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XXIII. — CONDITIONS FIXES : CLIMATS ET LOCALITÉS

1° Preuves de leur importance. — L'influence dominante est celle du climat et de la localité ; c'est si vrai que les armées ont fourni les documents principaux à l'histoire des maladies climatiques et des endémies. L'armée française a rencontré, dans son berceau, chacune des maladies pestilentielles : choléra en Cochiuchine, fièvre jaune au Mexique, peste en Egypte.

Pendant la conquête de l'Algérie, elle a eu pour principaux ennemis, non pas l'homme, mais la chaleur et le sol.

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Mêmes exemples chez nos voisins d'OuLre-Mancbe; ce sont les maladies seules qui firent échouer l'expédition anglaise de Francis Wheeler à la Martinique, en 1693, celle de l'amiral llozier aux Indes occidentales contre les Espagnols, en 1726. La désastreuse expédition dirigée par l'Angleterre contre Walcheren, en 1807, absolument comme la tentative entreprise, en 182 i, contre Coomassie(Côte d'Or de Guinée), et suivie alors d'une effrayante mortalité, avaient été décidées contrairement à tout avis médical, avis que la sagesse du peuple anglais estime aujourd'hui à sa juste valeur, et auquel revient une si large part des succès obtenus dans la guerre d'Abyssinie(1867) et dans la dernière expédition contre cette môme ville de Coomassie (1873-1874) (1). Quaiid la lutte a pour théâtre une région très-insalubre, le chiffre des maladies peut atteindre une proportion incompatible avec la continuation de la campagne. Que de bâtiments de guerre, entrés dans les fleuves de la côte occidentale d'Afrique, ont dû redescendre ayant tout leur équipage malade ! (Voy. p. 33o.)

Dans la zone tropicale, les armées européennes ne rencontrent, parfois, que des peuplades sauvages, dont les moyens de défense ne sont pas au niveau de ceux des populations de nos climats; et par conséquent les chances de traumatisme diminuent encore notablement dans ces luttes, relativement aux chances de maladies résultant de la chaleur et de l'influence toxique du sol.

C'est à ces maladies que sont venues se heurter les expéditions récentes des Hollandais en Orient.

Pendant l'expédition de Coohinchine (1861-1862), sur un effectif moyen de 2,S0O hommes de troupes françaises, il y eut (de février 1861 à février 1862) 2,819 entrées aux hôpitaux, « c'est-à-dire un peu plus d'une entrée (1,13) par homme, et la moyenne en journées de traitement a été pour chaque malade de 16,26 ». Si nous pénétrons dans l'analyse de cette relation au point de vue de la morbidité, nous constatons que sur les 2,819 entrées, 103 seulement furent motivées par des blessures de guerre ; près de 2,000 le furent par le choléra, les fièvres palustres, la dysenterie. Les causes de la mortalité furent réparties d'une façon parallèle à la précédente; sur 172 décès, 10 seulement furenfla conséquence de blessures, 71 du choléra, 39 de la dysenterie, 25 des fièvres, etc. (2).

2" Maladies des armées en campagne considérées comme éléments de

(1) Voy. Léon Colin^ L'expédition anglaise de la Côte d'Or. Paris, I8U.

(2) Didiot, Relation médico-cliirurrjicale de la campagne de Cochinchine, en 1801-1802.

géograp/ne médicale. - Le Ihéâlre des guerres soit passées, soit futures, n ayant, en somme, d'autres limites que celles du monde hab. on comprend la nécessité de prévoir, pour une armée, la possibilité du développement de toutes les aflectionsexislanl sur la surface du globe, et la variété des causes morbifiqucs suivant les lieux occupés par ces armées. Le tableau de la page 217 démontre combien dînèrent le chiffre et la gravité des atteintes dessoldats anglais suivant leur résidence. Ce tableau est intéressant surtout en raison de a dissémination considérable des troupes anglaises; répartis dans es climats les plus divers, ces hommes, tous de môme race, constituent, par leur identité originelle, un réactif identique pour l'appréciation de la salubrité de ces climats. En outre, dans nombre de ces pays lointains, le soldat anglais se trouve en présence du soldat indigène, nègre, indien ou chinois, et la comparaison de la résistance des races sous les mêmes climats, parfois les plus meurtriers, donne un nouvel intérêt à la statistique anglaise.

