VII. — GÉOGRAPHIE MÉDICALE
1° Son importance en hygiène. — La géographie médicale est le résultat de l'étude des endémies ; d'après l'ampleur que nous avons accordée à cette dernière expression, d'après la variété de limites, suivant les lieux et les temps, des maladies auxquelles elles s'applique, nous comprenons l'immensité du programme à remplir pour achever une semblable étude. En revanche, quoi de plus utile au point et de l'hygiène locale, et de l'hygiène internationale, en raison surtout de l'activité croissante des relations humaines, que de déterminer la somme et la nature des dangers inhérents aux divers pays? Aussi ne pouvons-nous qu'encourager, en cette œuvre
ORIGINE DES ÉPIDÉMIES, si laborieuse, les auteurs qui se sont attachés, une région du globe étant donnée, à faire l'inventaire des maladies qui s'y rencontrent le plus fréquemment (1).
2° Ses exagérations doctrinales. — A côlé de cet immense travail dont nous ferons l'application dans l'élude des épidémies en particulier (livre IV) surgit une question préjudicielle importante, la seule dont nous ayons à traiter en ce passage : Y a-t-il une scission absolue, spécifique, entre les maladies régionales des divers pays, et n'en a-t-on pas forcé les différences pour mieux en faire ressortir les caractères? « Chaque pays, dit Boudin (2), a ses maladies comme lia sa Qore et sa faune. Les maladies, comme les plantes, ont leurs habitats, leurs stations, leurs limites géographiques. »
On comprend cette phrase sous la plume de Boudin, au moment où fondant la géographie médicale, il entreprenait l'étude des affections disséminées à la surface du globe, affections dont les noms si disparates, confrontés pour la première fois, semblaient affirmer les différences absolues de nature.
Les convictions de Boudin étaient à cet égard tellement puissantes, qu'elles se sont traduites par une doctrine qui constitue, sous la forme la plus énergique, l'affirmation de la différence des espèces pathologiques suivant les localités, la doctrine de Vantagonisme morbide^ doctrine que nous aurons à apprécier plus loin (Livre III, Évolution des Épidémies en général).
En contestant à la fièvre typhoïde la possibilité de son développement dans les foyers palustres, au typhus celle d'apparaître dans un milieu frappé de scorbut, etc., Boudin donnait à la géographie médicale un caractère d'importance et de rigueur comparable à celui de la géographie botanique oîi des terrains, propices à certaines plantes, sont exclusifs de certaines autres; le progrès en cette voie semblait consister à élever des barrières de plus en plus infranchissables entre toutes les maladies dites endémiques et les maladies cosmopolites.
Mais de nouvelles études allaient singulièrement modifier cette doctrine; à cette période de multiplication des espèces morbides devait succéder une période de réduction.
Nos collègues de la marine, spécialement, ont travaillé avec succès à cette analyse scientifique et à cette assimilation réciproque des maladies endémiques des pays les plus divers.
(1) H. Rey, Art. Géographie médicale; in Nouveau Dict. de méd. et de chirur. pratiques. Paris, 1872, t. XVI.
(2) Boudin, Traité de géographie médicale. Paris, 1857.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES
Pour qu'il fût permis, dit Jules Rochard, d'assimiler les maladies aux plantes et aux animaux, il faudrait qu'elles fussent douées comme eux, d'une existence indépendante et susceptibles de groupements et de classements analogues. Mais les maladies ne sont pas des êtres ; elles exigent un support ; elles ne sont que des attributs des modifications d'individus existant déjà. Les espèces animales et végétales sont parquées dans des zones climatériques dont elles ne sortent jamais Mes maladies ne connaissent pas de barrières semblables ; elles les franchissent en se modifiant parfois profondément, mais sans changer de nature.
Aussi les progrès de la géographie médicale ont-ils démontré que le nombre des affections spéciales à telle ou telle contrée est extrêmement restreint. Plus on avance, plus on reconnaît que les maladies exclusivement dévolues à une région, à une localité, sont fort peu nombreuses, et constituent des curiosités pathologiques Tandis que les progrès de la géographie botanique amènent chaque jour la découverte de quelque plante nouvelle, ceux de la géo4phie médicale tendent au contraire à restreindre le nombreles maladies, en faisant rentrer, dans le cadre de celles qui sont connues de to.t le monde, une foule d'affections mal'déte niée, décorées de noms bizarres empruntés au langage du pays, et qu no figurent en nosologie sous des dénominations particulières nue nar suite de l'insuffisance des observations qui n'a pas encorpe ™ 1 d leur assigner leur véritable place (1). ^
Nous nous associons à cette manière de voir empruntée à peu nrès extuellement à Jules Rochard. Nous n'admettons pas non plus que la nature ait parqué les maladieVcomme les espèces ania aies e veg taies dans des régions dont elles ne pourraient sortir.
