I. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Nous avons étudié (p. mAS2) le rôle des aliments dans l'étiologie des affections populaires, et prouvé la connexité des maladies alimentaires avec les autres épidémies.
Nous avons dit leur puissance typhigène (p. 100); par l'affaiblis-
(1) Variations surtout : comme éruptions : à Dublin les pétéchies rarement observées en France, sont tellement confluentes que la maladie est co'n^ue so s le nom de febnsmgra; à Sallsbury (Caroline du Nord) au lieu des simnl 1
dtr:t^e laZ' ? .on^ementslr :;Zu: S !
clant à toute la face; 2" comme inflammations des yeux et des oreilles inflamma Uons peu communes, et babituellement superficielles en France, alors qu'en Z
ruSd'r.tu err; ^".''"^^^r- ^"^^ ^"''•^'"^"^ û-équem^ent i:; e t ruiente de 1 œil et de la caisse du tympan
iité fut une des plus considérables des épidémies de Franco (75 morts sur m)
l'afrection dans le jeune â" le Ciffre Z T r""^"""f î «'-"''^ quarts du tolal des maladfs' le cett: épidémie. ''''' (3) Voy. L. Laveran, art. Méningitjî, p. C71.
sèment de l'organisme, elles favorisent également l'influence du miasme tellurique; au môme titre, elles concourent tout aussi bien à la gravité des simples maladies saisonnières qu'à celle des maladies spécifiques (p. loi).
Nous avons fait prévoir, dès le début de ce livre (p. 23), la difficulté des classifications rigoureuses des maladies populaires d'après leurs causes. L'étiologie alimentaire des épidémies décrites en ce chapitre est plus ou moins bien prouvée ; si elle est plus certaine pour le scorbut, pour l'ergotisme, pour la pellagre, etc., elle l'est moins peur l'acrodynie, le béribéri, et surtout l'héméralopie.
Nous avons établi la prédominance des desiderata du règne végétal, et divisé les affections qui en résultent en deux groupes suivant qu'elles dépendent d'une altération toxique ou d'une simple
insuffisance du régime.
Les maladies de la première catégorie (pellagre, ergotisme) constituent des endémies naissant là où naît le germe morbide ; dans leur évolution, elles offrent le caractère particulier d'être composées de deux séries de symptômes, de deux phases : une phase aiguë et une phase chronique ou cachectique. Sous ce rapport, elles se rapprochent des autres intoxications (alcoolisme, saturnisme, impaludisme, etc.). Celles du second groupe, notamment le scorbut, sont au contraire diffuses au point de vue géographique, quoique prédominant dans les populations arriérées des climats extrêmes (p. 227) ; au point de vue clinique, comme elles ne dépendent que de la dénutrition des organes, le malade entre d'emblée dans la période cachectique. , '
A part ces différences, les maladies d'alimentation offrent des similitudes étiologiques, cliniques, épidémiques.
A. Etiologiques. - Ces maladies offrent le caractère commun de ne jamais relever d'un conlage, ce qui explique leur limitation habituelle, et de ne conférer nulle immunité contre une atteinte ultérieure ; la cachexie consécutive à chacune d'elles témoigne, comme pour le saturnisme, l'impaludisme, l'alcoolisme, de 1 efficacité prolongée de la cause toxique.
B Cliniques. - Elles ne sont pas constituées par des umtés morbides invariables; elles comportent, comme l'intoxication tellurique, une série de formes d'intensité différente. Dans les ca complets, elles sont, en général, caractérisées trois ordre principaux de symptômes : 1° symptômes cutanés; 2» symptômes nerveux ; 3° symptômes gastro-intestinaux.
10 Parmi les symptômes cutanés, on remarque tantôt la suppres
MALADIES ALIMENTAIRES. ggg
sion des sécrétions et l'extrême sécheresse de la peau, comme dans le scorbut, parfois au contraire l'apparition de sueurs profuses aux extrémités comme dans l'ergotisme convulsif. Mais ces symptômes sont fournis spécialement par l'apparition d'éruptions variables suivant l'espèce morbide : que ce soit un piqueté hémorrhagique comme dans le scorbut, des plaques erythémateuses suivies d'exfoliation comme dans l'acrodynie, la pellagre, des éruptions vésiculaires comme dans l'ergotisme convulsif, ou des altérations plus profondes du derme comme dans la lèpre et l'ergotisme gangréneux.
Quelques-unes de ces éruptions (acrodynie, argotisme convulsif) se rattachent probablement à une atteinte des nerfs de nutrition, d'autant plus que les symptômes nerveux dont nous allons parler commencent en général aussi par les mêmes points.
