I". — ALIMENTS PROPREMENT DITS
L'influence, de tout temps évidente, de l'alimentation sur la mortalité des masses et sur la fréquence des maladies populaires a été 1 origme des préoccupations de bien des législateurs.
Qui ne sait jusqu'où fut portée à cet égard la prévoyance des Pharaons? Sous leur gouvernement, et grâce aux approvisionnements prescrits, la population d'Égypte qui depuis a été, entre toutes décimée par les maladies alimentaires, était florissante et prospère'
Les Athéniens punissaient du bannissement ceux qui exportaient des grains hors du territoire de la République. Quant aux Romains on sait avec quelle rigoureuse vigilance étaient réglés les approvisionnements qu'on allait chercher en Sicile, en Afrique, et même en Asie Mmeure. Un des écueils les plus redoutables pour ra su'ruguées " d'-oir à assurer la nourriture des^nation^
En 1766, Messance prouvait qu'en France la mortalité, pendant une longue série d'années, avait été constamment en rapport d'é é vation avec le prix du blé ; et Métier, continuant ces recher he a
1?6TT«. f /' P^^^ quatre- ngt ans
(no6 à 183o), la relation invariable de ces deux faits en' no"e
Comme l'a dit justement Yillermé : partout le pauvre meurt P us que le riche ; on en a la preuve et par les tableaux de nTr a lté de Pans qui démontrent une différence considérable n re es chiffres de mortalité annuelle des divers arrondissemenis de pp VI le, suivant les conditions d'aisance de leurs habU^ts et p.r
Xdori^^^^ départements dont les plus d^Lsl^^mm? Lalvados, la Côte-d Or, la Gironde, perdent annuellement un
LÉOM CouN. - Mai,. ÉPiDÉM. jq
habitant sur cinquante ; alors que les plus pauvres : Landes, Finistère, Morbihan, en perdent un sur trente (1).
Ce travail de Yillertné démontre donc, sur une vaste échelle, l'inégalité de prédisposition des diverses classes de la société et des divers groupes de la population devant les influences alimentaires.
Jadis la diflérence était plus prononcée encore entre nos provinces dont les unes pouvaient être atteintes de famine, les autres entièrement préservées, vu d'une part l'absence de centralisation gouvernementale, d'oîi pour chacune de ces provinces une direction administrative indépendante ; vu, d'autre part, l'insuffisance des voies de communication qui, en cas de solidarité réciproque, n'eussent pu suffire à répartir sur l'ensemble <Ju pays les ressources ahmentaires de chaque circonscription.
C'est dire que le rôle de ces influences, en nos pays, est plus restreint que celui de la plupart des autres causes de maladies populaires, et qu'elles n'y atteignent pas aujourd'hui le degré d'expansion, de pandémicité des influences étudiées jusqu'ici : météoriques, miasmatiques, virulentes ; elles se limitèrent à la population d'une prison, d'un navire, d'une place assiégée, etc.
L'élan actuellement donné à l'agriculture, la facilité des ravitaillements, grâce à la multiplication des moyens de communication, permettent h peine aux générations actuelles de nos pays de soupçonner l'importance de cette question des subsistances qui cependant s'impose encore de nos jours, avec toutes les exigences d'un grave problème à résoudre, ;\ tant de populations.
Sur une grande surface du globe, en effet, notamment dans les régions qui sont demeurées étrangères aux progrès de la civilisation et de l'agriculture, dans les climats froids par exemple, et dans les climats chauds, l'alimentation de tous les habitants est uniforme, ou très-peu variée, consistant parfois en une substance unique qui est la base de la consommation de tous. En sorte que l'altération ou la pénurie de cette substance (riz aux.Indes, huile dans le Nord) suffit à entraîner la famine et les maladies populaires consécutives.
N'avons-nous pas eu d'ailleurs, bien plus près de nous, soit en Algérie en 1868, soit en Russie en 1867, la preuve que les maladies alimentaires peuvent encore intervenir de notre temps pour prendre place parmi les épidémies les plus redoutables.
L'histoire des maladies alimentaires démontre combien de progrès ont été réalisés depuis un siècle dans la détermination de la
(1) Villermé, Mortalité en France dans la classe aisée et dans la classe indigente (Mémoires lie l'Académie de médecine, l. I).
cause morbide et par conséquent dans celle de la prophylaxie Ce n'est que durant cette période tout à fait moderne que s'est définitivement affirmée l'origine alimentaire de la lèpre, du scorbut celle des maladies céréales (pellagre, ergotisme), affections rapportées pour la plupart à des influences banales, notamment à des influences météoriques. Là môme où la cause réelle apparaissait évidente, les yeux se fermaient à la lumière.
Devant l'épidémie d'ergotisnie gangréneux et convulsif qui se manifesta aux environs de Lille, en 1749-1730, Foucher, médecin distmgué de l'époque, ne fait aucune mention de l'ergot ni des mauvais grains dont les récoltes étaient infectées; il attribue le mal à la dépravation de l'air, aux fréquentes variations du chaud au froid, et réciproquement; même étiologie banale invoquée à cette époque par Couvet qui cependant voyait le mal se hmiter dans un village, voisin de Béthune, à un groupe de quinze personnes qui, seules, s'étaient nourries de mauvais grains.
Si les alternatives du chaud au froid pouvaient produire des maladies de cette espèce, il n'y en aurait pas déplus fréquentes, de plus générales, tandis que, dans les pays civilisés, il en est peu de plus rares, de plus limitées.
C'est également pendant cette période toute moderne qu'on a reconnu 1 origine toxique de certaines affections populaires, notamment celle des maladies groupées sous le nom de coliques
na" r ! ' ''"'"^^^ "^^"^^ (Voir
page do) et la prophylaxie rationnelle.
§ n. - IKFLUENCE SPÉCIALE BÉGIME VÉGÉTAL SUn LES ÉPIDÉMIES ALIMENTAIRES.
Les maladies d'alimentation tiennent rarement au défaut ou à la viciation du régime animal. Nous dirons plus • -
Si les aliments tirés du règne animal peuvent être invoaués comme cause d'épidémies, c'est infiniment moins par leurl alté rations que par leur pénurie. L'exemple rappelé par Griesin^er d'un ^ certain nombre de personnes atteintes de' flèv're lypSe aniïï ' avoir mangé une fois de la viande de veau corrompue (i) t el e ment perdu dans le nombre immense de cas où unLa il no ' nture a été impunément employée et à plusieurs repri's^s^ u^^^^^^^^ ne pouvons voir là une des causes de la fièvre typhoïde Une TeUe
tsèr^'l^'"""^""^"^ ^'^ ^''^^ d-ol !
délerm n" f 'T"'r' '^"^ équivalente dans la
aeiermination de cette maladie.
(1) Scimidt's Jahvbùcher, 1841, t. XXXI, p. 34.
Malgré les récentes expériences de Chauveau, tendant à prouver la possibilité d'absorption de principes morbides parles voies digeslives, nous considérons môme comme hors de doute l'innocuité de l'usage alimentaire de la viande des animaux malades. Pendant la guerre de 1870-1871, la peste bovine, introduite en France par les troupeaux de l'armée allemande, a eu cette conséquence désastreuse de faire périr une quantité considérable de bestiaux, et de produire une véritable disette de viande ; mais ceux des animaux atteints qui ont été livrés à la consommation n'ont entraîné chez l'homme aucun accident spécial ; on a vu se confirmer une fois de plus cette immunité dont on avait eu tant de preuves pendant les épidémies antérieures de peste bovine, et que j'avais signalée pour mon compte lors de l'épizootie qui anéantit en 1863 les troupeaux de bœufs delà campagne romaine.
Je le répète, le grand danger pour l'homme en pareilles circonstances, c'est la famine entraînée par le caractère de généralité et de fatalité de cette maladie qui, d'ordinaire, détruit complètement les agglomérations de bestiaux qu'elle atteint.
L'homme, d'ailleurs, n'étant susceptible d'aucune affection analogue à la peste bovine, on conçoit jusqu'à un certain point l'impunité de l'usage ahmentaire de viandes recélant un virus morbide pour lequel l'organisme humain est un terrain absolument réfractaire et stérile.
11 semble devoir en être autrement, surtout d'après les expériences de Chauveau, de l'usage alimentaire de viandes provenant d'animaux atteints de maladies susceptibles de se développer chez l'homme, notamment d'animaux morveux et charbonneux. Et cependant ici encore les faits plaident en faveur des expériences de Renault qui a affirmé l'innocuité de l'ingestion de ces viandes ; sous la première révolution, les pauvres de Saint-Germain et d'Alfortont consommé, sans dommage aucun, des chevaux morveux, aliment qui leur sauva la vie, comme le dit fort bien Geoffroy Saint-Hilaire.
Depuis que la morve de l'homme est connue, on s'est appliqué suffisamment à son diagnostic pour ne plus se méprendre sur ses caractères cliniques ; et pourtant, dans la masse d'observations de morve humaine recueillies depuis le commencement de ce siècle, nous n'en voyons pas dont l'origine puisse être rattachée à l'usage alimentaire de la viande provenant de chevaux morveux. Dans tous les cas dont la filiation a pu être établie, on a constaté que l'homme avait été victime d'inoculations accidentelles, comme dans noire armée par exemple où les cavaliers sont parfois atteints de morve.
par le fait des petites plaies, et notamment des ulcérations superficielles qui surviennent à l'extrémité de leurs doigts quand ils bouchonnent les chevaux avec de la paille.
N'en est-il pas de même du charbon, si nettement transmissible à l'homme par son contact avec les animaux malades ou avec les dépouilles de ces animaux, comme le prouve la fréquence des atteintes des équarisseurs, des corroyeurs, des bouchers, alors que l'immunité des consommateurs prouve l'innocuité de la consom-mation des viandes charbonneuses?
Comme d'ailleurs ces inoculations accidentelles soit de la morve, soit du charbon, constituent un fait aussi nettement déterminé que l'i noculation de toute maladie à virus fixe, comme la rage, qu'il n'y a pas une imminence générale de danger pour l'ensemble de la population, ou pour un groupe d'individus, nous pouvons dire que ce ne sont pas là des causes d'épidémies (Voir p. 21).
Il n'est peut-être qu'un groupe d'altérations de la viande de consommation qui soit susceptible d'entraîner de véritables épidémies : ce sont les altérations parasitaires, comme nous l'indiquerons à rarticle suivant (Parasites); maisici la cause morbide est constituée, à vrai dire, beaucoup moins par l'altération de la viande elle-même que par la présence des organismes étrangers qui y ont trouvé leurs conditions de vie et de développement.
