‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 158 sur 195 · VIII. — BÉRIBÉRI OU BARBIERS · texte numérisé non relu

VIII. — BÉRIBÉRI OU BARBIERS

Les études modernes ont démontré (p. 263) la fréquence de cette maladie en dehors du prétendu foyer qu'on lui avait assigné, il y a trente ans, foyer compris d'une part entre les 20° lat. Nord et le 20" lat. Sud, d'autre part entre les 35" et 130" longitude Est, l'affection atteignant son maximum de fréquence à Geylan, sur les côtes de Malabar, de Coromandel, à l'île de la Réunion et dans l'archipel Indien.

Le béribéri a franchi ces limites soit en latitude, descendant au sud jusqu'au cap de Bonne-Espérance, soit en longitude par son explosion à bord de navires à la hauteur de Sainte-Hélène, et surtout par des manifestations d'une fréquence presque endémique à Cuba {maladies des sucreries), et au Brésil. On peut dire cependant qu'à de rares exceptions près, l'affection tend à demeurer intertropicale (1).

^ Son intérêt réside non seulement en cette tendance à une diffusion de plus en plus grande, contraire au mouvement de décroissance des autres maladies alimentaires, mais aussi dans la gravité de son pronostic, la mortalité dépassant la moitié des individus attemls, et dans l'obscurité de sa détermination clinique.

On se trouve ici devant deux formes morbides différentes : 1" forme hydropique, qualifiée particulièrement de ôeVîôeW; 2" forme paralytique, dite plutôt barbiers, dont le rapprochement heurte d'abord la

(I) Le Roy de Méricourt, art. Béribéri, in Bict. encijcl. des Se. mid.

raison, mais qui semblent d'origine similaire et qui, aux Indes Orientales surtout, s'associent souvent dans la même épidémie, bien qu'en certaines régions l'une de ces formes prédomine singulièrement (1). La lésion de la moelle (ramollissement et suppuration), constante dans la forme paralytique, paraît avoir été rencontrée quelquefois dans la forme hydropique.

Certaines considérations ont fait attribuer le béribéri à la malaria (2) ; mais s'il y a des points de contact entre le béribéri et les fièvres intermittentes, les difl'érences l'emportent (3) et les

• (1) Telle l'île de la Réunion où Vinson n'a observé que le barbiers avec une prédominance telle des phénomènes convulsifs que Le Roy de Méricourt hésite à regarder ces observations comme représentant réellement la forme paralytique de la maladie.

La maladie observée par Vinson nous semble cependant appartenir au cadre du béribéri. Nous nous demandons même si bien des observations de tétanos endémique dans les pays chauds ne doivent pas être rapportées au béribéri. Dans son étude sur la géographie médicale des possessions hollandaises aux Indes Orientales (Arch. de méd. nat., t. XV, p. 256), Van Leent parle d'une épidémie de tétanos rhumatismal observée à Bima, dans l'île de Sumbawa, parmi la population indigène. Bien que l'auteur soit disposé à considérer cette épidémie comme une manifestation de l'intoxication palustre, nous avouons ne pouvoir accepter semblable opinion^ les accès tétaniques étant une forme trop rare de cette intoxication pour jamais constituer, par leur nombre, une manifestation épidémique; nous inclinons bien plus à y reconnaître une forme de béribéri.

(2) Ainsi le béribéri prédomine dans les -péwtdtmces situées sur les côtes basses ; les sentinelles de nuit sont plus fréquemment atteintes ; la maladie est plus commune à la saison des pluies : dans la résidence de Madras, sur la côte de Coromandel, il y eu 7 cas en janvier, 20 en février, 22 en mars, 24 en avril, 18 en mai, 9 en juin, 16 en juillet, 28 en août, 35 en septembre, 62 en octobre, 65 en novembre, 60 en décembre (Malcolmsen, in Hirsch); Heymann, aux Moluques, et Silva Lima, au Brésil, ont également noté que le béribéri régnait surtout à l'époque des pluies et des nuits froides. Déplus, dans le décours de l'affection, les accès fébriles sont communs, et le principal symptôme de la forme habituelle, l'hydropisie, rappelle la cachexie palustre ; enfin il y a prédisposition incontestable au béribéri pour les individus atteints d'intoxication palustre.

