CHAPITRE XXV
HÉMÉRALOPIE.
L’iiéméralopic ou cccilé nocturne est le plus souvent un symptonip et non une maladie; il n’eidre pas dans le^plau de cet ouvrage de traiter de riiéméralopie en général, nous n’aurons à nous occuper ipie d’une de SfS loi mes, de l’iiéméralopie épidémique qui a régné souvent dans les armées.
Le premier document précis sur l’Iiéméralopie épidémicpie des armées remonte k 1750; cette année-Uà, à .Montpellier, plus de 70 soldats appartenant aux régiments de IJriqueville, de Flandre, de llainaut,Traînel et Royal Navarre furent atteints de cécité nocturne (1).
En 1702, riiéméralopie régna à Strasbourg sur le régiment de Picardie, plusieurs sentinelles tombèrent dans les fossés pendant la nuit (2). Le régiment changea -de garnison, mais pendant plusieurs années, au printemps, l’héméralopie se reproduisit, particulièrement en Corse et à Lille en 1782 et 1783.
Le régiment de Bretagne fut de même poursuivi par riiéméralopie épidémiijue à Briançon, cà Embrun, à Montdauphin et au Fort-Louis du Rbin (3).
En 1702, riiéméralopie règne sur la garnison de Gœttingue;au mois de mars 1708, sur celle de Montdauphin ; en 1785, au Fort-Louis du Rbin; dans les garnisons de Schelestadt et deToul.
Lombard, chirurgien-major de l’hùpital militaire de Strasbourg, constate, dès 1772, que l’béméralopie se reproduit annuellement au printemps dans cette garnison (4).
(ti Founiici-, Journal d'ohaerv. de méd. de Vandermomle, 1756, t. IV, p. 176.
|2) Extrait d’un inéinoire de M. Dupont sur la (joutte sereine épidémique ou nyc- (alopie, avec les réllexions et observations de M. R. Clianiseru, in Rec périodique de la Société de médecine, 1797, t. Il, p. 80 et 147.’
(3) lîaizoaii. De lliéinéralopie épidémique (Rec. mém. méd. mililaire, 1861, 3« série, t. VI, p. 81 et 177j. ’
(4) !.. Laveran, .Vole sur la ...dure de VhémJrakpL [Rcc. mém. méd. rniiilaire 1858).
MG MAI.ADIES KT ÉI'intMIES DES ADM1':ES.
Eli I78'2, le régiment ilo Picardie est atteint à Lille pciulanl les mois (le mars, avril el mai.
En 181G, d’après Larrey (l), les troupes étrangères campées sur notre frontière de l’esl fiirenl atteintes d’héméralopie en même temps ([lie l’oplitlialmie imrnlenle réiniait iiarmi elles.
Au mois de février I833, l’iiéméra.opie régna sur la garnison de Rell'orl composée d’iiii ivgimenl de dragons el d’iin régiment d’infanterie, le premier compta 20 malades, le second 00; tous les soirs on rencontrait dans les rues des militaires voyant à peine pour se conduire, plusieurs étaient obligés de prendre des guides ponriceagner leurs quarliers (2). La cécité iiocturnc régnait en même temps il Neuf-Drisacli, à Colmar, à Strasbourg el à Montdauphin iPoullain, Decoiiiliout) (3).
En 1837, 1838, 1830, les garnisons de Metz et de Strasbourg sont atteintes (lliard, Valette) (i) ; pendant plusieurs aimées l’iiéméralopie se reproduit à Verdun et à Strasbourg, où clia(iue année près d’un dixième de la garnison en est alfecté.
En I8 i7, riiéméraloiiie est signalée à l*aris, à Metz, à Strasbourg, à Civet, en même temps que le scorbut (L. Laveran, ap. cil.)-, en l8o2, 1853, 1854, à r.esaii(;on.
En 1853^ à Wissembourg, 70 soldats du 75’’ de ligne deviennent liéméralopes, tandis que deux escadrons de cuirassiers en garnison dans la même ville sont épargnés.
Pendant la guerre de Crimée l’iiéméralopie a régné, en même te..ips que le scorbut, dans les armées anglaise el française. Après la prise de SéJjaslopol, le nombre des liéméralopes était si grand dans l’armée française que certains régiments ne pouvaient plus fournir le nomjire d’hommes nécessaire pour monter les gardes (Baizeau, op. C(/., p. ni)-
En 1854, une épidémie d'héméralopie, très-bien décrite par M. ’e docteur Weber, sévit à Strasbourg sur le 11« bataillon de chasseurs à pied (5). Eu 1858, nouvelle épidémie à Strasbourg; en même temps, mon père observe au Val-de-Gràce un certain nombre d lieniéialopes çL. Laveran, op. cil. ). En 185C. et 1857, les 57^ el 58“ de ligne, en garnison à Lyon, sont atteints; l’héméralopie est signalée également en Corse, à Montpellier, à Avignon elà Marseille.
(i) LaiTCV, népe.vioHS fiiir la paralipie. (Mthn. île cliir., 1. IV, p.
(‘2) l'oiillaiii, cil6 par Ozanani, op- eil-, t- IV, p. 180 [Ginetle medicale,
(3i Itec. mém. méil. mililaire, t. WXM.
(•1) liée. mém. méd. militaire, l. XI. iX. ...
(oj VVcbcr, llecherches sur riiéinéralopie épid. et. en parlictiher sur I hemeralupie épid. de l’armée (Rec. mém. méd. mililaire, 3° série, l. lit. p. 12-2).
HÉMÉRALOPIE.
L’Iiéméralüpic a été ol)servéc plus rarement dans l’ouest de la France (|ue dans l’est, mais il faut tenir compte de cette circonstance que dans l’ouest les garnisons sont très peu-nombreuses; on a noté cependant quelques cas d’héméralopie à la Piochelle, et autrefois elle était commune à Belle-Islc (1).
