II. — DIFFICULTÉ DE LA DÉTERMINATION DE LA MORDIDITB
L'analyse de la morbidité soit en général, soit au point de vue
Spécial des épidémies, est bien plus obscure que celle de la morlalilé dont les éléments sont relativement très-accessibles.
Les chiffres afférents à la mortalité d'une localité ou môme de tout un pays, sont fournis au statisticien d'une manière aussi exacte que ceux des naissances, que ceux des recensements de la population; un décès ne peut être ni simulé, ni dissimulé; et, en cas d'erreur, on ne doit avoir que des erreurs de chiffres, altribuables à rimpei''fection des méthodes de dénombrement eu fi quelque négligence dans leur application. Dans les pays bien administrés, tous les groupes de la population contribuent uniformément à la statistique mortuaire, avec des indications signalétiques d'âge, de sexe, qui permettent de conclure, avec une certitude absolue, sur la mortalité des différentes catégories de la population.
Pour la morbidité, il n'existe, au contraire, aucune disposition administrative qui vise à transformer en faits connus les souffrances et les maladies de chacun ; et l'on s'explique facilement, en somme, qu'il en soit ainsi. La maladie, en effet, ne constitue point un fait univoque, que l'on retrouve avec les mômes caractères de certitude chez les différents individus, et dont on puisse affirmer l'existence avec la môme rigueur dans tous les cas. Aux divers degrés de notre échelle sociale, cette expression est employée avec une facilité plus ou moins grande, et nullement parallèle à l'intensité des symptômes auxquels elle s'applique (1).
La population générale ne peut donc nous donner que des indications approximatives de morbidité. Pour les maladies mortelles même, il n'existe pas, au moins en France, de statistique nosologique permettant de savoir quel a été le nombre de malades correspondant à tel chiffre de décès.
(1) Certaines circonstances factices pour ainsi dire, tenant au hasard des conditions sociales ou individuelles, s'opposent, même dans nos pays civilisés, à 1 etude générale de la morbidité d'une population. Si l'aisance du patient et le voisinage des médecins engagent trop d'individus à se considérer comme malades, diverses causes en entraînent beaucoup d'autres à taire ou à dissimuler des atlections réelles. Tel est le cas des travailleurs qui, ne faisant partie d aucune association rémunératrice en cas de maladie, hésitent à sacrifier, et parle repos et par les frais du traitement, leur gain de chaque jour; tel est également le cas de l'ouvrier, qui, travaillant pour son compte, sans être enchaîné à aucune entreprise commune, sans être responsable de son œuvre devant aucune s"rve. lance administrative, n'a de compte à rendre à personne au point de vue de 1 emploi de sou temps, et peut travailler ou cbômer à sa guise; tel 'j^/" /.^^^
tants des Campagnes dont l'éloignement de tout secours prochain atténue notable ment ou tout au moins dissimule les impressions morbides.
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Des auteurs ont pensé pouvoir arriver indirectement à ce but, et ont préjugé le chiffre des malades d'après celui des morts; si cette .méthode artificielle peut donner des résultats approximatifs pour quelques rares affections dont le pronostic ne varie que dans des limites peu considérables comme pour le choléra, la fièvre jaune, nous la récusons entièrement pour la plupart des maladies dont le pronostic présente des oscillations beaucoup plus étendues, comme la fièvre intermittente, comme la dysenterie, etc., etc., oii nous voyons la proportion des chiffres de décès aux chiffres de malades subir des variations très-considérables.