Dans telle des résidences de cette armée, en Chine, par exemple, il y aura, à l'hôpital seulement, plus de 2,000 admissions par an sur 1,000 hommes d'effectif; dans d'autres, comme au cap de Bonne- Espérance, la morbidité sera analogue à celle delà mère patrie; dans d'autres enfin, comme au Canada, en Australie, en Nouvelle- Zélande, ce chiffre ne sera, en moyenne, que de 500 ou 600, inférieur à celui des admissions en Angleterre même. D'une manière générale, les chiffres des maladies et des décès acquièrent leur maximum dans les contrées est et svd du continent asiatique (aux Indes orientales et en Chine), leur minimum en Australie d'une part, d'autre part dans les stations du nord de l'Amérique (1). Mais, avant de tirer de la morbidité de l'armée anglaise une conclusion définitive au point de vue de la salubrité des diverses possessions de la Grande-Bretagne, il est indispensable de tenir compte de l'abandon, par cette armée, de certains postes reconnus inhabitables pour les troupes de race blanche ; telles sont la plupart des garnisons de la côte occidentale d'Afrique; après une période de cruelles épreuves, trop nettement démontrées par une mortalité annuelle de 4 à 500 soldats sur ^,000, les troupes blanches ont abandonné ces garnisons, où elles sont remplacées par des régiments noirs, habituelfement recrutés aux Indes orientales et aux Antilles.

3° Des maladies des soldats en tel climat, on ne peut conclure aux chances d'acclimatement de la population civile.— -Uiàs il ne suffit pas

(1) Voy. p. 217.

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d'une étude de géographie médicale pour déterminer à l'avance les caractères de la pathologie militaire en ces divers lieux.

Nous admettons que les soldats, par leur dissémination à la surface d'un pays, d'un continent, quelquefois du monde entier, comme pour l'armée anglaise, constituent un excellent étalon pour apprécier les degrés d'insalubrité des différentes localités qu'ils occupent. C'est fort bien ; mais qu'on se rappelle que ces soldats sont des individus ayant subi, en général, un déplacement plus ou moins considérable, ayant donc à subir aussi les épreuves d'un acclimatement plus ou moins difficile, et devant lutter plus péniblement que les indigènes, non-seulement contre les influences météoriques d'un ciel nouveau pour eux, mais encore contre les influences du sol, dont les résultats morbides sont souvent si exagérés chez le nouveau venu; que de fois, à Rome, en Algérie, n'avons-nous pas, comme d'autres, sous les tropiques, constaté la vérité de l'adage de Lancisi : « Qui pur o è cœlo ad palustre se confenint, eo deterius afficiuntur quo feliciori assueverint. Ce manque d'assuétude que nous avons invoqué déjà comme cause principale de la morbidité militaire en garnison, surtout de la morbidité produite par la flèvre typhoïde et les fièvres éruptives, reparaît encore comme cause principale des maladies du soldat en temps de guerre. Nous en constatons l'influence non-seulement à l'égard des fièvres palustres, mais encore du choléra; cette influence ne se manifeste-t-elle pas également sur les troupes qui, transportées dans un foyer de fièvre jaune, y déterminent l'explosion d'un mal qui ne trouvait pas matière à développement dans la population acclimatée? Le réactif manquait pour déceler les dangers d'un foyer épidémique latent : une armée est venue, armée composée d'hommes du Nord, de race blanche, c'est-à-dire d'individus offrant des aptitudes toutes spéciales à contracter le vomito negro. De semblables atteintes ne prouvent rien relativement aux conditions de morbidité des habitants de ces foyers.

Avant de conclure d'une manière absolue de la morbidité des troupes à celle d'une population, il faut donc tenir compte de la différence des aptitudes morbides du soldat et de l'habitant ; le premier est, relativement au second, un réactif trop délicat. Mais il faut, en outre, tenir compte aussi de cette considération importante que les armées subissent l'influence des localités et des climats, sans éprouver en revanche le bénéfice des améliorations créées aux habitants par les progrès de l'hygiène et leur mode d'installation. Alors que les habitants de tel ou tel pays, envahi par une armée, vivront abrités dans leurs villes et dans leurs maisons

contre les induences météorologiques qui délerminentsoit la dysenterie, soit les rhumatismes, abrités également contre les émanations telluriques qui produisent la nèvre intermittente, abrités enfin par l'aménagement de leurs l'ontaines, la pureté de leurs eaux, contre tant de causes inCectieuses, et contre la plupart des affections parasitaires ; les soldais qui tiendront la campagne subiront, au contraire, toutes ces causes morbides dans des proportions variables évidemment suivant la valeur des mesures adoptées pour en réduire les dangers. Que sera-ce si, au lieu d'être en marche, et de laisser derrière elle les foyers d'infection qu'elle engendre, cette armée devient forcément stalionnaire, comme dans les guerres de siège, et, par conséquent, obligée de subir toutes les causes d'insalubrité dont elle-même a été l'origine ?