Les maladies d'alimentation tiennent donc, surtout et avant toul, au défaut ou à l'altération des aliments provenant du régime végétal, aliments qui d'ailleurs représentent presque partout la base commune de la nourriture des peuples; en bien des pays ils constituent cette nourriture tout entière, et l'on comprend la prédominance de leur rôle dans le développement et des famines et des maladies alimentaires. Nous parlons, bien entendu, des aliments végétaux qui, par l'importance de leur rôle nutritif, concourent le plus aux réparations organiques, et non de ceux dont le rôle est minime, ou éventuel, comme les fruits. On a invoqué cependant l'usage et l'abus des fruits comme cause de diverses maladies, notamment de la dyssenterie. Il est sage de remarquer d'abord qu en nos pays, les années les plus chaudes sont, par ce fait même les plus favorables au développement de cette affection, en raison ?lT,t r température: telles ont été les années 1822,
I8d4 1846, etc. Or, en ces années Irès-chaudes, il y a également surabondance de fruits, et dans la coexistence de ces deux faits on a voulu voir une relation de cause à effet. Il est bien établi cependant, depuis Zimmermann surtout, que l'usage des fruits bien
loO ORIGINE DES ÉPIDÉMIES.
mûrs est peu dangereux, quelquefois même utile aux malades atteints de dyssenterie. Quand, au contraire, ils ne'sont pas arrivés à maturité, nous croyons qu'ils peuvent contribuer au développement de l'affection ; c'est ce qui est arrivé en 1793, année pendant laquelle les armées alliées ont été atteintes en France d'une épidémie de dyssenterie extrêmement grave.
§ m. — DIVERSITÉ d'action DES CAUSES ALIMENTAIRES
Si ces différentes considérations permettent de réduire notablement le chiffre des espèces morbides que nous avons à étudier comme maladies populaires d'alimentation, il faut se rappeler que l'insuffisance ou les vices du régime n'ont pas seulement pour effet les affections nettement déterminées que nous décrirons spécialement sous ce titre, mais encore la production, en une certaine mesure, de bien d'autres maladies qui trouvent leurs meilleures conditions de développement parmi des agglomérations affaiblies par une période antérieure de misère et de privations.
Les maladies d'alimentation comprennent donc : 1" d'une part certaines affections parfaitement définies parleurs caractères symptomatiques (scorbut, pellagre, ergotisme) ; 2° d'autre part, des états morbides moins précis, ou plutôt moins complets, et dont la dénomination elle-même ne peut être rigoureusement formulée.
La famine, en effet, agit souvent d'une manière, même profonde, sur la nutrition, sans que l'on voie apparaître aucune des maladies proprement dites causées parle défaut ou la vicialion des aliments. Ce qui se manifeste alors c'est une aggravation delà plupart des affections régnantes , aiguës ou chroniques, et une augmentation de la mortalité, augmentation proportionnée à la pénurie des subsistances.
Nous en aurons la preuve dans les ravages causés par le choléra, par exemple, quand il fait explosion parmi des populations extérieurement affaiblies, par le typhus dont la mortalité est proportionnelle au degré de bien-être de ceux qui en subissent les atteintes.
Cette influence de la famine sur le pronostic des maladies populaires les plus diverses, nous en avons eu la démonstration, récemment, pendant les dernières semaines du siège de Paris, en janvier 1871 ; on sait qu'à cette époque la mortalité de la population parisienne avait décuplé ; n'importe la cause morbide, on mourait plus facilement et les affections habituellement bénignes devenaient alors
CAUSES EFFICIENTES DES ÉPIDÉMIES. jgi
habituellement mortelles; cette mortalité était excessive dans les hôpitaux surtout ; comme les animaux soumis à l'inanition, les malades, épuisés par leurs privations antérieures, n'offraient plus alors la même force de résistance aux diverses affections dont ils étaient atteints ; ils étaient devenus spécialement exposés, dans le décours des maladies aiguës : variole, rougeole, fièvre typhoïde, et même des simples bronchites, aux congestions, aux raptus hémorrhagiques, surtout vers les poumons et les intestins ; les pneumonies, dont alors se compliquait leur affection, ressemblaient, par le peu d'intensité du mouvement fébrile, et par la vaste étendue du siège anatomique, à ces pneumonies secondaires soit au scorbut, soit à la cachexie palustre, pneumonies dont nous indiquerons la terrible gravité (I), absolument comme leurs diarrhées se rapprochaient et par leur durée, et par leur gravité, et même en certains cas par les altérations intestinales, du catarrhe intestinal des pays chauds, ou de la dyssenterie chronique. A celte époque la mortalité pesait également d'une manière spéciale, en dehors des ambulances, et sur les phlhisiques, et sur les personnes avancées en âge ; les vieillards affluaient, mourants, vers les hospices ; en un seul jour, à la veille de la signature de l'armistice, dans le seul hôpital de la Pitié, il en succomba cinquante-quatre, offrant tous les attributs du marasme et succombant dans l'algidité, sans que l'on ait constaté de locahsation morbide bien tranchée chez aucun d'eux (2).
Dans d'autres circonstances, l'aggravation des maladies et de la mortalité se complique de la fréquence de certains malaises, de certains états morbides qui confinent aux affections alimentaires proprement dites et représentent les symptômes les plus communs à quelques-unes d'entre elles, surtout au scorbut; tels sont les anasarques, les hydropisies (hydrops famelicus), et les diarrhées faméliques, comme on en a observé pendant la famine des Flandres en 1817, en Hongrie, en 1865, et comme on en a vu aussi en Algérie, en 1867.
Ce n'est pas tout; l'insuffisance ou les différents vices d'alimentation mfluencent notablement le développement de maladies, parfaitement déterminées au point de vue clinique, mais qui dépendent, en même temps, de causes autres que le régime alimen taires; nous aurons lieu de reconnaître plus loin la fréquente association du typhus pétéchial, de la fièvre à rechute, de la dyssenterie,
(1) Voir chap. IV, art. III, Constitutions médicales
(2) Lasègue et Legroux, L'Épidémie de scorbut dans les prisons de la Seine, etc., rans, 1871. '
soit avec la famine, soit avec raltération des substances livrées à la consommation.
Nous verrons l'intime connexité des maladies alimentaires avec les influences de climat, de localité, de saison, et avec les intempéries. Elles peuvent être divisées en deux classes principales, suivant qu'elles se rapportent à l'insuffisance ou à une altération des aliments.
Dans le premier de ces cas, celui où l'affection dépend plus de l'insuffisance de certains aliments végétaux que d'une allération spéciale de ces aliments, on comprend la facilité de généralisation de ces maladies, dont la cause, banale eu somme, peut surgir dans n'importe quelle région du globe. Il en est ainsi pour le scorbut, et peut-être pour la lèpre des Grecs : la première de ces maladies tenant surtout à l'absence dan-s le régime d'une quantité suffisante de végétaux frais, la seconde paraissant dépendre, quoique d'une manière bien moins absolue, de la privation du pain de froment.
Dans le second cas, se trouvent les maladies alimentaires causées non plus par la pénurie de tel ou tel aliment végétal, mais par une altération bien déterminée de celui de ces aliments qui constitue la base du régime usuel d'une population. Telles sont : la pellagre, l'ergotisme gangréneux, l'ergolisme convulsif, réunis sous le nom de maladies céi'éales.
§ IV. — EAU DE boisson; SON IMPORTANCE GÉNÉHALE DANS LA PROPAGATION DES
ÉPIDÉMIES
Parmi les éléments bromatologiques, l'eau est celui qui est ordinairement le plus commun à l'ensemble des habitants d'un paj's ou d'une ville.
Dans les climats tempérés eux-mêmes où la variété des ressources nutritives s'oppose, nous venons de le dire, à l'expansion des maladies alimentaires, l'eau entre pour une telle proportion dans la consommation commune, qu'elle doit avoir une grande influence sur la santé publique.
Aussi est-elle devenue, tout comme l'atmospbère, et comme le sol, la base d'une doctrine étiologique générale, à laquelle certaines personnes ont voulu rapporter l'origine des principales maladies populaires. Malgré le nombre considérable des germes animés répandus dans l'atmosphère, des auteurs prétendent actuellement que l'eau qui sert habituellement à la boisson en renferme plus encore ; ils ont rencontré plus de ces germes dans les eaux provenant
CAUSES EFFICIENTES DES ÉPIDÉMIES, igj du sol (eaux telluriques) que dans les eaux pluviales. Comme dans toutes les doctrines systématiques, nous verrons les mêmes auteurs affirmer la pénétration, par ce véhicule, du miasme palustre, des virus cholériques, typhoïde, etc. On s'est plu à opposer l'ingestion du miasme et du virus à leur inhalation, à faire, en un mot, de l'eau de boisson ce double foyer de coulage et d'infection qui nous paraît, à nous, constitué par les atmosphères miasmatiques et virulentes.
^ Depuis quelques années surtout on a invoqué plus fréquemment l'influence des eaux de consommation dans le développement de& maladies épidémiques. Cette opinion a été tellement grandissante, qu'elle constitue actuellement en Angleterre un des modes étiologiques les plus généralement incriminés dans la production de diverses affections populaires, notamment dans celle de la fièvre typhoïde et du choléra.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que date la croyance à l'intervention de l'eau de boisson dans la production des épidémies. Lors de la première grande épidémie connue, durant la peste d'Athènes on. mvoqua entre autres causes l'empoisonnement des eaux potables
Pausanias raconte que le général qui assiégeait Cyrrha, ville de la Phocide, voisine de Delphes, avait donné l'ordre de jeter des racmes d'ellébore danslefleuve qui abreuvait les habitants. De violents flux de vents se déclarèrent bientôt, et les assiégés se rendirent à discrétion (1). Que de circonstances dans lesquelles se sont élevés à cet égard, des préjugés terribles par leurs conséquences ! Telles' par exemple, les persécutions dont furent victimes, pendant la peste noire, les Juifs accusés de l'empoisonnement des fontaines, et des puits. En ce siècle mûme, à Paris, au moment où y faisait explosion le choléra de 1832, le peuple ne cria-t-il pas à l'empoisonnement de l'eau et des viandes de boucherie, et ne menaçat-il pas de mort les prétendus empoisonneurs? Plus récemment enfin, en 1866, on sait à quels excès se livra la population de Naples contre les médecins également accusés par elle de la production du choléra. ^
De ces faits dont il nous serait facile de grossir le nombre, et qm d,sons.le de suite, sont surtout une preuve d'ignorance et de barbarie, il répugne certainement à la raison de rapprocher les recherches SI remarquables, accomplies par les savants les plus éminents de notre siècle, pour déterminer le rôle des eaux de consom-
(1) Pausanias, lib. X, cap. 37.
mation dans le développement de certaines maladies épidémiques ; mais encore, dans l'intérêt môme de ces dernières recherches, nous est-il permis de nous demander si, dans la masse des accusations aveugles portées jadis contre les empoisonneurs de fontaines, il n'y en eut pas auxquelles la nocuité réelle des eaux employées dans telle ou telle localité, dans tel ou tel quartier d'une grande ville, a réellement servi de point de départ. Les observations modernes ont précisément démontré que la cause principale, souvent exclusive de quelques maladies populaires, résidait dans l'usage alimentaire de certaines eaux dont on ne soupçonnait point les dangers, usage dont la suppression a entraîné celle de ces maladies.