Certains groupes de la société, qui ont une réceptivité spéciale aux maladies épidémiques, comme les classes indigentes des grandes villes, ne pourront non plus fournir de documents d'une précision absolue, parce que ces groupes ne sont pas mathématiquement constitués : tels sont les malades des hôpitaux civils, dont nous connaissons bien le nombre, mais dont nous ne savons pas le rapport proportionnel à un chiffre déterminé de vivants; aucune limite précise, absolue, n'existe, en effet, dans nos grandes villes, et à Paris, par exemple, entre les classes de la population, qui envoient leurs malades à l'hôpital et celles qui les retiennent à domicile,
La condition préalable d'une détermination précise de la morbidité est ici, comme pour la mortalité, la connaissance du nombre de vivants auxquels elle s'applique ; cette condition apparaît d'ellemême, pour ainsi dire, dans différentes collectivités humaines unies par les liens les plus disparates, et dans lesquelles, en outre, pour des raisons complètement différentes aussi, le fait d'être malade, de l'être souvent ou longtemps, devient un fait patent, public, irrécusable. On possède donc ici deux éléments numériques exacts: 1» nombre des vivants sur lesquels porte l'observation; 2° nombre des malades parmi ces vivants. C'est ce que nous constatons principalement dans deux séries de groupes sociaux:
i" Dans ceux où, lié par un travail ou un exercice' continu, l'individu doit révéler son activité, sa santé, par des fonctions quotidiennes ; loin d'être abandonnée à l'appréciation de l'intéressé, l'existence même de la maladie est subordonnée à un examen d'un caractère officiel, dans lequel, ayant à sauvegarder les intérêts communs autant que ceux de l'individu, le médecin agit tout d'abord comme légiste, et, avant de soigner le malade, prononce sur la réalité de l'affection; telle est l'armée dont la statistique médicale non seulement mortuaire, mais encore nosologique, que les maladies soient graves, fréquemment mortelles, ou absolument
bénignes, a un caractère inconleslable de précision; telles sont certaines agrégations humaines, dirigées et contrôlées par une administration commune, comme les employés et ouvriers des chemins, de fer. Si, dans ces circonstances, la morbidité des malades semble plus réelle, parce qu'elle est mieux contrôlée que dans la pratique ordinaire, et que la simulation en passe moins souvent inaperçue, il n'est pas à craindre, non plus, sauf en de rares occasions, de tomber dans l'autre écueil que nous avons mentionné ailleurs (1), la non-déclaration de la maladie, sa dissimulation; ici en effet, dans l'armée surtout, la position de malade ne change pas, ou modifie à peine les conditions d'aisance de celui qui est atteint, et jamais, ou bien rarement, il n'a à s'imposer la dure résolution de saci-ifler sa santé aux besoins de son existence ; aussi avons-nous vu à quel niveau s'élève, dans les armées, le chiffre des journées de maladie (Voy. p. 317).
2° Dans un second groupe, représenté par les sociétés de secours mutuels, des individus, de conditions identiques ou similaires, s'associent, par une cotisation mutuelle, afin de s'assurer réciproquement, en cas de maladie, une indemnité représentative du gain perdu de leur travail, et dès lors le malade cesse également d'avoir intérêt à dissimuler ou à supporter péniblement son affection.
A côté de ces groupes particuliers de la population, viennent se placer diverses réunions d'individus ayant plus ou moins d'affinité avec l'un ou l'autre de ces types, mais offrant avec tous deux ce caractère commun d'être composées d'unités assez bien déterminées comme âge, sexe, pour que l'on puisse étudier le rapport de la maladie avec des catégories bien nettes à ces deux égards; les conditions d'existence imposées à ces réunions donnent en outre à tous les faits de la vie de chacun, aux yeux de l'administration qui les surveille et les secourt, une notoriété qui permet de noter tous les incidents de cette existence : telles sont les populations des lycées, des couvents, des pénitenciers, des prisons; telles sont, dans une certaine mesure, les classes indigentes inscrites, dans nos grandes villes, sur les registres des bureaux de bienfaisance.
Mais ce qu'il importera de retenir, c'est que chacune de ces collectivités constitue un milieu différent par ses aptitudes morbides, différence dont il faudra tenir toujours compte avant de généraliser les conclusions tirées de son état sanitaire.
Faut-il. devant les difficultés, que nous venons de faire pressen-
(1) Léon Colin, Art. Morbidité, p. 321.
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tir, considérer la morbidité comme un problème trop ardu, relativement aux autres questions démographiques, et renoncer à en pousser plus loin l'analyse? Nous ne le pensons pas; si ces recherches n'offrent point l'appât de déductions statistiques rigoureuses, c'est en les comparant entr'elles et à l'état sanitaire de l'ensemble de la population qu'on fera les applications les plus utiles de l'épidémiologie comparée, science toute pratique ayant pour objectif principal l'analyse et par suite la prophylaxie des influences nocives qui apparaîtront plus nettes par la différence même des résultats constatés dans les divers milieux. L'étude de la morbidité, fait plus initial et plus général que la mortalité, nous met en rapport plus étroit avec les conditions de développement des maladies dominantes dans chaque collectivité et fait ressortir une fois de plus l'importance d'une des questions les plus considérables de l'hygiène et de la pathogénie, la question des miheux: la Mésologie.