VIII PRÉFACE
affections pestilentielles, effaçant leurs traits originaux pour leur donner une physionomie commune.
Si j'avais adopté cette manière de faire, ce livre eût pu paraître ily a de longues années, plus attrayant, ou tout au moins plus commode à lire qu'il ne l'est aujourd'hui ; tandis que chaque pas, en cette étude, nous a éloigné de ces conceptions si simples et si séduisantes, dont le plus grave inconvénient est de reculer la découverte des causes réelles et d'aboutir à des formules prophylactiques incomplètes ou erronées.
Alors même que la pathogénie de chaque cas individuel a pris une netteté saisissante, l'étude de l'expansion épidémique, au point de vue de sa facilité, de sa durée, de sa densité, des mesures qu'elle réclame, exige d'autres recherches; chaque maladie contagieuse a son mode de généralisation épidémique, ses affinités pour tel lieu, telle classe de la société.
Il n'est pas un pays, il n'est pas une localité qui par son climat, sa topographie, ses relations commerciales, présente absolument les mêmes conditions d'aptitude ou de résistance, et se prête aux mêmes moyens de préservation.
La population elle-même, comme l'organisme individuel, offre des prédispositions indiquées par son état actuel et ses commémoratifs, que l'on doit consulter comme on consulte les anamnestiques d'un malade; l'étude spéciale de l'évolution multiannuelle des épidémies nous démontrera que sur les masses les maladies se succèdent, en effet, et s'enchaînent comme chez un même individu.
La fréquence et la gravité des épidémies tiennent donc à des raisons multiples; elles sont loin d'être constamment l'indice de l'accumulation d'une quantité exceptionnelle de germes morbides. Les causes les plus minimes peuvent être fécondées par un concours de circonstances qui constituent le milieu épidémique dont on a prétendu nier l'inQuence (voy. p. 893), et auquel nous avons attribué une si large part dans la genèse de ces affections. De même que, chez une personne prédisposée par la diathèse tuberculeuse, un simple refroidissement occasionnera les accidents pulmonaires les plus graves, de même, sur une population épuisée par la famine ou une ca-
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chexie commune, la moindre intempérie entraînera de graves épidémies de pneumonie ou de dysenterie; ici les influences même spécifiques seront efficaces à dose minime, si l'on peut ainsi dire; le moindre degré d'impaludisme entraînera une rapide intoxication, et le choléra se généralisera avec une rapidité inouïe.
Que de fois enfin le milieu épidémique a joué le rôle de cause suffisante et produit les maladies de toutes pièces sans intervention de cause extérieure, spécifique ou non! Comme le rappelait éloquemment U. Trélat dans une séance du congrès d'hygiène de 1878, il suffit d'encombrer de blessés la demeure la plus salubre, la plus éloignée de toutes chances de contage, une ferme isolée par exemple, pour développer des épidémies d'infeclion puriilenle. N'en est il pas ainsi du typhus, delà fièvre puerpérale? Les relations des médecins militaires et de M.Fauvel sur la guerre de Crimée (18S4-18S6), l'histoire du blocus de Melz (1870) par M. E. Grellois n'olfrent-elles pas comme intérêt principal cette atténuation progressive de la résistance des agglomérations, et leur aptitude chaque jour plus marquée aux épidémies les plus redoutables ? Faits d'autant plus importants qu'ils apprennent à reconnaître à temps ces modifications prodromiques de l'état sanitaire des masses et permettent au médecin de signaler et souvent d'entraver 1 imminence de ces épidémies.
Non pas que 1 epidemiologie doive constituer une nouvelle
avec toutes les sciences médicales ? Dans l'étude de ses deux ermes extrêmes: origine des épidémies et prophylax" d e
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elle seule le développement de toutes les épidémies ou en suspendre le cours. La propagation de maladies virulentes en des milieux très salubres en apparence ; l'obscurilé originelle des maladies infectio-contagieuses, et en particulier des maladies pestilentielles dont nous ne connaissons guère que le berceau ; la nécessité, pour leur prophylaxie, de barrières d'ordre administratif ne faisant qu'arrêter le danger sans le combattre, l'expansion moderne, malgré les progrès séculaires de la civilisation, de certains fléaux : choléra, méningite, diphthérie, fièvre jaune, scarlatine, ne nous permettent pas une affirmation aussi absolue, mais sans nous amener cependant à partager, sur l'influence de l'hygiène, des doutes que nous comprenons encore moins.
