ART. IV. — ROLE DES CLIMATS DANS LA CONSTITUTION DES MILIEUX
§ I. — INFLUENCE GÉNÉRALE SUR LA MORTALITÉ ET LA MORBIDITÉ DES CLIMATS.
11 n'est peut-être, dans le cadre pathologique, aucune affection qui ne subisse, à un degré plus ou moins considérable, l'influence des conditions de climat. Pour chaque maladie, on trouverait des variations de fréquence et de gravité suivant les lieux; pour chacune, par conséquent, des limites géographiques plus ou moins infranchissables.
L'influence du climat ressort non-seulement de la variété des affections météoriques suivant les latitudes, mais de la différence denocuité des foyers miasmatiques; reportez, par la pensée, au delà du 60° de latitude, tel marais qui engendrera les fièvres pernicieuses les plus redoutables dans les climats chauds, vous rendrez ce marais absolument inoffensif.
Pour se rendre un compte exact des influences climatiques, il ne faut pas prendre comme sujets d'observations les populations si diverses par leurs conditions de race et d'hygiène qui habitent les différents climats; la comparaison en est impossible. Mieux vaut étudier l'action des diverses latitudes sur Tindividu né dans la zone centrale de chaque hémisphère, c'est-à-dire dans la zone tempérée, et représentant par conséquent aussi les conditions de susceptibilité mo?/enne à l'ensemble des influences climatiques.
Ce choix est d'ailleurs essentiellement pratique, puisque c'est de cette zone que partent les masses humaines, destinées à subir l'action des autres climats du globe. Par leur identité, les soldats seront la meilleure base de comparaison.
Les observations déjà recueillies permettent-elles d'indiquer en quel sens ces émigrations seront le plus dangereuses : sera-ce vers le nord ou vers le sud ? On peut dire que l'expérience est faite ; la mortalité des expéditions dans les régions tropicales, l'immunité relative des expéditions circumpolaires, à condition que l'individu y porte de quoi se vêtir et se nourrir, affirment que le danger est infiniment moindre en ce dernier cas.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES
Dans un autre travail (1), nous avons indiqué les chiffres de mor bidité et de mortalité de l'armée anglaise dans ses diverses stations à la surface du globe. De ces chiffres nous ne prenons que ceux qui nous importent ici et nous permettent d'établir le tableau suivant :
Morbidité et mortalité de l'armée anglaise de 1858 « 1866 sur 1000 hommes d'effectif.
Australie et Tasmanie Nouvelle-Zélande
(') L- Colin, Dicl, encycL des se. ,néci. art. : MonoinixÉ M.uTA.nc, p. 3C5.
Les deux premières colonnes de ce tableau (maladies et décès) démontrent l'élévation considérable et parallèle de la morbidité et de la mortalité dans les climats les plus cbauds occupés par ces troupes; aux Indes, à Ceylan, les cbiffres représentent le double et le triple de ceux des garnisons de l'Angleterre môme.
La dernière colonne (réformés) démontre en outre combien sont élévés, dans la zone inlertropicale, les congés de réforme, congés constituant pour ces armées des pertes définitives, comparables, au point de vue du service, aux pertes causées par décès. Il en est autrement dans les climats froids. Les troupes anglaises stationnées au Canada, à la Nouvelle- Ecosse, à Terre-Neuve, ont moins de malades qu'en Angleterre, subissent une mortalité comparable à celle de la mère patrie, et quelquefois moindre.
Malgré la rigueur des météores, la salubrité des climats froids est bien autre que celle des climats tropicaux : d'une part les fonctions digestives, au lieu de subir cette profonde atteinte qui est presque la règle dans la zone des climats chauds, prennent au contraire une activité, une puissance toute nouvelle ; d'autre part il n'existe autour de l'homme aucune cause d'intoxication générale; lui seul pourrait en créer en s'enfermant dans des demeures étroites et malpropres el développer alors, comme l'indigène, les conditions génératrices du typhus.
Comme l'a dit J. Rochard, il suffit, pour se bien porter, dans les régions septentrionales : d'une habitation convenable, de vêtements chauds, et d'une nourriture suffisante. En pareilles conditions on a vu l'homme résister admirablement dans ces milieux si rigoureux : et pendant quatre ans de séjour dans la mer Blanche, Kotzebue ne perdit pas un seul de ses vingt-sept compagnons, |à bord du navire russe le Rurick.
En résumé, atténuation rapide des maladies à mesure que de l'éj quateur on remonte vers les climats tempérés, puis maintien de / celte amélioration, si de ces climats on gagne les pôles.
La mortalité va diminuant progressivement pour atlemdre son minimum dans les climats tempérés.
■ La salubrité de ces climats ne s'atténue pas beaucoup elle-même, si on remonte dans les climats froids.