L’héméralopie n’est pas particulière à rarméc française: en 1793, les soldats piémontais bivouaquant nuit et jour sur das montagnes couvertes de neige fournirent un grand nombre d’héméralopes. En 1819, près de ôO soldats d’un régiment suisse en garnison à Lyon entrèrent à riiôpital pour héméralopie (2). Le docteur Ilubner a étudié avec soin une épidémie d’héméralopie qui, au mois d’aoùt 1831-, régna sur deux bataillons du 19® de ligne prussien, cantonnés à Elirenbrecbtein et à Pfalfendorf; 138 soldats furent atteints. On crut d’abord à une supercherie, mais nu examen attentif et l’extension ultérieure do la maladie ilémonlrèrcut la réalité des troubles visuels dont se plaignaient les malades. Les hommes atteints ne pouvaient plus retrouver leurs fusils (piand ils les avaient déposés un instant pendant les gardes de nuit; les sentinelles n’osaient pas se promener, dans la crainte de ne pouvoir plus retrouver leurs guérites (3).
Le journal de médecine militaire de Lisbonne fait mention d’une épidémie d’héméralopie qui régna en 185G sur la garnison de cette ville (i).
L’béméralopie épidémi(jue est très-commune dans la flotte, elle a été très-bien étudiée par nos confrères de la marine (5).
En dehors des épidémies de l’armée, et de la flotte, qui sont les plus nombreuses, l’héméralopie a été observée encore soit sur des populations rurales, soit dans des pensionnats, dans des prisons. Pioussilbe-Cbamseru cite une épidémie (|ui survint en 1781 dans un pensionnat établi hors des barrières de Paris et qui se renouvela plu-
(1) Sur riiéméralopie Iràs-commuue à Delle-Isle-en-Mer, notn de Rocliard, in Recueil d' observations de médecine des hôpilaux mililaires, publid ])ar Ricliard de Ilaiilesicrck, Paris, 17CG-1772, t. II, p. 573. On trouve dans le indme recueil, t. II, p. 5Ü8-5G0, d’autres observations d’héméralopie, recueillies également sur des militaires.
(2) Ozanam, op. cil., t. IV, p. 180.
(3) .Mackenzie, Traité des nialad. des yeux, traduct., t. II, p. 735.
(4) 0 Escholiasle medico, 3t septembre 185G.
^ (5) Lel'rapper, thèse, Montpellier, 1850. — Fleury, Gaz. méd., 1810. — Dutrouiau. Elude sur les maladies maritimes. Héméralopie, etc. (Gazette médicale, 1850;. — Audouit, thèse, Paris, 1855. -r- Guérin-Menneville, Héméralopie à bord des bâtiments, thèse, Paris, I85G. — Fonssagrives, Traité d’hygiène navale, Paris, 185G.
Ouvrard, Héméralopie observée à bord du Lavoisier, thèse, Paris,’’l858. — Martialis, Üe l’héméralopie {Arch. méd. navale, 18G8). ■ • ’
MAI.ADIKS ET EPIDEMIES DES AUMEES.
sicui s années de snilc. l'n lail analogue a élé observé dans une maison de liienfaisancc à Berlin; l’éiiidémic se reprodnisail Ions les ans an mois d’aviàl cl cessail an mois d’aonl (1). iJc même à Limoges, en 1850, lin ceiTaiii nombre d’enlanls d’une école fnrcnl frappés d’béméralopie ("2).
Boussilbe-Cbamseru lail mcnlion d’une épidémie d’héméralopie rpii régnait clnuine année au prinlemps sur plusieurs villages d(‘S environs de iMantes (8); Reury el Fréchier ont décrit une épidémie (pii se montra dans le disliict de Maussanc (4). M. le docleni' BardiiuM. de Limoges a constaté, en 18Ô4, un assez grand nombre de cas d’héméralopie dans le Limousin; pendani trois années (1854 à 1857) le docleur Üespont a observé l’béméralojiie éjiidéinique dans la population rurale de Mauvezin (Gers); elle a élé notée aussi dans les départements de la Haute-Vienne el de la Corrèze.
En Russie, el principalement en Podolie, l’héméralopie est fréquenle parmi les pauvres habilanls des campagnes.
IvnoLüGiE. — L’héméralopie épidémiiiue apparaît en général au prinlemps ou à l’automne; la plupart des épidémies observées clans l’armée ont commencé au mois d’avril ou à la fin de février (L. Laverrn, Baizeau, Weber, etc.); (pudipies-unes onL paru au mois de janvier, d’autres en été (épidémie étudiée par llubner sur deux bataillons du 19“ régiment prussien). Les é[)idémies d’aulomne sont moins fréquentes et moins intenses ([uc celles de printemps; d’après M. le docleur Baizeau, on peut les considérer comme la continuation des épidémies de prinlemps, qui, affaiblies pendant l’été, rc|)rennent de l’énergie vers le mois de septembre (5).
Dans les armées de terre et de mer, l’béméralopie ne se montre guère (juecbez le simple soldat, les officiers, les sous-officiers sont toujours épargnés, les caporaux, les musiciens, les soldais ouvriers jouissent aussi d’une immunité relative. La maladie s’attache tà cer-
(1) Arch. (jcn. de méd., séi'ic, t. VU, j». 219, et article Hcméhacoi'Ie, Uiciionualie cil 30 volumes.
(2) Baizeau, op. cil., p. 20.
(3) Mém. de la Société royale de méd., 1780, cité par Baizeau, op. rit., p. 18.
(i) Mackenzie, op. cil., t. Il, ]). 735.
(5) Baizeau, op. cil., p. 20. Voyez aussi, au sujet de l’héniéralopie épidémique : Blanvillaiii, llièse de Sti-asbnurg, 1811. — Datezon, thèse de Montpellier, 1851. — R. Frcrsler, Ueher héméralopie, Breslau, 1857. — L. Coindet, Préceptes analytiques sur V héméralopie, Strasbourg;, 1858. — Desinarres, Traité des maladies des yeu.v, 1858. — Ketler, Union médicale, 25 septembre 1858.— Du môme : Des cabinets ténébreux, l’aris, 1803. — Baldy, thèse de Slrasbourg, 1859. — Desponts, Union médicale, 1802. — Ponect, Ga'ielle hebdomadaire, 1809, p. 450. — L. Goindet, Gazette hebdomad., 1809, p. 471. — Julou.x, llièse de Strasbourg, 1870.
llÊMÉHALOriE.
lai as corps dans lesquels elle se réveille souvent pendant pUisienrs années au printemps, que les régiments changent ou non de garnison; l’héméralopie, bien qu’elle soit plus commune dans les garnisons de l’est, ne relève pas de conditions locales dépendantes du sol, comme le goitre épidémique, la meilleure preuve en est ([u’elle se développe souvent en mer.