IJe la morbidité des soldats dans un pays auparavant inexploré, l'on ne devra pas non plus conclure d'une manière absolue aux chances de morbidité des colons appelés à résider en ce pays. L'exemple de l'Algérie, celui de nos colonies des Antilles, sont là pour démontrer que la période d'occupation paisible de ces deux régions est loin de représenter la somme des dangers encourus par le soldat dans la période militante, alors que, sans défense contre un sol souvent meurtrier, contre une température excessive, il préparait aux colons les conditions d'installation nécessaires pour résister plus facilement à ces éléments pathogéniques.

Le soldat lui-même aura sa part des bénéfices ainsi réalisés; l'état sanitaire actuel de notre armée d'Afrique, presque analogue à celui de nos garnisons de l'intérieur, n'est plus comparable à ce qu'il était au début de l'occupation de cette colonie.

Autrefois, l'armée anglaise à la Jamaïque perdait annuellement 128 hommes sur 1000, proportion qui est tombée à 61, à partir de 1836, h 12,44 à partir de 1859 (Yoir tableau, p. 217).

Même réduction à Terre-Neuve : 38 morts sur 1000 avant 1836, puis 11, puis 9; pour Sainte-Hélène, réduction de 25 à 12 ; pour Ceylan,de.75à 39,6.

§ XXIV. — CONDITIONS ÉVEN'TDELLES.

1» Epidémie accidentelle. — De ces conditions, l'une des plus redoutables, c'est l'invasion, dans une armée en marche, d'une épidémie accidentelle. La peste d'Égyple, la suette anglaise, puis le choléra, représentent les principaux fléaux qui ont ainsi atteint, et parfois anéanti des armées en campagne.

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Mais il est d'autres conditions d'ordre moins directement médical, et d'un caractère bien plus complexe qui influencent singulièrement la morbidité et la mortalité des armées ; les principales sont : 1° la durée de l'expédition; 2° l'accès plus ou moins facile, et les ressources du pays où s'accomplit cette expédition; 3° l'infériorité numérique ou stratégique de l'armée ennemie.

2° Durée de la guerre. — Cette condition est la principale ; en général les soldats souffrent peu au début d'une campagne; et, si l'expédition s'accomplit avec rapidité, comme il en fut de la lutte de 1866 entre la Prusse et l'Autriche, les hostilités prendront fin avant l'apparition de toute épidémie de guerre. Il n'en est pas de même des guerres prolongées. Les armées en campagne depuis quelque temps offrent dans leur état sanitaire, dans leurs aptitudes morbides, des caractères spéciaux qui indiquent, dans ce milieu anormal, l'existence d'une constitution médicale anormale elle-même, et dont l'analyse permet cependant de reconnaître des éléments accessibles à la raison humaine, et le concours d'influences banales n'ayant rien du quid divinum invoqué si souvent comme dernière limite de nos recherches. Tous les agents morbifiques que nous avons indiqués (p. 334) ont une singulière facilité à s'unir entre eux et presque à se provoquer pour s'associer chez le même individu; les miasmes émanant des scorbutiques, des dysentériques sont certainement plus infectieux que ceux de l'homme en bonne santé (p. 125), et le terrain devient plus favorable au développement du typhus; la cachexie palustre, comme encore le scorbut, rendent également les malades plus aptes aux affections inflammatoires, soit pulmonaires, soit intestinales, d'oîi ce chifi're considérable de dysenteries et pneumonies secondaires presque toujours fatales; il n'est pas jusqu'aux affections traumatiques, aux plaies par armes à feu, aux congélations, dont la morbidité ne change complètement et de durée et de gravité sous de semblables influences. Parierons-nous de la réceptivité, créée également en semblables conditions, aux maladies épidémiques les plus graves, au choléra, à la peste qui non-seulement trouvent, dans ces armées épuisées, une proie bien plus lacile que dans nos villes de garnison, mais qui donnent naissance, en outre, chez ceux-là même où le fléau ne se développe pas complètement, à l'apparition de symptômes qui viennent encore augmenter la complexité du tableau nosologique.