Comme exceptions à cette loi, il y en a deux principales : 1° différence de rhémisphère austral et de l'hémisphère boréal; le premier moins riche en continents, plus puissamment ventilé par les courants atmosphériques, est relativement plussalubre; 2° exis-
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. ^ig tence, à diverses latitudes, de véritables climats [éventuels, comme les climats excessifs qui interrompent la progression régulière de la salubrité vers le nord, interruption dont témoigne, dans le tableau précédent, la mortalité exceptionnelle (63 sur 1000) des Anglais en Chine. A côté de ces climats excessifs, dus aussi à la prédommance de l'inlluence maritime, se placent des régions qui doivent soit à leur altitude, soit à leur circomcription par des reliels montagneux, un isolement relatif des pays de même latitude (1).
§ II. - INFLUENCE DES CLIMATS SDn LA MARCHE DES ÉPIDÉMIES.
On comprend que les climats ne puissent pas fixer d'une manière absolue les épidémies susceptibles de propagation par contage ou par transport d'un miasme originel. A cet égard cependant, Il y a de grandes différences suivant les maladies.
Parmi les maladies transmissibles attribuées à des foyers d'infection, celle dont le miasme semble le plus dépendre des conditions climatiques, c'est la fièvre jaune ; on connaît la différence de sa gravité et de son expansion, soit sur le littoral européen, soit sur le httora américain de l'Atlantique, suivant les degrés de latitude.
Peut-être est-ce l'inverse pour la peste: si fréquemment transpoi-tee de 1 Égypte vers le Nord, il semble que son miasme ait peu d affinile pour les climats chauds, qu'elle n'envahit point en dépit des nombreuses caravanes qui, partant de la Basse-Égypte com- SX^M^'^'^^r"^"^ ''''''' ^^'^ pMerlnsve'nus de
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au moins dans leurs explosions épidémiques, avoir plus d'affinité pour les chmats froids et tempérés que pour les climats chauds'
et d eux dTlan '7'"''!^ ''''''''' --'^^ et de ceux de la peste avec la température extérieure, on a conçu
l e^pérance de détruire le premier par l'action d'un froid intense le second par l'emploi du calorique. intense,
La maladie infectieuse dont les germes, malgré leur ori^^ine in-
mr^S'irt '■^^-^^--aux^nnuences des ^
mats, c est le choiera ; l'immense développement géographiaue pns par celte affection, la constitution de foyers épfdém „ Europe, paraissent indiquer que le miasme cholérique n' 2t poia^ bonlonne aussi étroitement aux conditions extérieures de tem -
ZTrS ^''I f''^'""''" ^i'^plement, mais non s'annihiler, ^ous 1 influence du froid, sauf à se ranimer au retour des chaleurs!
(I) Voy. ci-après, art. V : Rôle des Localités.
11 est des maladies dont l'affinité pour les divers climats se modifie dans le temps, et qui changent lentement de théâtre à la surface du monde; elles ne nous olfrent pas seulement des oscillations épidémiques comme les maladies pestilentielles. Ce sont des déplacements plus complets du mal qui n'a pas, il est vrai, comme dans les affections précédentes, de foyer originel pour en fixer le point de départ.
Ainsi certaines petites épidémies tendent plus spécialement vers le nord, comme la diphthérie depuis le siècle dernier, la méningite cérébro-spinale en ce siècle-ci ; mais il ne faut point se hâter de . baser, sur ces faits, le programme de la marche et du déplacement ultérieur de ces affections. Pour nous en tenir aux deux exemples précédents, nous constatons en effet qu'aux siècles passés la diphthérie s'est répandue au contraire du nord vers le sud (de Hollande en Espagne). Quant à la méningite, si son mouvement de translation vers le nord (Suède, Russie, Angleterre) est évident, nous savons qu'elle a également gagné l'Algérie, l'Ilalie, la Grèce et même la Syrie ; que d'autre part elle s'est très-répandue en Amérique, de façon qu'ici encore comme pour le choléra il serait facile d'établir que la propagation, au lieu de se faire dans un sens unique, s'est accomplie à peu près dans toutes les directions.
A ces faits on peut opposer la tendance de quelques épidémies à sévir plus spécialement dans tel climat ; parfois, elles se cantonnent, malgré leur évidente contagiosité, dans les régions soit méridionales, soit septentrionales ; telle au nord la scarlatine, si commune en Angleterre, si rare relativement dans le midi de l'Europe, inconnue ou à peu près dans les climats chauds; telle, au sud, la dengue, que certains auteurs ont regardée comme une scarlatine modifiée, mais qui est si différente pourtant par ses symptômes, par le caractère pandémique de ses explosions, et enfin parla bénignité de son pronostic.