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I 4. AU POINT DE VUE DE L'ÉVOLUTION ÉPIDÉMIQUË

Si, enfin, nous poussons plus loin cette analyse, nous verrons que les petites épidémies présentent, comme les grandes, à un degré parfois plus faible, mais parfois égal, les caractères également imposés par l'école aux épidémies par excellence ou grandes épidémies, caractères rappelés par Prus (2) et consistant spécialement : 1° dans leur division en trois périodes : période de début, période

(1) Aux faits que nous avons réunis dans Hotre Traité de la variole au point de vue épidémioloçjique et prophylactique, nous pouvons ajouter les documents publiés par Lawson, et d'après lesquels, en 18G8, la variole, dans la seule présidence de Madras, aurait fait 34,380 victimes; voyez Lawson, Epidémies of the last three years, in Transactions of the Epidemiological Society of London, t. III, p. 313,

(2) Prus, Rapport sur la peste et les quarantaines. Paris, 1846. .

d-'état, période de déclin ou de terminaison, durant chacune desquelles le mal peut ne présenter ni les mêmes symptômes, ni les mêmes lésions, ni la même gravité ; 2° dans le sceau dont elles marquent, pendant leur règne, les autres maladies; d'où influence même sur les personnes non atteintes de l'épidémie ; d'oii encore, apparition, avant elles, d'autres affections qui leur servent en quelque sorte d'avant-coureurs. Nous ne pouvons admettre que ce soient là des caractères distinctifs entre les grandes et les petites épidémies, et voici nos raisons :

A. Quelle est l'affection épidémique dans laquelle on ne trouvera pas habituellement cette division, un peu naïve, il faut le dire, de l'évolution épidémique en trois périodes, d'augment, d'état, de déclin? N'en est-il pas, sous ce rapport, des épidémies comme de beaucoup de fléaux, même étrangers à la médecine? Il n'est guère que les épidémies dépendant d'une brusque intempérie, comme, par exemple, les épidémies de congélation succédant à une nuit très-froide, les épidémies de dysenterie des armées qui ont été exposées à une averse après quelques jours de chaleur, ou qui, en plein été, ont traversé à gué un cours d'eau, dans lesquelles le maximum soit assez rapidement atteint pour que la période d'augment passe inaperçue. Ces périodes, d'ailleurs, ne sont-elles pas maintes fois brusquement interrompues, supprimées, môme pour les grandes épidémies, par les simples influences climatériques et saisonnières? La peste, la fièvre jaune surtout, quelle qu'en soit l'intensité, et lors même qu'elles ne feraient qu'arriver à leur période d'état, cessent brusquement sous l'action d'un certain degré de température avec lequel elles ne sont plus compatibles, température élevée pour la première de ces affections, basse au contraire pour la seconde. Le choléra lui-même, dont certainement les limites, dans l'espace et le temps, sont infiniment moins restreintes que celles des deux affections précédentes, 'n'offrira, dans son cycle épidémique, d'apparences de régularité qu'autant qu'il débutera à la môme époque et dans le môme lieu. Les épidémies de choléra pénétrant dans une grande ville d'Europe au printemps pourront présenter une évolution progressive d'abord, parce que l'approche de l'été constitue un élément favorable à l'aggravation du mal, puis stalionnaire en raison du peu de variations de la température pendant les mois de juillet et d'août, et enfin une période de déclin en rapport avec la décroissance de température automnale; que le mal pénètre en septembre, et l'insuriisance de la température, l'approche de l'hiver, pendant lequel habituellement

le clioléra cesse de sévir en nos climats, rendront l'épidémie plus courte et les trois périodes sacramentelles infiniment moins saisissables. (Voir livre III, Évolution générale des épidémies.)

B. Les grandes épidémies ne sont point les seules qui semblent imprimer un caractère particulier aux autres affections pendant la durée de leur règne. De môme que, pendant les épidémies de choléra, il y a des cas nombreux d'affections gastro-intestinales, embarras gastrique, diarrhée, etc. ; de même que, pendant celles de fièvre jaune, apparaissent des manifestations très-fréquentes d'accidents bilieux et de nombreuses formes morbides qui semblent une réduction de cette maladie elle-même, formes appelées, en certains pays, fièvre jaune bénigne ou fièvre jaune des acclimâT tés ; de même, enfin, que la peste retentit, elle aussi, sur les maladies vulgaires, et manifeste son influence sur les personnes trop peu indisposées pour être dites malades, par l'apparition de douleurs spéciales, de tension et parfois de gonflement au niveau des principales glandes lymphatiques; de môme nous voyons une masse d'indispositions, de maladies, apparaître au moment des recrudescences épidémiques des maladies vulgaires, et l'influence de ces dernières se manifester alors sur les autres affections. Chaque fois que la fièvre typhoïde, par exemple, subit une recrudescence, combien ne sont pas nombreux, autour d'elle, et les embarras gastriques, et les courbatures fébriles, et les fièvres continues, autant de formes morbides, je ne dirai pas abortives de cette affection, mais préparatoires, et dont quelques-unes se transformeront, suivant la susceptibilité individuelle, en la maladie dominante.