On a attribué tour à tour l’iiéméralopie à la réverbération solaire, aux inlliiences atmosphériques et particulièrement au refroidissement nocturne, à un miasme analogue, sinon idenli([ue, ii celiu qui donne lieu aux fièvres palustres, enfm on en a fait une manifestation du scorbut.
L’intensité de la réverbération solaire ne suffit évidemment pas à expliquer l’iiéméralopie : l’béméralopie s’observe surtout au printemps, les épidémies commencent au mois d’avril et non pendant les grandes chaleurs de l’été; elle ne frappe qu’une partie de la population, ici les militaires, là des enfants d’une même pension, d’un même orphelinat; enfin, bien (pi’oii l’observe également dans les pays chauds, elle règne de préférence à Lille, à Strasbourg, aux mois de mars et d’avril, « là où un pâle soleil se découvre à peine sous l’épaisse couche de nuages qui le cache, tandis que la même maladie épargne nos soldats en marche dans les plaines nues de l’Algérie (l). ') L’béméralopie est rare chez les ouvriers qui, comme les maçons, les tailleurs de pierre, etc., s’exposent bien i)lus que les soldats aux irradiations solaires. La théorie de l’iieméralopie par éblouissement a été défendue par MM. Jobit, Deconibout, Fleury, Fonssagrives et surtout parM. le docteur Netter. Ce dernier observateur acomparé l’béméralopie à l’éblouissement qu’on éprouve en passant d’un milieu peu éclairé dans un milieu (pii l’est beaucoup ('2); comparaison peu heureuse, car l’béméralopie apparaît au contraire quand les malades passent d’un milieu très-éclairé dans un autre qui l’est moins. A propos du traitement de l’béméralopie, nous aurons l’occasion de revenir sur la théorie formulée par M. Netter.
M. le docteur Weber n’est pas éloigné de voir dans l’héméralopie une manifestation de rimpaludisme, mais il fait de sages réserves. (( Nous ne prétendons pas, dit-il (o/>. c//.,p. 125), établir une identité complète entre le principe morbifique ou le miasme, si l’on veut, de l’héméralopie et le miasme paludéen, nous voulons établir seulement
(1) L. Laveran, Noie sur la nature de l’héméralopie {Rec. mém. méd. militaire, 1858).
(2) Netter, Cause, nature et traitement de l’hé?néralopie {Journal des connais, méd., 1858).
MALADIES ET El'IDftMIES DEo ADMÉES.
qu’il Y a outre eux une certaine analogie et que le premier ne se produit (pic là où le second exisle. » Celte dei iiii^'rc asserlion est évidemment inexacte, il snftit de dire, pour le (UMiionlrcr, ipie l’iiéméralopie se développe souvent en pleine mer. IMns loin M. Weber montre (pie riiéniéralo[)ic atteint surtout les hommes ipii ont un service de unit, et il conclut ainsi : « On le voit, d’a|)rès tout ce (jui pn';cède, notre opinion sur la nature de l’Iiéméralopie est aussi nette (pie possible : nous admollons (pie c’est le service de niiii qui la produit chez les soldats déjà prédisposés par une cause cliinaléri(|ue locale. » {Op. cil., p. Iil7.)
l/liéméralopie, comme le dit Jl. Weber lui-même, n’est pas une aireclion inlermillentc, elle se développe dans des pays tout à fait ineiiines de malaria, sur des vaisseaux en mer, elle n’est pas curable par le snltàlc de (piinine, il n’y a donc aucune raison pour faire intervenir ici le miasme palustre. Je ne prétends pas soutenir que l’iiéméralopie n’est jamais une manifestation de l’impaludisme, (piebpiés observations semblent témoigner du contraire, mais comme j’ai eu l’occasion de le dire eu commenyaiit, l’héméralopie est un symplijme qui peut se reiicontrer dans bon nombre de maladies, et je n’ai à m’occuper ici que de l’héméralopic épidémique; de celle-là ou peut dire à coup sûr qu’elle ne relève pas du miasme palustre.
M. le docteur Baizeau fait jouer un grand rôle aux vicissitudes atmosphériques, au l’efroidissement nocturne invoqué déjà par ,M. Weber pour expliquer riiéméralopie. M. le docteur Baizeau fait remarquer {op. cil.) que la maladie se développe aux époques et dans les climats où les variations nychllicmérales sont le plus manpiées, cl qu’elle sévit sur les individus parliculicremeiit exposés aux vicissitudes atmospbéri(jucs (soldats, marins); la fraîcheur de la nuit frappe, dit-il, d’héméralopie les soldats en faction, tandis que les militaires qui n’ont pas de gardes à monter (sous-ofUciers, caporaux, musiciens, ouvriers) sont épargnés par la maladie.
Cette remarque est trè.s-juste, et nous inscrivons les gardes de nuit en tête des causes prédisposantes, mais il faut quelque chose de plus pour donner lien à l’héméralopic; si les gardes de nuit suflisaient à la produire ayee les variations atmosphériques, on comprendrait diffici- Icmcnl pouniuoi ta maladie prend presfiue toujours la forme épidémique, ou devrait l’observer chez tous les ouvriers qui veillent la nuit {poUcemcH, veilleurs de nuit), enlin cette étiologie ii’expliqucrait pas le.s épidémies qui ont été observées dans des pensionnats, dans des prisons.
Pour j\l.M. B. Laveran, Dulroidau et Guérin-Menneville, l’héméralopie est un synqùùme, une forme dimiuulive et larvée du scorbut.