Deux questions se présentent ici, une question d'hygiène, et une question de physiologie.
En effet, le rôle de l'eau, comme moyen d'introduction des germes infectieux ou contagieux, non-seulement implique la présence dans ce liquide des germes incriminés, mais suppose résolue / la possibilité d'absorption de ces substances par les voies digestives. /
En visitant les pestiférés, les typhiques, bien des médecins ont été frappés d'une sensation de picotement à la langue, avec salivation plus ou moins abondante. Frank attachait une importance notable à ces phénomènes qui nous paraissent résulter surtout de sensations réflexes dont la cause excitante est l'odeur des malades; nous ne pensons pas qu'ils indiquent, à eux seuls, l'absorption par le tube digestif du contage diffusible émis par ces malades. Nous ne sommes pas davantage porté à considérer comme un indice d'absorption du miasme soit palustre, soit putride, la sensation analogue produite par l'odeur de la putréfaction, soit végétale, soit animale (Voir p. 66). Les boissons, chargées de principes morbifiques vont, il est vrai, beaucoup plus avant, et peuvent agir sur des points du tube digestif bien plus favorables à leur pénétration que les cavités buccale et pharyngienne.
Ici encore on a invoqué les recherches de Chauveau tendant à établir que l'absorption de substances putrides, par les voies digestives, est plus certaine qu'on ne l'admet, et que les sécrétions gastriques n'en conjurent pas toujours les effets. Ces faits expérimentaux ont paru répondre aux observations démontrant l'in- Huence, sur le développement de la fièvre typhoïde et du choléra, de boissons chargées de matières organiques en décomposition, et surtout de matières provenant, par infiltration, des égotits et des fosses d'aisances. Mais baser sur de tels faits toute une doctrino pathogénique, c'est oublier d'abord combien ces expériences ont J
encore besoin de confirmalion (Voy. p. 148), et combien elles sont étrangères aux maladies qui nous occupent.
§ V. — SON nÔLE EN PARTICCLIEn.
Il est un groupe d'affections dans la production desquelles l'action pathogénique de l'eau est d'une évidence incontestable; telles sont, par exemple, certaines affections parasitaires dont la propagation est la simple conséquence de l'ingestion des eaux qui renferment les germes morbides.
Depuis la sangsue filiforme qui s'arrête dans l'arrière-gorge pour y acquérir un volume considérable, jusqu'aux germes des helmintbes la plupart des parasites du tube digestif pénètrent aussi bien par la boisson que par les aliments.
En pareilles circonstances, l'intermédiaire habituel des germes spécifiques, l'atmosphère, est habituellement hors de cause • l'absorption s'est faite exclusivement par les voies digestives
La question est loin d'être aussi nette pour la genèse des affections d une étio ogie moins précise. Dans un foyer infectieux, par exemple, il sera parfois difficile de bien discerner si le danger vient de 1 eau que 1 on consomme ou de l'air qu'on respire : nous comprenons sans le partager, l'empressement de ceux qui ont cru voir tTolsTZ du conlage par l'eau la solution
tt! et r'fT^'^' obscurcissent le mode d'action du contage et de 1 infection atmosphériques, bien autrement réel suivant nous, malgré la difficulté de sa détermination
gra";" semblant ' P^^f°- ^vec un
S dul dln. désespoir de cause, comme
Te rnîil ' , production de certaines endémies; les eaux
de Goitre, les eaux de Veruga, ont été incriminées dans la palhogémede ces deux affections, comme les eaux d'AIep d Sa
Mai? ' d---- lo'c'alUés
une mlor'trr V '''' P^^^^S^nique des eaux de boissons prend une importance bien autrement considérable dans l'éliologie de
auections qui pèsent le plus lourdement sur la morbidité Pf I.
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soit du miasme, soit du virus.
Nous nous sommes occupé en divers travaux de la part qui revient à l'eau dans la propagation de ces maladies; et, sans nous exagérer l'importance de nos recherches, nous croyons que l'opinion des hygiénistes s'est profondément modifiée à cet égard depuis la publication d'un de ces travaux {de l'Ingestion des eaux marécageuses comme cause de la dysenterie et des fièvres intermittentes) (I). Aussi empruntons-nous à ce mémoire- la plupart des considérations suivantes qui sont demeurées complètement actuelles, la question n'ayant, depuis cette époque (1872), fait aucun progrès.
1° Fièvres intermittentes. — C'est surtout dans l'apparition de fièvres intermittentes chez les personnes faisant usage d'eau marécageuse qu'on a pensé voir la preuve d'une influence bien spécifique des boissons ; le miasme palustre n'étant pour nombre d'auteurs que le résultat de la putréfaction végétale, l'eau marécageuse renfermait à leurs yeux tous les éléments de l'infection, et le développement des fièvres par l'ingeslion de cette eau leur semblait une vérité élémentaire. Le miasme pouvait être absorbé non-seulement par les poumons, mais encore par le lube digestif. Cette doctrine était admise sans conteste surtout depuis la célèbre relation publiée par Boudin d'une épidémie de fièvres pernicieuses survenue en 4834 à bord du navire l'Argo, relation dont nous rappellerons plus loin les traits principaux, et les conclusions dogmatiques. On invoquait d'ailleurs la tradition.
En instituant la thérapeutique spéciale des fièvres intermittentes, Torti avait émis l'opinion que l'Écorce du Pérou atteignait le ferment fébrile qui avait pénétré dans l'intestin, et le neutralisait avant son introduction dans les vaisseaux chylifères.
Des observateurs modernes citent un certain nombre de faits qui confirmeraient, à leurs yeux, la réalité textuelle de la doctrine hippocralique sur la production des lièvres palustres par l'emploi, en boissons, de l'eau des marais : « Ceux qui en font usage, dit Hippocrate, ont toujours la rate volumineuse et dure, le ventre resserré, émacié et chaud, les épaules et les clavicules décharnées. En effet, les chairs se fondent au profit de la rate, et c'est la cause de la maigreur de ces hommes (2). »
Nous admettons volontiers qu'il s'agit ici d'intoxication palustre, et nous ne chercherons pas, avec Mead, à rapporter ces symptômes à la cachexie scorbutique. Notons seulement que ce passage s'ap-
(1) y oirL.CoMï), Annales d'hygiène publique et de méd. légale, 2" série.t.XXXVIU, 187?.
(2) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. par Littré, t. II, p. 27.
pligue aux habitants de régions marécageuses ; il faut dès lors tenir grand compte des émanations miasmatiques au milieu desquelles ils vivaient, et qui, absorbées par la surface pulmonaire, constituaient sans doute la cause principale de leur affection.
La même difficulté surgit encore aujourd'hui dans l'interprétation des faits de ce genre ; comment affirmer que dans tel pays où les fièvres sont endémiques, l'habitant s'empoisonne soit par la malaria qu'il respire, soit par l'eau marécageuse qu'il boit? Nous verrons cependant que, par l'analyse de ces faits complexes, on peut arriver déjà à les utiliser presque tous pour une conclusion rigoureusement scientifique; mais il faut regarder comme d'une bien autre valeur, pour la solution de ce problème, les observations recueillies dans certaines conditions spéciales où l'individu n'a pu subir l'infection que par une seule de ces deux voies, muqueuse digestive, ou muqueuse pulmonaire ; par conséquent d'une part : chez ceux qui, soustraits aux émanations miasmatiques d'un sol fébrifère, à bord d'un bâtiment en pleine mer par exemple ou dans une résidence à terre suffisamment élevée ou éloignée sont obligés de faire usage ahmentaire d'une eau marécageuse ; d'autre part. -chez ceux qui, habitant un pays à émanations insalubres v boivent de l'eau de bonne qualité. '
A. Observations personnelles. - J'avoue que, si je consultais uniquement mon expérience et mes souvenirs, je serais peu disposé dès l'abord à admettre l'influence fébrigène de l'emploi en boisson, de l'eau stagnante, même dans les pays où les fièvres constituent l'endémie principale; il m'est arrivé, en Algérie où J ai suivi plusieurs fois des régiments en marche en plein été' de voir cette eau seule employée à la consommation quotidienne de plusieurs milliers d'hommes pendant des semaines entières • or à cette saison de l'année, les ruisseaux et les mares se trouvent grâce à 1 mtensité de l'évaporation et à la durée de la sécheresse' surchargés de matières organiques, non-seulement dissoutes ou suspendues, mais en pleine putréfaction, comme l'indiquent et 1 odeur et la saveur repoussantes de ces eaux ; chacun cependant officier comme soldat, est bien obligé d'y recourir ; les plus riche; ou les mieux pourvus en déguisent le mauvais goût au moyen une légère addition soit d'eau-de-vie, soit d'absinthe ^irplus prudents s'abstiennent autant qu'il leur est possible; mais toujours un assez grand nombre de soldats, malgré les ordres et les consignes non-seulement y recourent sans ménagement, mais parfois s y abreuvent k longs traits : « Il faut avoir vu des soldats en mar-
che, excédés de fatigue, de chaleur et de soif, arriver au bord d'un cours d'eau, pour avoir une idée du désordre, de la confusion extrêmes qui se mettent dans les rangs, sans qu'aucune puissance humaine puisse leur faire entendre la voix de la raison. Peu importent, au premier instant, la qualité et la température de l'eau ; il faut, avant tout, satisfaire le plus cruel et le plus impérieux des besoins (1) 1 » Or, dans ces circonstances, j'ai vu fréquemment se produire des accidents gastro-intestinaux plus ou moins graves, vomissements, diarrhée, atteinte ou rechute de dyssenterie ; mais je n'ai pas remarqué que les fièvres apparussent en plus grand nombre dans ces conditions que dans certains camps, où les hommes subissaient les mêmes influences atmosphériques, mais dont on avait choisi l'emplacement à cause du voisinage d'une source de bonne qualité. La plupart de nos colonies agricoles ont été fondées en Algérie dans des localités souvent déterminées par l'existence d'eaux potables excellentes, et cependant les habitants en ont été décimés par les fièvres aussi rapidement que les soldats qui, pendant les expéditions, n'avaient pour boisson que l'eau stagnante des mares et des ruisseaux.
