé de quelques degrés sa moyenne estivale ordinaire qu'elles prendront une fréquence épidémiqne. Ces explosions sembleront quelquefois assujetties à une périodicité régulière, parce que ces étés exceptionnellement chauds auront eux-mêmes réapparu à de intervalles à peu près égaux ; telles furent les épidémies de dysenterie, plus fréquentes en 1822, 1834, 1846, et revenant ainsi, à trois reprises, tous les douze ans avec des étés d'une température excessive.
Certaines affections d'origine toxique, comme l'ergotisme, n'apparaissent parfois qu'à intervalles multiannnels dans les pays même où presque chaque récolte renferme de l'ergot, inconstance due sans doute aux différences des qualités de l'air, qui, plus humide en telle année, sera plus favorable alors au développement des propriétés toxiques de ce parasite.
Ce sont surtout les maladies infectieuses, soit pestilentielles, soit banales, et les maladies contagieuses qui, en dehors de leur pério- • dicité saisonnière, semblent assujetties àdes mouvements oscillatoires multiannuels plus réguliers que les précédents, et qui font également partie de leur évolution générale. C'est surtout pour la commodité de la description que nous les divisons en deux groupes, car cette division n'est basée que sur de faibles différences.
§ n. — MALADIES A ÉVOLUTION MULTIANNUELLE RELATIVEMENT RÉGULIÈnES.
\° Maladies pestilentielles. — Ce mode général d'évolution s'observe d'abord dans les épidémies pestilentielles, fièvre jaune, choléra, peste. Ce ne sont pas seulement leurs expansions h la surface du monde qui sont soumises à des intermissions plus ou moins prolongées ; mais, dans leurs foyers originels eux-mêmes, ces maladies apparaîtraient en certaines années avec une fréquence exceptionnelle; et ces années épidémiques seraient séparées par des périodes de calme et même d'absence totale du fléau. On a même formulé, à l'égard de ces oscillations, de véritables lois basées sur des observalions incontestables, et dont nous apprécierons plus loin la valeur.
La peste, par exemple, paraissait régulièrement tous les sept ans en Egypte, d'après Prosper Alpin, tous les. dix ans à Alep, d'après Russell, tous les quarante ans à Londres, d'après Sydenham. Et ces
observations des temps passés sont confirmées par des faits relativement contemporains, faits sinon identiques, au moins analogues. C'est ainsi qu'en ce siècle même on a constaté jusqu'en 1843 le retour périodique, à six ou huit ans d'intervalle, de la peste en Egypte, et ses réapparitions à des intervalles plus considérables, mais réguliers aussi, en dehors de son foyer (en Perse, par exemple, où elle reviendrait tous les trente ans, d'après Tholozan).
Malgré l'importance croissante chaque jour du rôle de la fièvre jaune, les observations recueillies en ce siècle ont aussi confirmé celles du siècle précédent, et des auteurs ont établi que, réapparaissant tous les quatre ou cinq ans dans leurs foyers originels, sur le littoral du Mexique, les épidémies de vomùo envahissent à des intervalles bien plus considérables, de douze à quinze ans, les stations des Antilles, et plus rarement encore les villes du littoral atlantique des Etats-Unis.
Il en est de même du choléra, dont les expansions hors de l'Inde ne se sont accomplies qu'à certains intervalles, et dont les années épidémiques dans son berceau, sans être aussi absolument séparées que celles de la peste et de la fièvre jaune, sont également isolées par des séries d'années de calme relatif.
2° Variole et fièvre typhoïde. — Les maladies qui ont pris droit de domicile en nos climats, qui sont devenues autochthones, et dont il semble que la contagiosité devrait assurer la continuité de développement parmi les populations de ces chmats, sont assujetties cependant elles-mêmes à des recrudescences considérables séparées par des périodes de calme plus ou moins complet.
Telles sont, en particulier, la variole et la fièvre typhoïde. Mais il importe de noter que l'évolution multiannuelle de ces deux affections diffère notablement suivant l'importance des localités.