1IÉM1:UAL()1'1E.
« Une petite épidémie d’iiémératopie ayant régné au printemps sur les militaires de la garnison de Paris et s’étant produite au \al-de- Gràce par des cas assez nombreux pour attirer l’alicntion, j y ai trouvé, dit mon père, la confirmation de l’opinion (pie j’émettais en 1847 (1) sur la nature de l’Iiéméralopie et la constance d’un certain nombre de faits (pi’on pourrait appeler les caractères des épidémies d’béméralopie... Comparez les épidémioi: d’Iiéméraloiiie aux épidémies de scorbut, de stomatite ulcéro-membrancuse, vous trouverez (pi’clles présentent identiiiiiement les mêmes caractères; atteignant les mêmes personnes, se produisant avec les iiiêrncs apparences de spécificité; qu’elles régnent en même temps, comme à Cabrerq dans l’épidémie de 18i7, on qu’elles alternent, comme l’a observé M. Grimai (^). »
Il est incontestable que riiéméralopie épidémique a été observée souvent à côté du scorbut, comme à Paris en 1847, en Grimée (1854- 1856). L’héméralopic que l’on rencontre frécpiemment parmi les soldats et les matelots est due sans aucun doute, dit Hammond, à l’affection scorbutique. Le docteur Coale, à bord de la Colombie en 1838, 1839 et 18 40, et le docteur Uoltz ,4 bord du liarilan en 18 40, ont observé en même temps le scorbut et l’béméralo[)ie (3). Les médecins de la marine française ont eu souvent l’occasion de faire la même remarque. (Voy. Dutroulau, Guérin-.Menneville, op. cil.) Pendant une campagne dans l’océan Pacifiipie, en 1855, le scorbut et riiéméralopie régnèrent à bord de la frégate V Alceste; 7o matelots atteints d’béméralopie présentaient tons, dit H. le docteur Quémar (4), des signes incontestables du scorbut, quelques-uns même en étaient atteints Irèsgravement.
De 1841 h 1843, l’béméralopie atteignit à plusieurs reprises l’équipage de la Reine- Blanche, \o. maladie se montrait lorsque les matelots étaient soumis depuis quelque temps à des privations, et disparaissait quand on pouvait se procurer des vivres frais en abondance (5).
A côté de ces faits ([ui rapproclient l’béméralopie du scorbut an point de vue de l’étiologie, il eu est d’autres qui, tout en faisant ressortir aussi l’intluence d’une alimentation vicieuse et insullisante comme cause productrice de la maladie, prouvent cependant qu’il y a une différence à établir entre le scorbut et riiéméralopie : tandis que
(Il Voyez L. Laveran, Conüdéraüons sur le scorbut, ioc. cit.
(2) L. Laveran, Noie sur la nature de l’ héméralopie, loc. cil.
(3) Evans, op. rii., p. 87.
(-1) Quémar, Scorbut et Héméralopie scorbutique, llièsc de doctorat, Montpellier,
(51 Lefrapper, thèse de Montpellier, 1850.
MALADIKS 1:T £1*11)KM1KS DliS AIl.MKIiS.
la privation de végétaux frais joue , le principal rôle dans la prodnclion dn scorluit, nue alimentation exdusiveinenl végétale peut donner lien à riiéinéralopie.
J. Fraidv raconie rpie par suite de rcxtrèine pénurie de l’aliinenlalion eide l’usage exclusif de substances végétales, les (>nfants d’un oi'plie.liiial devinrent liéinéralopes; il suffit d’ajouter dn lard à leur alimentation pour mettre lin à l’épidémie (1).
Jobit a remarijuc (jue l’iiémérulopie était commune cbez les mendiants de Cadix (pii se nourrissent de fruits et d’oignons crus (2).
L’liéméndo|)ie a souvent régné sur les populations ruixtles à Saint- J\lartin,GuerneetFollainville, villages situés près de iMantcs(Uoussillic- Cliamseru); à Mauvezin (:3) (Gers), etc.; or ou sait (|ue dans les campagnes la nourriture est cssciiliellement végétale.
En Podolic, d’après Meissner, un grand nombre d’babilants sont allèctés de cécité noctunie pendant le carême, et le docteur Euss (de Saint-Pétersbourg) parle d’une épidémie qui règne en Russie sur la classe [lauvrc à l’époque du jeùuc (pii se prolonge pendant sept semaines avant Piupies (4).
Tous ces faits tendent à démontrer (pie l’Iiéméralopie est souvent la conséquence d’un vice dans l’alimentation, d’une nutrition imparfaite, ce qui ne veut pas dire ([u’elle soit un symplijme du scorbut; l’abstinence de végétaux frais engendre le scorbut, tandis (pi’une alimentation qui n’est pas suflisammenl animalisée donne lieu à l’iiéméralopie; le scorbut disparait dès (pie les malades peuvent faire usage de végétaux et de fruits frais, noiis verrons que l’huile de morue est un des meilleurs remèdes de l’iiéméralopie; enlin on trouve un grand nombre d’épidémies d’héméralopie sans mélange de scorbut, et réciproquement. La fréipiente coïncidence du scorbut et de riiéméralopie s’expli({ue par ce fait que souvent à la privation de végétaux frais viennent s’ajouter rinsufiisance et la monotonie de la ration alimentaire.
En rtsunié : sous l’influence d’une alimentation vicieuse ou insulfisante, certains éléments taisant défaut à la réparation de nos tissus, le scorbut et l’béméralopie peuvent se développer; mais dans ces deux maladies d’alimentation, les éléments qui font défaut ne sont pas les mêmes : tandis que les végétaux frais sont nécessaires au scorbutique, il faut à l’iiéméralope des matières grasses et une ali-
(1) .1. Frank, Pathol, interne, t. lit, p. 5i”2.
(2) .Tobit, tlièse de Monlpellicr, I82i).
(8) Union médicale, 1858.
(I) Raizoan, op. cil., p. 18.
IIÈMÉIIAI.OI’IE.
mentaüüii animaliséc. Kous revieiulrons sur ce point eu traita. .t delà
! nature de l'iiémcralopie.
