CHAPITRE
Les grandes épidémies soit éteintes, soit actuelles (fièvre jaune, peste, choléra), sont en général considérées comme foncièrement différentes des petites épidémies, soit vulgaires : fièvres éruptives, fièvre typhoïde, diphthérie, dysenterie, etc., soit accidentelles comme la méningite cérébro-spinale, l'acrodynie.
Ce chapitre a pour objet principal de déterminer la valeur de ces différences; il nous démontrera qu'on en a bien exagéré l'importance et la réalité.
ARTICLE 1". — EXAMEN CRITIQUE DES CARACTÈRES ATTRIBUÉS AUX GRANDES ÉPIDÉMIES.
Nous sommes d'accord avec tous les épidémiologistes pour reconnaître de profondes différences entre les caractères, les dangers et les indications prophylactiques des différentes maladies épidémiques Ce sera toujours au bénéfice de la science et de l'humanité que l'on travaillera à établir des distinctions plus ou moins complètes entre les conditions d'origine et de généralisation de ces aflections- c'est obéir à un sentiment aussi rationnel qu'mslmcUf que séparer profondément, en raison delà différence de leur action sur les individus et sur les masses, des fléaux aussi désastreux que le choléra, et des maladies aussi bénignes que la stomatite, les oreillons, la rougeole habituelle, etc.
Malheureusement, en donnant aux unes le nom de grandes épidémies aux autres celui de petites épidémies, nombre d'auteurs ont nrélendu ne pas indiquer seulement une différence de fréquence et de gravité Us ont cherché en outre, à cette division, une raison tout
antre, invoquant, comme caractères dislinctifs de la grande épidémie : 1° d'une part, la direction fatale de sa marche, l'étrangeté de sessj'mptômes ; 2°d'autre pari, l'influence palhogénique, dans sa production, d'une cause beaucoup plus occulte, beaucoup plus insaisissable que celle des petites épidémies; à elle par excellence, comme attribut éliologique spécial, reviendrait ce mode d'origine et de propagation auquel, pour en exprimer la nature supérieure, inabordable à l'homme, on a donné le nom de génie épidémique, A'épidémicité.
Ces auteurs ont donc prétendu qu'il y avait une scission profonde entre les conditions pathogéniques des grandes épidémies et celles des petites, et que cette scission était tout autre chose qu'une différence d'intensité de la cause morbide ; que les premières étaient d'origine essentiellement occulte, et que la meilleure preuve de leur mode spécial de procréation, c'était l'aspect étrange de leurs symptômes, absolument comme la fatalité de leur progression était la preuve de l'ignorance absolue des conditions qui en favorisaient l'explosion. Ce sont, dit Fouquet, des affections inévitables, nouvelles ou extraordinaires, ayant leur source dans un principe inconnu trèsdélétère et très-général. .
Disons de suite qu'en dépit de cette formule, Fouquet luimême ne s'est pas fait faute de placer, parmi les grandes épidémies, certaines affections populaires à causes bien connues et d'une nature très-vulgaire. Quelque sévère que l'on soit dans ces définilions, il faut bien, peut-être même à cause de cette sévérité, enfreindre dans la pratique des règles inapplicables.
On sait cependant combien on s'est plu à insister sur ces côtés spéciaux de la physionomie des grandes épidémies, tels que les avait signalés Fouquet; Fuster (1), Anglada (2), dans un livre qui est un des monuments remarquables de la littérature médicale contemporaine, n'insistent pas seulement sur les' conditions d'extension, de gravité des grandes épidémies; mais surtout, et avant tout, sur les caractères de nouveauté, d'éti-angeté, d'origine profondément occ«/^e qui les sépareraient complètement de tous les autres types du cadre nosologique.
Pour la plupart des épidémies vulgaires, ou petites épidémies, il est, nous en convenons, relativement plus facile de découvrir cer-
(1) Fuster, Des maladies de la France dans leurs rapports avec les saisons. l'aris, 1840.
(2) Anglada, Traité de la contagion, Paris, 1853.
laines influences locales, l'action de tel ou tel foyer d'infection ou de contagion, de tel ou tel climat, de telle ou telle modification des conditions météorologiques ou hygiéniques habituelles; ces circonstances alimentent la plupart des épidémies de maladies autochthones; l'immense étendue, parfois l'universalité des grandes épidémies débordent manifestement, au contraire, la portée d'un ordre de causes ordinairement locales et relativement restreintes.
