II. -^MULTIPLICITÉ ET COMPLEXITÉ DES CONDITIONS DE LOCALITÉ
Plusieurs raisons concourent à rendre fort difficile l'étude de la part qui revient aux localités dans la constitution du milieu pidemique. C'est d'abord la complexité môme de la circonscrrpÎon topographique à laquelle on impose ce nom
Même voisines, ces circonscriptions constituent souvent des milieux extrêmement différents entre eux ; nous venons e e prouv" G tte différence dépend non-seulement des conditions topogra Phiques, telluriques, hydrographiques des locaUtés, de tout ce oui est étranger à l'homme, elle dépend tout aussi bien des cond ion sociales et individuelles de ceux qui les habitent.
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Pour les personnes étrangères àla médecine, et même pour grand nombre de médecins, la suscepLibililé d'une localité pour les épidémies se déduit exclusivement de certaines conditions apparentes d'insalubrité ; et ce critérium est certainement l'un des plus importants; non-seulement rien n'est plus rationnel que de croire à la puissance pathogénique des foyers miasmatiques, et de la misère des populations; mais en outre rien n'est plus utile, puisque cette croyance mène à des conclusions prophylactiques, elles aussi, parfaitement déterminées.
Seulement tout n'est pas là ; il y a des éléments plus obscurs encore dans cette question ; si ces foyers apparents d'insalubrité constituaient toutes les raisons de la réceptivité aux épidémies, on ne comprendrait pas certains faits qui se renouvellent chaque jour cependant comme l'explosion d'une maladie infectieuse dans une ville apparemment salubre, de la fièvre jaune par exemple à Sainl- Nazaire, cette ville nouvellement bâtie et d'une propreté exceptionnelle.
Une ville, dont les habitants seront surtout de race blanche, comme la plupart des cités maritimes de l'Europe, aura certainement plus à redouter de l'arrivage des provenances du golfe du Mexique, que les ports du littoral de l'Afrique dont la population, composée en majeure partie de gens de couleur, est beaucoup plus réfractaire à la fièvre jaune; le choléra se transmettra plus facilement aux pays dont les habitants ont subi, à la suite d'autres affections, spécialement à la suite des fièvres intermittentes, un certain degré d'anémie.
Preuve nouvelle que les prédispositions individuelles des habitants contribuent h la réceptivité morbide des localités aussi bien que les conditions mêmes de lieux.
Nous étudierons dans un article spécial le rôle de ces prédispositions individuelles (Voy. art. Vlil) .
Le choléra est le type des affections dans la propagation desquelles il est difficile de déterminer le rôle des localités.
Personne ne peut nier aujourd'hui l'importance énorme, sur la réceptivité des masses et des individus à cette maladie, des conditions de lieux ; ce sont les mêmes villes, parfois les mêmes rues ou les mômes maisons qui seront exclusivement atteintes dans les épidémies successives de choléra ; d'où ce caractère bizarre, irrégulier de l'envahissement et de la répartition des épidémies cholériques, caractère si difi'érent de celui des maladies vu-ulentes proprement dites, dont la fiUalion continue ne laisse pas, entre les
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. 233 points atteints, autant de centres épargnés. Il serait du plus haut intérêt de connaître la nature de ces conditions, soit d'immunité, soit de réceptivité des différents milieux à l'égard du contage cholérique ; mais la question semble bien plus obscure ici que pour les autres affections pestilentielles : on pourra déterminer à l'avance les limites des climats que franchira ou que ne franchira pas la fièvre jaune, affirmer que, dans telle localité, le quartier maritime sera plus ou moins prédisposé ; que le mal ne frappera que les cités populeuses, respectant les habitants des campagnes, ceux des petits centres de population; qu'enfin, certaines résidences seront entièrement préservées par le fait seulement de leur altitude ou de leur situation à l'intérieur des terres; quelques-unes de ces lois s'imposent même à l'expansion épidémique de la peste d'Egypte. Il est loin d'en être ainsi pour le choléra.
Dernière preuve de la complexité de cette question : Le milieu épidémique peut se constituer dans les circonstances locales les plus diverses. Habitués, dans nos pays salubres, à regarder le séjour des grandes villes comme une des prédispositions principales aux affections épidémiques, nous admettons avec raison qu'en ces pays, l'habitant de la campagne est le type delà force, de la santé, de l'immunité morbide; mais cette immunité, combien souvent il la perd ! il la perd fréquemment dans nos villages, où tant de maisons sont entourées de foyers putrides dus à l'abandon, à ciel ouvert, des matières fécales, des eaux de ménage auxquelles viennent, en temps d'épidémies, se joindre les sécrétions morbides qui dès lors transforment celte atmosphère infecte en atmosphère virulente ; il la perd bien plus encore dans les pays marécageux et dans presque toute la zone des pays chauds où «le plus pernicieux des exercices est celui qui rend l'homme fort et vigoureux dans les contrées salubres, le travail de la terre. »
En résumé, que de foyers morbides enfantés dans les conditions les plus contraires en apparence h leur développement!
l^e type de la résidence salubre serait, à première vue, un lieu où l'mfluence miasmatique serait nulle ou immédiatement neutralisée ; tel paraît devoir être, de prime abord, le séjour à bord d'un navire, en pleine mer, loin de toute côte insalubre, ou bien encore la résidence dans quelque localité des climats froids dont la température ne suffit pas à l'élaboration et à l'activité des miasmes.
Malheureusement, si l'homme a pu parfois utiliser les avantages de semblables séjours, en établissant, par exemple, dans la zone
tropicale, des hôpitaux et des comptoirs flottants qui l'ont soustrait aux effluves telluriques, les conditions habituelles de son installation soit en mer, soit dans les pays froids, sont la source d'autres émanations qui, de ces lieux de résidence, peuvent faire les foyers d'infection les plus dangereux.
Nos confrères de la marine, et, plus spécialement, dans ces dernières années, Fonssagrives (1) et Le Roy de Méricourt (2), ont démontré tout ce qui pouvait se développer de causes d'insalubrité à bord des navires. Cette insalubrité, qui peut engendrer les formes diverses du typhus, la dysenterie, les fièvres bilieuses, est parfois plus redoutable que celle de nos plus misérables demeures ; car, nulle part autant que dans un navire, l'homme n'est placé constamment au voisinage de foyers d'air confiné, rendus plus délétères par les exhalaisons du chargement et de la cale où séjourne une eau corrompue, et dont la température est parfois si élevée.
De même la salubrité des localités situées dans les climats froids sera trop souvent compensée par la création artificielle de miasmes dans les demeures où l'homme cherche à se protéger (Voy. p. 227).
§ m. — PRINCIPALES CONDITIONS PATHOGÉNIQUES DES LOCALITÉS.
Les conditions de lieux se rattachent d'abord à une série de facteurs étudiés plus haut sous le litre de Causes efficientes (p. 43 et suiv.) : foyers d'infection, nature des eaux de consommation, état du sol, facteurs dont l'action s'exercera d'une manière commune, banale pour ainsi dire dans les diverses localités.
Il n'en est pas de même des conditions de géographie, de situation maritime d'altitude et d'agglomérations sociales (résidences urbaines et rurales), qui, au point de vue de la constitution du milieu épidémique, ont une importance toute particulière, plus spéciale cl chaque lo'calité, et qui la caractérisent plus essentiellement.