Di:scrui*TiON générale. — Les mots héméralopie (de ■hv-ip'-'- jour, oirroa-'M vuir) et uyclalopie (de vv7.Ta/w|/, mot employé par Hippocrate pour distinguer les individus qui sont aveugles la nuit), sont
1 également usités aujuurd’liui pour désigner la cécité nocturne; on peut [iréteiulre que le mot héméralopie vient de jour, et «/.&)? aveugle, et (pie par suite il iiuliipie un étal opposé à celui de nyctalupie, mais l’autre étymologie est aussi acceptable, et par suite il faut se conformer à l’usage, quein penes avhilriiim esl et jus et noniia loquendi (^Hoiace).
Détinir l’héméralopie, c’est presque la décrire; les troubles visuels peuvent se produire très-brusquement; au moment où le soleil se couche, les malades sont plongés tout à coup dans l’obscurité la plus complète, ils sont incapables de se conduire, de regagner leur caserne. Au printemps de 1855, à Besançon, un grand nombre de soldats étaient frappés clunpie soir de cécité au milieu desrues et devenaient incapables de rentrer à la caserne. On fut obligé de donner des ordres pour ipio les hommes des postes parcourussent la ville à -la tombée du jour, afin de ramener ceux qui ne pouvaient pas se conduire. Le plus souvent l’iiéméralopie ne survient pas aussi brusquement; lorsque le jour baisse, la vue des malades se trouble, les objets se couvrent à leurs yeux d’un brouillard qui s’épaissit de plus en plus à mesure que la nuit devient plus obscure. La cécité est complète ou incomplète suivant les cas; certains malades ne distinguent pas pendant la nuit les objets les plus lumineux, mais c’est là un fait assez rare; ordinairement une lumière artificielle peu éloignée esl aperçue dans un nuage plus ou moins épais qui en- ■ veloppe également les objets éclairés par elle. « Les uns voient nettement à vingt pas une bougie allumée, les autres l’aiierçoivcnt à I peine à une distance moitié moindre. De même, la clarté projetée au loin n’est pas également appréciée par chacun. Pour celui-ci tout est obscur au delà de quelques centimètres du foyer lumineux; pour ■ celui-là, les objets distants d’un mètre sont distincts, mais toujours lia lecture est impossible et pénible môme avec une héméralopie léigère; les lettres se superposent, se confondent, et la vue ne larde pas • à se troubler complètement. » (Baizeau, op. cil.)
Les béméralopes sont incapables de se conduire la nuit, la lumière de la lune ne suffit pas à donner une image nette des objets sur leur rétine altérée. On voit, dit M. le docteur Baizeau, les béméralopes marcher à pas lents, les bras étendus en avant comme des aveugles; queb[ues soldats du 58® de ligne, ayant voulu continuer leur service, se
MAI.ADIKS KT ÉPIDÉMIES l>ES AlEMl'ES.
faisaient comlilire à leur posle (le nuit, arrivés là ils n’osnient plus bouger, plusieurs furent punis pour n’avoir pas reconnu ies patrouilles dont ils ii’avaient pas dislingué le fanal; pendant lesmarclies do nuil, les malades sont obligés de se faire guider ]iar leurs camarades; plus d une lois des sentinelles atteintes d’béméralopio se soûl tuées en tombant du haul des remi)arls do nos ciladelles.
La cécité disparaît le irndin (piaiid le soleil reparaît à l’horizon, mais la vue du malade ne redevient pas normale, rbéméralo|)ie n’est j.as une alïïTctiori intermittenle; comme le dit très-bien M. le docteur Weber, «ce n’est pas la maladie rpii est intermittenle; ce (]Ui revient à heure fixe, ce n’est pas elle, mais le coucher du soleil (pii en provotpie la manifestation » {loc. cil., p. 120). Les militaires, assez mauvais observateurs d’eiix-mèmes, disent souvent (picloiirvue redevient normale [)endant le jour; en réalité, l’acuité visuelle est diniinmîe le jour comme la nuit, (d si on place bîs malades dans une cbambn' peu éclairée, ils no distinguent pas les objets (pii sont vus très-nettement par les autres personnes; ou, s’ils les distinguent, c’est au traversd’un nuage, d’un brouillard (Baizeau, op. cil.). >
La rétine, moins excitable (pj’à l’étal normal par les rayons lumineux, . est cependant plus irritable ; les malades ne peuvent pas tixer sansdouleur pendant le jour dos surfaces (pii rénéebissent vivement lesrayons du soleil, ils sont facilement éblouis; c’est là un exemple de ce (|u’on a appelé faiblesse irritable.
Les conjonctives sont assez souvent le siège de picoteinenl'=, il semble aux liéméralopes qu’ils ont des grains de sable, des corps étrangers dans l’œil, cependant la conjonctive n’est pas injectée.
Plusieurs observateurs, et en particulier .MM. de lliibbenet (I ) et Villemin (2), ont signalé chez des malades atteints d’héméralopie' 1 existence de taches brillantes sur la conjonctive oculaire, au niveaii du grand angle do l’œil. Ces taches blanchâtres, comme argentées,, sont formées, d’après M. le [troiesseur Yillemin, par des cellides épilliéliales en voie do dégénérescence graisseuse ; ces cellules, par suil(' des mouvements de clignement, vont s’accumuler au niveau du grand : angle de l’œil, sur la partie de la conjonctive oculaire qui est ordinairement à découvert. M. le docteur Netter attribue ces taches à une desquamation delà conjonctive analogue à ceile de la peau dans l’érythèmesolaire (B); nous avons d(‘jà montré que la tbéoriedeM. le docteur
(1) De lUibl)ciipt, Ann. d'oculisikjue, I8ü0, t. XLIV, p. 293. . ,
(2) Villemin, De l'allérnlion épilhélialc de la conjonctive oculaire dans l’hcméralopie {Gm. hebdom., 1803, p. 332).
(3) Netter, Méin. sur les taches blanches des sclérotiques dans l'kèméraiopit ' {Gai: méd. de Paris, 1802, p. 503).
llKMERALOI’li;.
