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II. — MIASMES PUTRIDES

Ces émanations sont fournies par les matières organiques en décomposition, qu'elles proviennent des produits excrémentitiels (latrines, égouts, voirie de matières fécales), ou de la putréfaction du corps de l'homme ou des animaux (cimetières, abattoirs, clos d'équarrissage, raffineries, boyauderies, etc.).

Ces émanations ont semblé à quelques observateurs éminents si peu dangereuses en elles-mêmes, qu'ils ont vanté la santé des gens qui les subissaient, n'y voyant désormais qu'une cause d'incommodité et non d'insalubrité.

Il suffit de songer à la bonne santé habituelle de ceux qui vivent dans une atmosphère saturée de ces gaz, comme les égoutiers, les vidangeurs, pour comprendre que celte action est infiniment moins fatale qu'on ne l'admet. Nous pensons même que les gaz de la putréfaction animale ne font que solliciter les dérangements intestinaux qui, suivant nous, précipitent l'apparition de certaines maladies ; que peut-être même ces gaz n'agissent pas par eux-mêmes, mais par la production simultanée, et nullement perceptible à nos sens, d'émanations morbifiques d'une tout autre nature, quoique provenant des déjections intestinales.

Ce qui nous engage à émettre cette opinion, c'est que l'action exercée sur nos sens, et notamment sur le sens de l'odorat, par la putréfaction des matières animales ou végétales, est loin d'en exprimer le danger morbifique.

11 faut donc bien prendre garde, en employant le mot infection

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comme expression d'une cause morbifîque, de ne pas lui donner l'acception vulgaire d'après laquelle ce terme exprime avant tout une sensation désagréable sur le sens de l'odorat. Or, ceci entendu, ces miasmes sont plus dangereux qu'on ne l'admet. Il est, en effet, des accidents suraigus qui quelquefois entraînent subitement la mort des fossoyeurs, des égoutiers, des vidangeurs, et qui semblent dus plutôt à l'action immédiate et directe d'un principe toxique qu'à l'inhalation des gaz délétères provenant des fosses d'aisances et des cadavres exhumés sans précautions suffisantes.

Ce n'est pas tout. Chaque année dans leurs rapports à l'Académie de médecine sur les épidémies, les médecins de province, ceux surtout qui pratiquent dans les campagnes, accusent la dangereuse influence des miasmes fournis par les immondices, les égouts, les voiries, les cimetières, etc.

Poggiale a insisté récemment sur les dangers, pour les riverains de la Bièvre, des émanations fétides provenant des matières organiques dont cette rivière est infectée. Il a rappelé les épidémies constatées parmi cette population par Hallé et par Double (1).

En bien des pays, notamment en Angleterre, grâce à une diminution notable des émanations putrides, diminution obtenue par l'assainissement des égouts et des fosses d'aisances, on a vu baisser dans une proportion considérable, quelquefois de moitié, le chiffre de la mortalité annuelle de certaines localités (de 33 à 19 sur 1000 habitants de l'arsenal de Woolwich); à Londres même, l'assainissement des quartiers situés au niveau de la Tamise, quartiers mfects à l'époque où le fleuve jouait le rôle d'égout collecteur à ciel ouvert de cette vaste capitale, a été suivi d'une amélioration considérable de l'état sanitaire.

On peut analyser davantage les résultats de cette influence malfaisante, et reconnaître que son action ne se borne pas à l'aggravation des maladies régnantes, mais qu'elle joue le rôle plus complet de cause déterminante de certaines affections.

C'est la diarrhée surtout qui en résulte; un document officiel (2) étabht que, dans les districts considérés comme les plus salubres au point de vue de l'hygiène locale, la mortalité annuelle par diarrhée ne dépasse pas 30 sur 100,000 habitants; tandis que, dans d autres districts où l'air est vicié par le produit des décompositions organiques, provenant surtout des excréments de l'homme, ce chiffre varie de 106 à 266 sur 100,000 habitants.

