IV. — DIFFÉRENCES DES MIASMES ET DES VIRUS
Voyons maintenant, indépendamment de toute spéculation dogmatique, quelles différences nous démontre l'observation entre les miasmes et les virus.
Malgré l'opinion généralement acceptée, nous n'admettons pas que le virus, c'est-à-dire la cause morbide régénérée par l'organisme, offre toujours une intensité d'action pathogénique plus considérable que le miasme originel. Dans certaines maladies infectio-contagieuses, surgissant sous rinfluence de ces deux causes, comme le typhus, la fièvre typhoïde, nous verrons le rôle de l'infection l'emporter fréquemment sur celui de la contagion ; les foyers typhoïgènes seront plus dangereux que les malades atteints de ces affections,
C'est surtout au point de vue de la précision de leurs e0ets que ces deux causes morbides diffèrent entre elles.
1° Le miasme est moins constant, moins égal dans son action. — Lacassagne a bien fait ressortir la netteté d'action des virus en la comparant à une fécondation.' « Il y a comme une imprégnation moléculaire de l'organisme, qui permet peut-être de comprendre ces deux grandes propriétés essentielles des virus : l'immunité et
l'antagonisme (1). »
L'action des miasmes est moins bien déterminée, ainsi que nous le démontrera la variété des affections qu'ils peuvent produire (Voir Art. ïv , Jnfection en particulier); une atmosphère virulente, comme celle qui entoure les varioleux, donnera lieu spécialement à la variole ; Vatjnosphère miasmatique d'un hôpital encombré , aura des résultats plus variés ; non-seulement elle donnera naissance à des .maladies variées, fièvre bilieuse, typhoïde, dyssenlerie, typhus; mais, en outre, elle deviendra une cause de transformation morbide, d'aggravation des affections les plus diverses.
L'I'mpression morbifique produite de part et d'autre varie notablement dans ses allures. Tout d'abord, l'action des miasmes semble beaucoup moins régulière que celle des virus. Ce qui le prouve en premier lieu, c'est la durée incertaine de cette période initiale qui n'est pas la maladie encore, mais qui, dans les affections virulentes, en prépare d'ordinaire si régulièrement l'explosion; je veux parler de la période d'incubation : elle est si variable pour les fièvres intermittentes, s^étendant de quelques heures à quelques mois, que j'ai proposé de remplacer par le terme de période latente qui ne préjuge rien le terme à'incubalion qui ramène forcément l'esprit vers un fait physiologique à durée constante. Cette irrégularité est moins marquée cerlainement, mais se retrouve même dans les maladies infectio-contagieuses; il n'en est pas une, soit choléra, soit typhus, soit fièvre jaune, soit peste enfin, dont l'incubation, soit quand elle est puisée à son foyer originel, soit même quand elle est transmise de l'homme à l'homme, ne nous offre une durée très-variable suivant des conditions parfois bien obscures, mais qui, en général, semblent indiquer surtout l'accumulation plus ou moins considérable de la
cause morbide. .
Ces maladies présentent également les plus grandes variations au point de vue de leur intensité. Quoi de plus variable que les résultats morbides de l'intoxication palustre bien que puisée dans le
(1) Lacassagne, Précis d'Hygiène, p. 313.
même milieu ; sur dix individus traversant ensemble un marais l'impression toxique se révélera, soit comme date de son explosion, soit comme forme et type de la fièvre, d'une manière peutêtre différente chez chacun d'eux. N'en est-il pas de même des degrés si divers des manifestations de l'infection nosocomiale chez les malades d'une même salle d'hôpital?
Ces faits qui éloignent le miasme du virus, sont surtout remarquables quand la maladie infectieuse, une fois constituée dans tel orgamsme, se transmet à tel autre par contagion ; il ne semble pas que, même après son élaboration chez un premier malade, le germe morbide atteigne l'uniformité d'action aussi complète que celle du virus. Les agglomérations de typhiques donneront un typhus plus certani, plus rapide et plus grave qu'un typhique isolé; un seul pestiféré sera moins dangereux qu'une réunion de malades de son espèce. En Crimée, les dangers de contracter le typhus, et de l'avoir grave, dépendaient essentiellement du voisinage plus ou moins complet des agglomérations de malades atteints de cette affection; là-has telle ambulance succombait avec tout son personnel, tandis qu'à mesure qu'on s'éloignait de ce foyer redoutable, à Constantinople, à Marseille, à Paris, on voyait diminuer et la fréquence et la gravité des formes, en raison de la diminution de quantité des germes de transmission. F. Jacquot a insisté plus que personne sur cette différence des doses de la typhisation suivant les milieux.