3 Reducuon^^ar V analyse des faits, du nombre des espèces morbides admrses a la surface du globe. -^iu^, des faits va nous démontre la réalité de cette opinion. "emonirer
D'après les premières relations des médecins explorateurs des pays circumpolaires et des climats intertropicaux, le nombre d ndém.es exclusives à chaque peuplade qu'ils ont visitée serai t aus
ot " P-P'^^-- Dans l'Amérique c^ntia
notammen et en Océanie, chaque région aurait sa maladie de peau complètement distincte de celle des pays voisins.
c/i-it'r,!i°r ^'-'"^^^ ^« Dictionnaire de médecine et de
lr, 'ri "^"'■:-/''''' '^'''*- ^"^^ '•"'"^"^-^ = ^^^^e synthétique sur lesnZ ladies endémiques {Arch. de méd. nav., t. XV, 18G7)
266 ORiGIiSE DES ÉPIDÉMIES.
Or, y a-t-il une différence aussi absolue que celle qui est admise par ces auteurs, et devons-nous, comme on l'a fait souvent, supposer qu'en chacun de ces pays règne exclusivement une cause déterminée, parasitaire ou non, dont ces diverses affections ne seraient que l'expression morbifique ?
Celte opinion ne peut plus être soutenue aujourd'hui. Les enquêtes les plus modernes nous autorisent à prévoir la prochaine disparition du cadre nosologique de la plupart de ces endémies. Le livre de A. Hirsch, si riche en faits, est riche également de la savante critique avec laquelle tous ces faits sont contrôlés, et ramenés à leurs conditions communes d'origine (1). Non-seulement on a découvert la cause de mainte affection locale, cachée aux yeux de la science sous un nom étrange, mais parfois, du même coup, formulé le traitement, détruisant ainsi à tout jamais les chances de pérennité d'un mal dont le nom traditionnel : endémie, avait pendant des siècles affirmé la permanence et la supériorité à la puissance humaine.
A. Il en est qui doivent cesser de figurer dans ce cadre : l" soit parce qu'elles ne méritent plus aujourd'hui le nom de maladies : ainsi Le Roy de Méricourt a démontré avec autorité que l'affection commune en Amérique et en Afrique sous le nom de Bicho, affection commune surtout parmi les populations nègres de la côte d'Angola et de Mozambique, était dans la majorité des cas le vestige de maladies antérieures du gros intestin, spécialement du rectum, dysenterie, hémorrhoïdes, et devait être rayée du cadre nosologique; 2» soit parce qu'elles n'ont guère existé que dans l'imagination de certains auteurs : telles la calenture (2), la chorée d'Àbyssinie (3).
B. 11 en est d'autres qui, considérées comme d'origine absolument locale , sont tellement identiques aux affections les plus fréquentes, même chez nous, que cette identité les ramène au cadre des maladies quelquefois les plus générales, les moins endémiques. 11 suffît de passer en revue la liste des noms bizarres attribués, suivant les pays, à des manifestations morbides appartenant incontestablement à la scrofule, à la lèpre, pour voir tomber défi-
(1) A. Hirsch, HaJidb der historisch-géogr. Pat/iologie.
(2) Si nous-même employons plus loin le terme de calenture, ce sera comme nos collègues de la flotte, pour qualifier surtout des accidents d'insolation ou d'impaludisme (Voir Le Roy de Méricourt, in Avch. de méd. nav., août 1857 ; et Barrallier. Art. Calenture, du Nouveau Dicl. de méd. et de cinrur prat.).
(3) Jules Rocliard, Étude synthétique sur les maladies endémtques.Pans, 1867.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES
nitivemenl leur droit à la qualification de maladies exclusives à tel ou tel pays.
Il en est de même de tant d'affections à dénominations singulières et variées (1), dont l'étude a démontré la nature syphilitique, leur opposant, par cette démonstration, un des traitements les plus assurés de la médecine.
On sait en somme aujourd'hui que nombre d'endémies considérées comme exclusives à telles localités relèvent d'espèces morbides parfaitement connues ailleurs : que la syphilis, la scrofule, la lèpre, la phthisie réclament, la plupart des affections chroniques ; que les' typhus et les fièvres palustres réclament, d'autre part, la plupart des maladies aiguës auxquelles les idiomes de tant de pays divers ont donné des noms si diflérents.
Dans une série de travaux, j'ai établi la nature typhoïde de nombre d'affections méconnues soit dans les climats chauds, soit dans les climats froids par des auteurs qui considéraient cette maladie comme exclusive aux pays tempérés.
