V. — EXPANSION ET DENSITÉ DES EPIDEMIES
i" Comparaison de divers types.— Lq chiffre de la morbidité d'une épidémie dépend de son expansion géographique, c'est-à-dire des dimensions de la surface territoriale atteinte, et de la densité spécifique des cas de maladie sur cette surface (Voy. p. 363J.
A. Ces deux facteurs concourent souvent, d'une manière parallèle, à la détermination de la morbidité.
11 est des épidémies caractérisées par une certaine analogie LÉON Colin, mal. ÉPioÉin. 24
entre leur expansion et leur densité ; la morbidité sera considérable ou restreinte soit par l'excès, soit par l'insuffisance simultanés de ces deux éléments.
La méningite cérébro-spinale qui, durant son règne en France, ne se manifesta qu'en quelques villes de garnison, qui, en ces villes ne frappait qu'une caserne, limitant souvent, en ces casernes mêmes, -ses atteintes à un ou deux bommes sur cent, nous fournit un des types de Tatténuation simultanée de l'expansion et de la densité épidémiques; elle peut être opposée à cet égard à l'influenza qui, couvrant à la fois un pays, un continent tout entier, frappant villes et campagnes, atteint parfois dix-neuf habitants sur vingt et représente ainsi un type entièrement opposé.
D'un côté pandémicité absolue, de l'autre sporadicité plus complète que celle de tant d'affections constitutionnelles, et autres, qu'on ne songe pas à grouper en épidémies.
N'en est-il pas de même en pathologie vétérinaire? Les épizooties de peste bovine, anéantissant les troupeaux de tout un pays, peuvent être opposées à la morve, limitée habituellement à quelques écuries.
B. En d'autres circonstances, la densité des atteintes ne correspondra pas à l'expansion du mal. Ainsi à Paris une épidémie de scarlatine, quoique généralisée aux divers quartiers de la ville, ne frappera souvent qu'un individu sur plus de dix mille.
Parfois c'est l'opposé : l'épidémie sera plus localisée, mais en revanche elle atteindra, dans les limites de sa circonscription, un chiffre relativement élevé d'individus. La suette anglaise du quinzième et du seizième siècles, surtout dans ses deux premières manifestations épidémiques (1485 et 1517), constitua de véritables pandémies locales, frappant,dans la proportion de 19 sur 20, certains corps de troupes, certaines agglomérations urbaines.
Quelquefois des épidémies très-denses peuvent être plus localisées encore. Telle a été par exemple en 1828 la première épidémie d'acrodynie frappant presque tout l'eireclif de divers asiles, et de certaines casernes de Paris en ménageant à peu près absolument les habitants de beaucoup de quartiers voisins.
De pareilles différences tiennent probablement à l'intervention de plusieurs causes ; dans tel cas, les germes morbifiques répandus dans l'atmosphère ont été sans doute plus rapprochés ou plus clairsemés; dans tel autre, le degré des prédispositions individuelles a été moins considérable ; ces deux circonstances ont pu agir parallèlement, et la somme du danger extérieur aura ainsi correspondu,
MORBIDITÉ DES ÉPIDÉMIES. 37j
dans ses maxima et ses minima, à celle des chances de réceptivité de l'organisme.
2° L'expansion et la densité épidémiques varient pour la même affection. — A quelques exceptions près, aucun de ces modes épidémiques n'est l'attribut exclusif de telle ou telle maladie. La morbidité de la même affection sera limitée par des influences multiples :
1° Limitée par l'étendue de la cause morbide, comme le prouve l'expansion restreinte de certains foyers infectieux et l'atteinte, quelquefois exclusive, par le typhus, la fièvre jaune, des quartiers les plus encombrés et les plus sales des grandes villes ; dans nos climats, l'intoxication palustre est de même restreinte aux environs des foyers palustres, tandis que, dans les pays chauds, la morbidité prendra plus d'extension avec la cause elle-même. Le scorbut, susceptible en tout pays de la pandémicité la plus absolue, si les conditions de misère qui l'engendrent pèsent sur tous, est habituellement le type des affections les plus strictement limitées à des habitats auxquels ordinairement aussi, se restreignent ces conditions : navire, prison, place assiégée, etc.