Netter ii’clail pas soulciiable, riiéméralopic n’a rien de coniinim avec l’érythème solaire, qui u’est qu’une brûlure au prcmiei' degré. Ces taches de la conjonctive sont loin d’être constantes; pour ma part, je les ai rencontrées rarement.
D’après M. le docteur Weber, le larmoiement accompagne presque toujours l’héméralopio, 'et souvent il en est le premier symptôme; le larmoiement apparaît surtout (|uand les malades s’exposent à une liiinièrc vive on (piand ils fatiguent leur vue en essayant de distinguer de petits objets, de lire par exemple.
La pupille ne fournit aucun signe constant, la dila'ation, surtout le soir, a été notée dans un grand nombre de cas; d’après M. le docteur Weber, la contractilité est diminuée, la lueur d’une flamme promenée devant l’œil a d’autant moins d’action (juc la cécité est plus complète (Weber); M. le docteur Baizeau n’a pas observé celte diminution de la contractilité. Le défaut iriiicitabilité de la rétine se compliipiant d’une irritabilité anormalCjOn conçoit (jue la pupille soit tantôt dilatée, tantôt contractée, suivant (pie l’un ou l’autre de ces troubles l’enqiorte. i’iusieurs observateurs ont noté que les yeux bleus étaient particulièrement sujets à l’iiéméralopie, cela lient sans doute à ce que les individus blonds et lymphatiques, prédisposés par leur constitution molle à l’héméralopie, ont en général les yeux bleus.
M. Serres prétend n’avoir pas obtenu le pbosphène nasal chez une femme alfectée d’héméralopie; dans l’héméralopie épidémique, .MM. Baizeau et Weber ont constaté la persistance des phosphènes.
L’examen ophthalmoscopique n’a pas fourni de données bien importantes; la plupart des observateurs ont trouvé que le fond de l’œil était normal, des altérations ont été signalées seulement dans les formes graves et persistantes.
Le plus souvent, dit M. le docteur Baizeau, l’examen a été négatif; dans quelques cas il existait une légère injection de la pupille et de la choroïde. On sait combien l’aspect du fond de l’œil varie d’un individu à l’autre, et le peu d’im[)orlance qu’il faut attacher à la coule ir, à l’injection plus ou moins vive de la choroïde cl de la papille (1). D’après Mackenzie, on observe au début nue coloration rosée de la papille, une turgescence inaccoutumée des veines rétiniennes qui deviennent tortueuses; mais, ajoute Mackenzie, ces symptômes peuvent faire complètement défaut {op. cil.).
Dans les cas les plus avancés, le docteur Quaglino dit avoir constaté (”2) l’cxislencc d’une teinte blanc grisâtre de toute la surface de la
(I) l'eiTiii, Traité d’ophthalmoscopie, Paris, 1872.
(2i Ann. (l'ocuUnlique, 1806, t. XL, p. 97. r.ité par Mackenzie.
rétine, surloiit au ])ourtmirde la papille et le long des vaisseaux, aspect dû, suivant lui, à une infiltralion séreuse de la stdistance de la rétine et des fibres du nerf opli(pie.
D’après M. le docteur Martialis, dans les cas légers, il n’y a pas d’altérations ophtlialinoscopi(|ues; dans riiéinéralopiepliis persistante, on observe une infiltralion séreuse, surtout le long des vai-seaux; à un degré plus avancé encore rinfillration envahit toute la rétine, b‘s vaisseaux rétiniens disparaissent en partie sous les exsudais, la papille se déforinc, la couclie des bâtonnets (•omprimée s’atrophie, mais l’altération de la vue est alors Ires-profonde et très-persistante. .\l. .Martitdis pense (pie la pi'rte de la vue peut être la consétpience d’Iiéinéralopies de longue durée (I).
tialezowski a constaté assez souvent chez des béméralopes la disparition i>ar jilaces des artères au voisinage de la [lapille sur un trajet une ou deux fois grand comme la papille; il attribue cette disposition à une contraction spasmodi([ue des artères, ce qui cxpli(|uerait un certain degré d’anesthésie rétinienne par anémie (2).
D’après notre collègue M. le docteur Poucet, l’examen oïditbalmoscopiipie permet de constater chez les béméraloiies : 1“ l’anémie dos artères de la rétine qui deviennent grêles, fines, pàb's, blanches; 2“ une congestion des veines; 3" souvent une injection rosée de la papille. D’après le même observateur, Tœdème pa[)illaire id sous-rétinien est un sympliAme assez fidèle, a mais il ne constitue pas non plus le signe patbognomoniiiue de l’iiéméralopie (pii peut exister sans lui, on voit souvent cet œdème se produire dans le courant de la maladie, après l’anémie, artérielle; il n’en est donc pas la cause, mais une conséquence. Il existe sur les bords de la papille, (pii sont alors diffus, nébuleux, ou le long des vaisseaux, dont les contours sont mal dessinés (3). >■>
Quelques auteurs ont insisté sur l’état gastriipie, saburral, qui accompagne parfois l’iiéméralopie; Scarpa faisait même du trouble des fonctions digestives la maladie princiiialc sous rinfluence de bupielle se développait riiéinéralopic ; en d’autres termes, riiéméralopie était pour lui d’origine réflexe, et le point de départ du phénomène réllexc SC trouvait sur la miKiueuse digestive. L’embarras gastriipie était fréipient à Strasbourg chez les malades de M. Weber. Sur plus de deux cents béméralopes, M. Daizeau n’a rencontré que vingt-ciii(| à
(1) Arch. de méd. navale, t8(i8, l. IX, j). 88.
p2) Gasette dea hnpilaux, “23 ocloDrc I8(')',l. — Répotuse de .)}. le docteur Raiicau (mùmc rcc., 2 déci'inbre tSlîO).
(3) Roiicct, Gaz. hehdom., I8(UI, p. -iGG.
HÉMÉRALOPIE.
trei>(e fois cet étal saburral des premières voies, et il lait remarqimr avec raison qu’au printemps, c’est-à-dire à l’époque où se moulreiil le plus souvent les épidémies d’iiéméralopie, les embarras gastriques sont toujours très-communs.
