‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 136 sur 195 · VIII. — CHOLÉRA ESTIVAL · texte numérisé non relu

VIII. — CHOLÉRA ESTIVAL

1° Choléra des adultes. — Le choléra estival est une des affections les plus remarquables par la régularité de son retour annuel (p. 448). C'est à lui que s'applique la phrase si connue de Sydenham : « Il arrive presque aussi constamment à la fui de l'été et aux approches de l'automne, que les hirondelles au commencement du printemps, et le coucou vers le milieu de l'été. » Il appartient à cette époque de l'année où des nuits fraîches et humides succèdent h des journées très-chaudes; son éliologie sous ce rapport se rapproche déjà de celle de la dysentérie dont le développement saisonnier est fréquemment parallèle au sien. Ce refroidissement peut avoir son origine dans l'action de certains mgesta, notamment des boissons glacées ; l'abus de ces boissons en divers pays, notamment dans l'Amérique du Nord, a peut-être sa part dans la fréquence de la maladie en ces régions. En 1825, les cas de choléra survenus après l'ingestion de boissons glacées se multiplièrent en assez grand nombre à Paris pour que l'autorité municipale nommât une commission chargée d'examiner si ces boissons ne contenaient aucune substance toxique (1). Comme la dysentérie aussi, le choléra nostras peut avoir pour cause l'ingestion d'aliments grossiers (2), d'eaux impures, et l'inspiration de miasmes putrides. Mais, contrairement à cette affection, il se manifeste plutôt dans les villes que dans les

(1) L. Laveran, art. Choléra du Dict. enq/cl. des se. màd., p. 741.

(2) Manouvriez, ^pirf. de choléra saisonnier à Valenciennes, Paris, 1877.

campagnes, preuve, suivant nous, de la prédominance spéciale sur son développement des émanations d'origine animale.

Il n'existe que des rapports de simultanéité saisonnière entre le choléra estival et la fièvre intermittente qui respecte les agglomérations humaines pour sévir sur les campagnes.

Nous ne pouvons accepter l'opinion émise par Requin (1) et par Anglada (2), de l'identité du choléra nostras de nos pays, et du choléra endémique aux Indes; pour ces auteurs, le choléra épùléim'que, pestilentiel, constituerait une forme morbide nouvelle, tout à fait distincte de celle qui règne endémiquement depuis des siècles sur les bords du Gange et qui, suivant eux, ne serait autre chose que le choléra nostras, observé et décrit par Hippocrate et Sydenham. Pour nous, au contraire, comme pour la majorité des auteurs français, le choléra estival européen est distinct de celui de l'Inde oii il n'en existe qu'une seule espèce que nous étudierons àpart: le choléra indien.

Au point de vue clinique, le choléra estival diffère de ce dernier en ce qu'il n'en offre, au moins dans l'immense majorité des cas, ni les sécrétions gastro-intestinales ni la période de réaction, constituant une maladie relativement courte comme l'a indiqué Anglada (3), et plus récemment E. Chauffard.

Il en diffère encore : 1° au point de vue de son étiologie, en ce qu'il est dénué de tout pouvoir contagieux ; 2» au point de vue de son épidémicité, en ce qu'au lieu de provenir de loin, de sévir d'une manière spécialement grave dans les campagnes et les lieux marécageux, de frapper indifféremment tous les habitants d'un pays, il réapparaît en général chaque année spontanément dans certaines localités, qu'il atteint à peu près exclusivement les habitants des villes, et que, dans ces villes, il sévit plus particulièrement sur certains groupes delà société; en Amérique, par exemple, sur les individus de race européenne ; 3° enfin au point de vue du pro-

(I) Requin, Pathologie médicale, t. III, p. 495, suif '^"^'^''^' des, maladies éteintes et des maladies nouvelles, p. G27 et

(3) Anglada insiste notamment sur la durée relativement considérable du ^npnT„'"Q q'^^ l'issue doit être lieureuse, elle se fait bien plus

n - sujet a franchi la période algide, la réaction qui la remplace apporte

avec elle d autres périls, et n'atténue en rien la gravité du pronostic Lu

convalescence est lente, chanceuse; que de personnes qui ne peuvent se rétablir complètement et restent valétudinaires! » Anglada, Études sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles, p. G30 et 631.

Voy. également E. Chauffard, in Bull, de l'Acad. de méd., octobre 1873.

noslic, le choléra noslias diffère lolalement du choléra indien; il

est essentiellement bénin, toute terminaison fatale est nneexception.