(3) 1° On a dit à tort que le béribéri ne se développait que sur les bords de la mer ; Balfour et Le Roy de Méricourt ont prouvé que cette affection n'était pas strictement limitée au littoral; au Brésil, notamment, on l'a observée à quinze lieues dans l'intérieur des terres;

2" Le béribéri non seulement se développe en mer, mais c'est peut-être dans les traversées qu'on en a observé les épidémies les mieux caractérisées, spécialement à bord des bateaux chargés d'émigrants provenant de l'Inde et de la côte d'Afrique, et sur la côte brésihenne (Silva Lima) ;

3° L'atteinte des Européens ne surviendrait au plus tôt qu'après un an do séjour, et, en outre, contrairement à ce que l'on observe pour les fièvres palustres, l'individu deviendrait réfractaire après une première atteinte;

MALADIES ALIMENTAIRES. 73g

expressions de malaria rhumatismale, de paralysie paludique n'ont aucune raison d'être.

On l'a rapproché du rhumatisme ordinaire, en invoquant l'influence étiologique de l'extrême humidité, la violence des douleurs articulaires, et môme les lésions de la moelle ; d'où le terme de myélite rhumatismale tropicale; comme si, en ces climats, rhumatismes et myélites ne se présentaient pas, aussi bien que dans les nôtres, avec leurs attributs ordinaires.

On ne peut plus se contenter, avec Oudenhoven, Hirsch, et récemment Silva Lima, de l'hypothèse d'un miasme né dans la zone interlropicale, et comparable à celui de lapeste ou de la fièvre jaune.

L'opinion aujourd'hui dominante, surtout depuis les travaux de Vinson, de Le Roy de Méricourt, de J. Rochard, est celle de l'étiologie alimentaire. Le mal. est, en effet, plus spécial aux pauvres, notamment aux indigènes qui ne vivent que de riz ; il est plus commun dans les cours des longues traversées, sans doute à cause de l'insuffisance et de l'épuisement rapide des approvisionnements ; durant plusieurs mois, l'immigrant indien transporté aux Antilles ne reçoit qu'une ration minime et uniforme de riz, la céréale la plus pauvre en matières azotées. L'affection épargne ceux des Indiens qui sont mis à la ration des Européens; elle cesse par les distributions de vivres frais et par l'atterrissement.

Nous ne pensons pas cependant que ce soit là une manifestation scorbLiLiquo; le béribéri n'a du scorbut ni les hémorrhagies, ni la stomatite spéciale. Les symptômes du béribéri, dans l'une comme dans l'autre forme, rappellent plutôt les maladies céréales : les hydropisies d'une part, de l'autre les symptômes nerveux périphériques se rencontrent en plusieurs de ces affections; la différence si frappante tout d'abord de la forme paralytique et de la forme hydropique, ne serait pas une raison d'exclure le béribéri de ce cadre morbide; car cette dualité symptomatique rappelle celle de l'ergotisme, tantôt convulsif, tantôt gangréneux. Quant à l'origine parasitaire du béribéri,, nous croyons que les

4" Au lieu de revenir tous les ans, comme les fièvres palustres, le béribéri n'apparaîtrait qu'à intervalles assez longs : à la Réunion, par exemple, les épidémies se seraient manifestées à intervalle de 15 à 16 ans, dans les années 1805, 1821, 1838, 1847 (Boudin, loc. cil.). A Maurice, l'affection est généralement sporadique et cependant là aussi il y a de véritables poussées épidémiques comme en 1812 ou 87 soldats furent atteints, et 41 succombèrent. Dp môme au Brésil, il y eut en 1866 une apparition épidémique de béribéri dans la province do Baliia;

5° Et enna les sels de quinine n'ont rendu aucun service à sa thérapeutique.

découvertes modernes sur les hématozoaires (1) doivent attirer les recherches en cette direction, bien que le rôle étiologique de ces parasites nous semble ici Tort douteux.