Ce qui rend difficile l'analyse de ce tableau, c'est que de l'accumulation de ces causes morbides résulte, pour les affections qu'elles

produisent, une pliysionomie compléLemenL dislincle de celle «les maladies décriles dans nos livres classiques. C'est alors que l'on voit se développer ces lypes étranges, où ceux-là seulement, qui ont suivi les modifications antérieures de la santé d'une armée, savent reconnaître les Iraits imprimés par l'influence lelluiique, scorbutique, ty[)hique, etc.

Dans l'élude des Endémies, nous avons mentionné déjà la fréquence de ces associations morbifiques qui ont fait admettre, à tort, en certains pays, l'existence de maladies à causes nouvelles et impénétrables (Voy. p. 268).

Quoi de mieux connu aujourd'hui, grâce surtout aux recherches de Cazalas, Haspel, Grellois en Orient, de Woodward en Angleterre, que la fréquence de ces fièvres typhoïdes-palustres-scorbutiques {Typho walarial fever des Américains), dont la dénomination indique la triple influence dont elles relèvent.

De cette éliologie, parfois plus complexe encore, résultent souvent des lypes moi bides qui échappent à loute description méthodique, et qui ont été signalés spécialement durant la guerre de Grimée (1834- ! 836). n Les fièvres inlermittentes et rémittentes, la . diarrhée, la dysenterie, le scoibut, le choléra et le typhus, qui constituaient la pathologie presque tout entière de l'armée de Crimée, forment, dans nos livres classiques, des entités morbides parfaite-' ment distinctes les unes des autres. Quand ces maladies se présentaient isolées et sans complication, ce qui était fort rare, il était: facile de les reconnaître; mais, quand elles se trouvaient combinées' plusieurs ensemble, c'étaient de beaucoup les cas les p^us fréquents, . le problème pathologique était plus difficile à résoudre. Ces alfec-' lions composées. ne constituaient pas des maladies nouvelles, inconnues, comme on pourrait le supposer, mais bien des affections complexes, mixtes, composées d'entilés morbides connues; et ce n'est qu'en mettant de côté les théories des écoles fondées sur lai simplicité et l'indépendance des maladies, et en appelant à son secours le concours de l'analyse clinique, que le médecin parvenait à débrouiller ce chaos pathologi(iue si confus ; à déterminer, d'une manière rigoureuse, le nombre et la nature des éléments constituanis de ces élats morbides complexes et leur degré d'influence dans la solution définitive des maladies {{). »

On comprend donc la profonde vérité de ce dogme émis par les plus grands capitaines, à savoir que les campagnes les plus courtes

(!) Cazalas, Maladies de l'armée d'Onent. Pans, ISGO.

sont relativement bien moins charg6es.de mortalité que les guerres prolongées (1). Souvent même les hostilités ont complètement cessé, ■et par le seul fait du maintien des troupes dans leurs cantonnements, au milieu des causes d'insalubrité enfantées par leur séjour antérieur , le chiffre des malades continue à s'accroître, comme on l'a vu en Grimée (18S6), pour l'armée française après l'armistice.

Cet affaiblissement progressif des soldats par le fait de la durée de la guerre ressort merveilleusement bien d'un document fourni par les statistiques de l'armée anglaise, document qui nous permet de comparer la mortalité subie pendant l'allée par les troupes •embarquées pour les colonies, à la mortalité de celles qui en reviennent. Tandis que sur 1,000 partants, le chiffre des décès a été de 3,36 seulement pendant la période 1861-1866, cette proportion, durant les voyages de rapatriement, et pour la même période, s'est ■élevée à 29 sur 1000. Et, de ceux qui survivent, beaucoup, par vieillesse anticipée, sont devenus impropres au service.

3° Accès plus ou moins facile et ressources locales des théâtres de la guerre. — Guerres de siège. — De la distance du pays attaqué, des conditions topographiques qui le rendent plus ou moins accessible, dépendent essentiellement deux des principaux éléments du succès d'une expédition : 1" possibilité d'assurer le ravitaillement des troupes ; 2« facilité d'évacuer les blessés ; par conséquent moyens d'éviter ou de conjurer en partie les maladies alimentaires et infectieuses.