Ainsi, tandis que les influences multiplessuivantes : 1° débilitation ou intoxication par une alimentation vicieuse, 2° émanations d'un foyer d'infection accidentel ou permanent, 3" impressions produites par les qualités sensibles de l'atmosphère, 4° transmission de la maladie par contage, etc., favoriseront ou même feront naître les petites épidémies vulgaires, qu'elles en expliqueront la marche et la généralisation plus ou moins considérable ; tandis qu'en outre ces petites épidémies se rapprocheront des affections les plus banales par de nombreuses analogies symptomatiques, les grandes épidémies en différeront davantage par leurs causes et leurs allures cliniques. On a même affirmé qu'elles échappaient à toute comparaison par l'étrangeté de leurs symptômes, par leur nouveauté, aussi bien que par la fatalité de leur marche, et leur complète indépendance des causes habituelles de la propagation des maladies. Pour elles la contagion n'aurait plus rien, ou presque plus rien à faire; ce serait un épiphénomène éventuel, entièrement dédaigné au prix de cette autre influence occulte : le raptus épidémique. Qu'elle soit ou non transmissible de l'homme à l'homme, la grande épidémie, avec ou sans, ce support de la contagion, n'en irait pas moins sa roule, marchant de l'orient à l'occident, se propageant essentiellement par son activité propre, et indépendamment des communications humaines.
Rien n'arrêterait la marche des grandes épidémies. « Partout où elles se portent, elles frappent tous les âges, tous les sexes, tous les tempéraments, toutes les races, toutes les conditions sociales (1). »
C'est une conviction profonde de celle étrangeté de nature et d'origine qui a, sans doute, engagé Fuster à rechercher l'étiologie des grandes épidémies dans des circonstances tellement étranges elles-mêmes qu'elles justifient parfaitement l' impossibilité où se trouvera toujours notre raison d'en apprécier la valeur ; pour Fuster, en effet, les grandes épidémies naîtraient d'une combinaison indéterminée de causes cosmiques et d'influences morales et politiques.
(1) Anglada, loc, cil., p. 47-
L'impossibilité évidente d'une combinaison quelconque entre des éléments aussi hétérogènes que les influences cosmiques et les influences morales est, suivant nous, un des meilleurs arguments que puisse fournir l'auteur à sa thèse favorite de la profonde obscurité de la palhogénie des grandes épidémies. Nous verrons cependant plus loin si, de la formule de Fuster, ne se dégagent point, par l'analyse, certains facteurs morbides, comme la misère, la famine, l'encombrement, créés par les grands troubles atmosphériques aussi bien que par les guerres, les révolutions et autres circonstances habituelles qui traduisent pratiquement, à leur degré denocuité le plus élevé, ce qu'on peut appeler influences morales et politiques. De cette formule mystique, on peut donc, jusqu'à un certain point, dégager certaines causes parfaitement appréciables, mais sur lesquelles le dogme de la nature occulte de ces affections a fait passer trop légèrementles partisans des doctrines de Fouquet.
Bien qu'ayant pénétré dans l'analyse des causes des épidémies aussi loin qu'aucun de ses contemporains, bien qu'ayant déterm.iné, un des premiers, le rôle de la contagion dans la disséminalion de ces fléaux, et fourni mieux que personne peut-être des preuves assez nombreuses de la transmissibilité du choléra pour convaincre les plus incrédules, Anglada a de nouveau (1) affirmé énergiquemenl la profonde scission à établir entre les grandes et les petites épidémies, d'après les caractères d'origine obscure, d'indépendance des communications humaines (2), et d'aspect sympto-
(1) Ch. Anglada, Études sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles. Paris, 18G9.
(2) Nous en choisissons une preuve, entre bien d'autres, dans son appréciation des causes du développement de la peste de Séleucie (165) et de son expansion surtout le monde alors connu. Rien n'est plus évident que le rôle de la contagion dans la marche de cette épidémie.