A. Épidémies de variole et de fièvre typhoïde des grandes villes. — A notreépoque, comme au tempsde Sydenham, deHuxham, chaque recrudescence considérable de la variole est habituellement suivie d'une période de plusieurs années, durant laquelle la maladie subit une déclinaison plus ou moins brusque ; puis, après cette période de baisse, se prononce un mouvement ascensionnel comprenant parfois plusieurs années aussi et dont le dernier terme est l'explosion d'une nouvelle épidémie. Le sommet de chaque recrudescence réapparaîtrait ainsi huit ou dix ans après celui de la précédenle. Au commencement de ce livre (p. 29) nous avons rappelé les rapports si intéressants d'Ernest Besnier, démontrant la régularité habituelle des retours et déclins de la fièvre typhoïde et de lavariole
dansl'aggloméi-ationparisienne,établissantl'évolutionmi./^2«nmwl à Pans, de ces deux affections, dont les expansions épidémiaues les plus graves sont en général le terme extrême d\m mouvement ascensionnel régulier, et sont suivies d'une période également progressive de déclinaison.
L'évolution raultiannuelle de la fièvre typhoïde, à Munich, nous offre une régularité comparable à la précédente, comme l'indique le tableau suivant, emprunté à Pettenkofer, et résumant, pour une période de dix-sept années (de 1851 à 1867), la mortalité duc. en cette ville, à cette seule affection :
Années 51 ,852 1853 ,854 1855 1856 1857 ,858 Décès. 16 125 251 269 277 343 334 535
Décèf rf IT' '''' '''' '''' ''''
Décès. 226 1,6 130 280 294 409 2S0 444 96
Ce tableau démontre l'existence d'une ascension continue pendant sept ans avant le famgùm de 1838, puis un déclin progressif de trois ans 1 59-1861), suivi d'une nouvellepériode ascensi nneUe qui aboutit à ['acme de 1866.
B. Fpïdémiesde variole et de fièvre typhoïde dam lespetites localités. --Dans les localités moyennes, l'évolution multiannuelle de ces
raissent à des mtervalles plus considérables et moins réguliers •
nl„?/ 7m" ""'^ P^^'^°des d'accalmie bien
plus complète quelquefois par une absence absolue de l'affection Dans les villages enfin, ces derniers caractères se prononcent davan âge; toute apparence périodique disparaît à tel point qu e s retours épidémiques peuvent être considérés comme éventuels I L éventualité deviendra bien plus la règle encore dans les localUé oignées du grand mouvement des relations humaines. LesTnt r dt sfèl^^^^^ '''' ^ ainsi de plus
' JJr^'f''' ''f - L'évolution multiannuelle de la routt t^^^^^^^ -i-n de celle
in^llT ''''' dernière maladie,
inou l avons dit déjà (p. 195), mais elle est sujette à des oscilla:
lions plus considérables, et ses recrudescences nous ont toujours paru être plus fréquentes et moins régulières que celles de la variole ; Il en est de même des oreillons.
g in. — MALADIES A ÉVOLUTION MULTIANNUELLE IRRÉGULIÈRES.
L'irrégularité des retours -de la scarlatine est beaucoup plus marquée ; son évolution est caraclérisée par des intervalles inler-épidémiques considérables, intervalles parfois de quinze à vingt ans, et même beaucoup plus, non-seulement en France, où la maladie est relativement rare, mais même en certaines villes d'Angleterre, pays où cette affection est si fréquente (1). Nous en dirons autant de la diphthérie dont les retours sont séparés par des intervalles qu'il est impossible d'évaluer, tant ces retours sont irréguliers et même éventuels.
11 est des maladies dont l'évolution multiannuelle, en certaines localités, a semblé d'une régularité absolue. Suivant un observateur, la suette miliaire reparaîtrait tous les trente ans dans l'arrondissement de Bernay (Eure) (2) ; suivant Mignot, la coqueluche aurait réapparu tous les cinq ans et à six reprises différentes, à Chantelle (Allier) (3). Ces observations, très-importantes au point de vue des localités atteintes, ne répondent pas suffisamment à l'ensemble des faits observés ailleurs pour permettre de considérer comme régulièrement périodique, en général, l'évolution multiannuelle de la coqueluche, ni celle de la suette, dont les retours sont habituellement beaucoup plus éventuels.