Citerons-nous la fréquence des catarrhes bronchiques pendant le règne de la rougeole, celle de la diarrhée pendant les épidémies de dysenterie, des angines communes dans les villages et dans les villes où pénètre la diphthérie?

L'influence pathogénique qui crée la petite épidémie a donc aussi son retentissement en dehors des individus atteints. Il y a une action générale de la cause morbide, et borner son observation i\ ceux qui ne présentent que la maladie complète, c'est ne tenir compte que d'une partie des atteintes subies. Dans les maladies épidémiques à étiologie assez nette, assez limitée pour être mieux analysées à ce point de vue, on voit la quantité de cause morbide, répartie pour ainsi dire à chacun, entraîner des effets en rapport avec son intensité. Dans les villages allemands atteints de raphanie pendant ces derniers siècles, à côté des individus présentant les formes complètes, souvent mortelles de l'affection, on voyait habi-

luellement la population tout entière éprouver cette sensation de fourmillement qui a valu à la maladie son nom vulgaire {Kriebelkrankheit), et traduisant chez eux un minimum de l'influence pathogénique commune.

ARTICLE ni. — VARIATIONS DU MODE ÉPIDÉMIQDE d'oNE MÊME AFFECTION.

Une considération qui doit engager encore à ne pas s'exagérer les différences de ces deux groupes d'épidémies, c'est qu'il suffit de comparer entre eux les modes épidéiniques d'une même affection pour voir qu'elle peut rentrer, suivant les cas, dans l'un ou l'autre de ces groupes. Nombre de maladies peuvent se manifester à des époques successives, ou au même moment, en divers pays, soit comme petites épidémies, soit comme grandes épidémies, soit comme pandémies.

La comparaison du choléra, à Paris, en 1832, année oh. il domina tout, à ce qu'il fut en la même ville en 1873, année où il y fut dominé lui-même par la plus vulgaire des petites épidémies, la fièvre typhoïde, démontre ce fait pour une aflection dite : grande épidémie.

De même, l'expansion pandémique de la variole, de 1869 à 1872, comparée aux recrudescences habituellement minimes de cette maladie en nos climats, prouve la variabilité des manifestations épidémiques d'une affection rapportée au cadre des petites épidémies.

La rougeole dont, en nos pays aussi, les recrudescences sont en général assez limitées, prend, dans certaines conditions de miheu, et spécialement parmi les populations qui ne l'ont jamais eue ou ne l'ont pas eue depuis longtemps, un caractère de pandémicité à peu près absolue ; telles furent, entre bien d'autres exemples, ses explosions aux îles Féroé, oti, en 1846, sur 7,782 habitants, 6,000 furent atteints, et plus récemment (1876) aux îles Fidji. Il en est de même de la scarlatine.

La diphthérie qui, au siècle dernier, a fourni des épidémies d'une gravité et d'une étrangeté singulières, ne prend-elle pas, par sa continuité dans la plupart des pays d'Europe, les caractères des maladies habituelles à ces mômes régions?

Ces différences, dans les allures épidémiques d'une même affection, sont sensibles surtout quand les conditions de développement de celte affection tiennent plus à une modification préalable du milieu qu'à la simple importation d'un germe contagieux. Le

scorbut, en nos pays, ne se présente habituellement que dans des conditions de localité tellement restreintes que les épidémies de cette affection sont surtout de petites épidémies; c'est tantôt une prison, tantôt un bagne, tantôt un vaisseau, qui en sera atteint; or y a-t-il une maladie susceptible, à l'occasion, de devenir plus pandémique que le scorbut qui a frappé 23,000 de nos soldats en Crimée ; qui, en 18-43, 1847, 1859, s'est manifesté sur la plus grande partie de l'Europe, spécialement sur la Russie, où, en cette dernière année seule (1849), il a frappé environ 260,000 personnes et causé 68,000 décès ; qui, enfin à la dernière période du siège deParis (1871), avait si vivement marqué son empreinte sur toutes les affections régnantes?

N'en est-il pas ainsi des autres maladies alimentaires? La lèpre, aujourd'hui limitée, dans nos climats du moins, à quelques pays arriérés, n'a-t-elle pas été le type des grandes épidémies quand les soldats de Pompée d'abord, puis les Sarrasins, puis les croisés la rapportaient d'Orient?

L'ergotisme convulsif, borné aujourd'hui à des apparitions lointaines dans quelques pauvres villages d'Allemagne et de Russie, a constitué, à une autre époque, des épidémies plus redoutées des populations que la peste et la dysenterie.

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