En Italie, j'ai pu constater une série imposante de faits beaucoup plus probants parce que, dans ce pays, certaines villes et certains villages se trouvent précisément dans des conditions excellentes pour permettre de discerner ce qui, dans la production de l'intoxication palustre, doit être attribué à l'infection de l'organisme par les voies digestives, de ce qui appartient uniquement à l'influence du mauvais air. Ces faits, dont la conclusion s'établit d'elle-même, peuvent se résumer dans les deux propositions suivantes :
a. La population actuelle de Rome doit encore à l'ancienne splendeur de la ville un certain nombre d'aqueducs suffisants pour assurer à chaque habitant l'usage abondant d'eaux fraîches, limpides, directement amenées des flancs des montagnes voisines, sans avoir subi aucun contact avec le sol dangereux de la campagne immédiatement environnante ; et cependant on sait tout ce que cette population soufi're de la fièvre, en raison de l'insalubrité de la plaine dont elle occupe le centre.
b. Les alentours de cette campagne romaine sont remarquables par l'emplacement pittoresque de 'certains centres de population,
(1) E. GrellOis, Études hygiéniques sur les eaux potables (Recueil de Mémoires de médecine militaire, 2* série, t. II, p. 146).
villes, villages, villas, couvents, au sommet de collines plus ou moins élevées, souvent même sur le faîte de véritables mon tagnes; les populations s'y sont réfugiées pour échapper aux miasmes de la plaine ; mais, dans quelques-unes de ces localités, on paye cet avantage, aujourd'hui du moins, par l'oblio-ation de recourir, pour la consommation quotidienne, à l'eau des^ruis seaux à demi desséchés et des mares des plaines sous-jacentes où chaque jour des muletiers vont la puiser dans de petits barils 'ces eaux sont, en général, de très-mauvaise qualité, charo-ées d'une quantité considérable de matières organiques dont la d°écomposition, sous l'inQuence et de la température élevée de ces régions et du mouvement pendant la durée d'un transport parfois assez longs augmente encore notablement. Chacun les regarde à bon droit comme indigestes ; et pourtant l'habitant de Rome, qui attache un SI grand prix à la fraîcheur et à la pureté des fontaines de la grande ville, surmonte sa répugnance pour ces eaux stagnantes • et il vient, en été, se réfugier sur ces altitudes pour éviter le danser bien autrement redoutable de l'atmosphère de V Agro-Iîomano
Pourquoi, d'ailleurs, dans ces régions fiévreuses de la zone méditerranéenne, soit en Algérie, soit en Corse, où lant de localités non t, pendant toute l'année, pour l'usage alimentaire de leurs habitants, qu une eau toujours chargée de produits de décomposition organique, la fièvre ne règne-t-elle en général que du mofs de juillet au mois de novembre? Pourquoi, pendant le mois de juin ou la sécheresse a été assez longue déjà pour concentrer au max^ mum cette masse de matières organiques, constate-t-on si peu d accès mtermiltents? ^
En somme nos impressions personnelles sont, pour le moins contraires à toute comparaison possible entre 1 s'dang rs TeTa' sage interne de reau stagnante, et ceux de Tabsorp^n p' 1 naxreou cutanée du miasme fébrifère; l'ingestion 'de cette Tau nous paraît bien autrement favorable au développement de aVec tions mtestmales, delà dyssenterie spécialement qu'à c l' de F n" toxicafon palustre; voyons si notre opinion correspon aut a s' mentionnés par d'autres observateurs.
B E:,amen des différentes opinions et des différents faits re
s nrodu t' \T '""T"'}''''' ^'"^^Se des eaux mal^
ar S hn Jr7' P^ner en Algérie; Mac-
ini "h ""'T' ''''' Pouqueville euMorée;
l'ringle dans les Pays-Bas; Sigaud au Brésil; Virey eu Zélande'
Raymond à Middlebourg; Greffier dans l'Ain ; Antoine de Jussieu en 1731, au bord de la Seine et de la Marne ; Cassan aux Antilles ; Bajon î\ Cayenne; Yolney à Philadelphie; Thévenot au Sénégal; Dazille aux Antilles; Eug. Marchand dans le pays de Caux, attribuent aux eaux malsaines et marécageuses des affections plus ou moins voisines des flèvres intermittentes, ou des fièvres intermittentes môme (1). »
Les faits que j'avais observés étaient si peu favorables à cette doctrine que dans mon Traité des fièvres intermittentes, publié en 1870, je réservai l'étude de celte question, me proposant une enquête ultérieure, dont j'emprunte l'exposé au Mémoire cité plus haut (2).
Nous devons faire remarquer, dès le début de cette enquête, qu'en général, au lieu de chercher, comme nous venons de le faire, à constater si l'usage interne de l'eau marécageuse pouvait développer soit la dyssenterie, soit la fièvre, plusieurs observateurs n'ont pas établi cette distinction, par le motif qu'à leurs yeux la dyssenterie et les flèvres relevaient d'une origine identique ; de l'apparition si fréquente de la dyssenterie à la suite de l'ingestion des eaux chargées de matières organiques, quelques auteurs ont même conclu, par induction, que les fièvres intermittentes se produisaient également sous la même influence : « Nous reconnaissons, dit J. N. Périer, que les diarrhées et les dyssenteries ont une origine commune avec les diverses formes pathologiques régnantes en Algérie. Or, étant admise l'influence des eaux dans le premier cas, il en résulte que la même cause pou7-ra bien, devra même aider à la production de ces autres états morbides, et des fièvres pernicieuses, par exemple. »
De même, après avoir rappelé la fréquence des explosions de dyssenterie épidémique dans les armées qui ont dû faire usage d'eaux stagnantes, E. Grellois ajoute : «Deux fléaux accompagnent presque toujours les contrées et les saisons chaudes et humides, la dyssenterie et la fièvre intermittente. Il est donc bien naturel de reconnaître que si les eaux corrompues peuvent donner naissance à la dyssenterie, elles peuvent aMssz provoquer les fièvres intermittentes (3). »
(1) F. Jacquot, De Vorigine miannatique [des fièvres endéuio-épidémiques {Ann. d'hyg.publ. et de mëd. lég., 2" série, 1854-1855, t. U et III; édit; à part, p. 90.)
(2) L. Colin, De l'ingestion des eaux marécageuses, etc., Paris, 18?2. â
(3) E. Grellois, Études hygiéniques sur les eaux potables, p. 1S6. "
CAUSES EFFICIENTES DES ÉPIDÉMIES Môme opinion dans un travail tout récent dont l'auteur, Henry Blanc, attribue à l'eau stagnante la faculté de produire indifféremment la fièvre et la dysenterie (1),
Mais nous ne croyons pouvoir admettre ces conclusions surtout analogiques.
Nous établirons en effet à l'article Dysenterie combien la pathogénie de cette affection diffère de celle des fièvres intermittentes
Or, cette différence étant établie, examinons les témoignages des auteurs habituellement invoqués pour prouver que l'usage interne de l'eau stagnante peut donner la fièvre; ces témoignages peuvent être réunis en deux groupes : a dans l'un, nous verrons des relations, données comme preuves de cette étiologie, ne prouver cependant que le développement de la dysenterie sous l'influence de cette boisson; b dans l'autre groupe, nous verrons combien sont vagues ou discutables les opinions qui rapportent à cet(e même cause la production de maladies appartenant réellement au cadre des affections palustres.
a. 1" GROUPE. - Faits rapportés par erreur aux fièvres intermittent tes, mais appartenant à la dysenterie. - Le témoignage le plus fré quemment invoqué est celui de Dazille, auquel on attribue une observation de la plus haute importance : il aurait constaté que 1 endemo-^pidemie de fièvres qui menaça de destruction la colonie naissante de Saint-Louis, île Bourbon, avait cessé dès que le g^ ! verneur La Bourdonnais fit venir de l'eau de la Grande-Riv?èrè pour remplacer l'eau corrompue dont on s'était servi jusqu'Hors' Or vmci sauf erreur, le texte même de cette observation • « Port-Louis de nie de France est entouré de hautes mont 2^ « à une certame distance. On trouve dans ces montagnes de eC « ires^pures à leur source qui, en parcourant le cour" espace aui « conduit à la mer, acquièrent des qualités malfaisan t n p san « su des couches de terres chargées de particules cuivr se Sous le gouvernement de M. de La Bourdonnais, l'usage de
Un est pas question de fièvre, on le voit, mais simplement de
Da.l.e, OLservalions sur les •jnaladies „es nègres. Paris, ,770, p.
LÉON COLI.V, MAL. KPIDÉM. . ,
dysenterie; déplus, il n'est rien dit là qui ressemble à la description d'une eau corrompue, c'est-à-dire altérée par des matières organiques en putréfaction (I).
On a invoqué dans le même sens l'autorité de Thévenot qui, après avoir indiqué les causes principales d'insalubrité des eaux du Sénégal, altérées tant par leur mélange aux eaux de la mer que par une masse énorme de matières organiques en décomposition, ajoute : « Rien ne dispose, comme les eaux impures, aux désorga- « nisations du gros intestin. C'est aux mauvaises eaux que l'on a « attribué le grand nombre de dysenteries développées en 1833, et « la grande mortalité qui les a suivies (2). »
Ces deux auteurs ont donc été regardés à tort comme ayant observé le développement des fièvres par l'usage interne des eaux corrompues : leurs témoignages viennent tout simplement faire nombre avec tous ceux que nous avons précédemment cités comme preuve de l'influence de ces eaux sur la production de la dyssenterie.
b. â** GROUPE. — Faits se rapportant aux fièvres intermittentes. — 1° Noiis n'attacherons pas grande valeur à un passage de Schnurrer qui, sans commentaire scientifique, rapporte qu'en certains points de l'Asie, on regarde l'eau comme l'unique cause des engorgements de la rate qui sont si fréquents dans ces contrées (3).
2° Macquart dit que « les eaux de mare et croupissantes sont très-dangereuses à boire et causent des engorgements, de l'hydropisie, des dysenteries, des maladies épidémiques et zootiques, etc. » (4); l'auteur ne cite du reste aucun fait à l'appui de cette opinion, que nous ne révoquons nullement en doute.