2° Limitée par les conditions de climat et de localité qui rendront nulle ou accidentelle en un pays l'affection qui constituera le fond de la pathologie d'un autre pays.
Nous avons démontré en détail l'épidémicité en certaines régions de telles maladies impossibles ou forcément éventuelles et transitoires en certaines autres (Voy. notamment p. 216 à 232).
Les localités interviendront dans la détermination de la morbidité, non-seulement par leurs circonstances générales d'altitude, de situation géographique, etc., mais par tous les détails de leurs aptitudes intérieures. Pour les maladies infectieuses en particulier, l'expansion épidémiquese heurtera à tous les obstacles qui divisent les villes en autant de miheux différents ; à Rome il y a des quartiers voués à la malaria et d'autres presque absolument réfractaires ; à Barcelone, il y a des quartiers à fièvre jaune. Paris, en 1832, comme Vienne en 1836, se subdivisèrent chacune en deux villes inégalerfient accessibles au choléra indien. Qui n'a lu l'histoire de ces malheureux quartiers de pestiférés séquestrés jadis de toute communication avec le reste des villes atteintes, et devenant en quelques jours des nécropoles à côté de quartiers relativement préservés ? Dans les villages môme, le moindre obstacle crée des condilions mésologiques différentes.
3° Limitée par les influences saisonnières dont, en certaines années, l'intensité donnera aux afl'ections catarrhales : dysenterie.
bronchite, angine, un caractère d'expansion'complétement inverse de celui qu'elles offriront les années suivantes ; et dont nous verrons l'influence arrêter souvent une épidémie naissante, comme l'hiver arrêtant le choléra et la fièvre jaune, l'été arrêtant la peste d'Égypte (1).
A" Limitée par l'affinité de l'affection pour certaines conditions individuelles. De môme que les chances d'expansion du typhus puerpéral ou chirurgical seront en rapport avec le nombre de blessés ou de femmes en couches réunis dans un môme hôpital, ou dans les mêmes locaux, de même les chances d'expansion des fièvres éruplives, des oreillons, de la diphthérie, dépendront de la proportion relative d'enfants dans une population donnée; celles de la fièvre typhoïde, des angines, des rhumatismes articulaires dépenderont du nombre relatif d'adultes; celles de la fièvre jaune, de la proportion des individus de race blanche dans la population des villes atteintes, etc.
Pour grand nombre de maladies, la raison principale de leur expansion ou de leur limitation reviendra à celles de ces prédispositions enfantées par le degré d'immunité antérieure ou d'inassuétude (294 à 301) : prédispositions renfermant en partie le secret de cette aptitude que Pidoux a appelé le consentement de l'organisme.
En résumé, toute épidémie peut avoir à évoluer dans des raiheux absolument divers, et la même maladie offrira, suivant les circonstances, des conditions toutes différentes d'expansion et de densité.
Le choléra frappera ici le tiers, la moitié d'une armée ou d'une caravane; ailleurs il n'atteindra pas une personne sur mille.
Dans la même localité, il se représentera avec des conditions identiques d'expansion territoriale, mais avec des degrés complètement différents de densité; en 1873, il envahit tous les arrondissements de Paris, absolument comme dans ses épidémies antérieures (1832, 1849, 185S), mais sans faire le dixième du nombre de victimes qu'il avait frappées en ces premières manifestations. On eût dit que ce n'était plus la même ville.
La méningite cérébro-spinale que nous venons d'indiquer comme un type d'épidémie restreinte pendant la pétHode française de son histoire, est devenue ailleurs une affection relativement commune, atteignant plus du cinquième des habitants des pays envahis.
(1) Voir ci-après chapitre ix , Évolution annuelle des épidémies, maladies R^lso^NliiRES.