pesdeux maladies, peste et typhus, s'éteignent même, en général ' quand elles n'ont point un nombre suffisant de malades pour véhi- ,çule de leur propagation. Il en est autrement de la variole, où un seul malade suffit à une explosion épidémique, où une seule pustule transmettra des formes aussi graves qu'une éruption contluente Ces circonstances, dont il ne faut pas s'exagérer la portée car quelques maladies virulentes n ont pas la régularité de la variole nous exphquent pourquoi des esprits très-éclairés ont nié la propagation, parcontage,des maladies infectieuses, trouvant que, dans celte transmission, la cause morbide offrait des degrés d'activité plus comparables, par leurs diû'érences, à ceux des miasmes proprenLt dits; aussi appelaient-ils foyers d'infection ce que l'on appelle nlus .luslement aujourd'hui foyers de contagion. N'est-ce pas cette rafson
ui dans ces derniers temps, a reculé de plusieurs années la noion delà contagiosité de la fièvre typhoïde, et qui aujourd'hui le Jait encore révoquer en doute ?
- La nécessité de germes plus nombreux pour assurer la transmis-
sion des maladies infectieuses, nous explique pourquoi, dans tel hôpital dont tous les services auront été envahis par une épidémie d'érysipèle nosocomial, on verra cependant la maladie demeurer plus tenace, et s'attacher souvent, pour des mois ou même des années, à telle ou telle salle où, durant la période épidémique, auront été soignés un plus grand nombre d'individus atteints de cette affection.
Peut-être faut-il attribuer à cette même raison, nécessité de l'abondance des germes, le mode habituel de transmission au loin des maladies infectieuses ; cette transmission a lieu surtout par des masses humaines, plus ou moins considérables, prenant un rôle actif dans la propagation du mal non-seulement par elles-mêmes, mais par tous les véhicules de contage qu'elles transportent avec elles: tandis que la variole, la rougeole, rayonneront, pour ainsi dire, dans leur extension épidémique, aulour du point primitivement atteint; les maladies infectieuses, peste, typhus, choléra, fièvre jaune, ne suivront, comme lignes principales, que des milieux mobiles spécialement favorables à l'accumulation des germes, comme les armées, les caravanes, et surtout les agglomérations de passagers qui entassent, dans les limites infranchissables d un navire, des quantités de germes morbides.
2» Les miasmes sont plus influencés par les conditions géographiques et par les conditions de réceptivité individuelle. - Considérés dans leur eîclension géographique, et dans leurs rapports avec les conditions de réceptivité individuelle, les miasmes sont soumis à certaines limites plus absolues que les virus.
Au point de vue géographique, on connaît 1 endémicité de la plupart des maladies infectieuses; c'est presque une loi ^onv e es du moins en ce qui est de leurs berceaux originels; les affection miasmatiques sont bien moins cosmopolites que la plupait des mlîldies virulentes; et l'bistoire de chacune d'elles énumérera les limites de cette endémicité. ^m.«r,t ^
Au point de vue des réceptivités individuelles, les races offrent, à l'égard des miasmes, des prédispositions et des immumtés comme il n'en existe pas pour les virus devant lesquels les hommes sont plus égaux ; on connaît la prédisposition de la race blanche vomto de la race noire à la peste, des peuples du Nord au
au
^Un autre fait remarquable, c'est que, pour certaines maladies infectieuses, surtout pour la fièvre intermittente et pour la fievie a^ne Tor anisme puisse payer son tribut, arrivant d'une part
directement à l'anémie palustre, de l'autre à l'immunité des acclimatés, sans avoir eu la maladie môme ébauchée, comme si ces affections, pourtant si spécifiques, pouvaient se réduire à quelques modifications silencieuses de l'organisme ,et que la cause morbifique perdît la cohésion nécessaire à la violence de son action habituelle (1).
L'organisme peut donc être considéré comme un milieu dont ■les conditions de réceptivité sont bien plus aléatoires à l'égard du miasme qu'à l'égard du virus. Celte influence de la réceptivité de l'organisme est évidente, par exemple, chez les individus employés à des travaux notoirement insalubres, comme les ouvriers qui ont opéré le dessèchement de la mer de Harlem, et qu'un régime spécial a pu soustraire aux conséquences redoutables d'une telle opération. Il y a plus : l'organisme semble pouvoir se montrer réfractaire au miasme même après en avoir subi l'imprégnation, et des conditions hygiéniques favorables élimineront alors ce miasme avant l'explosion de la maladie (Voir livre iv, articles : Fièvre typhoïde et typhus).
