V. — AFFECTIONS PSYCHIQUES DÉTEUMINÉES PAR LA CHALEUR
Nous avons indiqué l'influence nocive sur les facultés intellectuelles d'une résidence prolongée dans les climats extrêmes (page 228). Nous avons à nous occuper ici d'accidents rapidement déterminés par les météores des pays chauds.
1» Mirage. — Les personnes obligées d'accomplir de longues marches en ces pays, comme les soldats en expédition soit en Algérie, soit en Égypte, subissent parfois, des impressions sensorielles de nature et d'origine complètement différentes : ces impressions peuvent être quelquefois réelles, normales, résultant d'un phénomène extérieur parfaitement constatable et explicable par les données connues de la science ; tel est le mirage qui fut si souvent observé dans les marches de notre armée, durant la campagne d'Egypte ; ici, ce que l'on voit existe réellement ; si l'on croit voir de l'eau, c'est qu'il s'est produit, dans un horizon plus ou moins lointain, l'image d'une surface bleue, miroitante et un peu agitée ; l'esprit s'égare seulement en supposant que l'existence de l'eau est inséparable de la production d'une telle image ; la puissance de l'habitude entraîne une interprétation erronée de la sensation visuelle. De cette sensation réelle peuvent résulter certaines conséquences très-graves pour des hommes altérés, épuisés par une longue marche, excités par leurs souffrances mutuelles : découragement d'abord, puis insubordination, parfois impulsions suicides ou même homicides. Mais le point de départ de ces troubles intellectuels est un phénomène extérieur normalement perçu, indépendant de l'organisme, constaté aussi bien par ceux qui n'en éprouvent ni délire ni agitation, que par ceux dont il doit si profondément ébranler l'intelligence et la volonté,
2° Hallucinations. — Quelquefois, au contraire, au lieu d'une impression régulièrement produite par un fait extérieur, l'individu subit une de ces idées fausses qui représentent fictivement à l'esprit des objets dont l'image n'existe même pas aux alentours de celui qu'elles atteignent; il y a pseudo-sensation, pseudo-perception, hallucination en un mot.
.'ÉPIDÉMIES d'origine MÉTÉORIQUE.
Ces accidents, connus en général sous le nom û' hallucinations du désert, se rapprochent de certains états analogues susceptibles de se développer en tous lieux, tels que le délire nerveux, celui des fièvres dites cérébrales, tels encore que les aberrations' mentales résultant des abus alcooliques, de l'intoxication saturnine de l'ingestion d'opium, de belladone, de jusquiame, etc. Les hallucinations du désert sont transitoires ; elles naissent de conditions passagères, mais saisissables, comme les délires morbides auxquels nous Tenons de les comparer, ce qui les distingue des folies proprement dites ; si, en etiet, elles ne résultent pas, comme le mirage d'un phénomène extérieur parfaitement déterminé, elles ont cependant leur étiologie matérielle incontestable : influence d'une chaleur trop forte, de la fatigue, de la soif, de l'insomnie.
L'expression de ragle , empruntée presque littéralement à la langue arabe, où ces symptômes sont connus sous le nom de raal a ete pour la première fois, employée en France par d'Escayrâc de Lauture, dans un mémoire présenté à l'Académie des Scien-
lll^JsZi^V^'T ''''''' ^"-éril (séance du
26 ma s 18o5) , 1 auteur pense que ce terme est plus convenable que celui d hallnc^nat^ons du désert, parce que ce n'est pas dans le désert seulement que l'aifection peut se manifester ; lui-même en fut pTus.eurs o,s attemt, spécialement pendant un voyage dans le Belade^Soudan voyage qu'il accomplissait à marches forcées, chevauchant nuit et jour, et luttant contre l'extrême fatigue p oduite par une privation presque absolue du sommeil Proauite par
Les principales hallucinations relevaient chez lui du sens de la vue; au moment où, accablé de lassitude, pressé par le ommei Il ne répondait plus que machinalement aux guides qui l arom ' • pagnaient, et parfois l'empêchaient de tomber'de cheva le vas^e^ plaines du désert se transformaient à ses yeux : nn XofZll^^^^^ pend.cula.re s'élevait autour de lui comme\ine mura l Te deî orman la voûte immense d'une salle fermée de tou côtés où
au ^::r^:i ^^^^^^ bougies 111::
. moins tlè^^^^^^^^^^^ périphériques était
. redressaie^ c mme r r'-'n "'""''^ " : bande de gLe Xi/o, " ' P-' cuve imm nse A c rreursT ' °" ' ""^
fois des hallucinatTon rdes iSn: ! y^..^ '^t'^"-"^ P-'" vent 1p nhr^n .1 • musions de 1 ouie : le murmure du
ol6 ÉVOLUTION DES ÉPIDÉMIES EN PARTiCULIlîlt.
