ART. III. — INCONVÉNIENTS DE CES DOCTRINES GÉNÉRALES
Le principal inconvénient de ces doctrines, et surtout de la doctrine de l'épidémicité, est la négation, à priori^ de certaines causes bien plus palpables.
Nous accordons aux partisans exclusifs de l'épidémicité que la science a peu gagné en cherchant à justifier, d'une manière rationnelle, les influences cosmiques auxquelles jadis on croyait tant, et qui sont trop éloignées de l'homme pour compromettre profondément l'état sanitaire des habitants de notre planète, comme les phénomènes astronomiques : conjonctions des astres, apparitions de comètes; mais il est des faits plus voisins de nous où certainement ces auteurs ont mauvaise grâce à prétendre qu'on ne puisse trouver aucun facteur des maladies épidémiques; telles sont les influences des saisons, des climats, des inondations, de la misère, des malheurs entraînés parla guerre, etc. On ne doit pas, avec Ozanam, refuser à ces influences indéniables le rôle pathogéniqu^ auquel des phénomènes plus éloignés participent beaucoup moins, et dire que les intempéries des saisons, l'action des vents, de la famine, de la guerre, n'ont pas, en cette étiologie, plus de valeur que les conjonctionsoulesoppositions des astres, elleséruptions volcaniques.
Ce n'est pas seulement l'intervention de ces causes, saisonnières, climatiques, alimentaires, etc., qui a été prise à partie par ies partisans du génie épidémique et contestée dans la palhogénie des maladies populaires; ils ont récusé aussi énergiquement le rôle de certains facteurs plus précis et mieux déterminés.
Telle est, par exemple, la contagion, telles sont les intoxications. 11 est remarquable, que de tous les éléments pathogéniques, celui qui a été le plus sacrifié à l'épidémicité, c'est la contagion. On a même fait de ces deux termes, deux extrêmes inconciliables, s'excluant mutuellement, chacun des deux prouvant, par son absence présumée, l'existence, le monopole de l'autre. Pour
DOCTRINES DES CAUSES INACCESSIBLES A L'HOMME. 33 Ozanam, qui n'a fait ici que nous léguer la tradition, ces deux mots : épidémie, contagion, étaient si peu conciliables qu'il consacre un chapitre à en faire le parallèle.
Durant la première moitié de ce siècle, la qualification d'épidémie ne s'appliquait qu'aux maladies qui ne se propagent pas par les lois connues de la contagion.
Parmi les maladies qui atteignent à la fois un grand nombre de personnes, a dit Ghpmel, il en est quelques-unes qui sont dues à la contagion ou à l'infection, et qu'il importe bien de ne pas confondre avec les autres, quoique la plupart des auteurs les aient comprises sous la dénomination commune de maladies épidémiques.
Cette exclusion de la contagion par l'épidémicité a été affirmée mamtes fois dans la discussion sur -la peste à l'Académie de médecme (1845-46), sans soulever aucune observation; et affirmée chose étrange, par ceux-là surtout qui admettaient qu'un groupe dé malades pouvait transmettre le mal à distance, mais qui, dans leur anticontagionisme absolu, prétendaient que ce mode de transmission n avait rien de commun avec la contagion, comme s'il ne lui était pas identique.
C'est en raison de cette même exclusion que, dans la plupart des ' assifications des maladies épidémiques, nous voyons totalement éhmmées celles qui sont contagieuses ; ou bien on les réunit en un groupe rejeté en général à la fin de ces classifications, comme s'il renfermait des espèces morbides justifiant beaucoup moins que les autres appellation de maladies épidémiques. Telles sont, entre autres, les classifications de Podéré, d'Anglada
Aujourd'hui, au contraire, si, par réminiscence traditionnelle nous disons parfois : telle maladie est épidémque, pour fa re en n dre que nous n'en admettons ou n'en voyon! pdnt la propara ton par contage, absolument comme les gens étrangers à la m de ne disent : cela est dans Vair, nous reconnaissons en revanche de p u en plus, combien ces deux termes, épidémie et con agion s n devenus connexes; car c'est précisément dans les manifestât on les plus considérables et les plus graves de la prétendue dé^it q.e nous .oyons s'affirmer le plus hautement chaque jour eTn'
p u IZ lr P'^^-^^""'^ songerait
Cett id. y a trente ans.
Cette .dentité, en nombre de cas, entre l'épidémicité et le facteur morbide qu'on tenait le plus-essentiellement à séparer d'elle onne a mesure du chemin qui a été accompli depuis quelques Léon Cohn, mal. BPiujjM. g
années, et de l'espérance qu'on peut avoir de réduire de plus en
plus celte grande inconnue éliologique.