§ lY. - INDÉPENDANCE ENTRE LES OSCILLATIONS PÉRIODIQUES DES ÉPIDÉMIES DANS LES DIFFÉRENTES LOCALITÉS d'UN MÊME PAYS OU DE PAYS VOISINS.
D'après les oscillations multiannuelles observées en telle locaUté, on ne peut conclure à une marche analogue des épidémies sur l'ensemble d'un territoire. Cette discordance, que permettent de prévoir les inégalités de retour de la même maladie, suivant qu on observe dans des centres plus ou moins considérables (Voy. p. 457), s'affirme par nombre de faits. Ainsi la variole et la fièvre typhoïde, comparables jusqu'à un certain point à Paris par la périodicité de leurs retours multiannuels, diffèrent absolument dans leur évolution sur l'ensemble de la France; la première subissant des oscillations telles qu'en certaines années elle ne sera signalée qu'en un
(1) Voy. livre IV, Art. Scarlatine. ,pA.n,t
(2) Gaultier de Claubry, Rapport sur les épidémies de 1852; in Mem. de VAcaa.
demdc/., t. XVIII, p. 141. , . „ j i-jw de
(3) Ddpecb, Rapport sur les épidémies de 1870-72; m de lAcad.
méd., t. XXXI, p. 73.
OU deux départements, et qu'en d'autres elle en frappera plus de quarante, tandis que la fièvre typhoïde figure tous les ans, en lête des maladies les plus communes (1).
En telle année, oh. l'une de ces afl'ections atteindrason minimum à Paris, elle causera de graves épidémies en différentes villes de province; il en est de même de la scarlatine; au moment même où nous écrivons (mars 1878), cette maladie est rare à Paris, et elle sévit avec une gravité exceptionnelle en diverses régions de la France, notamment en Lorraine.
Les différences s'accentuent si.l'on élargit le cadre de l'observation.
Entre capitales des climats tempérés, si comparables en raison des conditions d'agglomération et de renouvellement de leur population, il n'y a habituellement aucun parallélisme dans l'évolution des épidémies. Veut-on un exemple frappant de cette discordance entre deux de ces capitales, cependant si voisines l'une de l'autre et si solidaires en apparence vu leur relations incessantes, Londres et Paris? Nous nous bornons à comparer leur mortalité respective par fièvres éruptives et par diphthérie pendant les deux années 187S et 1877.
Décès par -variole. Par rougeole. Par scarlatine. Par diphthérie.
Londres 1875.
Paris 1875.
Ces chiffres, que nous empruntons aux tableaux de Janssens (2), prouvent que l'évolution multiannuelle de ces quatre maladies contagieuses a été absolument inverse dans les deux villes de 1873 à 1877 : à Londres, la variole et la rougeole ont progressé; à Paris elles ont décru ; quant à la scarlatine et à la diphthérie, elles diminuaient à Londres et augmentaient à Paris.
§ V. — CAUSES DE l'Évolution multiannuelle des épidémies.
i' Condilwm cosmiques. — Il est bien difficile de déterminer les I raisons de ces oscillations multiannuelles des épidémies.
L'esprit se porte naturellement vers la pensée d'oscillations cort respondantes dans les conditions ambiantes. La régularité des
(1) Voy. livre IV, Art. Fièvre typhoïde, VAniOLn.
(2) Janssens, Dulletini hebdomadaires de statistique démographique et médicale Bruxelles, 1875 et 1877.
phénomènes astronomiques a semblé régir la périodicité des épidémies ; mais alors les conséquences seraient bien plus régulières, bien plus générales (p. 30). La croyance à des influences de ce genre nous explique pourquoi ont été si fréquemment démenties les supputations du retour probable dételle maladie, retour que l'on croyait assujetti à des lois uniformes pour toutes les localités
d'un même pays (1).
