PAR LA VACCINATION
Si les enfants, les jeunes gens sont plus fréquemment atteints des maladies virulentes que les autres catégories, c'est non-seulement en raison de leur âge, c'est souvent aussi parce qu'ils n'offrent pas encore les chances de préservation par une atteinte antérieure.
Cette manière de voir devient plus évidente si l'on considère la différence d'âge des individus frappés suivant qu'ils ont été plus ou moins exposés, par le fait de leur résidence, de leur profession, à une atteinte de ce genre. !• Les individus qui sont nés dans une grande ville, et qui ont grandi en cette ville, ont eu mainte occasion depuis leur naissance de contracter quelques-unes des maladies transmissibles de l'homme à l'homme ; aussi sont-ils en général
(1) Roche, Bulletin de V Académie de médecine, t. XVID, p. 1164.
(2) Art. Fièvre tvphoîdk, liv. IV.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. 295 affectés très-jeunes de ces maladies, et en sont-ils exempts aux périodes plus avancées de leur existence. 2" Ceux au contraire qui sont nés dans de petits centres de population, dans des campagnes, échappent fréquemment, pendant leur enfance et leur jeunesse, aux occasions de contage de ces affections; leur immunité pourra s'étendre à toute la durée de leur vie, s'ils continuent à y résider ; mais, dans le cas contraire, s'ils abandonnent ces résidences pour celles de localités plus importantes, ils auront à subir, à dater de ce changement, des chances de contage d'autant plus nombreuses que les centres de population oîi ils viendront séjourner seront plus considérables.
Voilà une des principales raisons pour lesquelles les nouveaux venus dans nos grandes villes sont fréquemment atteints à l'âge adulte, et même plus tard, des fièvres éruptives auxquelles l'habitant, né dans ces villes, a payé antérieurement son tribut ; c'est ce qu'on remarque plus spécialement dans l'armée.
Voilà aussi pourquoi, quand la variole, la rougeole pénètrent dans certains pays trop éloignés de leur théâtre habituel pour que leurs germes soient entretenus à l'état d'endémicité, les ravages qu'elles y produisent sont bien autrement considérables que dans nos climats, le nombre des individus non préservés étant relativement minime. C'est alors qu'on voit des peuplades, des tribus entières, atteintes d'un mal qui chez nous ne frappe que les jeunes, et qui, dans ces autres pays, ne respecte aucune condition d'âge. Les épidémies de rougeole, de variole qui ont parfois anéanti des populations ressemblent, sur une grande échelle, aux explosions plus restreintes, mais relativement aussi graves, qui ont parfois sévi en nos climats sur quelques villages, éloignés des grandes voies de communication. ^ Quant à la préservation conférée par la vaccine, je me borne à la signaler ici pour en renvoyer l'étude à la place qui lui revient (hv. V, Prophylaxie).
§ VI. — IMMUNITÉ RELATIVE CONFÉRÉE PAR l'ASSUÉTUDE A LA CAUSE MORDIDE.
NÉOCOMIE.
L'inQuence d'une première atteinte et, en cas de variole, la vaccination constituent en général les préservatifs les plus sûrs contre toute affection virulente, bien que cette protection soit moins absolue qu'on ne l'avait espéré. Il est une autre influence préservatrice, d'une puissance relativement restreinte, j'en conviens, sur
Chaque organisme en particulier, mais dune valeur énorme k mes yeux en raison de la masse d'individus auxquels elle s'applique • influence qui joue, en épidémiologie, un rôle à chaque instant négligé, et dont je tiens à démontrer l'importance; elle résulte d'un contact plus ou moins prolongé avec la cause morbide.
1° Son action sur les individus. ~ L'assuétude aux influences d'un milieu épidémique confère habituellement aux individus un certain degré d'immunité contre diverses maladies (Voy. p. 85 et 109) Les nouveaux venus dans un foyer de maladies spécifiques courent plus de danger de contracter l'affection que ceux qui résident dans ce foyer depuis longtemps et qui s'y sont accoutumés Lette accoutumance peut s'acquérir même à l'égard de l'atmosphère virulente. Les atteintes par variole du personnel hospitalier de B.cêlre (1870-1871) ont été moins nombreuses peut-être que celles des personnes qui venaient visiter les malades de cet hôpital.