3° Virey (5) reproduit une opinion de Linné en disant : « Les territoires argileux présentent des eaux souvent troubles et stagnantes, qui deviennent lourdes, indigestes, et sont les causes des fièvres intermittentes qui régnent dans ces régions, telles que les
(1) L'expression même de particules cuivreuses, employée par Dazille, ne cadre point avec la constitution géologique de cette lie ; nous en avons reçu l'assurance récemment do la part d'un de nos confrères de Port-Louis, le docteur Bonnefin; mais l'inexactitude de cette expression importe peu à la thèse que nous soutenons
(2) Thévenot, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, p. 313 et 314.
(3) Schnurrer, Distribution géographique de la fièvre intermittente et de ses causes.
(4) Macquart, Manuel sur les propriétés de l'eau, 1782, p. 149.
(5) Virey, Bict. des se. médicales, art. Sol.
polders de Zélande, » L'auteur, qui ne cite pas un fait précis aurait dû, au moins, démontrer en quoi l'ingestion de cette eau lui semblait, pour la production des lièvres, plus dangereuse que l'air notoirement insalubre des polders de Zélande ; ici la difficullé est précisément de distinguer entre les effets de cette ingestion et ceux de l'absorption pulmonaire.
4" On peut en dire autant du passage suivant, qui ne représente non plus qu'un dicton populaire : « On reconnaît que les eaux du pays de Caux sont troubles, lourdes, peu aérées et indigestes; qu'au soleil elles se recouvrent rapidement d'une nappe organisée composée de nombreux végétaux des classes inférieures, parmi lesquels surtout différents genres de Lemna ; aussi les populations qui s'alimentent avec ces sortes d'eaux, surtoutlorsqu'ell^s les emploient en boissons, sont-elles sujettes à contracter des maladies dans lesquelles les accidents fébriles, intermittents, spéciaux aux affections palustres, sont souvent reconnaissables (1). n S" Nous empruntons à Alibert (2) la citation suivante : « Raymond attribue principalement les fièvres pernicieuses qui domment à Middelbourg et aux environs, à la qualité de l'eau qu'on y boit habituellement. En effet, l'île de Walcheren dont cette ville est la capitale, est plus basse que la mer, et manque absolument de ruisseaux et de fontaines. On n'a, pour les usages domestiques, que l'eau de pluie que l'on conserve dans des citernes Si 1 on néglige d'en prendre soin, elle ne tarde pas à se corrompre parle mélange des insectes, des vers, des germes et d'autres substances qui s'y putréfient. »
Quand on se rappelle l'insalubrité du sol de l'île de Walcheren insalubrité qui a anéanti une armée anglaise, on a peine à comprendre qu un auteur puisse incriminer, comme cause de la fièvre usage de 1 eau, et de quelle eau ? l'eau de pluie ! si encore c'étai't 1 eau des mares ou des ruisseaux de ce sol éminemment palustre et i-oxique !
6° Pringle, qui a si bien étudié les maladies de ces régions a dit : « On doit ajouter aux causes des fièvres des pays plats et marécageux leau malsaine qu'on y boit communément (3) ; » mais
Cette T '''' ''''' démontre pas^
Cette eau est donc, à ses yeux, absolument comme aux nôtres, une
2 Ahbe t, TraUé des fièvres pernicieuses- intermittentes, p. 288. (3) Pnngle, Mahrhes des armées, p. 3 et 4. .
cause morbide secondaire, comparativement aux exhalaisons du sol dont il dépeint si énergiquement l'inûuence fébrigène.
7° Parlerons-nous du témoignage invoqué de Cassan ? Après avoir noté la mauvaise qualité des eaux aux Antilles, il engage les habitants à prendre certaines précautions hygiéniques, à purifier ces eaux soit par le repos, soil par l'ébullilion, etc. ; quant aux affections produites par leur usage interne, il dit seulement : « J'invite surtout les habitants à employer ces moyens pour leurs nègres qui, n'ayant aucune espèce de boisson spirituense pour corriger l'eau qu'ils boivent, sont plus exposés qu'eux aux effets dangereux d'une eau malsaine ; je puis les assurer que leur négligence à cet égard est la cause principale des maux d'estomac et des maladies de langueur qui font périr une si grande quantité de ces malheureux (4). »
8° Une relation très-intéressante a été faite, au siècle dernier, par Ant. de Jussieu, touchant l'altération subie par les eaux de la Seine, à la suite d'une sécheresse très-prolongée, et l'apparition d'une maladie épidémique qui se manifesta parmi ceux qui en firent usage (2). De Jussieu attribua l'altération de l'eau et la maladie au développement excessif de plantes pernicieuses, et en particulier des hippuris et des conferves. « C'étaient, dit-il, surtout ces deux espèces de plantes dont ces petites mares d'eau dormante, répandues le long du lit de la rivière, étaient pleines, qui, par le défaut d'eau suffisante pour les couvrir entièrement, se fanaient à l'extrémité de leurs tiges et se corrompaient ensuite par le pied. La chaleur du soleil attiédissant encore celte eau dormante, dans laquelle ces plantes étaient comme en macération, l'imprégnait tellement de leurs mauvaises qualités, qu'elles exhalaient jusqu'au delà des bords de la rivière une odeur marécageuse et désagréable que l'on s'apercevait n'être point ordinaire, n Par son mélange avec l'eau de ces mares, l'eau de la Seine fut elle-même altérée, dans tout son courant : « Les maladies qui régnèrent parmi ceux qui en burent furent des sécheresses de bouche qui causaient une altéralion fréquente, des dégQûts et des nausées qu'on ne savait à quoi attribuer, quantité de maux de gorge, dont quelques-uns se tournèrent en esquinancie, différentes fluxions à la tête, et plusieurs sortes de fièvres irrégulières et opiniâtres ; en sorte que ces incommodités se faisaient remarquer principalement dans les communautés reli-
(1) Cassan, Mémoires de la Société médicale d'émulation, t. V, p. 146.
(2) Ant. de Jussieu, Mémoires de F Académie des sciences {Collection académiqw, pàTtie française, t. VII, p. 98).
gieijses, dans les collèges elles pensions, qui ne guérissaient que par le changement de boisson, ou par des tisanes dont la coclion servait de correctif à la mauvaise qualité de l'eau ordinaire. »
Cette relation d'Ant. de Jussieu prouve avec une admirable netteté la relation de cause à effet entre l'altération de l'eau et la maladie ; mais, d'après les formes de cette dernière, peut-on conclure à son identité avec les fièvres dites palustres? Je ne l'oserais pas pour mon compte ; je me demande mômesi ce terme, fièvres irrégulièi^es, n'exclut pas la possibilité de rapprocher ces fièvres de maladies qui, en général, sont, dans nos climats, caractérisées par une périodicité et un type réguliers ; ce qui augmente mes doutes, c'est la préservation des habitants qui ne buvaient pas cette eau altérée, bien que l'odeur marécageuse s'étendît au delà des bords de la rivière; si la cause d'infection eût été comparable réellement à un sol palustre, l'intoxication se fût certainement produite par l'absorption pulmonaire de ces effluves, et le mal n'eût pas été limité aux communautés qui faisaient usage de cette eau.
Mon opinion me semble confirmée par la discussion sur les eaux potables qui s'est élevée, il y a plusieurs années, à l'Académie de médecine (1); dans cette discussion, où fut abordée l'étude nonseulement de la composition chimique, mais des effets physiologiques et pathologiques des différentes eaux, et spécialement de celle de la Seine, aucun fait n'a, je crois, été cité démontrant que cette dermère eau, même à l'époque de l'année où elle renferme le plus de matières organiques, à la suite de chaleurs et de sécheresses exceptionnelles, ait occasionné jamais, par son usage interne, le développement de fièvres intermittentes ; il n'a été question que d'accidents gastro-inteslinaux et surtout de diarrhée.
11 est vrai qu'en France nous avons peut-être des preuves évidentes de la complète innocuité, au point de vue de la production des fièvres, de certaines eaux dont la composition semblerait tout d abord redoutable à cet égard : telles sont les eaux de plusieurs vallées tourbeuses, surchargées de principes végétaux, et qui sont bues impunément par les populations.
9» On oublie trop facilement que dans les localités habitées villes ou villages, la répartition de la malaria est loin d'être uniforme par tous les quartiers, pour toutes les habitations ; j'ai même démontré qu'à Home telle rue, telle maison, notoirement dangereuse pour ceux qui l'occupaient, était parfois contiguë à tel quar-^
(1) Voir Bulldin de l'Académie de médecine, 18G2-18G3, f. WnU, passim..
166 OlilGINIÎ DES ÉPIDÉMIES.
lier réputé sain. Or, quand je vois un observateur aussi éminent que Parkes citer tel village des Indes ou de l'Angleterre où la fièvre ne frappait que ceux qui buvaient de l'eau marécageuse, respectant absolument les autres habitants, je suis porté à croire, malgré la grande autorité de cet hygiéniste, qu'une immunité aussi absolue indique que ces derniers seuls ne respiraient pas le miasme palustre, et que, par conséquent, certaines conditions de leurs habitations, altitude, orientation, position centrale ou périphérique, salubrité du voisinage, constituaient leur principale sauvegarde. J'en dirai autant du fait de ce village, également cité par Parkes (1), où la fièvre, endémique auparavant, cesse d'une manière complète après l'installation d'une fontaine publique ; il est probable que l'aménagement de cette fontaine aura supprimé, à la surface du sol, certaines causes d'insalubrité, mares, eaux stagnantes ; ne sait-on pas que l'assèchement et l'assainissement du sol, soit par le drainage, soit par l'installation des conduites d'eau vers les centres de population, constituent la cause principale de l'amélioration considérable de conditions hygiéniques de l'Angleterre, et spécialement de la disparition, en ce pays, de vastes foyers de fièvres intermittentes ?
10° En est-il autrement des faits qu'aurait observés M. Pereyra, de Bordeaux? « Les habitants des Landes bordelaises et de plusieurs points du département de la Gironde n'ont pour boisson que l'eau impaludée de leurs puits ; or, ce médecin a observé pendant treize ans que ceux qui filtrent ces eaux au charbon échappent à la fièvre endémo-épidémique, tandis que la maladie sévit sur ceux qui ne prennent pas cette précaution (2). » Je ne connais pas le travail original de Pereyra ; mais je m'étonne de cette absence totale de fièvre chez ceux qui ne boivent pas d'eau filtrée, et je me demande si cette immunité absolue ne prouve pas en faveur de la salubrité de leurs résidences, où ne pénétreraient pas les exhalaisons miasmatiques. Ce qui m'engage spécialement à douter ici de l'action des eaux, c'est que, dans son travail si intéressant sur les fièvres de cette même région de la France, Duboué ne dit pas un mot de cette influence, tandis qu'il fait merveilleusement ressortir, en comparant l'intensité de la cause morbide suivant les lieux, toute l'importance des conditions topographiques de la résidence (3).