2° Les symptômes nerveux débutent, en effet, habituellement par la périphérie, quel que soit leur caractère spécial, qu'ils consistent en fourmillements, comme dans l'ergotisme convulsif, en douleurs suivies ou mélangées d'analgésie et même d'anesthésie, comme dans le scorbut, l'acrodynie, la pellagre, la lèpre. Il n'est guère parmi ces affections, que le béribéri, qui dans sa forme paralytique, soit caractérisé par une lésion nerveuse centrale, la myélite. Quelquefois les sens spéciaux, notamment celui de la vue, sont atteints (amblyopie des pellagreux, héméralopie des scorbutiques, cataracte de l'ergotisme convulsif) (1). A ces phénomènes nerveux périphériques se joignent souvent des troubles plus centraux, s'étendant même aux facultés intellectuelles (ergotisme convulsif, pellagre et lèpre),
- 3» Quant aux symptômes gastro-intestinaux, ils ne manquent dans aucune de ces affections (vomissements dans l'ergotisme convulsif 1 acrodynie ; boulimie, diarrhée, dans la pellagre, le scorbut, etc.).
Il est facile de reconnaître l'analogie qui existe entre ces symptômes dominants des maladies alimentaires et les troubles observés chez les personnes et chez les animaux soumis à l'inanition ^hallucinaiions des naufragés de la Méduse, gangrènes périphériques produites par Chossat dans ses expériences) .
G. Epidémiques. ~ Les maladies alimentaires diffèrent des maladies spécihques en ce qu'elles sont subordonnées plus étroitement aux conditions d'hygiène et de richesse des populations; de là, leur diminution progressive, leur disparition absolue dans la plupart des pays civilisés (p. 146), où malheureusement elles laissent
(1) Voy. Léon Colin, art, Raphanie.
la place à un agent toxique en voie de muUiplicalion, l'alcool; de là le brusque arrêt de leurs épidémies par le simple fait des ravitaillements (p. 404.); et leurs variations considérables de morbidité (p. 376) suivant le degré de diflusion de la cause morbide.
De là, surtout, la circonscription habituelle de leurs milieux épidéniiques. En nos climats elles se limitent en général à des groupes déterminés d'individus (pensionnat, prison, hospice), soumis à un régime uniforme et spécial, et, quand elles prennent plus d'expansion, à la population pauvre qui non-seulement est plus exposée aux maladies par déficit alimentaire, mais aux affections toxiques, comme la pellagre ou l'ergotisme (l).
Si, comme jadis, elles ne pèsent plus sur des provinces entières (p. 146), si, grâce au développement de la culture maraîchère, les populations urbaines en sont relativement préservées, elles j iistifient encore souvent leur nom de maladies des campagnes, morbi rurales (p. 25-1). La difficulté des approvisionnements, la rareté des ressources locales, expliquent leur ténacité dans certains pays de montagnes.
Elles sont en rapport intime avec les saisons ; la fin de l'hiver est l'époque oi^i les approvisionnements de l'année précédente arrivent à leur fin, et où le sol ne fournit encore aucun aliment nouveau ; c'est l'époque où l'organisme a élé privé souvent pendant plusieurs mois de végétaux frais, d'oti imminence des affections scorbutiques, l'époque aussi oîi, en certains pays, l'alimentation n'a plus pour base depuis longtemps que des farines dont l'altération va croissant à mesure qu'on s'éloigne de la récolte, comme il en est probablement pour l'ergotisme convulsif et la pellagre (2).
Quelquefois la puissance toxique de grains ainsi altérés n'est au contraire à son maximum que durant les premiers jours qui sut-
(1) De deux individus qui consommeront la même quantité de grains altérés, soit par l'ergot, soit par le verderame, celui-là résistera le mieux, qui pourra faire simultanément usage d'une alimentation réparatrice; absolument comme de deux individus consommant quotidiennement la môme dose d'alcool, celui-là sera le premier atteint d'alcoolisme qui n'aura pas, pour résister à cette intoxication, le bénéfice d'un régime suffisamment réparateur, ce qui nous explique la fréquence plus grande de l'alcoolisme chez les pauvres en général, et en particulier chez les misérables peuplades des régions tropicales et polaires auxquelles on a importé cette substance toxique.