Cette prédisposition des individus inaccoutumés, des nouveaux venus est plus marquée, et de beaucoup, s'il s'agit de maladies infectieuses. Nous en avons la preuve : 1° pour la fièvre Jaunenon-seulement cette affection frappe plus particulièrement les hommes du Nord, nouvellement arrivés dans son foyer originel ; mais, lorsque son miasme est transporté dans les villes maritimes situées en dehors de sa zone endémique, il y produit beaucoup plus de ravages parce qu'il y trouve une masse de population complètement inhabituée à son influence; 2° pour la fièvre typhoïde, qui frappe si spécialement les jeunes gens soumis brusquement à certaines conditions d'infection. Nous verrons que tel est le principal motif des atteintes relativement si fréquentes par fièvre typhoïde parmi les individus nouvellement arrivés dans les grandes villes. Gomme nous le démontrerons, les habitants de ces villes ont souvent bien moins pour eux le bénéfice d'une atteinte antérieure que la protection acquise par leur accoutumance; 3° pour la fièvre intermittente, d'autant plus grave que l'individu a passé plus brusquement d'un pays très-sain dans un pays à malaria; y ai insisté sur les dangers spéciaux qui menacent les personnes ainsi transportées d'une région salubre dans un foyer fébrigène, alors que l'habitant jouit d'un état sanitaire relativement satisfaisant (I). N'en esl-il pas de même pour les maladies nosocomiales ? Avant d'entreprendre une opération dans leurs services d'hôpital, les chirurgiens attendent habituellement que le malade
(I) Léon Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 129 et 328.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. 297 se soit accoutumé aux influences ambiantes. Les femmes qui accou- • chent peu de temps après leur entrée à la Maternité, sont plus exposées à la fièvre puerpérale que celles qui ont eu le temps de s'acclimater préalablement à ce milieu.
Pourquoi les soldats sont-ils plus particulièrement prédisposés aux atteintes des foyers miasmatiques? N'est-ce pas parce qu'ils sont si souvent les nouveaux venus dans ces foyers : nouveaux venus dans les villes où règne la fièvre typhoïde ; nouveaux venus dans les campagnes infectées par la malaria ; nouveaux venus enfin dans les localités où allaient s'éteindre, vu l'accoutumance des anciens résidents, la fièvre jaune, le choléra, dont les germes semblent se révivifier aucontact de ceux qui n'ont pas le bénéfice de cette assuétude?
A la fin de la guerre de Crimée (1854-1856), le choléra ne frappait plus que les régiments nouvellement débarqués , respectant les troupes accoutumées au milieu épidémique,
N'en est-il pas de môme pour une série d'autres maladies populaires? Quels sont les individus qui, dans les armées, seront spécialement, presque exclusivement atteints de méningite, d'ophthalmie, de stomatite? ce sont les nouveaux venus, prédisposés, il est vrai, par leur âge relativement moins avancé (p. 293), mais encore, nous le démontrerons, parle fait de leur arrivée récente sous les drapeaux. Quels sont ceux que frapperont spécialement certaines ma adies surtout météoriques, le coup de chaleur, la fièvre rémittente des pnys chauds, dans les postes militaires soit de l'Algérie soit des Indes ? encore les nouveaux venus. '
Quoi de plus remarquable, en France môme, que l'apparition, et 1 expansion parlois rapide des épidémies de goitre aigu chez les jeunes gens subitement transportés en certaines résidences où l'assuétude aux influences locales constitue un bénéfice si assuré que les habitants ne sont pas même atteints de cette affection ? Il fallait un réactif plus délicat pour déceler l'endémie. Ce réactif a été le nouveau venu.