N'est-ce pas l'histoire de la scarlatine, si disséminée en France, si dense en Angleterre? Nous avons donné des preuves nombreuses de cette variabilité de modes épidéraiques d'une môme affection dès les premières pages de ce livre (p. 9 i\ 16).
3° L'expansion et la densité d'une épidémie dépendent surtout de la date des épidémies antérieures de la même affection. — Cette influence est celle qui prédomine parmi les précédentes, surtout pour les épidémies de maladies transmissibles.
Parmi les maladies contagieuses, le choléra offre, même en dehors de son foyer originel, ce caractère spécial de réapparaître sur place à courts intervalles, avec un degré de densité relativement considérable ; certaines villes ont été, en quelques années et à plusieurs reprises, le théâtre d'épidémies d'une insigne gravité : dix à douze atteintes de 1830 à 1873. C'est qu'il diffère de la plupart de ces autres maladies, en ce qu'il ne confère aucune immunité par une atteinte antérieure.
Les autres maladies transmissibles se ressemblent moins à ellesmêmes dans leurs apparitions successives en un même lieu. Leur explosion initiale dans un pays vierge jusque-là de toute atteinte, ou qui n'en a pas été frappé depuis longtemps, les assimile parfois aux maladies pandémiques. C'est vrai non-seulement pour la peste qui, au sixième siècle de notre ère {peste de Justinien), comme au quatorzième (peste noire), ont envahi tout le monde alors connu, et causé partout un chiffre énorme de décès.
C'est vrai également pour certaines fièvres éruptives : dans les pays où elles pénètrent soit pour la première fois, soit après une longue période de disparition, ces maladies présentent souvent un caractère pandémique ; c'est que là il n'y a pas d'individus réfractaires, préservés par une atteinte antérieure. Il n'y a pas, peutêtre à part la peste noire, de fléau plus terrible que la variole quand elle survient dans un pays entièrement vierge, comme le fait eut lieu au Mexique au quinzième siècle, où elle tua plus de trois millions d'habitants, comme il a lieu de nos jours encore sur les peuplades sauvages de l'intérieur de l'Afrique; même pandémicité de la rougeole dans des circonstances analogues, notamment en ce siècle aux îles Feroë, puis aux îles Fidji (Voy. p. 15).
Nous avons exprimé l'opinion (p. 22-7) que la gravité spéciale des épidémies de fièvres éruptives, quand elles pénétraient dans les climats extrêmes, était précisément l'isolement relatif des populations de ces climats, d'où rareté de ces épidémies et, en revanche, chance d'expansion plus considérable, lorsqu'elles y sont importées ;
chacun s'y trouve prédisposé, et en condition d'accroître le chiffre de la morbidité, non-seulement par sa propre atteinte, mais par sa faculté de régénérer le contage pour ceux qui l'entourent.
Dans les conditions habituelles de nos climats, au contraire, ces maladies acquièrent plus rarement un semblable degré de morbidité. Ici, la population se décompose pour elles en deux groupes : l'un prédisposé par son immunité antérieure, l'autre réfractaire par le fait d'une première atteinte, ou, en cas de variole, par le fait de la vaccination. Les individus du second groupe contribueront à restreindre le développement de l'épidémie, non-seulement parleur préservation personnelle, mais encore par leur innocuité pour ceux du premier qu'ils isolent même souvent les uns des autres, par leur interposition.
Quant aux maladies infectio-contagieuses, leur morbidité varie plus encore ; car elle dépend non-seulement des prédispositions individuelles, mais encore de l'intensité de la cause morbide locale. De 1874 à 1876, les chiffres d'atteintes par fièvre typhoïde dans les différents corps de l'armée française ont varié de 0,5 à 50 sur 100 individus.
4° Règles générales. — Ce n'est donc que d'une manière approximative qu'on peut répartir en divers groupes les maladies populaires au point de vue de leur morbidité.