Partout, en effet, où se porta le cortège militaire de Lucius Verus, frère adoptif et compagnon d'armes de Marc-Aurèle, cortège grossi par une foule compacte de courtisans et d'esclaves, la maladie se déclara avec une nouvelle violence. Lorsque les deux empereurs firent leur entrée à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe, une énorme afAuence d'étrangers, attirés par la curiosité, se pressaient dans rencemte de la ville ; le mal prit, dès ce moment, une telle intensité qu'il fallut renoncer aux enterrements ordinaires et entasser les corps dans des tombereaux.
Nous ne comprenons guère comment Anglada se laisse entraîner à dire, à propos de cette peste antonine que l'importation ne représente qu'une partie do la cause de sa généralisation, el qu'elle relève primordialement du génie épidémiquo qui a eu la haute main sur ce mémorable événement pathologique. Nous admettons à la vérité qu'il y a eu d'autres influences que la contagion, mais dos inlluences relativement accessoires; parmi lesquelles, au lieu et place du génie épidémique, nous
matique tout à fait étrange qui appartiendraient exclusivement aux premières. Les grandes épidémies naissent, dit notre éminent confrère, par les seules forces de la nature; aucune puissance humaine ne peut en préparer ni en provoquer l'explosion : « Gomme les anges exterminateurs des Livres saints, elles s'abattent, quand l'heure a sonné, sur les réunions d'hommes, et couchent dans la tombe des générations entières. Apparitions intermittentes ;\ longs termes, invasions soudaines, étiologie ignorée et sans rapport appréciable avec les causes communes, domination universelle, léthalité rebelle à tous les efforts de l'art, spécificité profonde, aspect étrange sans analogue parmi les maladies connues (1). »
Ces définitions correspondent pleinement aux termes employés par ceux qui, dans l'étude historique des épidémies, ont été frappés spécialement de quelques types certainement étranges et rares, comme nous l'avons dit, puisque leur première apparition, dans les pays qu'ils ravagèrent, fut aussi la dernière : telles furent surtout la peste d'Athènes décrite par Thucydide, et la peste noire du quatorzième siècle; telle fut, à un degré moindre et comme généralisation, puisqu'elle se limita à la région nord-ouest de l'Europe, et comme rareté, puisqu'elle se renouvela jusqu'à quatre fois, la suette anglaise du quatorzième et du quinzième siècle.
Les maladies pestilentielles, a dit Littré, n'ont pas leur origine dans des circonstances que l'homme puisse provoquer. Là tout est invisible, mystérieux, tout est produit par des puissances dont les effets seuls se révèlent.
Cette influence du souvenir des maladies éteintes sur la définition des grandes épidémies contemporaines se retrouve dans la définition, donnée par Monneret (2), de la grande épidémie :
a On désigne ainsi l'apparition, sans cause appréciable, d'une maladie accidentelle, souvent inconnue dans les contrées qu'elle ravage, et qui a pour caractères essentiels de présenter des périodes distinctes d'invasion, d'état et de déclin, de s'étendre de proche en proche, de sévir en même temps sur un grand nombre d'individus, et de disparaître pour un temps souvent très-long, sans laisser aucune trace de son passage. » •
Nous ne contestons nullement l'exactitude de ces définitions,
mettons en première ligne la réceptivité créée par la misère antérieure des populations menacées.
(1) Cl). Anglada, loc. cit., p. 39 et 40.
(2) Monneret, Traité de pathologie générale, t. III, p. 948.
appliquées surtout aux grandes épidémies éteintes, dont l'esprit hunuiin, malgré tant de travaux modernes, n'a certainement point su pénétrer la nature ; nous les regardons môme comme applicables, sans trop de réserves, à la plupart des expansions actuelles des maladies pestilentielles; fièvre jaune, choléra, dont nous sommes encore si loin d'avoir déterminé l'étiologie.
Mais nous allons voir que ces définitions ne s'appliquent pas exclusivement aux affections auxquelles on a prétendu réserver le nom de grande épidémie, et que dès lors elles pèchent par la scission qu'elles tendent à établir entre ces affections et les autres maladies populaires.
ARTICLE n. — LES MALADIES VOLGAIRES SONT SUSCEPTIBLES DE PRENDRE LES ATTRIBUTS DES GRANDES ÉPIDÉMIES.