Ce n'est pas s'aventurer que rapporter aux progrès de l'hygiène la diminution des maladies qui jadis furent populaires entre toutes: typhus, scorbut, fièvre intermittente, et l'inaptitude actuelle de certaines localités à la pénétration des fléaux pestilentiels, qui les décimaient jadis.
Qu'on se rappelle l'épidémie de variole de 1869-72 ; combien ses ravages, si considérables déjà, l'eussent été plus encore si un préservatif tout spécial, tombé, il est vrai, en la puissance de l'homme par un hasard providentiel, ou plutôt par un éclair de génie, et en dehors de toute prévision de l'hygiène vulgaire, la vaccine, n'eut permis d'en atténuer les résultats!
En affirmant la spontanéité de la fièvre typhoïde sous l'influence de conditions d'insalubrité dont la prophylaxie est en nos mains, nous donnons la mesure de notre foi en la puissance de l'hygiène. Pour ceux-là mêmes qui n'accordent point une telle puissance de procréation morbide aux émanations humaines et putrides, ils sont bien obligés d'accepter qu'il y a là des causes adjuvantes puissantes de l'expansion et delà ténacité des épidémies, et qu'il est dangereux, pour la santé publique, d'émettre des doutes sur leur nocuité (v. p. 109). Mieux vaut en tout cas, dans l'intérêt des populations, non seulement affirmer le danger, mais forcer la note, pour ainsi dire, en ne manifestant publiquement aucune hésitation a le reconnaître.
PRÉFACE. XI
11 faut surtout ne pas accepter, ce qui serait une grave erreur^ que l'hygiène assiste impuissante à l'évolution des maladies populaires.
Aussi ferons-nous souvent honneur aux progrès de l'hygiène du discrédit où sont tombées certaines doctrines traditionnelles qui prétendaient assigner des règles immuables et fatales au retour des épidémies. Si, malgré ces progrès, quelques maladies, inconnues ou plus rares autrefois, ont pris de nos jours un développement important, il faut en accuser sans doute la facilité croissante des relations internationales, et peut-être cette modification progressive séculaire de l'organisme humain qui lui confère des aptitudes morbides que ne présentait pas l'organisme de nos ancêtres.
Mais c'est surtout avec la pathologie, et avec la pathologie pratique, avec la clinique, que l'épidémiologie présente les rapports les plus intimes et en toutes ses parties.
L'histoire de l'évolution des maladies populaires, la comparaison des diverses épidémies, les variétés de chacune d'elles, comme forme, pronostic, facilité d'expansion suivant les lieux et la réceptivité des populations, correspondent étroitement à l'observation de révolution clinique.
Ce sont les recherches faites au lit des malades qui ont été la base des progrès les plus réels et les plus récents de l'épidémiologie. Ce sont ces recherches qui ont démontré, par exemple, que les affections palustres et météoriques ne résumaient pas toute la pathologie des climats chauds, que le typhus et surtout la fièvre typhoïde, systématiquement exclus de ces régions, y occupaient une large place parmi les maladies populaires ; elles encore, qui ont permis de distinguer Certaines épidemies bénignes, comme le choléra ^tos^ms, l'érysipèle printanier du choléra asiatique, et de l'érysipèle infectieux.
A la chmque, le mérite d'avoir prouvé les affinités réciproques de certaines affections, du scorbut par exemple et du typhus, ciel infection purulente et de la fièvre puerpérale, de la pneumonie et des fièvres palustres, de façon à permettre de formuler des indications prophylactiques proportionnées à ces