2° Conditions telluriques. — Les évolutions épidémiques d une môme affection ne s'étendant pas uniformément sur une vaste étendue de territoire, et cette affection atteignant le sommet de sa courbe multiannuelle en telle ville au moment où elle subit son déclin en telle autre, il faut bien en revenir k l'intervention d'influences limitées, particulières aux diverses localités. On s'est conformé encore ici à l'inspiration de Sydenham. Il admettait que cette inégalité de répartition était due à la différence des exhalaisons du sol : « telle étendue de l'air est remplie de vapeurs provenant de quelque fermentation minérale » (2); et il jetait ainsi la base des doctrines telluriques modernes (Voy. p. 136 et suiv.)- Pettenkofer a précisément rapporté aux oscillations de la nappe d eau souterraine et aux émanations qui en résultent les mouvements d'ascension et de déclin que nous venons de signaler (p. 457) dans l'évolution multiannuelle des épidémies de fièvre typhoïde àMunich.
Mais cette explication, acceptable sur un théâtre particuher, quand, par hasard peut-être, il y a eu coïncidence de ces deux faits, ne peut s'appliquer à tant de localités où évolue périodiquement aussi cette affection, sans que la structure de leur sol se prête à une hypothèse de ce genre (3); à plus forte raison, hesiîons-nous à considérer comme d'origine tellurique l'évolution multiannuelle de la variole, de la diphthérie etc.
30 Conditions sociales. - Nous avons demandé spécialement compte de l'évolution multiannuelle des épidémies aux variations
m Suivant Sydenham, les générations successives d'observateurs comme les. .én rat" d'asCmes arriveraient à déterminer la marche des ^l^démies qu, ^ 1 , n certain temps d'intermission, reviennent en un même pays. Il com- • ZI ce Tala les aux comètes, et supposait qu'on pourrait aussi A-r le^ pcant l. r pt iPur Doint de plus grand éloignement, suivant les temps et les heu., f 'Tfif 1 raoD 1er que parmf les affections dont les époques de retour en nos i Il suffit de "^^PP;^'' .^^f,. /^^^„„^^tées figure en première ligne la peste d'Égypte, ;;r:r::l::^èn:rri4s aHal^démentlrce système de prévi-
"°(^)'sydenham, Œuvres de médecine pratique, trad. de Jault, t. I, p. 284. (3) Voy. p. HO îi 143, et p. 193.
de l'aptitude des populations (1). Prenons comme exemple la fièvre typhoïde; des auteurs ont été tellement frappés de l'absence fréquente de cette affection dans les localités soumises aux influences miasmatiques les plus intenses, qu'ils ont déclaré ces influences indifférentes à sa production. Or, bien souvent, l'innocuité de ces émanations n'a eu d'autre cause que l'inaptitude actuelle à la fièvre typhoïde de la population qui les subit.
Chaque fois qu'une localité devient le théâtre d'une épidémie de ce genre, la masse des individus prédisposés fournit à cette épidémie un contingent parfois considérable; cette épidémie confère, en outre, des chances de préservation à ceux qui, sans être frappés de l'affection, contractent alors un certain degré d'accoutumance aux miasmes typhoïgènes. On comprend ainsi que, la cause d'infection demeurant la même, les conditions de réceptivité de ceux qu'elle menace aient subi une atténuation assez marquée pour que, dans les années qui suivront une explosion épidémique, la réapparition du mal soit entravée par le fait môme de son apparition antérieure. L'explosion suivante pourra n'avoir lieu qu'à la suite de la modincation progressive de la population, modification en vertu de laquelle la cause morbide va retrouver de nouveau un certain nombre d'individus suffisamment prédisposés par leur âge, par leur immunité antérieure et par le manque d'assuétude au miasme typhoïgène.
N'est-ce pas pour des raisons analogues que les maladies virulentes : variole, rougeole, sont soumises, elles aussi, malgré la reproduction incessante de leurs germes, à des périodes d'intermission de plusieurs années? Chacune de leurs recrudescences épidémiques diminuera notablement leurs chances de réapparition immédiate, par le fait même de l'atteinte d'un nombre plus ou moins élevé d'individus, et en outre par le bénéfice de l'accoutumance conférée à certains autres, d'où atténuation des susceptibilités individuelles nécessaires à une nouvelle épidémie (Voy. p. 298).