C'est certainement une des questions les plus intéressantes et les assTé ud'e Ï 1 " ^'^P'^é'^-'^S- cette influence de la nonbnt .r.f / aux milieux morbifiques. Dans un simple
bu^ d abréviation, nous proposons d'employer le terme de néocome pour caractériser, en rappelant ainsi la cause de leurs immi- • nences morbides, cette qualité des individus nouvellement arrivés aans une localité dont les anciens résidents supportent presque sans péril les mfluences palhogéniques, que ces influences soient
miasmatiques, météoriques, ou plus obscures encore et, faute de mieux, qualifiées d'endémiques.
Dans chaque article de l'Étude spéciale des Epidémies (livre IV) nous verrons s'affirmer le rôle de ces imminences morbides, dont la nouveauté des impressions physiques n'est pas la seule cause, mais auxquelles collaborent aussi des influences morales, parmi lesquelles la plus commune est la nostalgie. (Voy. ci-après,' § viii.)
2" Son influence sur la marche et la gravité des épidémies. — La même localité, à différentes époques, sera plus ou moins susceptible de devenir le théâtre d'une même épidémie, par suite des variations de composition de sa population ; des générations nouvelles s'y sont formées, des étrangers sont venus s'y établir ; le bénéfice de l'accoutumance à tel miasme est nul ou très-amoindri pourl'ensembledecettenouvelle population. Danslelivresuivant (1), nous signalerons un rapport incontestable entre la périodicité dé certaines épidémies et la somme d'immunités individuelles conférées à une population non-seulement par des atteintes antérieures, mais encore par le fait de l'assuétude au miasme dont relèvent ces épidémies. Si les fièvres éruptives, notamment la rougeole et la variole, reparaissent d'une manière à peu près régulière, après plusieurs années d'intermission, ou d'atténuation considérable, dans une mêmelocalité, c'est grâce, en partie au moins, aubénéfice conféré aux unspar une atteinte, auxautrespar l'assuétude durant chacune de leurs apparitions, bénéfice malheureusement temporaire, et qui s'épuise finalement assez pour faire place aux conditions de réceptivité générale nécessaires à une nouvelle explosion épidémique.
Telle est également, suivant nous, la principale raison des intermissions des maladies pestilentielles dans leurs foyers.
Ce n'est pas seulement dans leur fréquence, c'est dans leur forme que diffèrent les affections populaires qui frappent les nouveaux venus; aux déplacements subits d'une agglomération considérable, et à son arrivée dans un foyer morbifique, correspondent trèsfréquemment des explosions de maladies très-nombreuses qui, dans leurs chiffres d'atteintes et de décès, ne ressemblent nullement aux maladies de la population indigène. Ce fait est remarquable surtout quand une armée est brusquement transportée d'un milieu salubre dans un pays à fièvres ; les troubles provoqués par l'action brusque du miasme tellurique ne ressemblent nullement chez les nouveaux venus aux symptômes observés de longue date chez l'an-
(I) Voy. livre III, Évolution générale des épidémies.
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cien résident. Alors que chez les premiers on verra apparaître, comme forme dominante, des accès fébriles à réaction intense, pendant lesquels la violence des symptômes gastriques et nerveux rappellera la fièvre d'invasion des varioleux, l'habitant, anémié de longue date, continuera à subir les manifestations plus calmes d'une intoxication chez lui chronique; à côté de soldats atteints de types continus et rémittents, il présentera des types nettement intermittents, souvent à intermittence très-longue, et l'on aura pour lui à se préoccuper bien moins de la réaction qui fait presque entièrement défaut, que de la dépression générale, du déchet de l'organisme. (Voy. livre IV, Fièvres intermittentes.)
Dans les pays chauds, on a accusé les nègres d'empoisonner les nouveaux venus, tant les maladies de ces derniers tranchaient par leur gravité et leur soudaineté sur celles des indigènes; et l'on remarque des faits analogues en bien d'autres pays. N'a-t-on pas porté la même accusation dans nos grandes villes, au moment d'explosion subite parmi les nouveaux venus de maladies respectant relativement l'habitant ? En 1875, à Nancy, une épidémie grave de fièvre typhoïde frappa la garnison d'une manière si subite et si exclusive qu'on cria d'abord à l'empoisonnement ; le peuple crut à l'intoxication de plusieurs militaires par des vins fuchsinés, alors qu'une enquête plus intelligente démontrait la simple intervention de conditions d'infection locale, dont les soldats nouvellement arrivés en cette ville subissaient spécialement l'action (l).