Diagnostic. Simulation. — Le diagnostic de l’béméralopie est très-facile quand on peut avoir toute contiance dans les récit.', des malades, li’ès-diflicile au contraire s’il va lieu de soup(.;oniier la simulation. Un militaire déclare qu’il n’y voit pas la nuit, que le soir sa vue se trouble et qu’il est incapable de se conduire, de faire son service par conséquent; les symptùmes objectifs peuvent manquer conqilétement, l’examen de l’œil peut être complètement négatif; aussi la simulation de l’héméralopie est-elle assez fréquente dans la Hotte (1) et dans l’armée de terre (2).
M. le docteur Weber attache une grande importance an larmoiement et à la mydriase; (( la présence de ces deux synqitomes, écrit-il, ne nous lai.ssait aucun doute sur la nature de la maladie, tandis ([ne leur absence simultanée nous révélait la simulation ».
La mydriase, les taches nacrées de la conjonctive, le larmoiement, sont utiles au diagnostic lorsipi’ils existent, mais on ne saurait rien induire de leur absence. Il est rare que le soir ou pendant la nuit les simulateurs n’oublient pas leur imle d’héméralopes, il Luit donc les faire observer avec soin; on trouvera dans le livre de M. le docteur Boisseau ((ueli[ues-uns des procédés qui ont été employés pour prendre les faux liéméralopes en llagrant délit. Le traitement de l’béméralopie indiqué par M. Netter présente de grands avantages dans riiéméralopie simulée; on enferme les malades dans un cabinet noir, et renmii fait ([ne bientijt ils se déclarent guéris.
Mauciie. Durée. Pronostic. — Toms les auteurs conviennent que riiéniéralo[)ie abandonnée à elle-même guérit le plus souvent; sa durée est très-variable, elle disparail au bout de cinq, dix, ([uinze jours, ou bien elle se prolonge pondant un, deux et trois mois. Les récidives sont fréquentes, M. le docteur Baizeau en a compté 35 sur Liicas; plusieurs fois la maladie récidiva deux et trois fois sur le môme sujet.
Bien que le pronostic soit en général très-favorable, il ne faut pas oublier ([u’oii a vu quelques exemples d’béméralopies très-rebelles, et que l’amblyopie ou l’amaurose ont succédé parfois à ta cécité nocturne (.lobit, Lefr:q)[)er, Faivre, L. Laveran, Boudin, Martialis).
La cécité nocturne expose les marins et les soldats à un grand nom-
(1) Fonssagrives, Traité d'Iujfjiéne nav., p. 357.
(2) Roisscaii Ues malad. simulées, Paris, t870, p. 26G
5“2b MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.
lire d’accidents, ii des clniles graves, clc. ; en campagne, l’héinéplopie est encore pins à redouter, car elle peut ineltre un gi’and nombre d’Iiommcs hors de service.
Anatomie pathologique. — Quebiucs autopsies d’hémcralopes morts par accident n’ont pas appris grand’cliose sur la nature des lésions de l’œil. M. le docteur Cliaull'ard a noté les altérations suivantes chez un soldat atteint d’héméralopie depuis trois mois : le nerf o[iti((ue était intact dans le crâne, sa portion orbitaire était injectée vivement, ainsi ipie le gangii,on ophthalmiqiie, des sullusions sanguines existaient entre la scléroti(pie et la choroïde, lîln ISOô, au Valde-t’irâce, mon père fit l’autopsie d’un héméralopc cpii s’était tné en tombant sur la tète du haut des remparts, les lésions observées dans les deux yeux se rapportaient au traumatisme.
L’examen ophthalmoscopi([ue est nn moyen bien plus délicat, bien plus fidèle, de constater l’état du fond de l’œil; or, le plus souvent, comme nous l’avons vu, cet examen est négatif. L’examen histologique, (pi’il faudra faire dès ([ue l’occasion s’en présentera, pouri'a peut-être nous apprendre quehpie chose de plus sur les altérations de la rétine.
Natuiuî. — L’héméralopie résulte d’une altération on d’un trouble dans les fonctions de la rétine, la plupart des auteurs modernes sont d’accortl sur ce point; mais (pielle est la nature de l’altéi'ation? pourquoi les fonctions de la rétine sont-elles troublées? Ici les avis difl'èrent. Ou a prétendu tour à tour (pie chez l’héméralope il y avait paralysie de la rétine comme dans l’amaurose (auteurs du Compen- (linm (le ckirurg>e; Mackenzie, op. cil.), ischémie de la rétine (Galezowski), névrose de la rétine (Üesmarres, lîaizeau), névrose intermittenle (Nelalon), congestion, iri'itation rétinienne, etc.
Nous avons déjà dit que l’héméralopie n’était pas une maladie intermittente, et nous avons montré que les épidémies d’héméralopie ne relevaient nullement du miasme palustre; il ne s’agit pas non plus d’une congestion de l’œil que l’ophthalmoscope permettrait de constater dans tous les cas, si elle constituait le point de départ de la maladie, tandis que les exsudats ne s’observent que dans des cas anciens et compliqués. La diminution de la sensibilité spéciale de la rétine, l’asthénie, tel est le principal caractère de l’héméralopie, la rétine ne perc’oit plus les rayons lumineux (pii, a 1 étal normal, suffisent à éclairer les objets (pii nous entourent le soir et pendant la nuit. Cette faiblesse dépend-elle d’une ischémie produite elle-même parmi spasme des artères, ainsi (pie l’a écrit M. Gaiczovvski? Il est bien difficile d'admettre (pi’unc contraction spasmodicpie des artères du fond de rieil puisse persister pendant des semaines entières; d autre part, la disposition spéciale des vaisseaux du fond de 1 œil décrite par
llKMEnAI.OI>lK.