(1) Poggiale, Bulletin de l'Académie 'de médecine, 1875, t. V, p. 13T4.

(2) Second report of the médical officcr of the Privy. Comcil. London, ISC.O.

L'action morbilique des émanations putrides sur l'appareil gastro-intestinal a été prouvée expérimentalement par Henri Barker qui, soumettant des chiens à une atmosphère imprégnée des gaz de fosses d'aisances, a vu se développer chez eux de la diarrhée et des vomissements.

Cette influence septique, qui, à son premier degré, se révèle par la diarrhée, peut-elle déterminer, à un degré plus élevé, des formes morbides plus complètes, considérées même comme spécifiques,? Telle est la question capitale affirmativement résolue par les auteurs qui voient aujourd'hui dans les émanations des égouts les causes suffisantes des principales maladies infectieuses, notamment de la fièvre typhoïde. Pour Requin, la diarrhée d'amphithéâtre était un acheminement à la fièvre typhoïde. Murchison a rapporté d'une manière exclusive cette dernière affection à la décomposition des matières animales [boni of putrescence) ; sa fréquence, sa ténacité dans quelques villages de France semblent tenir à la quantité de matières fécales accumulées en plein air, s'infiltrant au loin dans le sol, et constituant, sous l'influence de l'irradiation solaire, un foyer miasmatique plus intense peut-être, pour la population soumise à cette atmosphère, qu'une salle encombrée d'hôpital. Mais on est loin d'être d'accord sur les causes essentielles du danger enfanté par ces foyers infectieux. Les produits connus de la décomposition des matières organiques sont en somme bien hmités; on les rencontre en tous lieux et en tous climats. Comment peuvent-ils engendrer tant de maux?

Aussi les partisans de la préexistence des germes spécifiques n accordent d'influence morbifique à de semblables foyers qu'autant qu'ils recèleront en même temps le germe de cette maladie, germe qui, dès lors, comme celui du choléra, trouvera, dans ces milieux, les conditions voulues pour centupler de puissance et de diffusion. Actuellement encore, la lutte est vive en Angleterre entre les partisans de Murchison pour lesquels la putréfaction animale, telle qu'elle se produit dans les latrines, les égouts, suffit à l'éclosion de la fièvre typhoïde, et ceux qui, avec W. Budd, ne voient dans ces foyers putrides qu'un milieu favorable à la conservation, à la réviviscence des germes renfermés dans les sécrétions intestinales des malades. C'est toujours, on le voit, la question de l'identité du virus

et du miasme. ^

Il nous semble que si ces foyers enfantaient d eux-mêmes la maladie sans l'intervention d'autres facteurs du milieu épidémique, on ne comprendrait pas leur innocuité en somme si fréquente; la

raison admettrait plutôt, vu l'inconstance de leur action raorbifique, que cette irrégularité de leur influence est due à la pénétration éventuelle ou à la réviviscence de germes spécifiques provenant d'organismes malades, et dont ces foyers, devenus les réceptacles, prendraient ainsi accidentellement la puissance de transmettre l'affection mère de ces germes.

Faut-il admettre l'intervention de certaines influences transisitoires, d'origine atmosphérique, susceptibles de conférer aux matières en putréfaction une iiocuilé exceptionnelle (1) ?

Nous démontrerons également que si les foyers de putréfaction animale semblent parfois inoffensifs, durant des périodes prolongées et à l'égard d'une population sédentaire et acclimatée, cette inertie apparente est sans doute le simple fait de l'absence d'une réceptivité suffisante et constante chez les individus qui vivent à leur contact.

Mais livrez à l'action de ces foyers des organismes aptes à subir leur influence, et leur puissance se manifestera avec plus de fréquence et d'intensité; si à Paris, à Lyon, la fièvre typhoïde règne à peu près constamment, c'est peut-être parce que le renouvellement incessant de la population cTvïîe' et militaire fournit sans interruption, à l'activité pathogénique des foyers typhoïgènes de ces grandes villes, une masse d'organismes dont l'immunité antérieure et l'absence d'assuétude morbide établissent la réceptivité spéciale à cette maladie (2).