G. Examen spécial du fait de TArgo. — Il reste un fait qui, par
(1) Parkes, ^ OT«?!«a/ of pradkal hygiène.
(2) F. Jacquol, loc. cit., p. 90.
(3) Duboué (de Pau), De l'impaliidisme. Paris, 1867.
le théâtre de son observation, par l'autorité de celui qui nous l'a transmis, pourrait à lui seul cependant suppléer à l'insuffisance des observations précédentes, et prouver, sans conteste, l'action fébrigène de l'eau marécageuse. C'est le fait célèbre, et partout cité, du navire /'A?'^o; nous laissons parler Boudin : a Au moisde juilletl834, le' navire sarde l'Argo, parti de Bône avec cent vingt militaires en santé , arrive au lazaret de Marseille, Treize hommes sont morts dans cette courte traversée et ont été jetés à la mer; quatrevingt-dix-huit sont déposés à l'hôpital du lazaret, offrant les signes les moins équivoques de l'intoxication paludéenne, sous toutes les formes, sous tous les types, et portés sur quelques-uns au plus haut degré de gravité, ou, si mieux on aime, de perniciosité.
«Tandis que ces militaires se montrent atteints de fièvre scholérique, épileptique, comateuse, tétanique et autres, qui cèdent comme par enchantement au sulfate de quinine à haute dose, l'équipage du navire contraste d'une manière frappante par une santé intacte. Or, quelle pouvait être la cause d'une telle différence chez des individus qui avaient, en apparence du moins, subi des influences identiques ? L'enquête démontra que, si les hommes de l'équipage avaient conservé la santé, ils le devaient à la pureté de l'eau qui constituait leurs provisions particulières, tandis que les militaires avaient été containts de boire une eau puisée près de Bône, dans un lieu marécageux, et embarquée avec précipitation au moment du départ. Les militaires qui avaient échappé à cet empoisonnement étaient ceux qui, ayant quelques économies, avaient pu acheter de l'eau aux marins sardes. Ce fait démontre, d'une manière péremptoire, que la matière paludéenne à l'état hquide, comme à l'état gazeux, absorbée par la surface gastro-intestinale comme par la surface bronchique, provoque également l'intoxication (1). »
Quoi de plus convaincant que cette relation? Il n'y a pas d'émanations palustres, puisqu'on est en mer, èt qu'à bord il n'existe aucune cause d'infection analogue, comme le prouve la bonne santé des marins; une seule influence morbifîque a surgi : l'usage d'une eau puisée à une source éminemment suspecté, dans la plaine marécageuse de Bône. Malgré la grande autorité de Boudin et tout mon respect pour l'œuvre qu'il a accomplie, ce récit m'avait toujours inspiré plus d'étonnement que de conviction ; c'est là un fait complètement étrange, sans analogue dans l'histoire des
(1) Boudin, Traité des fièvres mlermilfentes. Paris, 1848, p, CC-C8.
ORIGINE DES ÉPIDÉMIES, fièvres inLermilLenles. A-l-on vu jamais exemple de pareille gravité d'une épidémie d'origine palustre, sous la latitude de la Méditerranée et dans le court espace d'une traversée, dimcile il est vrai, entre l'Algérie et la France ? Treize morts et quatre-vingt-dix-huit malades sur cent-vingt individus buvant, à la vérité, de mauvaise eau, mais entièrement soustraits aux effluves telluriques ! c'est un chiffre de mortalité décuple de ce que donnera, pendant Dne année entière, et même aux mauvaises époques, la fièvre palustre dans notre armée d'Afrique, c'esl-à-dire chez des individus subissant l'intoxication, non-seulement par les voies digestives, mais en môme temps par les surfaces pulmonaire et cutanée (1); si la traversée eût été de quelques mois, aucun de ces passagers n'aurait survécu ; et cependant, chaque jour, sous la zone tropicale, des bâtiments embarquent, par nécessité, de l'eau tout aussi dangereuse que celle de la plaine de Bône; et, sous ces latitudes bien autrement redoutables, durant des traversées bien plus longues, aucun fait ne s'est produit que l'on puisse comparer ;\ celui de VArgo. Lind a bien vu des marins, en assez grand nombre, frappés d'accès pernicieux pour être allés à terre faire de l'eau sur différentes côtes insalubres; mais les seules victimes étaient ceux qui étaient descendus à terre, non ceux qui consommaient ces approvisionnements. J'avoue donc que cette épidémie du navire l'Argo déroutait mon esprit et contredisait tout ce que l'étude et l'expérience avaient pu m'apprend re de la palhogénie des fièvres intermittentes, spécialement de la rapidité et de la gravité de leurs formes suivant les climats; je me demandais d'autre part si, à l'époque de celte épidémie, Boudin, encore au début de sa carrière, avait su apporter à l'étude de ce fait unique dans la science, au moins comme importance et comme gravité, toutes les conditions de sévère observation que lui donnait plus lard sa vaste expérience. 11 me semblait qu'il devait y avoir eu, à bord de VArgo, non pas des fièvres intermittentes, mais explosion d'une de ces graves affections, typhiques ou dysentériques, d'autant plus redoutables que la cause infectieuse qui les engendre agit dans un milieu i\ limites infranchissables, caserne, maison, navire.
J'eus occasion, sur les entrefaites, en m'occupant d'une autre question d'épidémiologie militaire, la stomatite ulcéreuse, de relire
(1) J'ai établi, par des chiffres nombreux, que, pendant cinq annéesde séjour soft en Algérie, soit dans les États pontificaux, notre armée avait eu, du fait de la mklaria, 55,76i malades et 438 décès, soit 1 seul décès sur 127 malades (L. Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 323).
un Iravail que j'avais autrefois parcouru sans être alors frappé de quelques analogies entre le fait qui en est le sujet et celui de YA rgo Voici comment débute ce travail, dû à M. le docteur Léonard (1)
« Je tiens de M. Ducoux, chirurgien aide-majour du 3« bataillon du 55° de ligne, une partie des renseignements qui suivent :
« Au mois d'août 1834, ce qui restait en Afrique de l'ancien régmient reçut l'ordre de quitter Bône pour retourner en Francedes bâtiments marchands furent nolisés pour en effectuer le transport. Je signalerai, entre autres, un navire napolitain qui prit cent vmgt-cmq hommes à son bord où, pendant la traversée qui dura vmgt-huit jours, la rareté des vivres frais força d'avoir recours à des salaisons et à de l'eau qui, renfermée dans de vieux tonneaux ne tarda pas à devenir de mauvaise qualité. Au milieu de cette absence des conditions de l'hygiène, des maladies graves se déclarèrent; les symptômes de la fièvre typhoïde apparurent, et trente passagers environ succombèrent, soit sur le bâtiment, soit au lazaret de Marseille. En même temps un mal de bouche se développa chez presque tous ceux que cette maladie grave n'atteignit pas »
Ainsi, dans cette seconde relation nous constatons que • r c'est encore de Bône que part le détachement; 2" le nombre des passagers es de cent vingt-cinq; 3» le départ a lieu au mois d'août 1835 • 4 le bâtiment est encore un bâtiment d'origine italienne; 5" enfin c est encore à Marseille qu'a lieu le débarquement. Ini^l^'"' ^l'ir' «"^««"«tances, étrangères au fait médical u -même, é abhssent déjà une frappante ressemblance entre ces
OurierrnT: " — ^PP-ons
nnmé,n . r ^PP^^^^"^^^"^ 35» de ligne; dans l'autre, le numéro du régiment n'est pas indiqué ; l'un des observateurs donne le nom du navire, l'autre ne le cite pas. Sous ces deux rapports, Il n y a pas du moins contradiction
Darle'de tL'f '-T' ''''' '''''' ^ ! l'^-tre
parle de trente victimes en tout, mais sans indiquer séparément
Au point de vue des faits médicaux proprement dits il est remarquable que dans les deux cas, s'il y en a deux, la maladie a
re W e "î^^tt--^' soit partiellement, à l'usage aUm n! taire d une eau msalubre ; dès lors, si une enquête plus précise, à
tilneur/^ ^f'^ r '>'^^'^»'^9ue, sur son mode depropaga-
rneaecme militaire, \" série, t. XXXVIII).
quarante ans en arrière, nous paraît bien difficile, il nous est au moins permis de nous étonner, dans l'hypothèse où il y aurait eu là deux faits distincts, de ne voir aucun des deux observateurs mentionner, pour mémoire ou comparaison, l'autre de ces faits, qui cependant se seraient accomplis à quelques jours d'intervalle, se passant tous les deux sur la Méditerranée, entre Bône et Marseille, et tous deux se terminant par l'entrée, à ce même lazaret de Marseille, d'un grand nombre de malades gravement atteints.
J'avoue que, pour mon compte, je suis entraîné à ne voir là que deux interprétations d'un fait unique, et, dans ces conditions, je me range bien plus volontiers au diagnostic de M. Léonard, celui de fièvre typhoïde : 1° parce que, dans la saison chaude et sous le climat méditerranéen, cette affection peut offrir un décours assez rapide pour occasionner une proportion élevée de décès avant le \ dix-huitième jour ; 2" parce que, dans le cas actuel, la maladie principale fut accompagnée d'une épidémie de stomatites, affec- | lions qui ont été à bon droit signalées par M. Bergeron comme ac- ' compagnant si fréquemment les épidémies de fièvre typhoïde, au moins dans l'armée française; 3° parce qu'enfin ni l'un ni l'autre / des deux auteurs, ni Boudin, ni Léonard dans la suite de son récit,/ ne parie de signes de cachexie palustre chez aucun des individus qui ont survécu à cette traversée.
D. Faûs expérimentaux. — Qu'ont éprouvé du reste les personnes qui, par expérience, ont bu de l'eau chargée de détritus organiques en décomposition? Quelques-unes n'ont rien ressenti, et, surmontant leur dégoût, ont supporté cette boisson sans plus d'accidents que ceux qui, avec Parent-Duchâtelet, buvaient une macération de chanvre; d'autres ont éprouvé non-seulement du dégoût, mais des nausées, des pandiculations, parfois des vomissements ou des troubles intestinaux ; est-ce assez de ces symptômes pour indiquer une intoxication comparable à la fièvre intermittente? Je le pense d'autant moins que chez les animaux qui, eux, ne sont pas susceptibles de prendre cette fièvre, l'ingestion de certains produits de putréfaction végétale a donné lieu aux mêmes accidents; M. Eynaud les a observés sur des chiens auxquels il avait fait avaler une certaine quantité de matière verdâtre, éminemment putrescible, qui s'était développée à la partie interne de conduits d'eau en bois, dans un pays où l'on attribuait à cette altération le développement d'un certain nombre de fièvres intermittentes.
