‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 19 sur 195 · DOCTRINES DES CAUSES INACCESSIBLES A L'HOMME · texte numérisé non relu

DOCTRINES DES CAUSES INACCESSIBLES A L'HOMME

cité dans la plupart des pays civilisés, ne prendre qu'à cerlaines époques le caractère épidémique et offrir, elle aussi, dans sa cessation, aussi bien que dans ses explosions, cette singularité de disparaître très-vile d'un milieu où il y avait encore beaucoup de victimes à frapper? Dans ses rapports à la Société médicale des hôpitaux, Ernest Besnier a su faire ressortir, d'une manière frappante, celte disparition de la variole au moment même où il semblait qu'une recrudescence du mal allait résulter de l'augmentation du nombre de ceux qui s'y exposaient ; telle fut la cessation de l'épidémie à Paris, en 1871, au moment où, après la guerre civile, grand nombre d'habitants et d'étrangers rentraient dans la capilale, encore infectée des germes de cette affection, et où cependant le mal continua son rapide mouvement de déclin, comme si l'atmosphère et le territoire de Paris étaient devenus réfractaires à la multiplication de ses germes.

Il en est de même de la fièvre typhoïde : après l'avoir vue sévir avec une fréquence remarquable pendant une période plus ou moins longue, on constate tout à coup une atténuation imprévue, alors que les conditions de son développement semblent demeurer les mêmes; c'est ainsi que pendant les années 1874-75-76, nos différentes garnisons paient un lourd tribut à celte affection; tandis que dans l'année suivante, 1 877, malgré l'abondance des germes qu'a dû enfanter celte période antérieure de recrudescence, malgré l'arrivée incessante dans nos grandes villes de garnisons de masses de recrues spécialement prédisposées, l'affection devient relativement rare.

L'élude de l'évolution des épidémies nous démontrera à chaque pas cet assujettissement des maladies populaires, même de celles que leur contagiosité devrait perpétuer, à des disparitions soit irrégulières soit périodiques, que l'intermission en soit courte, limitée à la durée d'une saison, qu'elle comprenne des intervalles de plusieurs années.

A côté de ces circonstances étranges, il en est d'autres, dans I évolution des épidémies, qui semblent plaider aussi en faveur d une influence d'ordre supérieur; telle est, par exemple, l'identité hab, uelle, ou tout au moins, la grande similitude des explosions epidémiques d'une môme affeclion.

Ce sont des faits de ce genre qui ont entraîné nombre d'auteurs a ailnliuer à 1 épidémie un caractère d'indépendance, nous dirions presque une personnalité, commesi, au lieu de constituer une somme «actes morbides, elle représentait un acte unique, aussi simple et

aussi fatal dans son évolution que les phénomènes du monde physique : elle naîtrait, se propagerait, selimiteraitpar son activité propre.

Haller a dit que les épidémies étaient la vie des maladies : epidemias morborum nempe vitas. On a pris à la lettre cette vitalité des épidémies. Dans cette voie on arriverait à oublier les différences spécifiques des maladies elles-mêmes, pour ne tenir compte que du fait même de l'épidémicité.

Dans un livre fort remarquable pour l'époque, Schnurrer a formulé à cet égard des principes d'un absolutisme répondant peu à la réalité des choses. C'est ainsi que, s'appuyant sur les limites uniformes, dans les diverses localités atteintes, des apparitions de la peste, de la variole, de la dysenterie, etc., il affirme que la durée des épidémies est entièrement indépendante de toute influence extérieure ; que cette durée sera toujours la même en tout temps, en tous lieux, et qu'on ne peut dès lors en prédire le déclin d'une manière certaine que d'après un seul fait : la date de leur apparition; absolument comme d'après la date du début d'une maladie à évolution cyclique, on peut en prévoir la fin; comme, encore, d'après la date de naissance d'un individu on peut prévoir la date de sa mort. L'auteur pousse cette comparaison plus loin : l'épidémie considérée dans son ensemble est identique aux maladies qui la constituent; comme ces maladies, elle offre aux diverses périodes de son évolution, des différences de caractère et d'intensité ; dans sa marche générale « elle représente un tableau commun et analogue à celui qu'offre la maladie chez un seul individu. »

Cette dernière partie de la doctrine de Schnurrer correspond, sous une forme dogmatique extrêmement obscure, à la simple division des évolutions épidémiques en trois phases distincte? ; augment, acmé, déclin, phases pendant chacune desquelles la maladie, sans changer de nature, présente des modifications cliniques et surtout pronostiques incontestables, comparables jusqu'à un certain point aux modifications présentées par chaque malade suivant les périodes d'augment, d'acmé, de déclin de sa maladie. Voilù, au moins, tout ce que nous pouvons comprendre d'après les faits mêmes sur lesquels Schnurrer s'évertue à appuyer cette doctrine. Cette spontanéité des épidémies répugne à la raison. Il était plus logique peut-être de chercher, même dans l'ordre des choses surnaturelles, une cause h ces fléaux; et, soutenues par le mot d'Hippocrate (to Geiov), les difl'érentes écoles ne se sontpas fait faute d'invoquer l'intervention des puissances divines ou infernales. Dans le temple de Sélcucie, un soldat romain avait forcé un coQ'ret

DOCTRINES DES CAUSES INACCESSIBLES A L'HOMME. 29 d'ord'où s'échappa le souffle pestilentiel qui de proche en proche se répandit sur le monde entier (peste de l'an 163) ; la plupart des pestes de l'antiquité auraient été enfantées par le courroux des dieux.

