‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 171 sur 195 · COCHINCHINE · texte numérisé non relu

COCHINCHINE

Il existe des différences considérables entre cette affection et la dyssenterie des pays chauds :

1'° Au point de vue anatomique (caractère superficiel des lésions, analogues, il est vrai, comme l'a prouvé Kelsch, par l'élimination de l'appareil glandulaire de l'intestin, à celles de la dyssenterie, mais sans épaississement des tuniques intestinales); 2° au point de vue clinique (selles incolores ou bilieuses, absence habituelle des douleurs et du ténesme dyssentériques); 3° au point de vue géographique, enfin, la maladie se manifestant à peu près exclusivement sur le littoral sud-est de l'Asie, non seulement en Cochinchine d'où nous reviennent grand nombre de malades de l'armée française, mais encore dans les stations de la Chine, où les soldats anglais sont fréquemment atteints d'un catarrhe identique (2). Ces différences évoquent la pensée d'une étiologie spéciale. Nous attachons la plus grande importance à la découverte des anguillules intestinales faite par Normand, et confirmée par plusieurs autres médecins de la flotte ; leur existence a été constatée par A. Laveran chez quelques malades revenant de Cochinchine , et traités au Val-de-Grâce ; j'ai

(1) La fièvre initiale où domine une sensation spéciale de constriction œsophagienne, l'éruption caractérisée par de petites tumeurs verruqueuses, soit sessiles soitpédiculées^ aboutissant parfois à l'ulcération et aux hémorrhagies, constituent des phénomènes difficiles à ramener dans le cadre des maladies cutanées fami- Hères aux autres régions du globe.

(2) A celte affection appartient la diarrhée alba citée dans les rapports des médecins anglais comme cause importante de mortalité. Voy. William Smart, CHmatolgy ofHong-K' ng, in Trans. of the Epid. Soc. of London, t. I, p. I91-:

ENDÉMIES PROPREMENT DITES. 889

publié moi-môme l'observation d'un cas rapidement guéri par l'usage de la santonine, qui fît disparaître à la fois la maladie et les parasites (1). Gependantil importe de noter que la présence du parasite n'est pas constante, que de plus on l'a rencontré chez des malades atteints de catarrhe intestinal sur un autre point de la zone tropicale, aux Antilles (2). Mais s'il n'est pas prouvé que ces anguillules soient la cause spécifique et exclusive de la diarrhée de Cockinckine, si même leur présence dans l'intestin est simplement consécutive à une altération anatomique, favorable à leur séjour et à leur reproduction, elles contribuent sans doute à la ténacité des lésions delà muqueuse, et entraînent une indication thérapeutique formelle.

§ vu. — FAUSSE ENDÉMIE, COLIQUES DES PAYS CHAUDS.

L'affection décrite sous le nom de colique des pays chauds, de colique végétale, colique nerveuse, bilieuse, endémique, etc., mal de ventre sec, a été, depuis Lind (3) jusqu'à Lefèvre, considérée comme une endémie spéciale aux pays chauds, surtout à la zone intertropicale ; elle se manifestait soit à bord des navires, soit en certaines localités des Antilles, de la Guyane, spécialement chez les ouvriers employés aux distilleries de rhum.

Cette affection prit une importance considérable dans la marine française à partir de l'époque oti les anciens vaisseaux furent transformés en bâtiments à vapeur ; en certaines années, notamment en 1840, plusieurs équipages furent gravement atteints, en particulier celui de VFrigone, qui eut 333 malades et 20 décès.

Ces épidémies s'atténuaient notablement, cessaient même entièrement par le fait de l'atterrissement.

Le mal frappait particulièrement les chauffeurs, aussi bien dans la flotte française que dans la marine américaine, où il était connu sous le nom de firemnn-colic ; il respectait relativement les équipages anglais, les hollandais, plus nombreux cependant que les nôtres dans les mers tropicales.

^ Inutile de décrire cette affection, qui offre tous les symptômes de l'intoxication saturnine, soit aiguë: colique, constipation, vomissements bilieux, apyrétie ; soit chronique : liseré gingival, arthropathie, paralysie des extenseurs. Les uns en avaient fait une maladie

(1) Léon Colin, Gaz. hebd., 1878, p. 132.

(2) Chauvin, in Arcfi. de méd. nav., 1878.

(3) Lind, Essai sur les maladies des Européens dans les pays chauds, t. II, p, 56.

rhumatismale due à l'humidité du séjour en mer; d'autres, malgré son affmité pour les navires, une affeclion palustre; d'autres, enfin (et récemment encore Delioux, de Savignac, comme autrefois Sydenham), la forme sèche de la dyssenterie.

C'est à Lefèvre que revient l'honneur d'avoir prouvé l'identité de cette affection avec la colique saturnine (I).

Il a établi la quantité considérable de plomb entrant dans la construction, l'aménagement, la peinture, etc., des bâtiments à vapeur de la flotte française; pour une frégate de 90 canons, cette quantité s'élevait à près de 14,000 kilog. I II a démontré que la graisse employée pour les machines renfermait une forte proportion de minium; que la vaisselle en étain des infirmeries contenait jusqu'à 40 p. iOO de plomb. D'où celte apparence de prédisposition spéciale chez les chauffeurs et les infirmiers.

Pourquoi cette colique n'apparaissait-elle que dans les longues traversées? Pourquoi ménageait-elle, dans les mers du nord, tel équipage qui, sans changer de bâtiment, allait en subir l'atteinte dans la zone intertropicale?

C'est qu'en ces longues traversées dans les climats chauds, les équipages avaient à leur disposition de l'eau conservée dans des caisses dont les robinets en plomb étaient d'autant plus dangereux que souvent cette eau était distillée et que de plus on l'acidulait pour la rendre plus rafraîchissante; c'est en outre parce que l'intoxication saturnine, comme l'a démontré Tanquerel Desplanches, atteint son maximum de fréquence aux époques où la température ■ extérieure est le plus élevée, en été, par exemple, en nos climats.

La haute position de Lefèvre lui a heureusement permis de lutter contre l'incrédulité de ses collègues et d'apporter à sa découverte la plus éclatante et la plus utile confirmation en supprimant d'une manière presque absolue, grâce à un aménagement plus hygiénique des navires, une affection considérée, ainsi que les véritables endémies, comme supérieure à la puissance humaine. Depuis vingt ans, les épidémiologistes les plus autorisés, L. Laveran en France, Hu'sch en Allemagne, ont accepté et professé la doctrine de Lefèvre; peu à peu, les médecins de la flotte ont cédé à l'évidence des faits et apporté de nouvelles preuves à l'appui de cette doctrine (2) ; aujourd'hui l'affection a perdu son litre d'enc/emie comme les coliques de Madrid, du Poitou, du Devonshire, toutes ramenées déjà au groupe des intoxications saturnines.

(t) A. Lefèvre, Rech. sur les causes de la colique sèche, 1859.

(2) Yoy. surtout Le Roy de Méricouvt, in Bull. Acad. méd., 1876, p. 502.

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