Cependant il existe des cas particuliers qui viennent parfois jeter un trouble singulier sur ces déterminations en général si précises ; des individus ont été, en plein été, en dehors de toute épidémie de provenance asiatique, enlevés par un accès de choléra saisonnier ; on a trouvé à l'autopsie la psorentérie du choléra indien. Des auteurs éminents, spécialement en Angleterre, ont conclu, de ces faits, à l'identité de ces deux formes morbides; il nous semble plus conforme à la vérité d'admettre que, sous l'influence de causes banales, l'organisme peut subir des modificalions fonctionnelles et même anatomiques comparables à quelques-unes de celles que produit le choléra indien dont, en ces cas même, le mal demeure distinct par l'absence d'épidémicité et de contagion.

2° Choléra infantile. — La seule forme grave du choléra nostras est le choléra infantum, diarrhée cholériforme des enfants, qui joue un rôle considérable dans la mortalité de tant de grandes villes. Le choléra infantile, lui aussi, diffère dans sa nature du choléra asiatique, et nous avons indiqué, comme preuve spécialement convaincante, la diminution de fréquence de cette maladie à Paris en 1873, à Berlin en 1872, alors que régnait, en ces deux villes, une épidémie de choléra indien (1).

Le choléra infantile se manifeste avec des conditions de fréquence variables, suivant le théâire d'observation : très-commun en Espagne, en Grèce, en Algérie, oii il constitue la cause principale de mortalité des nouveau-nés, parfois en Sicile (2), il diminue plus au nord ; à Genève, d'après Marc d'Espine, il n'y en aurait que 2 ou 3 cas tous les ans ; à Paris, nous voyons cette maladie occasionner environ le 20° de la mortalité pendant les mois de juillet, d'août et de septembre; elle entraîne alors environ 40 à SO décès par semaine; elle ne représente pas, au total, le 100'' de la mortalité annuelle de la population parisienne.

Son rôle est bien plus important dans d'autres grandes villes soumises à des oscillations saisonnières plus 'considérables : sur la côte orientale des États-Unis, le choléra infantum entraîne une mortalité qui le place, en certaines années, à la tête de toutes les causes de décès ; en 186B, en 1870, en 1872 notamment, il a occasionné le 12° de la mortalité annuelle totale de Phila-

(1) Gaz. hebd., 1875, p. 478.

(2) A. Giordano, La dinrrea infanlUe, etc., 1877.

delphie. Dans la seule année 1872, la mortalité par choléra infan^ tum, à Philadelphie, dont la population équivaut environ au tiers de celle de Paris, s'est élevée à 1,666 décès occasionnant le quart des décès des enfants âgés de moins de quatre ans. Plus les enfants sont jeunes, dans cette période de 0 à 4 ans, plus ils sont atteints : les 1,666 décès de 1872 se répartissent ainsi suivant l'âge :

1221 au-dessous d'un an.

413 entre un et deux ans.

32 de deux à quatre ans.

Cette maladie contribue, avant toute autre, à faire de l'été la saison la plus meurtrière de l'année sur le littoral atlantique de Amérique du Nord (p. 417). Ainsi, les 1 ,666 décès constatés à Philadelphie en 1872, à la suite du choléra infantum, se répartissent comme il suit, dans les différentes saisons :

33 au printemps. 75 en automne!

^^''^^èté. 11 enluver.

En cette ville, la maladie, malgré sa fréquence, est plus limitée comme temps d'apparition, qu'en France; les cas y sont relativement plus rares avant le mois de juin et après le mois de septembre. De 1861 à 1874, pendant une série de quatorze ans, c'est le mois de juillet qui constamment a été le plus chargé de décès par choiera mfantum; en certains jours de ce mois, il y a eu plus de 40 décès, autant qu'à Paris en une semaine. A côté des faits précédents qui démontrent l'affinité du choléra : estival des enfants pour les climats chauds et pour les climats i excessifs, il en est d'autres qui établissent également sa prédo- ' ■ minance en des localités toutes différentes. Lombard a réuni un i ensemble de documents qui témoignent du rôle considérable du c choléra infantile dans la mortalité de plusieurs villes allemandes mais surtout à Beriin (1). ^euiciuues,

Danscelte capitale les décès entraînés par la diarrhée et le choléra

toute la populat^on, 173 sur 1,000; tandis que dans les villes voi- .Mun ch'7"t " ^'^"^^ ^ F-ncfort.

to^d ; . 6ot8?V r^"'"^' ''''' proportion' est de moitié 1 nnn . . '^^^'■^^ée et choléra infantiles sur

ijUUO décès généraux.