Ici encore on a exagéré les prédispositions de race ; oubliant que les différences d'origine s'associaient à des différences de bien-ôtre, les premières à invoquer (2).

§ IX. — nÉMÉRALOPIE.

Décrite par Hippocrate, l'héméralopie a été observée de tous temps, mais est devenue commune surtout depuis le milieu du siècle dernier, et en particulier depuis l'année 1762 où elle se manifestait simullanément surplusieurs garnisons françaises, Baizeau a démontré que la maladie n'avait pas plus de limites dans l'espace que dans le temps, et a réuni des preuves nombreuses de son existence sur tous les points du globe (3).

En dépit de cette banalité apparente, l'héméralopie ne se développe qu'en des conditions mésologiques spéciales; ce n'est pas seulement par sa bénignité qu'elle appartient au cadre des petites épidémies, c'est par sa restriction à certains lieux, à certaines saisons, à certaines classes de la société.

i° Milieu épidémique. — Les principaux éléments du milieu épidémique sont :

A. Conditions professionnelles. — A part quelques observations relatives à son apparition : 1° chez des cultivateurs; 2° dans des pensionnats et communautés religieuses, où se retrouvent si souvent, nous l'avons dit, les influences pathogéniques de la vie militaire, l'héméralopie, au moins comme épidémie, est à peu près exclusive aux armées.

Elle est tellement particulière aux soldats qu'un des plus éminents ophthalmologistes de ce siècle, Stœber, dans toute sa carrière accomplie cependant en une ville dont la garnison fournissait, presque cha-

(1) Ch. VI, Maladies parasitaibes.

(2) Le mal n'est pas exclusif aux Indiens : Oudenhoyen et Hirsch ont réuni plusieurs relations d'épidémies chez les Européens. A Singapour, en 1829, tandis que les condamnés, au nombre de 600, sont indemnes, les soldats anglais chargés de les surveiller sont atteints en grand nombre, ce qu'on attribua îi la fréquence des refroidissements pendant les factions nocturnes des sentinelles. Il en fut de même à Maurice, en 1812, et tous les ans dans nombre de garnisons de Tlnde. De même, pendant les longues traversées, ceux des Indiens qui reçoivent la môme ration de vivres que les Européens, sont épargnés comme ces derniers.

(3) Baizeau, de VHéméralopie épidémique. Paris, 1861.

MALADIES ALIMENTAIRES. 737 que année, un grand nombre d'héméralopes, à Strasbourg, n'aurait observé que deux fois cette afFeclion dans la population civile (1) Dans la plupart des grandes garnisons de France il y a, au retour de chaque printemps, quelques cas d'héméralopie; mais' en outre l'affection se développe en certaines années avec une 'fréquence exceptionnelle; elle peut se manifester simultanément sur trente quarante villes de garnison, le chiffre des atteintes s'élevant, dans divers régiments, au dixième et même plus de l'effectif. Elle a compromis parfois les opérations de guerre (Sj).

Baizeau a prouvé sa fréquence dans les autres armées européennes; et aux Etats-Unis, pendant la guerre de Sécession, il en est entre plus de 6,000 cas aux hôpitaux.

B. Conditions géographiques. - Les recherches du même auteur démontrent que l'héméralopie est loin d'être limitée à telle ou telle zone de notre territoire; elle a été observée dans la plupart des garnisons françaises (3). Elle a néanmoins des prédilections de lieux. Les résidences les plus fréquemment atteintes sont celles de l'Est • à diverses époques, notamment en d772, en 1832, l'armée française y fut frappée d'une véritable pandémie d'héméralopie; fait important, les armées alliées qui occupèrent ces garnisons à la chute du premier empire y subirent également, en 1816, une épidémie très généralisée.