Il en est de même de toutes ces affections, décrites sous le nom de coliques endémiques, soit de Madrid, soit de Poitou, soit de Normandie, ou enfin des pays chauds, et dont nous avons rappelé plus haut l'étiologie saturnine.
Hebra n'a-t-il pas démontré qu'une affection cutanée, considérée comme exclusive à la Norvège, était simplement la gale. Nous verrons plus loin (p. 272), quelle part considérable revient à des parasites moins vulgaires dans l'étiologie de certaines endémies.
Beaucoup de ces endémies ne trouveront pas toujours leurs analogues dans nos climats, mais les trouveront dans les maladies spéciales aux climats froids ou aux climats chauds.
D'après la description qui en a été faite par Dumas, nous partageons l'opmion de Rey et de Le Roy de Méricourt, et la maladie si commune aux îles Sandwich sous le nom vulgaire de Boubou nous semble bien être la dengue.
Rapprochement analogue entre le béribéri et le Bumma of the feet. Il est certain que l'existence d'un parasite végétal, comme cause du Burning of the feet, est encore fort hypothétique, que d autre part la sensation de brûlure des extrémités inférieures est un fait commun dans le béribéri ; ces raisons ont engagé Le Roy de Méricourt à considérer ces deux maladies comme identiques dans leur nature.
Sllli!r« "'"c' SA.NTE.EOPIIÉMIK, FnAMBŒSIA, Falcadixe.
omuENs, PuN, SpinocOLON, etc, etc. ,
La maladie connuft en Perse sous le nom de Nabot el leyl, et décrite par Polak comme une forme d'urticaire semble bien aussi être identique à la gale bédouine ou eczéma tropical. L'étude comparative de maladies réputées d'abord entièrement différentes nous montrera l'identité de nature de nombre d'affections cutanées (1). Nous pourrions multiplier sans fin de pareils exemples.
A° Endémies constituées par des associations de diverses maladies. — Mais les endémies les plus complexes et au premier abord les plus étranges sont babituellement constituées par de véritables agrégats morbides enfantés par des causes multiples. Ce sont principalement la lèpre, la scrofule, la syphilis, le scorbut, el en outre, dans les pays chauds, l'anémie climatique, l'intoxication palustre qui, se réunissant deux à deux, trois à trois, engendrent ces types si difficiles à qualifier de leur véritable nom.
Ne voit-on pas chaque jour en nos pays se grouper chez le même individu ces profondes cachexies que la misère des peuples arriérés, leur malpropreté entrelient chez eux dans l'ensemble de la population? 11 est parfois difficile, en semblable circonstance, de déterminer le rôle de chaque élément pathogénique, d'indiquer le mode et la somme de participation qui lui revient dans l'affection produite.
On a même parfois en nos climats l'occasion de voir surgir des états morbides complexes, à évolution aiguë, sous l'influence de l'association de deux ou plusieurs causes morbides, dont il importe de discerner le mode et la somme de participation à l'atteinte de l'organisme. A la fin de presque toutes les guerres prolongées, quand les soldats ont été simultanément épuisés par les miasmes du sol et par ceux de l'encombrement, par l'insuffisance de l'alimentation et l'absence de moyens de protection contre les météores, on voit surgir des états pathologiques singulièrement différents de ceux que l'on rencontre habituellement, en temps de paix, dans nos villes de garnison. L'histoire des maladies de notre armée de Crimée (18d4- 56) est là pour nous prouver combien étaient devenues complexes les formes morbides qui participaient à la fois du typhus, du scorbut de l'asphyxie par le froid, des fièvres intermittentes, etc. (2).
Ces conditions transitoires d'association de tant d'influences pathogéniques, nous les retrouvons permanentes, chroniques pour ainsi dire dans bien des localités à maladies endémiques mal dé-
(n Voir livre IV Art. Eczéma tropical et ruAGÉDÉMSMF. des pays chauds. (2) Foy. ci-après, Art. ix, L'armée au point de vue des épidémies.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. 269 terminées ; là souvent se groupent des causes morbifiques aussi variées que les précédentes, mais auxquelles viennent se joindre en outre une condition plus lente mais tout aussi certaine en son action, l'hérédité.
Il ne faut pas cependant s'exagérer à l'avance et dogmatiquement les résultats de cette analyse scientifique ; il est possible que parmi les affections spéciales à certaines zones bien déterminées, il en existe qui ne soient pas réductibles à des types connus. Il en est certainement que rien ne ramène encore sûrement au cadre pathologique des autres pays. Telles sont celles que nous avons appelées : Endémies proprement dites (p. 261).