J'ai émis l'opinion que le ragle n'est point une affection nouvelle, une entité morbide spéciale à certains pays; il rentre dans les formes connues, et observées chez nous, de troubles psychosensoriels (1).
Je crois, en outre, être en droit de rapprocher de ces observalions de ragle, certaines hallucinations qui offrent avec les précédentes une singulière ressemblance, quoique s'étant développées plus spécialement pendant le jour, et bien qu'on ait, avec raison, attribué à la chaleur et même à l'irradiation solaire une part considérable dans leur production. Ces accidents ont été communs surtout dans notre armée d'Afrique, au début de la conquête, alors que les troupes, toujours en alerte, étaient soumises en toutes saisons à des marches forcées, se reposant fort peu même la nuit, et le plus souvent maintenues en éveil par les ordres, donnés aux sentinelles, de communiquer incessamment entre elles par des cris répétés à fréquents intervalles pour assurer la garde du camp.
Aux deux facteurs étiologiques principaux : insomnie et chaleur, venaient s'adjoindre alors, pour accélérer l'explosion du délire et
(1) Il est facile de voir qu'ici l'obscurité de la nuit, comme au reste dans la plupart des formes de la folie, favorisait le développement des hallucinations qui, en général, disparaissaient avec le jour. Nous pensons dès lors qu'il est sage et rationnel de rapprocher ces faits, tout d'abord si éu-anges, d'une série de faits analogues bien connus dans l'histoire de l'aliénation mentale. Dans un travail remarquable sur les hallucinations (1), Baillarger a établi l'influence, sur la production de ces troubles psycho-sensoriels, de l'état intermédiaire à la veille et au sommeil; il se produit des rêves anticipés auxquels on assiste à demi éveillé ; ici aussi, comme dans le ragle, la lumière fait disparaître les hallucinations, lors même qu'elles ont été provoquées en partie par une substance toxique ; eu expérimentant sur lui-même le haschisch, Baillarger ne pouvait faire cesser ses hallucinations nocturnes qu'en allumant une bougie.
« Il arrive quelquefois, dit Malebranche (.'), dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeunes, par des veilles, par quelque fièvre cliaude ou par quelque passion violente, que ces esprits remuent les fibres intérieures du cerveau avec autant de force que les objets extérieurs; de sorte que ces personnes sentent ce qu'elles ne devraient qu'imaginer, et croient voir devant leurs yeux des objets qui ne sont que dans leur imagination. »
Les individus atteints de ragle ne rentrent-ils pas dans cette catégorie? et si, chez eux, les hallucinations de la vue sont les plus fréquentes, n'est-ce pas en vertu de'cette règle que l'excitation prolongée d'un sens dispose plus spécialement aux hallucinations de ce sens?
(11 Baillarger, Des Aa««cÙ!fltioHï, des causes gui les produisent et des maladies quelles caractérisent. [Mém. de VAcad. de méd. Paris, 1846 tome XU, p. 275).
kXI^, art. l.U.i.«c.NATiONS, nouve<ac Dict. de méd. et de chir. prat. Par.s, J873,