L'influence de localité s'est traduite en diverses villes, notamment à Strasbourg, par les atteintes plus fréquentes, quelquefois exclusives, de certaines casernes (4).

Quant à notre flotte, c'est dans la zone tropicale qu'on y a constaté le plus souvent cette affection.

G. Condùmis saisonnières, -B^ns les climats tempérés, l'immense

(1) Webe,., Rech. sur l'héméralopie. in Rec. de Mé,n. de méd. milit., 3e série,

, (2) Si l'héméralopie ne pèse en rien sui- la mortalité* militaire il nVn ocf ■ amsi de sa morbidité; pendant la guerre de Crimée (1854 5 ,1 ralopes a été parfois assez considérable pour ent aver le sPr^r,! .

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(4) Weber, toc. cit..

Léon Colin. — malad. épidkm,

majorité des épidémies d'héméralopie apparaît à la fin de l'hiver ou au commencement du printemps; dans la plupart des cas également, la maladie décroît à partir du milieu de juin et a complètement cessé aux premiers jours de juillet. Les mois d'avril et mai en constituent donc la période d'élection (1). Cette affinité pour le printemps se traduit en outre par le retour périodique des rechutes ; Chamseru cite un vieillard, atteint de l'affection pendant trente années consécutives et toujours au printemps.

D. Conditions sanitaires. — L'héméralopie apparaît souvent en même temps que d'autres épidémies, parmi lesquelles le premier rang revient au scorbut. Cette coïncidence, constatée dans l'armée déterre, pendant la guerre de Crimée (1834-1856), est beaucoup plus régulière dans les équipages de la flotte : il est rare que l'héméralopie épidémique s'y développe sans scorbut; de plus, d'après la thèse d'Audouit, elle se manifeste dans le tiers des épidémies nautiques de scorbut. Sa coïncidence avec la pellagre ressort de la fréquence des cas d'amblyopie crépusculaire constatés par Strambio en Italie, par Rousselle, de Gastelnaudary, en France, chez les individus atteints de cette autre maladie d'alimentation.

2° Pathogénie. — On peut exclure l'influence du miasme palustre invoqué surtout en raison de la fréquence de l'héméralopie en Algérie, en raison de son apparente périodicité (qui n'est que la conséquence de la périodicité du nyctémère), et plus récemment en raison de l'excès de pigment rencontré dans les vaisseaux rétiniens de quelques malades simultanément atteints d'intoxication tellurique ; on ne peut rapporter à cette cause une affection commune surtout au printemps, exceptionnelle en été et en automne, et très fréquente en mer, loin de tout foyer palustre.

Les vicissitudes atmosphériques incriminées d'abord par Larrey, semblent démontrer leur influence par une série de faits : atteinte exclusive, en quelques pays, des cultivateurs qui, levés de grand malin, subissent chaque jour, en quittant leurs demeures, l'action du froid produit parle rayonnement nocturne(Chamseru) : atteinte spéciale des sentinelles sortant la nuit d'un corps de garde surchauffé pour monter leur faction en plein air : brusque refroidissement s'imposant chaque soir aux équipages qui naviguent entre les tropiques. Pendant le blocus de Metz, l'héméralopie devint fréquente surtout chez les malades couchés sous la tente, les plus

(1) Baizeau, loc. cit.

exposés à l'humidité nocturne (1). Cette doctrine a été spécialement bien soutenue par Baizeau (2).

Peut-être faut-il tenir compte de la production, en pareilles circonstances, d'un certain degré, soit d'excitation, soit de fati-ue rétinienne. Pour Weber, la condition génératrice de riiéméralo^pie dans l'armée, c'est la série des circonstances « qui forcent le soldat à passer la nuit en plein air les yeux ouverts » d'où sa fréquence chez les factionnaires, d'où le nombre parfois considérable d'atteintes dans les corps de troupes pendant les marches de nuit. L'auteur cite entre autres exemples le fait d'un bataillon français qui, pendant une marche de nuit, dans la campagne de Rome en 1849, aurait eu une centaine d'hommes atteints d'héméralopie Or nous nous demandons si la fatigue éprouvée par l'œil cherchant à voir dans l'obscurité n'ajoute pas alors à l'influence directe du froid humide, comme un fait observé en Algérie nous en a inspiré la pensée (3).