Les expériences qui sembleraient, au premier abord, devoir le
mieux réussir, sont celles qui ont été faites avec le liquide regardé partout comme plus spécialement chargé de l'élément pyrogène, car, de tous les liquides que l'on puisse recueillir à la surface du sol, il est le plus riche en matières organiques, le plus fécond en protozoaires; je veux parler de la rosée condensée par le refroidissement nocturne. Nous avons nous-même une grande tendance à considérer ce brouillard comme un des principaux véhicules, nonseulement des émanations putrides des marais, mais du miasme tellurique, tel que nous l'entendons (1). Or, Minzi en a recueilli,! dans certaines localités notoirement insalubres, aux environs im-j médiats soit de Rome, soit de ïerracine, des quantités suffisantes/ pour en avaler lui-môme plusieurs onces, ainsi que huit autres personnes qui se prêtèrent à cette expérimentation; bien que l'on eût choisi la saison la plus dangereuse de l'année (seconde quinzaine d'août), cette ingestion ne fut suivie d'aucun accident.
E. Conclusions. — Que l'on ne tire pas de cette étude la conclusion que, dans les pays marécageux, l'usage interne de l'eau stagnante est entièrement indifférent au point de vue du développement des fièvres. Chez l'habitant anémié de ces régions, de même que chez le soldat ou le voyageur qui va traverser une plaine marécageuse, il faut se rappeler les avantages spéciaux des boissons topiques et nourrissantes; on sait quels services a rendus l'habitude prise en Algérie de distribuer aux troupes du café avant les marches; en Chine, l'usage si répandu du thé repose et sur la valeur alimentaire de cette infusion (2), et sur la mauvaise qualité de 1 eau dont elle déguise le goût ; on peut se créer ainsi une véritable prophylaxie en augmentant les conditions de résistance de l'orgamsme(3). Aussine puis-je qu'approuver, en expliquant ainsi son utilité, la précaution prise par certains voyageurs, comme H. Blanc en Abyssinie, de ne boire l'eau saumâLre que sous forme de thé ' la précaution sera bonne surtout chez ceux qui ne prennent cette eau qu avec répugnance, chez lesquels elle produit des nausées parfois de la diarrhée, et par suite des conditions d'affaiblissement favorables à I impression du miasme tellurique. Mais pour certaines -personnes bien constituées, l'eau stagnante ne provoquera aucune impression morbide; un de mes collègues de l'armée n'a jamais
(1) Voy. p. 132
t ?lxx°''"!f; ''"^'■'"'^'^ '^•'^ys- publique, 186a, 2« série,
i. AAAX, p. 61, et tirage à part, p. 61).
(3) Grâce à une diète particulière, les ouvriers qui ont exécuté les travaux si malsains du lac de Harlem n'ont presque pas sou/Tert do la fièvre.
bu que de l'eau en Algérie, durant de longues années, et alors môme qu'il accompagnait, en été et en automne, des expéditions dans des régions entièrement privées d'eau dite potable; jamais il n'a contracté la fièvre, qui ne ménageait pas cependant ceux qui ne buvaient que du vin.
Si, dans certains cas, l'ingestion d'eau marécageuse a précédé l'apparition d'accès fébriles, il faut, avant de conclure de cause à effet, se rappeler combien souvent interviennent d'autres causes qui, sans être spécifiques, agissent si énergiquement en augmentant les prédispositions individuelles.
L'ingestion d'eau parfaitement pure et limpide, mais très-froide, a été considérée elle-même, et avec raison, comme susceptible de provoquer les rechutes chez les anciens fiévreux.
On devra toujours chercher à diminuer les dangers ou tout au moins le dégoût que provoque l'eau stagnante, soit en la filtrant, soit en précipitant par l'alun les matières en suspension, soit en l'additionnant de vin, d'eau-de-vie ou même d'une très-faible quantité d'absinthe.
De celle étude sur l'ingestion des eaux marécageuses, nous concluons donc :
1° Que le germe de l'intoxication tellurique est dans l'air, et non dans l'eau des pays palustres ; le développement de ce germe exige, nous l'avons dit (p. 130), le contact de l'atmosphère; nous sommes convaincu de son existence matérielle, pondérable ; mais nous doutons fort qu'on l'introduise soit dans les barils, soit dans les bouteilles où l'on renferme l'eau marécageuse ; quand on voit le marais lui-même offrir des conditions de nocuité toutes différentes suivant le climat, suivant la saison, suivant même la période du nycthémère à laquelle l'homme s'y expose, il faut se résoudre à admettre que dans la cause de la fièvre, il y a quelque chose d'autre qu'un gaz banal de la putréfaction végétale; et si l'empoisonnement se fait surtout, peut-être uniquement, par inhalation, c'est que sans doute l'atmosphère inlervient puissamment elle-même pour développer les propriétés toxiques de cet agent morbide.
2° Quoi qu'il en soit de ces rapports du miasme avec l'atmosphère, il nous semble prouvé, d'après les faits précédents, que l'usage interne des eaux marécageuses n'a pas la puissance de produire directement la fièvre. L'eau marécageuse n'a pas l'action spécifique du miasme palustre atmosphérique, et n'agit, dans le développement de cette intoxication, que comme la série des causes ba-
nales qui diminuent la résistance de l'organisme aux influences morbides.
Fièore typhoïde et choléra. — Après avoir d'abord incriminé, dans le développement de ces maladies, l'usage alimentaire d'eaux grossièrement sales et impures, on a plus nettement délimité la nature du danger en le circonscrivant aux circonstances oîi cette impureté des eaux dépend de leur mélange avec les sécrétions intestinales, spécialement avec les déjections provenant d'une personne atteinte de la maladie.
D'une cause morbide banale, on remontait ainsi à une cause spécifique, à un contage.
Pour donner une idée de l'importance attribuée actuellement en Angleterre à ce mode de contamination, il nous suffit de rappeler que dans une séance récente de la Société épidémiologique de Londres, son éminent président, M. Radcliffe déclarait que John Snow, en démontrant les dangers de la corruption des eaux par les déjections des cholériques, William Budd en fournissant les mêmes preuves pour la fièvre typhoïde, avaient mérité de l'humanité autant que E. Jenner en découvrant la vaccine 1
Le choléra et la fièvre typhoïde présentent le double caractère commun : 1° d'entraîner la surabondance et l'altération des évacuations intestinales ; 2" de présenter leurs principales lésions sur le trajet du tube digestif; en sorte que l'esprit se laisse volontiers aller à la pensée d'une propagation morbide facilement explicable par la production exagérée du produit pathologique, et par son transport dans un autre organisme, grâce aux boissons, sur le pomt même où se développera la lésion caractéristique. Cette conception prend l'apparence de simplicité de l'inoculation d'un produit virulent.
Les recherches remarquables faites à Londres par J Simon sur l'influence morbifique des eaux de la Tamise imprégnées de ces déjections; le développement, durant la guerre de Crimée du choléra dans l'armée anglaise qui s'était approvisionnée d'eau t\ Baltschichk où venait de camper l'armée française atteinte de diarrhée, ont fait attribuer une valeur étiologique considérable
olT-^ ^''"^ ^^'^'^^ P''°d"i'« de provenance
cholérique On a même invoqué l'altération constante des eaux du Gange par des produits de ce genre pour expliquer la permanence ûe lafiection dans son berceau d'endémicité. A'ces observations, recueillies sur de grands théâtres, se joint le groupe imposant 0 une masse de faits particuliers établissant les prédispositions ou
les immunités individuelles de personnes vivant dans des conditions absolument identiques d'ailleurs, et ne différant entre elles que par la provenance des eaux de consommation.
Il en est de même de la fièvre typhoïde rapportée actuellement plus que jamais à la transmission, par l'eau de boisson, des germes spéciliques provenant de malades atteints de l'affection. Des faits extrêmement probants ont été cités en Allemagne et en Angleterre (1), et ont entraîné nombre d'auteurs à proclamer l'eau de boisson cause principale de la contamination typhoïde. Mes recherches cependant ne me permettent pas d'accepter une opinion aussi absolue ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux affections ; et en voici la raison pour chacune d'elles :
A. Fièvre typhoïde. — Dans un travail récent, basé spécialement sur les épidémies de flèvre typhoïde qui, durant trois ans (1874-76), ont régné en diverses garnisons de France, je n'ai pu signaler, après l'analyse de soixante-dix rapports environ, qu'un fait où l'on ait à bon droit incriminé la nature de l'eau consommée par les troupes.
Ce fait est celui de l'épidémie observée par M. Sculfort à Maubeuge, aux mois de février et de mars 1876, et qui a sévi spécialement sur un détachement occupant, en cette ville, la caserne de la Porte-de-France, caserne pourvue d'un puits très-peu profond, dont l'eau renfermait une proportion très-considérable de matières organiques (2).
Cette relation ne prouve pas d'ailleurs qu'il s'agissait ici d'eau infectée de germes typhoïdes, plutôt que d'eau souillée de principes putrides banale et d'origine diverse, animale et végétale. ' Plus récemment, un de nos collègues de l'armée a attribué une épidémie de fièvre typhoïde de la garnison de la Fère (en 1877), à l'insalubrité de l'eau de consommation (3).
« L'Oise serpente dans une vallée où l'industrie des habitants consiste en grande partie dans la culture du chanvre et du lin, que l'on fait rouir dans les bassins qui reçoivent l'eau de la rivière. En temps ordinaire, celte eau, chargée de principes malsains, reste dans les routoirs ; mais, lorsqu'une inondation est considé-
(1) Comme faits remarquablement probants, hous signalerons surtout l'épidémie de l'orphelinat de Halle, observée par Zuckschwerde {Vierteljahrschrift fur o/fenlléche Gesundheitspflege , t. V, 1873, p. 586, et celle de Lauben, près de Bàle, relatée'par Ilagler (m^mo recueil, l. VI, 1874, p. 164).
(2) i.éon Colin, De la fièvre tijphdide dans l'armée. Paris, 1878, p. 123.
Désiré Bernard, Rapport au conseil de sauté sur une épidémie de fièvre typhoïde observée à la Fère dans le 17' régiment d'artillerie. La Fère, 1877.