Certains pays, par leur richesse, pourront substituer leurs propres ressources à celles de la mère patrie, pourvoir à l'entretien de l'armée envahissante, à l'organisation de ses hôpitaux, tandis que d'autres, par la pauvreté de leur sol ou par l'anéantissement systématique de tous leurs approvisionnements, lui enlèveront toute chance de ravitaillement local et d'installation pour les malades.

La situation deviendra périlleuse surtout quand, privée de communications avec son point de départ, l'armée aura pénétré dans un pays éloigné et dénué de toute ressource locale ; telle a été la cause des désastres de notre campagne de Russie en

Les épidémies des armées assiégées, ou épidémies obsidiomles

(I) « C'est im pi-incipo admis par tous les grands capitaines, Malborougii, Fréaenc, Napoléon, que plus une guerre est rapide, moins elle est mortelle. » L. Laveran, De la morlalité des armées en campagne, p. 1.

représentent, à leur plus haute expression, les conséquences pathogiquesde la privation de tout ravitaillement extérieur, et de l'obligation de conserver, en les agglomérant, les blessés et autres malades. Mais un nouvel élément morbilique intervient encore : tandis qu'une armée en marche laisse derrière elle, à chaque étape, les champs qu'elle a ruinés, le sol qu'elle a souillé d'une masse de résidus organiques, les armées slationnaires, comme celles qui se trouvent en présence dans une guerre de siège, sont obligées de subir la somme, chaque jour plus grande, des causes d'insalubrité qui s'accumulent incessamment autour d'elles par le seul fait de leur immobilité.

Au typhus et au scorbut, conséquences le premier, de l'encombrement, le second, de la pénurie alimentaire (p. 338), viendront se surajouter diverses maladies infectieuses : érysipèle, dysenterie, fièvres bilieuses; en même temps que la réclusion d'une masse d'hommes dans des limites infranchissables, fournira matière aux explosions de maladies virulentes, dont les germes auront pu y pénétrer antérieurement, maladies si graves dans les garnisons assiégées (p. 332), si rares relativement dans les armées en rase campagne.

4" Infériorité numérique ou stratégique de l'armée ennemie. — Quelquefois cependant les expéditions dans les régions lointaines et même insalubres s'accomplis?ent duns des conditions exceptionnellement favorables. Rien de plus frappant au premier abord que l'immunité relative des armées européennes qui ont accompli les expéditions de Chine, d'Abyssinie, de Côte d'Or de Guinée. Rien cependant de moins merveilleux.

Un des avantages des guerres contre les peuplades de la zone intertropicale, quand elles sont entreprises par une nation riche et puissante, c'est que dans la* majorité des cas on peut choisir son temps et limiter à un chiflVe restreint l'effectif de l'armée expéditionnaire, dont l'armement rétablira la supéiiorité sur des ennemis beaucoup plus nombreux, mais en général, très-inférieurs par leurs moyens d'attaque et de défense. C'est grâce à cette double faculté que nous avons vu récemment les Anglais accomplir, heureusement les deux expéditions d'Abyssinie et de Côte d'Or de\i Guinée (janvier 1874) : si nous mettons encore en relief cet.te ' dernière expédition déjà signalée (p. 314 et 340) comme preuve de la puissance de l'hygiène militaire , c'est qu'elle constitue , comme on l'a dit, et comme en témoigne le nom qui lui est resté (Doctor's war), un Irioîuphe pour la médecine. Non-seulement les.

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Anglais ont profité de l'époque de l'année la moins dangereuse ; mais encore, grâce au petit nombre des soldats composant leur armée, ils ont pu entourer des précautions les plus complètes chacun de ces soldats, et lui assurer toutes les ressources dont on pouvait prévoir non-seulement la nécessité, mais l'utilité. Ils ont pu non-seulement pourvoir largement à l'alimentation, mais composer cette alimentation de la façon la plus hygiénique sous les climats chauds, y ajouter des distributions de glace; ils ont multiplié les abris de l'homme contre les météores et le sol : d'une part en mer, en maintenant à bord aussi longtemps que possible les troupes del débarquement, et en installant les malades dans des vaisseaux hôpitaux d'une installation supérieure à celle de bien des hôpitaux fixes ; d'autre part, à terre, en faisant préparer à l'avance par les indigènes ou des soldats de couleur les gîtes d'étape de leurs troupes blanches qui, non-seulement trouvaient un toit pour les préserver des météores, mais un lit pour les éloigner du sol. Une journée de marche, sans ces précautions, était aussi redoutable qu'une journée de bataille. Le gouvernement anglais avait même utilisé les ressources de ses nombreuses possessions coloniales de façon à tendre, pour ainsi dire, de partout, la main à ce corps expéditionnaire; dans les îles de Sainte-Hélène, de l'Ascension, au Gap, et même à Gibraltar et à Madère, on avait préparé des refuges pour les malades et les convalescents (1).