Pendant les intervalles épidémiques, au contraire, ces susceptibilités s'accumulent; les individus sur lesquels est passée la recrudescence antérieure ont perdu peu à peu le bénéfice de l'immunité conférée soit par une première atteinte, soit par l'accoutumance au raiheu raorbifique; la population s'est augmentée d'autres indi-
(I) Léon Colin, Épidémies et milieux épid-lmiques, p. 94 ; et La variole au point de vue épidémiologique et prophylactique, p. 15.
vidus spécialement prédisposés, soit parce qu'ils sont nés depuis la dernière épidémie, soit parce qu'ils proviennent de localités ménagées jusque-là ; en cas de variole, un nouveau groupe de personnes non vaccinées, ou vaccinées depuis trop longtemps, se sera constitué. En un mot, un nouveau milieu épidémique s'est préparé.
N'en est-il pas de même de la fièvre jaune, de la peste, ne réapparaissant, môme dans leurs berceaux d'épidémicité, qu'après des intervalles de plusieurs années?
On ne peut demander à ces foyers, pas plus qu'à ceux de la fièvre typhoïde, une permanence d'effet morbide qui est l'attribut des causes dont l'activité est incessante, ininterrompue, parce que l'organisme, quel qu'il soit, demeure invariablement soumis à leur influence, et que parfois môme une première atteinte, au lieu de constituer un gage d'immunité ultérieure, augmente plutôt les prédispositions de l'économie. Tels sont les miasmes palustres.
Il nous semble donc que l'évolution multiannuelle des épidémies dépend bien plus des conditions d'aptitude de la population que des influences telluriques de telle ou telle localité.
Les irrégularités mêmes de cette évolution paraissent plaider en faveur de notre manière de voir :
A. Si le retour des maladies était assujetti à des conditions plutôt telluriques que sociales, on comprendrait difflcilement pourquoi la fréquence de ce retour est généralement parallèle à l'élévation du chiffre des populations observées (p. 457j; pourquoi il s'opère en des années différentes dans les divers lieux d'observation.
B. Dans une même localité, on verra certains groupes faire exception à la règle générale. Si la population des villes est souvent préservée du retour annuel des épidémies typhoïdes, par cela précisément qu'elle est sédentaire, il en est tout autrement de la garnison dont la réceptivité est continuellement entretenue par le simple fait du renouvellement incessant de ceux qui la composent.
Cil arrive parfois que dans les années postérieures à une épidémie particulièrement grave de variole ou de fièvre typhoïde, le déclin de ces afl'ections descend à un niveau exceptionnellement minime, et qu'elles ne reprennent que difficilement leur ascension habituelle. E. Besnier en donnait récemment un exemple frappant pour la variole (1). Nous nous associons pleinement à la réserve
(1) D'après les rapports d'Ernest Besnier, la variole dont le coefficient mortuaire pour la population parisienne était descendu à 17 pour l'année 1873, renrend à partir de cette époque son mouvement ascendant, indiqué par la progression croissante du chiffre des décès : 249 en 1874. 273 en 1875. 373 en 1876.
de noire savant collègue, et comme lui nous considérons comme bien difficile l'explication complète de semblables anomalies. Nous pensons néanmoins que ce déclin considérable et cette reprise avortée d'une nouvelle ascension épidémique sont, au moins en partie, le résultat de l'intensité de l'épidémie variolique de 1869-72, qui a ainsi conféré des chances plus considérables d'immunité ultérieure aux populations atteintes. Il en sera de même après une explosion particulièrement grave de fièvre typhoïde, de rougeoie ; celle dernière affection a été relativement rare dans l'armée française pendant une série d'années consécutives à la période '1858-60, durant laquelle elle avait pris une expansion réellement pandémique sur les garnisons de cette armée.