3° Les causes banales ont plus (^influence sur le développement des maladies miasmatiques. — Une autre preuve du caractère incomplet de la spécificité du miasme, comme cause morbide, c'est l'influence considérable, dans le développement des maladies infectieuses, de cerlaines causes banales qui ont contribué à faire nier la spécificité de ces affections.
J'ai indiqué, dans mon traité des fièvres, l'influence incontestable surla réapparition des accès, d'une simple variation de température atmosphérique, de l'usage d'une boisson glacée, etc.; j'ai rappelé que le retour en France, c'est-à-dire dans une région salubre , mais relativement froide, occasionnait parfois des accès pernicieux cjicz des individus revenant de Rome ou d'Algérie, et qui semblaient soustraire à toute aggravation de leur intoxication palustre. Des faits analogues ont été observés par nos collègues de la marine. Raoul rapporte que les fièvres pernicieuses ne sont pas rares à bord des bâtiments qui descendent les fleuves des régions tropicales,
éi!L?r^"'^°''' maladies virulentes puissent être
éga emcnt compensées par une action lente, progressive de leur cause; certains a. que j indiquera, à propos de la variole, m'ont fait accepter la possibilité de 1 accoutumance sans trouble morbide appréciable, au coulage de cette alTec.ion ; lui eût ? variolique, un individu arriverait par degré h l'immunité que maisir-^"" '' ""^ manière brusque et périlleuse, l'inoculation du contage ; ceue immunité est bien plus douteuse (Voir art. Variole).
au moment où ces bâtiments sortent des rivières pour prendre le large (1). Dans ces circonstances, il est probable que l'abaissement de la température extérieure et l'humidité plus considérable de l'atmosphère agissent non-seulement comme cause occasionnelle banale, mais en diminuant l'activité des fonctions éUminatrices de la peau.
Pour les autres maladies infectieuses, les causes vulgaires jouent un rôle analogue ; on sait l'influence des fatigues sur les chances d'explosion du choléra (Gazalas), sur celles du typhus (Vital), l'influence de l'irradiation solaire, de l'intempérance sur celles de la fièvre jaune, et encore du choléra (Briquet). Jamais les causes banales n'auront influence semblable sur le développement des affections franchement virulentes comme la variole.
Il semble donc tout d'abord, et l'expérience confirme cette espérance, qu'il sera possible à l'homme, par les simples moyens de l'hygiène, de se soustraire aux influences miasmatiques, beaucoup plus facilement qu'aux affections virulentes.
Malgré le vague que ces faits d'observation peuvent jeter dans les doctrines de la spécificité, doctrines qui confondent habituellement le miasme avec le virus , on voit leur importance pratique, importance énorme surtout pour les hygiénistes et les médecins qui, comme les médecins militaires, ont à s'occuper autant de prophylaxie que de thérapeutique : s'il pe'utsufflie d'opposer des barrières administratives, isolement, cordons sanitaires, etc., aux maladies virulentes, c'est l'hygiène surtout qui interviendra contre le développement des miasmes et des affections miasmatiques.
La cause banale enfin peut avoir une conséquence plus complète encore, devenir cause déterminante, et créer, en dehors de toute influence miasmatique, telle affection regardée comme étant habituellement d'origine infectieuse. La dyssenterie catarrhale, qui résulte de l'action unique d'un refroidissement nocturne, est, à nos yeux, au point de vue clinique et analomique, identique à la dyssenterie dite infectieuse, contractée au milieu des émanations putrides, ou par l'usage d'eaux corrompues.
D'après ces considérations sur les effets des miasmes, il semble donc que bien des influences étrangères au miasme lui-même peuvent en favoriser ou en annihiler l'action. 11 faut surtout tenir compte des conditions de l'organisme lui-même, qu'on regarde trop volontiers comme un milieu inerte et passif, et auquel est certainement
(1) Fonssagrives, Hygiène navale, 2« édition. Paris, 1878, p. 224.
CAUSES EFFICIEiNTES DES ÉPIDÉMIES. 87
dévolu un rôle, plus important qu'on ne l'admet, sur l'origine et dans l'évolution de la cause miasmatique. Dans une discussion récente sur l'infection purulente (1), nous avons vu avec satisfaction s'affirmer la réalité et l'importance de ce rôle, et la clinique prouver de nouveau combien les influences du miasme chirurgical sont subordonnées soit aux conditions du traumatisme, soit à l'état général du malade (2),