(2) Ces influences saisonnières ne ressortent bien que parmi les populations sédentaires qui subissent successivement et régulièrement les périodes d'abondance et de privation relatives, correspondant pour elles aux diverses époques de l'année. Il y a bien moins de régularité pour les collectivités qui, comme les armées, doivent si souvent à leur mobilité, aux incidents de guerre, l'apparition, en toute saison, des conditions patliogéniqucs des maladies alimentaires.
vent la récolte ; c'est à la tin d'août et en septembre que sévissent spécialement les épidémies d'ergotisme gangréneux.
Les intempéries saisonnières ont une influence considérable sur ces différentes maladies ; il n'est pas besoin d'insister sur les solalions qui existent et doivent exister entre les sécheresses en certains cas, les inondations en d'autres, et les maladies faméliques. Nous avons précisé plus haut (p. 279) l'influence de l'humidité sur la nutrition de l'organisme et les végétations parasitaires.
§ II. — LÈPRK [Elephantiasis des grecs).
Cette affection est la plus ancienne peut-être des maladies alimentaires. Connue d'abord sous le nom de maladie phénicienne et limitée depuis Moïse à la Syrie et à l'Égypte, elle semble avoir fait sa première invasion en Europe soixante ans avant l'ère chrétienne, à la suite de la rentrée de l'armée de Pompée. Introduite de nouveau à plusieurs reprises par les Sarrasins (notamment en 720) et parles croisés, elle devint progressivement si commune qu'une masse de léproseries surgit en Europe (19,000 dont 2,000 en France ?) et qu'un ordre spécial de chevalerie, celui des lazaristes, fut fondé pour le traitement des lépreux.
La maladie atteint son acmé à la fin du treizième siècle, pour diminuer rapidement ensuite ; car si, pendant ]e§ deux siècles suivants, les léproseries reçoivent encore tant de reclus, c'est en raison de l'ignorance de ceux qui prononç^tient sur la réalité de l'affection (1) ; le nombre était grand parmi les prétendus lépreux, de malades atteints d'affections chroniques les plus diverses : phthisie, épilepsie, teigne, ulcères de toute nature, malades parmi lesquels, à partir du quinzième siècle, dominèrent les « vérolés que l'ignorance des médecins et la barbarie del'époque faisaient prendre pour ladres(2).»
(1) Pour reconnaître la maladie on ne s'en rapportait plus seulement aux signes' extérieurs, mais à diverses épreuves dont chaque localité importante avait la
: sienne; les anciennes chroniques de Lorraine nous apprennent qu'au treizième et ; au quatorzième siècle, on était jugé ladre par les épreuves soit de Toul soit de ' Verdun, soit de Trêves. Le diagnostic en était confié le plus souvent à des gens < étrangers à la médecine, à des chapelains, à des membres de diverses corporations I religieuses. Lemnius H l'aconte qu'en Hollande, il y avait des censeurs publics
chargés de reconnaître ceux qui pouvaient être atteints de cette affection - ils . avaient recours à des moyens empiriques, comme de jeter, dans l'urine de, la per-
sonne suspecte, de la poudre de plomb brûlé, et de la déclarer lépreuse si cette ( poudre ne surnageait pas (**) 1
(2) Guy Patin, lettre ^ki, édition Réveillé-Parise. Paris, 1846, t. IIL (•) De occitlt. natur, mirac. Francof. 1611.
(*') Léon Colin, ai-l. Quaramtaihbs, in Dicl. enc, des Se. méd.
Qu'on y joigne, comme l'a démontré Volz, la masse de personnes qui, entraînées par les superstitions de l'époque, s'imposaient une réclusion perpétuelle, et cherchaient, dans leur contact avec ces malades, dans leur soumission à une règle dont l'Église était le plus ordinairement la dispensatrice, les mérites et les récompenses d'une vie de privation. Les léproseries, enfin, étaient devenues le lieu de refuge d'une foule de vagabonds, de paresseux simulant la lèpre; une consultation de Baillou démontre également que parfois des familles y firent interner à tort quelques-uns de leurs membres pour s'emparer de leur fortune. Aussi, lorsqu'en 1626, Louis XIII chargea les médecins David et Juste Laigneau de parcourir toutes les léproseries du royaume de France, pour déterminer ce qu'elles renfermaient de lèpres vraies et de lèpres fausses ou factices, on ne trouva plus, dans ces asiles, aucun des malades pour lesquels ils avaient été fondés. Beaucoup de ces établissements furent dès lors transformés en hôpitaux, et conservèrent en partie, leur ancienne destination en devenant des asiles pour des malades séquestrés à divers titres, les pestiférés, les vénériens, elc (1).