CAUSES EFFICIEiNTES DES ÉPIDÉMIES.
rable, la force d'impulsion des eaux remue le fond vaseux de ces bassins et entraîne tous les détritus dans l'Oise, déjà chargée des matières putrescibles des prairies ménagées avec l'aide du guano et autres engrais. »
L'eau est prise pour la consommation de la garnison de la Fère dans un bras de l'Oise, et, malgré la filtration qui lui est tout d'abord imposée, elle est souvent trouble, conservant parfois mie odeur de vase très-marquée. Des vases remplis de cette eau, et conservés plusieurs jours recouverts de gaz, exhalent une odeur de putréfaction.
«Des plaintes contre l'insalubrité de cette eau avaient été formulées également par le vétérinaire du IT régiment d'artillerie qm prétend que cette eau produit chez les chevaux des affections fréquentes du tube intestinal. »
Sans considérer l'action de l'eau comme ayant été la cause directe de la maladie observée à la Fère, nous admettons sa participation, comme cause occasionnelle, à la généralisation de cette épidémie et nous pensons qu'il y a lieu de tenir grand compte des conclusions de notre collègue, qui conseille «d'imiter les habitants en ne buvant que de l'eau de puits forés dans le sol «
D ailleurs, cette relation témoigne encore qu'il ne s'agit point ICI d eau infectée de germes typhoïdes, mais d'eau chargée de principes putrides d'origine diverse, et surtout de Rature végétale L atteinte fréquente des chevaux prouve, elle aussi, la banalité* la nature purement irritante de cette cause
B Choléra^ Quant au choléra, la doctrine de la propagation de cetie „,aladie au moyen des eaux de boisson contaminées par les déjections des malades, nous semble inconciliable avec les circonstances suivantes qui sont extrêmement fréquentes : 1» lorsqu un individu atteint de choléra ou de diarrhée cholériforme ?frive dans une localité indemne et y transmet son affection les premières victimes sont habituellement les personnes qui ont Ucu près de lui, qui lui ont rendu les premiers soins, et qui n'ont fait
malade , de même les armées frappées du choléra en campagne le son , en général, d'une manière tellement brusque, td emei! un^orme dans tous les corps qui les composent, que l'on no peut admettre non plus l'intermédiaire des boissons altérées qui auraient évidemment déterminé des atteintes successives si elles avaient été 1 agent do transmission entre les premiers et les derniers frappés • ^ quand un navire, approvisionné d'eau dans une localité salubre
prend des passagers dans une localiLé suspecte, si l'épidémie éclate à bord, il n'y a certainement pas à soupçonner l'influence de cette eau dont l'origine ne peut être incriminée, et qui a été maintenue, dans les caisses d'approvisionnement, à l'abri de toute contaminalion spécifique ; 3° au lieu de suivre toujours, comme on l'a dit, une direction analogue à celle des grands cours d'eau, qui en deviendraient le véhicule par leur altération, le choléra suit fréquemment une marche toute différente, comme en 1832 et 1848, quand il a pénétré de Calais et de Douai à Paris, perpendiculairement au cours de la Seine; comme en 1873, quand du Havre il a remonté, encore vers Paris, le cours de ce fleuve.
Cette doctrine est inapplicable à la répartition fréquente des épidémies dans les quartiers les plus éloignés des grandes villes. En 1873 notamment, l'atteinte simultanée de tous les arrondissements de Paris écarte la pensée de leur infection successive par un élément bromatologique commun (1).
L'immunité presque absolue de Versailles qui consomme les eaux de la Seine en aval de Paris, n'est-elle pas également bien significative quand cette dernière ville est atteinte ?
Le professeur Drasche de Vienne a observé, lors de la dernière épidémie cholérique de cette ville (1873), l'atteinte d'un groupe de quarante personnes qui avaient mangé au même restaurant et qui ne vivaient pas dans le môme hôtel. Avant de conclure à une intoxication bromatologique, il faudrait connaître plus complètement les conditions de provenance, d'installation de ce groupe d'individus. Il serait au moins téméraire d'affirmer que l'atteinte de ces quarante personnes a eu pour cause l'impureté des eaux dont elles auraient fait usage pendant leurs repas.
C. Conclusions communes à ces deux affections. — En résumé, je ne considère point l'ingestion des eaux impures comme ayant une action spécifique dans la production soit du choléra, soit de la fièvre typhoïde; et surtout je ne lui attribue point le rôle capital dans la marche de ces épidémies.
Pour chacune de ces maladies, nous verrons plus loin combien son développement épidémique est habituellement indépendant de toute intervention des eaux de consommation. Nous reconnaissons très-volontiers que la mauvaise qualité de ces eaux joue un rôle souvent énorme dans sa fréquence et dans sa persistance, dans telle
(1) Léon Colin, Le 'choléra, ses foyers^ influença de l'air etjfei'eau sur sa propagation (Uni'jti médicale, 25 septembre 1873.)
OU telle localilé ; mais nous pensons qu'on leur a gratuitement attribué le rôle de véhicule principal du contage. Chaque jour, en temps d'épidémie de choléra ou de fièvre typhoïde, nous voyons les casernes d'une môme ville successivement atteintes, sans que rien ait été changé dans l'aménagement des sources, puits, fontaines, etc., auxquels chacun puise son eau de consommation; nous ne pouvons, dès lors, admettre qu'avec réserve le rôle de
cette eau, comme agent spécifique de propagation du mal. La population parisienne, qui s'alimente d'eau à tant de sources
diverses, peut-elle être considérée, en temps de choléra ou de
fièvre typhoïde, comme infectée par un élément bromatologique
commun ?
Que de fois on a attribué le développement d'une de ces épidémies à l'altération des eaux de consommation, sans réfléchir que cette épidémie attirait pour la première fois l'attention sur la composition d'une eau altérée depuis longtemps! Que de foison a attribué au changement d'eau la cessation d'une épidémie dont le cycle était épuisé.
Si la chimie, si le microscope, si les simples impressions de nos sens nous permettent de qualifier une eau d'impure, quelle preuve avons-nous que ce hquide renferme alors un germe spécifique dont nous ne connaissons ni les propriétés chimiques ni les caractères physiques !
On peut d'ailleurs se demander, avec Jules Arnould, si la nocuité d une eau recélant des principes infectieux s'exercera uniquement par la muqueuse digestive ? Si l'eau prise aux fontaines et conservée dans les appartements ne pourra nuire autant par ses émanations que par son ingestion?
Pourquoi éliminer l'action simultanée qui s'exerce sur les poumons par 1 atmosphère? Dans la plupart des faits invoqués, le sol imprégné deproduits excrémenliliels, soit typhoïdes, soit cholériques a pu donner heu à des émanations virulentes qui agissaient sur les -voies respiratoires, en même temps que l'eau souillée de ces produits •pénétrait dans les voies digestives.
Qn'on ne nous prête pas surtout la pensée de contester le danger de boire une eau qui aurait été contaminée par les déjections d'un n dade attemt de fièvre typhoïde ou de choléra ; seulement de semblables faits sont si i:ares qu'ils ne pourraient à notre sens rendre «ompte que de l'infime minorité des cas de propagation de l'une ou de 1 autre de ces maladies.
La mauvaise qualité des eaux, qu'elle tienne à la présence de pro- Léon Colin, malad. épidém. 12
duils simplement putrides, ou môme qu'elle dépende de celle des déjections intestinales de la population saine ou de la population malade, me semble constituer une cause plutôt banale que spéciOque de l'affection. Elle produit une sollicitation morbide qui ne me paraît pas plus déterminée, plus virulente que les écarts de régime, les refroidissements susceptibles d'entraîner des troubles intestinaux en un moment où règne soit le choléra, soit la fièvre typhoïde, et où la première indication est le maintien de l'état normal des fonctions digestives.
Ce rôle, tout secondaire qu'il est, est encore bien important, et suffit largement à nos yeux pour que nous réclamions toutes les mesures d'assainissement à l'endroit des eaux de consommation, avec la même énergie que si nous croyions à leur spécificité.
C'est en remédiant à toutes les causes d'infection bromatologique, que tant de localités sont devenues plusréfractaires soit au choléra, soit à la fièvre typhoïde.
3° Dysenterie. — A l'article Dysenterie nous démontrerons le rôle considérable qui revient à l'impureté des eaux de consommation. Alors que la fièvre intermittente et la fièvre typhoïde continuent à sévir dans des pays où les habitants ont recours, pour leur consommation, à des eaux de provenance irréprochable, ou n'ayant aucun contact avec le sol, comme les eaux de citerne, la dysenterie a été supprimée, en certaines régions, parla substitution des eaux de pluie ou de sources aux eaux stagnantes auparavant employées. Nous exposerons une série de faits établissant que cette affection peut résulter de boissons altérées par les principes les plus divers, parles produits de décomposition animale aussi bien que par ceux de putréfaction végétale, par les sels inorganiques empruntés aux terrains traversés par les sources ou les cours d'eau, par la présence de certains parasites, etc.
Je me borne à faire observer ici que cette variété d'altération des eaux susceptibles de produire la dysenterie prouve la banalité d'action de cette cause; le catarrhe intestinal, premier degré de l'affection, est entraîné par une irritation qui n'a rien de spécifique ; il est causé aussi bien par la présence, dans l'eau consommée, de matières organiques, animales ou végétales, que par l'excès de minéralisation de cette eau, notamment par la prédominance des sels magnésiens.
Nous recommandons à la méditation du lecteur cette circonstance remarquable : à savoir que l'eau marécageuse, dont l'ingestion n'entraîne point la fièvre palustre qui devrait, au dire de tant
d'auteurs, en être le résultat spéciQque, constitue une cause extrêmement fréquente de dysenterie, mais une cause purement banale" agissant au même titre que l'eau souillée de matières animales où saturée de matières salines. '
4» Conclusions générales sur le rôle de l'eau dans la propagation des épidémies. — Si mes recherches m'entraînent à combattre la doctrine delà pénétration des germes spécifiques par la muqueuse digestive, elles concourent toutes néanmoins à prouver combien est considérable en épidémiologie le rôle des eaux altérées, notamment par la putréfaction des matières organiques.
En disant que pour moi elles sont la cause principale de la diarrhée et de la dysenterie, même de la dysenterie la plus grave je reconnais leur action dans le groupe le plus redoutable peut-être des maladies populaires; en admettant qu'elles déterminent une sollicitation morbide, une réceptivité spéciale à la fièvre typhoïde au choléra, et môme aux fièvres palustres, j'établis toute l'importance de leur action, sans l'exagérer au détriment d'autres facteurs pathogémques qu'il n'est pas permis de négUger.