Une guerre en ces pays, si elle avait dû se continuer, et si elle avait exigé l'envoi de forces plus considérables, auxquelles on n'aurait pu évidemment assurer une telle protection, se serait infailliblement changée en expédition désastreuse.

Il est sage de reconnaître combien nous-même, en nos guerres d'Afrique, avons dû de succès à l'infériorité stratégique d'ennemis que nous pouvions attaquer à notre gré dans l'intervalle des saisons endémo-épidémiques.

Dans les guerres entre grandes nations, nécessitant la mise en campagne de masses considérables, on n'atteindra guère à des résultats sanitaires satisfaisants, que si la campagne est cowHe, si elle s'accomplit dans des régions assez voisines, assez riches, ou assez facilement accessibles pour assurer les deux principales conditions indiquées plus haut : ravitaillement de l'armée; 2° rapatriement. des blessés. Comparons à cet égard deux campagnes récentes de l'armée française, celle de Crimée (1854-56) et celle d'Italie (1839).

(1) Léon Colin, L'expédition anglaise de la CiUe-d'Or. Paris, 1874.

Nous devons aux travaux de Chenu les éléments les plus complets sur la morbidité de notre armée pendant la campagne de Crimée. L'effectif de cette armée futde309,2G8 hommes, qui donnèrent lieu à 436,144 entrées aux hôpitaux pendant toute la durée de la guerre (avril 18S4 à juin I806J. La prédominance des maladies internes est prouvée non-seulement par la mortalité due à cette cause et. qui fut trois fois plus forte que la mortalité résultant du feu de l'ennemi (20,000 morts environ par suite de blessures, y compris les soldats tués sur le champ de bataille; 74,000 morts par maladies étrangères aux faits de guerre proprement dits), mais encore par la supériorité considérable du chiffre des journées de traitement des fiévreux (maladies internes) relativement à celui des journées de traitement des blessés; supériorité établie par les chiffres suivants, et qui paraîtra plus excessive encore si l'on se rappelle que la moyenne de durée du traitement des blessés excède celle du traitement des fiévreux :

Journées de U-aitement des blessés î 934 303

Journées de traitement des fiévreux 6 337 888

Total 1 272 201

Au point de vue fmancier, les dépenses de traitement des blessés n'atteignirent pas la somme de 3 millions ; celles du traitement des fiévreux dépassèrent 13 millions. Mêmes résultats pour l'armée anglaise qui combattait avec nous : sur 97,864 hommes : 18,283 blessés, 144,410 fiévreux.

En Italie (1839) où l'armée française opérait dans un pays ami; où l'abondance des ressources locales, le voisinage de la mère patrie, assuraient, dès le début de la campagne, la possibilité d'éviter ■les deux causes morbifiques qui ont dominé en Crimée: 1" alimentation insuffisante et vicieuse ; 2" encombrement de blessés par suite de la difficulté du rapatriement; où, enfin, la campagne ne dura que quelques mois, les résultats furent complètement différents.

En effet, en comparant ces résultats à ceux de la guerre de Crimée, nous constatons que d'ime part, en Grimée, la mortalité s'élève à un tiers de l'efi'eclif (100,000 décès environ sur 309,268 hommes) et que plus des trois quarts de ces décès sont dus à des maladies internes, spécialement à des maladies épidémiques (typhus, choléra, scorbut, dysenterie, etc.); tandis que d'autre part, en Italie, la mortalité

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totcale n'atteint pas le douzième de l'eûectif (8,674 décès sur un peu plus de 100,000 hommes) et que dans cette mortalité, les maladies internes ne figurent que pour moins d'un quart (2,040).