Réduite actuellement à son mininum en Europe où elle n'existe plus que sur le littoral des mers intérieures (Tauride, Archipel, Grèce, Espagne, quelques points du littoral adriatique du golfe de Gênes) et au nord de la Suède, où Beck et Danielssen en ont si nettement démontré la nature, la lèpre règne, à l'état endémique, sur l'immense région de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique (2).
Sa limitation moderne, en Europe, à quelques plages maritimes, l'a fait attribuer à tort à la malaria, dont la production est impossible cependant entre le GO» et le 70° nord où la lèpre règne sous le nom de spedalsked. Sa diminution notable aux Féroé et eu Portugal par les progrès de la culture, grâce à la substitution d'une nourriture complète à une ichthyophagie presque absolue, a fait incriminer l'usage alimentaire des poissons, et surtout de la sole et de la truite dont la consommation est considérable en Norvège; on a même cru trouver en ces poissons un germe parasitaire, hypothèse qm tombe devant la fréquence de la maladie à l'intérieur de tant d'autres masses continentales. Il semble plus conforme à l'ensemble des faits de considérer la maladie comme une dyscrasie commune surtout chez les peuples qui ne font pas usage de pain de froment;
fil Vov. livre V, Quarantaines.
H Jsch en a donné la géographie la plus complète; les -^decins de an„ et de la flotte, notamment Poncet pour le Mexique, Brassac pour les AnUlles, eu ont décrit la fréquence et les symptômes.
telle est l'opinion actuellement dominante ; l'absence de gluten semble être le principal désidératum des peuples qui en fait de féculents ne consomment que pois, lentilles, maïs ou riz.
Le rôle de la contagion paraît incontestable dans les expansions de la lèpre en Europe à l'époque des croisades. Le virus était-il plus actif? La maladie était-elle associée à une autre forme morbide plus transmissible, érysipèle malin, syphilis? Mais on a singulièrement exagéré la contagiosité du mal même à cette époque ; la réclusion des lépreux n'indiquait pas seulement la crainte de ce danger : dans certains pays, à l'horreur du contact et de la vue de ces malades, s'étaient joints les sentiments d'aversion religieuse inspirés par la pensée que la lèpre était une punition divine ; et des cérémonies solennelles, lugubres comme un enterrement, inauguraient la séparation du malade de la société. En revanche, en beaucoup d'autres pays, on redoutait si peu le voisinage de ces malades qu'on leur accordait des fonctions publiques (1).
Les observations modernes démontrent peu de contagiosité actuelle de la lèpre ; aucun soldat français n'est revenu lépreux de nos expéditions d'Egypte, du Mexique, de Gochinchine ; même mimunité pour l'armée hollandaise, et surtout pour l'armée anglaise qui vit au contact des principaux foyers de cette maladie.
La promiscuité des lépreux avec la population saine, sur le httoral méridional de l'Asie, autour des asiles de Singapour, de Penang, de Malacca (Anderson), l'affluence inoffensive des Chinois lépreux qui mendient dans les centres populeux de l'Inde l'innocuité notoire des spédalskes en Norwége, sont tout aussi contraires à cette contagiosité (2). •
Suivant la majorité des auteurs (notamment Bœck et Danielssen BrassacHirsch), l'hérédité joue un rôle bien plus certain- il y â heu cependant de se demander si l'atteinte des membres d'une
(1) Josèphe l'historien nous apprend que chez divers peuples ces malades éta,ent l objet d'une vénération spécia4e, qu'ils étaient élevés aux premières d gnués de l'État et de l'armée, avaient des places d'honneur dans les temp es eÎ On sait que non-seulement les chevaliers de l'ordre de Saint-La.are devai/nt se ZT::::Vtrr-r^ ^^'^^ ""■^^-^ «^^-^'-rs étaient adm .
Tarmi il llrZ '''' j"'''"'^" '"^'"^ constamment
parm. les l,preux qu on en choisit les grands maîtres. Ainsi ni terreur, ni séquesauon ; dans beaucoup de localités, le costume du lépreux était une recommanda- Il V\ K-M ^ '"^^ '^'^ ^^^i' 1« droit d'autoriser des gens sa ns à s'habiller en lépreux pour pouvoir mendier impunément. ^
(2) Voy aussi Rah de Lavison, i„ Bull, de l'Acad. de méd., 4 avril 187G- et Bargigh, La Lèpre de Mijtilène, in Union méd., 27 avril 1878. '
70i ÉVOLUTION DES ÉPIDÉMIES EN PARTICULIER.
même famille ne tient pas à l'identité de leur régime et de leur misère ; aussi cette influence a-l-elle été vivement contestée en ces dernières années, notamment par Ilufz de Lavison (1).