D. Si à Paris la diphthérie, au lieu de subir des oscillations périodiques mulliannuelles, progresse au contraire d'une manière ininterrompue, comme le prouvent encore les rapports d'Ernest Besnier, la cause n'en remonte-t-elle pas, en certaines limites, à deux circonstances qui différencient cette maladie des affections précédentes : 1» dans son peu de tendance à l'expansion épidémique; 2° dans sa faculté de récidive, en sorte que les explosions successives de cette affection n'épuisent nullement les aptitudes morbides des populations envahies et ne créent point d'obstacles à ses apparitions ultérieures.
D'autres faits semblent démontrer l'intervention de ces aptitudes dans les irrégularités de l'évolution multiannuelle des maladies populaires.
On a été souvent frappé de la durée des épidémies de scarlatine, plus prolongées en général que celles de rougeole et de variole ;' cette différence ne tient-elle pas à la rareté relative de la scarlatine, qui ne réapparaît qu'à des intervalles assez considérables pour que les prédispositions individuelles aient repris leur entière puissance ?
La fièvre typhoïde qui s'endémise dans les villes où le concours de nouveaux venus est incessant, la fièvre jaune qui, elle aussi, apparaît à chaque arrivage considérable d'individus de racé blanche dans son foyer, ne démontrent que trop l'influence des
Cette ascension qui, d'après les observations recueillies à Paris depuis 1810, aurait dù continuer jusqu'à atteindre au moins le chiffre mortuaire annuel do 400, subit au contraire une déclinaison imprévue, et en 1877 le coefficient mortuaire retombe ^ 173 (E. Besnier, Rapport sur les maladies régnantes, in Union mci/., 1878, 1" sem., p. C99}.
aptitudes de. la population dans la modification des périodes cycliques qu'on a voulu leur imposer.
N'en est-il pas de môme des épidémies de choléra se revivifiant par l'arrivée, dans le foyer où elles s'éteignaient, d'individus spécialement susceptibles par leur manque d'assuétude à ce foyer ?
En revanche, des épidémies dont le retour régulier semble assuré définitivement par une série de faits antérieurs peuvent être entravées par certaines modifications démographiques, notamment par la cessation de ces immigrations qui fournissaient matière à l'activité de la cause morbide.
Les épidémies de fièvre jaune ont manqué à leur réapparition habituelle pendant les périodes de blocus qui interdisaient aux immigrants européens l'accès des ports du nouveau monde.
4° Conditions hygiéniques. — Un autre facteur appréciable de la réapparition des épidémies, ce sont les conditions hygiéniques du milieu atteint; elles interviennent aussi énergiquement dans le retour multiannuel des épidémies que dans la durée de chaque explosion particulière (Voy. p. -404). Aussi la conclusion suivante de Villermé est-elle demeurée généralement vraie :
« Les épidémies sont plus ou moins rapprochées, dans les diîférentspays, suivant qu'ils sont insalubres ou salubres, que les récoltes y sont ou non sujettes à manquer, que l'administration y est inhabile ou habile, insouciante ou prévoyante, que le peuple y est misérable ou aisé, et qu'il y a ou non excès de population (t). »
Il y a des villes où les retours de la fièvre jaune, de la fièvre typhoïde seront communs en certains quartiers, bas et misérables, relativement rares en d'autres. Pour le choléra, la fréquence de ses apparitions dans une môme localité, alors qu'elle était dépourvue de tout système de canahsalion et de drainage, sera remplacé, grâce aux applications de l'hygiène, par de longues périodes d'intermission.
5° Influences atmosphériques.— Mais ici encore, nous en convenons, il reste un facteur insaisissable dont il faut bien accepter l'intervention dans les oscillations multiannuelles des maladies populaires, et qui paraît agir directement sur le degré d'intensité du principe pathogénique. C'est l'influence atmosphérique, à laquelle nous avons attribué une importance si considérable dans l'évolution des épidémies (Voy. notamment p. 283-289).
(l) Villermé, Des épidémies, etc.
ÉVOLUTION MULTIANNUELLE DES ÉPJDÉMIES.