Pendant la guerre de 1870-1871, l'armée allemande, bien que ne faisant pas, comme nous en 1839, la guerre en un pays ami, a su, en occupant les voies ferrées qui la maintinrent en communication pernianenle avec son point de départ, éviter aussi, par un ravitaillement continu et une évacuation incessante de ses blessés, les dangers des privations alimentaires et de l'encombrement. Le chiffre des maladies internes a été proportionnellement peu élevé, et ces affections n'ont entraîné que le quart environ de la mortalité totale (10,000 décès par affections internes environ sur 40,000 décès au total).

§ XXV. — AUMÉE DE ÎIER.

Quand Khomme s'éloigne du sol, il s'isole d'autant, par ce fait môme, d'une des conditions les plus favorables à la constitution des milieux épidémiques habituels. Par le séjour en mer, loin de tout littoral, il se trouve soustrait à l'influence de la malaria; il est en dehors de la zone d'élaboration des maladies pestilentielles : peste, choléra, fièvre jaune, qui semblent ne pouvoir apparaître originellement à bord des navires sans un contact de ces navires avec leurs foyers terrestres d'endémicité.

Tout ce qui, dans la résidence à terre, peut constituer, autour de la demeure de l'homme, des foyers adventices d'infection est immergé autour de son habitat maritime, et devient par conséquent a une innocuité complète.

Malheureusement les conditions factices de cet habitat viennent diminuer smgulièrement les bienfaits d'une atmosphère aussi pure de tout miasme, et peuvent transformer en milieu épidémique redoutable un navire même en pleine mer, loin de toute côte insalubre. Nous l'avons dit déjà (234), la résidence maritime est loin de réaliser, vu ces conditions, le type de la localité salubre

Le navire recueille et conserve, dans ses flancs, une certaine somme de ces él ments de décomposition organique qui s'accumu-

température é levée qui en centuple les dangers, soumis toujours à de mouvements qui multiplient la masse d'émanations des liquides infects renfermés dans la cale (1).

(') Voy. Fonssagrivcs, Traité 'UrjcjUne navale, 2« édition. Paris, 1877. LÉON Colin, mal. épidé.m. 23

L'obligation, plus absolue ici qu'ailleurs, de vivre en permanence dans les limiles étroites de sa demeure, rapproche les épidémies nautiques des épidémies obsidionales ; c'est dans les places assiégées, d'une part, d'autre part, à bord des vaisseaux que nombre de maladies trouvent leurs principales conditions palhogéniques.

Celte obligation maintient l'homme au voisinage immédiat des foyers de décomposition organique, sources si communes de dysenterie, de fièvre typhoïde, au voisinage immédiat aussi de ses semblables, d'oii imminence constante et de l'encombrement et des maladies qui en résultent, notamment du typhus. Qu'un germe d'affection transmissible enfin ait été importé à bord : choléra, fièvre jaune, variole, etc., et ici, moins que dans une prison, le passager ou le marin ne pourra s'éloigner de la cause morbide (1).

Les exemples abondent de la ténacité des germes morbides à bord des navires ; pendant la guerre de Crimée, un bâtiment français le Duperrier, était devenu un réceptacle de typhus, comme le Wellington, de la marine anglaise, un réceptacle de variole; quant au choléra, à la peste, et surtout à la fièvre jaune, nous verrons le rôle de l'imprégnation du navire dans leur propagation.

Au point de vue des ressources alimentaires, le navire, entouré d'eau, n'offre-t-il point, après l'épuisement des vivres par une longue traversée, les mêmes conditions que la place forte privée, par un rigoureux blocus, des ressources du sol qui l'environne? Le scorbut qui apparaît alors, se lie aussi évidemment à l'inHuence d'un régime forcément insuffisant, que la colique autrefois observée sur ces navires se rattachait à l'usage d'une eau conservée dans des appareils garnis de plomb, et auxquels cependant tous devaient recourir.

Sous l'influence de facteurs bien différents, on peut donc voir s'établir, à bord des navires, les conditions des milieux épidémiques les plus dangereux. Nous pensons, contrairement à Pettenkofer, que toutes les influences morbifiques peuvent s'y propager ou s'y entretenir presque aussi facilement qu'à terre, sauf celle de ces influences qui est la caractéristique par excellence des émanations du sol, la malaria, dont l'action sur les gens de mer est limitée à des circonstances relativement restreintes (2).

(1) « Le navire ne crée pas de contages, mais il facilite leur diffusion par le rap- ^ prochement forcé des individus. » Fonssagrives, toc. cit., p. 685.

(2) L. Colin, Annales a'hygiène, t. XXXVIII, octobre 1872.

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