Ces conditions pathogéniques sont donc de la plus haute importance. Mais encore faut-il admettre que pour devenir cause efficace 1 action des vicissitudes atmosphériques et de l'obscurité nocturne réclame une certaine aptitude. Pourquoi l'héméralopie ménage-telle ces milliers d'ouvriers sortant chaque nuit, à toute heure (ate-

(1) Grellois, Hist. méd. dit blocus de Metz, p. 71.

(2) « Après avoir été frappé parles rayons ardents du soleil qui se réfléchissPnt ar les parcs du navire, le marin se couche la nuit sur le pont, s'y endo V •este plusieurs heures, éprouvant un froid d'autant plus sensible que la ch e • a été plus v.ve. Quant au soldat, dans le jour il est soumis, soit pendant l'exerc e

. ou pendant sa garde à une insolation prolongée, et la nuit, lorsqu'il e de S Uon, 1 éprouve un refroidissement plus ou moins énergiquL.. Ainsi l'insolation dans le jour et le refroidissement pendant la nuit, telles' ont lof 0 ditïon ui la mar^r"' ' "'^^^ l'héméralopie dans l'armée erda'rL

Baizeau rapproche ces faits « de l'apparition de l'héméralopie chez les labou reurs observés par Chamseru, et qui, commençant leurs travaux àt s 0" tZl heures du maUn, au moment où le froid produit par le rayonnem 't de la " li

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g«er les objets environnants dans l'obscurité.

liers surchauffés, filatures, fonderies, verreries, etc.), dans les conditions les plus favorables à ces bruscjucs transitions? Pourquoi estelle si rare, à peine connue chez les employés des chemins de fer, notamment chez les mécaniciens, soumis aux plus extrêmes variations de température, et à des efforts visuels constants pendant l'obscurité? Si les vicissitudes atmosphériques constituaient une cause suffisante, on comprendrait difficilement la genèse du mal dans les pensionnats, et son absence totale en certaines professions, comme les veilleurs de nuit (1). Les cultivateurs, dont parle Chamseru, devaient être évidemment prédisposés, car on ne comprendrait pas dès lors l'immunité de l'immense majorité de notre population agricole.

Il en est de même de l'influence d'excitations lumineuses trop vives. Assalini, en Egypte, incriminait l'intensité de la réverbération solaire; Ferrus, en Espagne, la blancheur éclatante des murs de Cadix ; A. Paré, l'éclat des neiges au moment où l'armée française repassait les Alpes ; cette dernière circonstance a même été considérée comme la cause de l'endémicité de l'héméralopie dans certaines garnisons, comme celle de Mont Dauphin, entourées de montagnes presque constamment recouvertes de neiges. Pour Netter, la fréquence de l'héméralopie dans l'armée tiendrait surtout à l'immobilité imposée aux soldats sous les armes devant des surfaces souvent très fatigantes pour les yeux comme les murs blancs d'une caserne. Dans les traversées, l'héméralopie est plus commune chez les marins employés sur le pont, en plein soleil, que sur les individus occupés dans les batteries couvertes. Toutes ces circonstances rappellent la torpeur visuelle consécutive à une excitation trop intense. Des individus sont devenus héméralopes après s'être fatigué les yeux à contempler une éclipse de soleil (2).

Et pourtant, si'là était toute la cause de l'héméralopie, on comprendrait difficilement: 1» la plus grande fréquence de l'affection dans les régions les plus brumeuses de l'Europe, spécialement dans les villes fortes des bords du Rhin ; 2° l'immunité de la population civile • 3° la rareté de l'affection dans certaines professions, notamment chez les verriers, les cordonniers, les chauffeurs, les forgerons ; 4° son absence durant l'été.