Il fallut une certaine hardiesse pour déposséder soit le ciel, soit l'enfer de celte puissance pathogénique, à laquelle d'ailleurs on rapportait tant d'autres affections. A la fin du dix-septième siècle on regardait comme une témérité l'opinion de Fred. Hofl"raann, d'après qui les accidents qui surviennent chez les mineurs, au lieu d'être causés par le démon, dépendaient de certaines exhalaisons du sol. Il y eut même des tentatives éclectiques de transition associant, comme Fuster l'a fait (Voy. p. 6), les influences surnaturelles aux causes qui tombent sous les sens (1).

ABT. n. — INFLUENCES COSMIQUES,

Se basant sur la régularité d apparition des épidémies de peste et de petite vérole, Sydenham avait émis l'opinion qu'on pourrait calculer la marche des maladies épidémiques, de façon à prévoir leur retour, leur point d'arrivée, leur lieu de disparition, absolument comme on peut le faire pour les comètes.

De là l'origine de différentes doctrines, comme celles de Raymond qui prétëndit prouver le rôle des phases de la lune dans la marche et les apparitions des maladies populaires, et de Noah Webster qui dans le développement de ces affections, accorda une large place aux grandes influences cosmiques : apparitions de comètes, tremblements de terre, éruptions volcaniques, etc.

L'observation de Sydenham sur la régularité générale du retour des épidémies dans une localité déterminée a été confirmée par nombre d'épidémiologistes, notamment par StoU et le Pecq de la Clôture. Celte observation est également de notre époque : Ernest Besmer, après avoir suivi durant une série de dix années l'évolution des maladies populaires de Paris, est arrivé à formuler les conclusions suivantes :

« Considérées dans les années et les saisons, les maladies épidémiquess élèvent et s affaissent alternativement, subissentune véritable gravitation, parcourent des courbes qui leur sont propres, et sont soumises dans leurs phases à certaines lois.... On doit pou;oir, par

lalolère dl mTT' d'épidémies, provoquées les unes par

cUé par Sprengel, Histoire de la médecine, t. II, p. 151). ^ '

une étude attentive et suffisamment prolongée, par des observations numériques faites conformément aux procédés scientifiques, tracer un jour la carte no7'male des maladies épidémiques, comme on cherche aujourd'hui à tracer la carte des vicissitudes de l'atmosphère, comme on a tracé depuis longtemps la carte céleste (1). »

Dans l'étude de l'évolution des épidémies, nous démontrerons en effet que bien des opinions de Sydenham ont encore leurs preuves aujourd'hui; mais le détail des faits ne permet point de les généraliser, ni de rapporter exclusivement à des influences éloignées ces oscillations régulières dont les causes principales sont accessibles à l'analyse et qui, de plus, ne conservent cette régularité que dans un même lieu et à une même époque, preuve qu'elles dépendent de conditions moins générales que les lois d'évolution des astres et des météores (2).

Ce que nous ne pouvons accepter dans la doclrine de Sydenham, c'est donc ce qui en constitue la base fondamentale : l'indépendance des épidémies, soit au point de vue de leur durée, soit au point de vue de leurs réapparitions, de toute circonstance prochaine et accessible à l'homme.

Nous verrons que les prétendues lois d'intermittence de épidémies varient singulièrement suivant les conditions de climat, de localité, d'hygiène, qu'elles n'ont ni la généralité ni la précision d'un phénomène astronomique.

Nous verrons de plus que, sur chaque théâtre d'observation, il existe de bonnes raisons de demander la cause de cette régularité d'évolution à des circonstances d'ordre moins élevé, dont les deux principales sont : 1° les influences hygiéniques, 2° les variations de prédisposition des masses menacées.

A l'égard de la durée, nous verrons qu'elle est subordonnée à un certain nombre de facteurs parmi lesquels prédominent : les conditions de saisons, de latitude, de localité, d'agglomération sociale et d'hygiène (3).

De l'opinion de Sydenham, nous rapprocherons l'hypothèse formulée à plusieurs reprises devant la Société épidémiologique de Londres, par Robert Lawson : sous une influence générale qui serait en rapport avec le magnétisme terrestre, les affections fébriles les plus diverses dans leur nature, et les plus éloignées

(1) E. Besnier, Butl.de la Soc. méd. des hôpitaux, séance du 26 octobre 1877.

(2) Voir livre III, chap. ix et \, Évolution muttiannuelle et séculaire des épidémies.

(3) Voir livre nî, ciiap. vi, Durée des épidémies.

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