Il en est de même du typhus, dont l'évolution clinique s'accomplira habituellement d'une manière plus nette et plus complète .chez l'individu brusquement transporté dans un foyer typhigène. ^ 3" Sa limitation. — Il faut, bien entendu, prendre garde de s'exagérer le bénéfice de l'assuétude conférée par une résidence prolongée dans un milieu miasmatique; souvent on verra ce bénéfice complètement démenti, à la fin d'une épidémie, chez telle personne demeurée indemne au milieu des atteintes de ceux qui l'entouraient. Trousseau a insisté avec raison sur ces variations de la résistance individuelle aux causes morbiûques.
« Chaque jour on voit la coqueluche, la rougeole, la diphthérie se mettre dans une famille, frapper unou deux membres ; puis.quelques mois plus tard, y reparaître et frapper d'autres individus qui, bien que vivant dans le foyer de la contagion, avaient été épargnés la première fois. Il en est de cette variation de la réceptivité comme de ce
(1) Léon Colin, De la fièvre typhoïde dans Varmée, p. 11 et ll'i.
ORIGINE DES ÉPIDÉMIES, qui se passe chez les femelles qui, après plusieurs approches restées infructueuses, conçoivent un jour au contact du même mâle (1). »
N'en est-il pas ainsi de bien d'autres affections? A chaque épidémie soit de variole, soit de choléra, ne voit-on pas des médecins qui ont impunément rempli leur périlleux devoir durant une période de plusieurs mois, être atteints, mortellement parfois, au moment où l'épidémie va cesser et où ils considèrent eux-mêmes leur préservation comme de plus en plus assurée par leur accoutumance? Ce n'est pas seulement à l'égard des maladies virulentes que l'économie présente des conditions de réceptivité très-variables suivant les temps et les heux. Pourquoi un léger courant d'air donnera-t-il une pneumonie à celui qui, maintes fois, n'a pas souffert d'un froid glacial ?
Ce qu'il importe de savoir, c'est qu'en temps d'épidémie, les capacités de résistance individuelle diminuent notablement. Quand les pneumonies régnent, les causes occasionnelles les plus légères sont dangereuses, absolument comme, à la période d'acmé d'une épidémie cholérique, les moindres dérangements intestinaux peuvent provoquer l'affection.
Il faut donc se garder de considérer comme absolues et définitives certaines capacités de résistance qui ne sont que temporaires.
L'accoutumance ne peut lutter contre l'intensité de quelques causes morbides. Trousseau cite, comme un fait étrange, l'extrême mortalité subie en Crimée par les médecins militaires, que leur assuétude au miasme aurait dû précisément protéger relativement aux autres officiers. Mais il faut tenir compte des conditions d'inslallation et .d'existence auxquelles étaient spécialement soumis ces médecins, vivant au milieu des ambulances, qui étaient devenues des foyers si actifs d'élaboration miasmatique.
4° La qualité de nouveau venu dans un foyer épidémique ou néocomie est une cause moj^bide plus complexe que la non- assuétude à ce foyer. — Nous tenons à attirer d'abord l'attention sur quelques faits qui semblent même affirmer l'influence pathogénique d'un changement de milieux, alors que ce changement a pour résultat d'éloigner et non de rapprocher l'individu d'un foyer épidémique, et de le placer comme nouveau venu dans une localité salubre; nous voyons fréquemment la fièvre intermittente frapper telle ou telle personne au moment où elle vient d'abandonner le foyer palustre; nous avons même insisté ailleurs sur l'apparition relativement com-
(1) Trousseau, Clinique mMicale de VHÔtel-Dieu, 5* édition. Paris, 1877.
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