Ainsi c'est surtout à l'influence mieux déterminée de la contagion qu'on tend aujourd'hui à rapporter le pourquoi des épidémies. Il est certain que l'évidence des propriétés contagieuses d'une maladie satisfait noire raison en circonscrivant la cause d'une manière enfin précise, en lui donnant un caractère d'unité que n'ont pas les autres causes pathologiques. D'encourageants et de nombreux progrès ont été faits dans la recherche de cette étiologie autrefois si dédaignée, actuellement si autorisée, des maladies épidémiques. Que d'affections réputées supérieures à l'accès de notre raison, semblant indépendantes de tout mode de propagation d'homme à homme, et dont le prétendu génie épidémique est venu en partie disparaître devant la constatation bien précise de leur contagiosité !
Rien n'est plus instructif, à notre sens, que ces exemples de maladies cessant d'être des épidémies dans le sens traditionnel de ce terme, c'est-à-dire cessant d'être des maladies à étioiogie incompréhensible, pour retomber enfin dans le cadre des afiections à ■filiation évidente, et transmises de l'organisme malade à l'organisme sain. Parlerons-nous de ces épidémies de fièvre puerpérale attribuées à l'influence d'un génie occulte, et dont la généralisatioa n'a eu pour intermédiaires que les doigts des accoucheurs, des sagesfemmes, des élèves du service? Ce qui a relardé le plus la notion du coulage en certaines maladies, c'est l'intégriié fréquente de ceux qui les ont transmises. La fièvre puerpérale constitue précisément la meilleure preuve qu'un homme peut porter sur lui le germe d'un état morbide, ne pas le contracter, et cependant le communiquer. Parlerons-nous de ces allures bizarres de la peste bovine, se transmettant soudain à des distances considérables d'un troupeau atteint, et dont la généralisation, par coulage volatil, ne pouvait être admise vu l'immunité des pays situés plus près du foyer pestilentiel, et sur lesquels serait passé ce contage? En sorte qu ici encore on aurait admis le dogme exclusif d'une épidémicite obscure, impénétrable, si Chauveau n'avait prouvé que les intermédiaires de la contagion étaient le plus ordinairement les animaux dont l'espèce est réfractaire à cette affeclion (chèvres, moutons elc ) animaux dont on ne se méfiait pas assez, et qui,' après s'être imprégnés des liquides virulents dans les étables infectées, les transportaient souvent à grandes distances dans les étables saines, sans qu'on les soupçonnât, vu leur propre immunité.
DOCTllINES DES CAUSES INACCESSIBLES A L'iIOMME. 3g En est-il autrement de cette épidémie, si singulière au nremie,abord, qui, durant l'année 1873, causait tant d'émotion dans la no pulat.on de Brives-la-Gaillarde, et pendant laquelle nombre de femmes récemment accouchées éprouvaient des accidents d'une nature exceptionnelle; les enfants de plusieurs d'entre elles étaient gravement attemts, quelques-uns succombaient. « Il y avait Quelque chose dans lair, » disait-on, rappelant ainsi par cette pïrase dH 'T^ f l'épidémicité ; et, grâce aux enquêtes
de médecms éclan-es, cités dans le rapport de Bardinet (1), cette
t li n'"sm IT f t> "'^"^'^ " transformait enfin en il constatation, sur le doigt d'une sage-femme, d'un chancre avec lequel e le inoculait, depuis plusieurs mois, à son insu, nomhre de se clientes absolument comme l'accoucheur inocul . d'un manièr bien autrement redoutable, avec le virus puerpéral dont soTZ s est chargé dans un hôpital infecté. Que de prétendues épidém ^ syphilitiques n'ont été que le résultat d'une série d'inocCatTon mmns artificielles que la précédente, inoculations ré ultan^ d'un COI impur, et dont les conséquences ont pu être naïvement ran posées a des influences supérieures, parfois à des influen es dtines Ln est-Il autrement enfin de certaines intoxications ? Il nousTufi s ut\:i:: :'""r ""^''^'^^ "^'-^^^ anmenta iïï
suivre de pareilles enquêtes? Ilapnellerons nn,,! - ^ rendu à la science ^ „, ,;/'''PP/^'^'°"s-"0"s 1 immense service vre f2Wlpl ' \^^"™a"ité par la découverte due h Lefè-
30 OUIGINE DES EPIDEMIES.
que absolue de cette affection, à bord de notre ilotle, par l'application des simples corollaires de la découverte de notre savant compatriote ?
La détermination des causes morbides les plus nettes, ainsi obtenue par une analyse attentive de 'certains faits étiologiques qui avaient échappé à nos prédécesseurs, est la meilleure preuve que nous puissions opposer k la doctrine des épidémiologistes qui, se renfermant dans le sentiment de l'infériorité de l'homme et de son impuissance à découvrir cette cause, ont voulu faire du dogme de l'épidémicité une sorte d'arche sainte à laquelle il serait interdit de toucher.