Mais nous avouons que, dans la généralité des cas, les foyers de décomposition animale nous paraissent agir plutôt en sollicitant l'affection, en y prédisposant, qu'en la transmettant ou la constituant de toutes pièces. Ce qui nous porte à le croire, c'est leur rôle indéniable dans la constitution de milieux épidémiques si divers entre eux, dysentériques, typhiques, cholériques, sans parler des affections moins graves, diarrhée, embarras gastriques, ictère, qui en sont les résultats si vulgaires. C'est, de plus, la fréquence de ces affections, du choléra surtout, dans nombre de circonstances oix n'existait aucune apparence d'insalubrité et où l'on n'a pu déterminer qu'à posteriori, par le fait de la ténacité du mal, qu'une localité y était spécialement prédisposée, preuve que les foyers pulridesn'offrent pas les conditions de nécessité des causes spécifiques (3).

(1) Plus loin, ch. IV, art. vu, Rôle de l'atmosphère dans la constitution des niiheûx épidémiques.

(2) Voir surtout ch. IV, art. ix, De Farmée au point de vue des épidémies.

(3) Voy. p. 38.

Les matières animales en décomposition, et spécialement les cadavres d'hommes et d'animaux, ont été considérés comme constituant les foyers originels de la peste, dont la disparition actuelle en Egypte serait due à l'application des lois hygiéniques trop longtemps négligées. Griesinger (1) admet une certaine analogie clinique et pathogénique entre la peste et la septicémie suite de piqûre anatomique; Ramazzini nous dépeint la face livide des fossoyeurs de son temps; et, devant ce portrait, on se rappelle involontairementla pâleur des pestiférés dont la mort survient quelquefoisavec une rapidi té comparable à celle des a ccidents du méphi tisme.

Il sufQt cependant de se rappeler la guerre de Crimée, où nos troupes subirent les exhalaisons de tant de cadavres d'hommes et d'animaux , pour admettre diflicilement que ces exhalaisons puissent, à elles seules, engendrer cette affection; cette preuve a d'autant plus de valeur que ces conditions d'insalubrité se produisaient dans un pays où jamais, comme l'a remarqué Michel Lévy, il n'y avait eu de guerre prolongée sans que ce fléau en fût la conséquence.

Les émanations cadavériques ont semblé favoriser l'explosion du typhus (2), sans que nous les regardions comme ayant rempli, là non plus, le rôle de causes déterminantes.

Il en est autrement de la dysenterie qui, dans les armées en campagne, semble résulter aussi bien des émanations fournies par la décomposition des matières fécales que de la putréfaction des cadavres. Depuis Yégèce, on sait combien cette maladie a d'affinité pour les camps permanents. Que les selles des dysentériques soient réellement chargées d'un contage spécial, ou qu'elles ne possèdent, comme les selles normales, qu'une simple influence miasmatique, elles multiplient singulièrement la cause morbide par leur abondance, leur fréquence, leur liquidité, et par l'impossibilité, pour les malades, dans les camps surtout, de se rendre aux fosses d'aisances, d'où les nombreuses souillures dont le sol est imprégné rapidement dans un carnp atteint de dysenterie.

Quant à l'influence, sur la dysenterie, de la putréfaction cadavérique, n'a-t-on pas vu tout récemment, sur le champ de bataille de Sedan, encombré de cadavres d'hommes et de chevaux, se

(1) Griesinger, Traité des maladies infectieuses, 2« édition par Vallin. Paris, 1877.

(2) Notamment en Crimée où cette afTcction aurait éclaté parmi les soldats soumis aux émanations résultant d'inliumations trop superficielles d'hommes et de chevaux.

renouveler l'explosion de dysenterie dont Vaidy avait été témoin dans des conditions analogues, au lendemain d'une bataille sous lè premier Empire ?

Il est un groupe d'affections dont nous signalerons également les rapports écologiques avec les émanations putrides, ce sont les affections bilieuses (1).

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