(1) Lombard, Traité de climatologie médicale, t. II, p. 021 et suiv.

Si nous décomposons par genre de maladie la morlalité des enfants de 0 à 1 an, nous constatons qu'à Berlin, en 1873, sur 1,000 décès de cet âge, il y en a eu 333 par diarrhée et cholérine (1), c'est-à-dire juste le tiers de la mortalité annuelle totale de ces enfants ; en aucune ville d'Allemagne il n'y a de proportion comparable, pas plus que dans les autres grandes capitales européennes; à Londres, par exemple, sur 1,000 décès de G à 1 an il y en a 92 par diarrhée ou cholérine, quatre fois moins qu'à Berlin.

Cette mortalité dépasse même celle de Philadelphie, et constitue un fait unique dans les annales de la statistique médicale européenne. Elle nous explique pourquoi le chiffre des décès de 0 à 1 an est si considérable à Berlin, dépassant les deux cinquièmes de l'ensemble de la mortalité de toute la population (2). Elle nous explique l'anomahe signalée dans le tableau de répartition saisonnière de la mortalité dans les principales villes d'Europe (p. Ml), à savoir la prédominance estivale du chiffre des décès, à Berlin, absolument comme dans les climats excessifs du nouveau monde, à Philadelphie et à New-York. Cette anomalie est surtout le résultat du caractère essentiellement saisonnier du choléra et de la diarrhée infantiles, dont les trois mois d'été sont spécialement chargés (3).

Il est un autre point de vue sous lequel cette question est d'un intérêt plus considérable et plus pratique : la diarrhée et le choléra infantiles n'ont pas joué toujours un tel rôle dans la mortalité de Berlin; leur augmentation y a été progressive et parallèle à plusieurs faits dont l'un, au moins, est très-saisissable : l'accroissement de la population de cette ville. On sait combien a été rapide ce dernier accroissement (4) ; or, quarante ans avant l'époque actuelle (1835 à 1838), les décès occasionnés par la diarrhée et le choléra

(!) Lombard, /oc. cit.

2 AIbu a établi qu'en 1873, à Berlin, les décès de 0 à 1 an avaient été au nombre de 11,112 sur 26,417, soit les 420 millièmes des décès de tout âge (J.Albu, Die sterbUckkeit Berlins im Jahre, 1873; in AUgemexuen Zeilschufl

fur Epidemiologie. Evl&ngun, mi). io,ov j ,

(3) Répartition saisonnière à Berlin pendant quatre ans (18-0-1873) de la mortalité par diarrhée et choléra infantiles :

i5,3 en hiver.

9,5 au printemps.

6S,5 en été.

1G,7 en automne (Voy. Lombard, loc. cit. t. II, p. 625).

Il,) En 1819, Berlin comptait 184.850 habitants; en 1841, 321,505; aujourd'hui plus d'un million ; la population a donc triplé en trente-quatre ans.

infantiles n'y formaient que le soixantième environ du nombre total des morts (18 sur 1,000) ; de .1868 à 1869, cette proportion s'élevait à 109 sur 1,000, pour atteindre en 1873 le chiffre Indiqué plus haut : 173 sur 1,000 (1).

Ainsi à mesure que le caractère de grande agglomération s'est affirmé davantage en cette ville, on a vu s'élever le mode de mortalité qui, d'une manière générale, pèse sur les résidences urbaines beaucoup plus que sur les campagnes: excès de la mortalité estivale des enfants; sous ce rapport encore Berlin rappelle New- York et Philadelphie, qui, elles aussi, se sont rapidement accrues, et où le même genre de morlalité a pris un développement exceptionnel.

Quant à savoir pourquoi Berlin dépasse d'autant, pour cette mortalité, les deux grandes capitales de l'Europe, Paris qui compte deux fois plus d'habitants, et Londres qui en a trois fois davantage, on ne peut en chercher la cause, comme pour les villes du littoral des Etats-Unis, dans la différence d'intensité des météores, dans le caractère excessif du climat. Nous ne pensons pas non plus qu'il taille invoquer seulement l'influence de certaines coutumes pernicieuses pour les enfants, comme le sevrage précoce, l'emploi hâtif d une nourriture indigeste, composé surtout de substances farineuses, coutumes relativement aussi communes dans plusieurs autres villes d'Allemagne. Nous croyons que la raison principale de ce grave état de choses se rattache aux conditions locales même de la ville, à une quantité exceptionnelle d'émanations insalubres d^ongme animale surtout, et à la prédominance relative de la population pauvre.

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