La pandémicité (expansion et densité simultanément considérable) est le propre surtout des maladies dont la cause, extérieure à l'organisme, agit parallèlement sur l'ensemble d'une ou de plusieurs populations, et contre lesquelles n'existe aucune chance de préservation personnelle soit par l'âge, soit par atteinte antérieure ou par accoutumance.
A. Influenza. — Telle est en première ligne ïinfluénza que nous avons citée dans un des paragraphes précédents (p. 370), comme exemple de ce groupe : elle frappe à la fois les lieux les plus divers, les plus isolés les uns des autres, les villes comme les campagnes, les individus de tout âge, de toute classe de la société. L'expansion épidémique est d'autant plus considérable qu'elle paraît se rattacher à des modifications simultanées ou très-rapidement successives de l'ensemble de l'atmosphère terrestre, et non pas à la présence dans l'air de germes morbides qui agiraient surtout autour de leurs foyers de production, et dont la dissémination ne saurait s'accomplir d'une manière aussi universelle.
B. Dysenterie et fièvre intermittente. — Dans des limites plus circonscrites, par conséquent avec une expansion moins considéra-
ble on voit d'autres épidémies oEfrii- un degré de densité presque aussi élevé que l'influenza. Telle est, dans les pays chauds surtout, la dysenterie ; telle est, dans ces mêmes pays et dans nombre de localités des climats tempérés, la flèvre intermittente; naissant l'une et l'autre de conditions, soit météoriques, soit telluriques extrêmement communes, ne reconnaissant aucune immunité d'âge ni de position sociale, elles sont, dans leurs recrudescences, d'autant plus populaires que, loin de conférer la moindre immunité à ceux qu'elles frappent, elles leur impriment au contraire une réceptivité spéciale à de nouvelles atteintes. Dans les pays chauds et même en certaines parties de l'Algérie, on a vu l'intoxication palustre s'étendre h la presque totahté d'une garnison. A Home ^ même, tous les ans, la moitié de la garnison française (18S0-1866) était atteinte de flèvre intermittente (1).
C. Maladies transmùsïbles. — Le degré de morbidité des maladies contagieuses est loin d'être uniforme ; il varie avec la puissance de diffusion atmosphérique de leurs germes.
a. Pour le plus grand nombre des épidémies de fièvre typhoïde, de variole, de rougeole, la morbidité oscillera dans une localité entre 5 et 50 atteintes sur 1,000 habitants.
b. Parmi les maladies transmissibles, il en est dont l'expansion et la densité les rapprochent de la grippe. Leur contage, dès qu'il a pénétré dans un centre de population, offre une faculté de diffusion qui en fait de véritables pandémies locales. Telle est la dengue, tel quelquefois le choléra, dont nous avons indiqué plus haut la rapidité d'expansion initiale (p. 361).
Dans leurs recrudescences locales, c'est-à-dire dans les limites de leurs foyers originels, là où elles sont plutôt endémiques qu'épidémiques, les maladies pestilentielles peuvent offrir une densité comparable à celle des foyers de malaria les plus intenses; ces pandémies locales s'observeront pour la peste et surtout la fièvre jaune quand une masse de nouveaux venus, pèlerins ou soldats, offrira à leur expansion un groupe favorable par ses conditions d'immunité antérieure et de néocomie; pour le choléra qui ne ménage point ceux qu'il a frappés antérieurement, une telle condition n'est point indispensable, mais elle favorise singulièrement les recrudescences épidémiques.
Certaines maladies contagieuses n'ont qu'une puissance de diffusion relativement restreinte. La diphthérie limitée aux climats
(1) Léon Colin, Traité des fièvres intermitlenles, p. 323.
tempérés et aux climats froids n'offre pas en général, le degré d'expansion de la variole, de la rougeole et des oreillons. 11 en est de même de la scarlatine, inconnue dans les pays chauds, et ne jouant pas un rôle considérable dans la majorité des climats tempérés.
D. Quant aux maladies alimentaires et parasitaires, leur morbidité est absolument corrélative aux conditions hygiéniques des pays atteints. t- j