Ces difficultés reportent naturellement l'esprit vers la pensée de

(1) voy. aussi A. Laveran. Traité des maladies et ' 2 L'action d'une lumière trop vive enlèverait à la rétine, suivant Boll e Henle, la loloration rouge nécessaire à la netteté de perception des images. Voy. V.eusse. U7ie nouvelle forme d'heméralopie, in Gaz. hebd. 1878, p. C67.

prédispositions spéciales à ceux dont la vue devient si sensible aux influences ci-dessus invoquées, prédispositions partagées par un même groupe d'individus vu l'épidéniicité circonscrite de l'affection. Cette aptitude commune semble surtout dépendre du régime.

L'héméralopie doit spécialement aux observations de nos collègues de la flotte d'avoir été rapprocliée des maladies d'alimentation. Le professeur L. Laveran a résumé, dans une note précise, les preuves de cette affinité : simultanéité dans plusieurs garnisons^ apparition au printemps, limitation aux simples soldats, rareté dans la population civile^ fréquence dans les longues traversées, cessation des épidémies nautiques par Vatterrissement, appaiiîion en Pologne pendant les jeûnes du carême (1). La coïncidence de la maladie avec le scorbut et la pellagre (p. 738), sa guérison par une alimentation réparatrice, et par l'usage de l'huile de foie de morue, ajoutent à la valeur de cette thèse. Ces considérations forment le sujet d'un excellent article d'A. Laveran (2). Mais, de toutes les maladies réunies en ce présent chapitre, elle est certainement celle dont la genèse alimentaire doit être prononcée avec la plus grande réserve. Ainsi on ne peut affirmer le mode de déficit alimentaire qui prédispose à l'héméralopie. Telle influence nocive qui, en tel lieu, paraît s'imposer avec l'évidence de l'axiome, fait défaut sur les autres théâtres d'observation. D'après son développement, à bord de notre flotte, dans les régions intertropicales, on a pu la regarder comme une l'orme atténuée du scorbut; les épidémies débutent simultanément et finissent de même; souvent les deux maladies coïncident chez le même sujet. A ces observations si convaincantes, nous pouvons opposer l'indépendance ordinaire des deux affections dans les climats tempérés et dans les climats froids, l'apparence habituelle de santé des héméralopes de nos garnisons, la rareté, dans les hôpitaux de France, des cas mixtes de scorbut et de cécité nocturne; j'ai vu nombre d'héméralopes, pas un qui fût scorbutique.

On a cité des faits d'après lesquels on pourrait incriminer plutôt l'insuffisance non point des végétaux frais, mais du régime animal (3). Que penser alors de l'immunité de diverses communautés

(1) L. Laveran, /)« lanature de l'Héméralopie, in Gaz. heb. 1858.

(2) A. Laveran, Traité de.i Mal. et Epid. des armées, p. 620 et suiv.

(3) Telles les épidémies survenues en Pologne et en Russie pendant ces carêmes rigoureux où la nourriture est exclusivement végétale. Frank rapporte môme une épidémie dont furent atteints les enfants d'une maison d'orphelins par suite de l'extrême pénurie do l'alimentation et de l'usage exclusif do substances végé-

religieuses qui s'abstiennent absolument de viande, de l'extrême rareté de la maladie parmi les populations, dont le régime est parfois exclusivement végétal, comme en Algérie, comme aux Indes, où l'indigène ne mange ni chair ni graisse, tandis qu'elle est commune dans l'armée où le soldat reçoit une quantité de viande souvent supérieure à celle qu'il consommait chez lui, commune également à bord des bâtiments dont les équipages ont été réduits à se nourrir de lard salé pendant une période plus ou moins longue?

Nous ne saurions, en somme, préciser la nature du déchet nutritif qui prédispose à l'héméralopie ; et, si la similitude du régime de ceux qui en sont atteints paraît la meilleure raison de sa limitation à certains groupes, nous pensons qu'il existe d'autres conditions communes nécessaires à la création de son milieu épidémique.

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