M. Galczowslvi n’a pas élé retrouvée par d’aulres observaleurs.
En Irailant de l’étiologie, nous avons dit que l’iiéméralopie se développoit souvent sous l’inlluence d’une nourriture insuiïisante; il est possildc que la nutrition de la rétine souffre tout parliculicrenient quand certains éléments lui font défaut; ses procédés de reproduction des images deviennent imparfaits comme ceux du photographe quand ses léaclils sont mau\ais. La therapeuti(pie confirme cette idée, car toutes les médications qui ont fourni des résultats satisfaisants ont pour base un changement de régime et une alimentation réparatrice; riiuile de morue en fournissant certains éléments de nutrition, la chambre obscnie en plaçant 1 œil au repos, favorisent évidemment le mouvement de réparation; au contraire, toutes les causes débilitantes, toutes celles ((ui contribuent îi fatiguer la vision, aggravent l’état des malades.
PnoFiiYLAxiE. Traitemknt. — Une alimentation abondante et variée, tel est le meilleur moyen prophylactique cà employer contre l’héméralopie; l’alimentation du soldat, toujours trop uniforme, quelquefois insuftisante, est évidemment la principale cause d’une maladie qui n’atteint ni les officiers, ni les sous-officiers, mieux nourris que les soldats, ni les corps spéciaux qui, grâce à une solde plus élevée, peuvent introduire un peu de variété dans leur alimentation. Pendant l’épidémie de Lisbonne, on augmenta la ration des soldats, et l’héméralopie disparut aussitôt.
Les autres mesures qui ont été conseillées : faire les exercices à l’abri du soleil, modifier la coiffure, changer de casernes, empêcher les hommes de coucher en plein air, etc., sont très-secondaires ou même inutiles. L’héméralopie ne disparaît pas quand on fait évacuer une caserne, elle ne tient pas, comme l’acrodynie, comme le goitre, à des circonstances toutes locales; certains régiments ont continué pendant plusieurs années à fournir des héméralopes, malgré de nombreux changements de garnisons. Quant aux irradiations solaires, au refroidissement nocturne, aux fatigues, ce sont là des circonstances banales incapables par elles-mêmes de provoquer l’héméralopie, mais qui, chez des individus prédisposés, jouent le rôle de causes occasionnelles; en temps d’épidémie il faudra donc y soustraire autant que possible les militaires.
Lorsque le scorbut règne en même temps que l’héméralopie, il est nécessaire d’associer les végétaux frais aux autres aliments dans une forte proportion.
Les héméralopes seront dispensés de tout service; en cas de nécessité absolue, en temps de guerre, par exemple, on pourrait les employer pour le service de jour. L’héméralopie n’étant pas contagieuse, il n’y a pas lieu d’isoler les malades.
A. LAVER AN. oi
MAI.ADllvS KT KlMDÉMIliS DES AllMÉES.
Un grand nombre de traileincnis ont clé préconisés, les moins rationnels ont paru donner des succès qui s’expliquent (juand on sait que le plus souvent riiéméralopie guérit spontanément.
Biard (1) et Goindet ont emi)loyé la cautérisation péricornéenne; on louche légèrement à l’aide d’un crayon de nitrate d’argent bien elfdé le globe de l’œil vers le point d’union de la cornée et de la sclérotique. Goindet, auquel j’ai vu employer ce procédé, promenait très-légèrement le caustiipie sur le quart environ de la circonrérence cornéenne. Gelle petite opération, dont on a exagéré les dangers, est au moins inutile.
Valette attribuant l’iiéméralopie au rétrécissement de la pupille, faisait à ses malades des instillations de belladone (2) ; tout ce (pi’on peut dire d’un traitement si peu rationnel, c’est qu’il n’empècbait pas la guérison spontanée.
Des collyres de toute sorte, émollients, irritants, narcotiques, ont été employés sans résultat; tà l’appui de sa Ibéorie sur l’héméralopie, M. le docteur Galezowski a préconisé un collyre à Fésérine (alcaloïde de la fève de Galabar, 0,02 pour 10 grammes d’eau); mais les résultats obtenus ne prouvent ludlement l’efficacité de Fésérine, Je ne fais pas d’exception pour les observations citées par .M. le docteur Galezowski lui-même {loc. cil.).
Depuis longtemps les fumigations de foie de bœuf sont employées contre Fhéméralopie, Gelse et Galien les conseillent, et avec un peu de bonne volonté on pourrait remonter jusqn’à Fbisloire de Tobie et de Fange Kapbaël. Dans une lettre sur Fhéméralopie, publiée en 1 750, Fournier nous apprend que la fumigation de foie de mouton était souvent employée de son temps pour guérir Fhéméralopie, fré([nenle, dit-il, dans l’armée; on faisait griller des tranches de mouton, et on exposait les yeux à la fumée qui s’en dégageait, en même, temps on faisait usage de foie de bœuf à l’intérieur (3). Fournier blâme sévèrement cette pratique.
En 1780, Dupontse servitavec succès, à Strasbourg, des fumigations de foie de bœuf pour combattre une épidémie d’héméralopie qui régnait dans la garnison ; M. Weber, qui en I85i renouvela l’expérience de Dupont, fait l’éloge de ce singulier traitement qu’il formule ainsi : chaque malade fait bouillir une demi-livre environ de foie de bœuf dans un litre d’eau, (juand le foie est bien cuit, le malade penche sa tète
(1) Mémoire mr l’emiüoi du nilrale d’argent dans le traitement de riiéméralopie {liée. mém. méd. militaire, tr» série, l. XLIX, p. 108).
(2) Note sur la nature et le traitement de l'iiéméralopie, ]>:ir J. R. ,1. Valette {liée. mém. méd. militaire, B» série, t. XLIX).
(3) Journal de Vandermonde, t. V, p. t05, note.
HÉMÉRALOPIK.
au-dessus de la décoction, de façon tà en recevoir les vapeurs dans les yeux; la durée de chacune de ces fumigations est environ de 10 minutes, et on les répète deux ou trois fois par jour.
D’après M. Weber, le principe actif de la décoction de foie de bœuf se trouve dans les composés ammoniacaux qui s’en dégagent; cependant, dit-il, les vapeurs ammoniacales sont moins actives qne ces fumigations. M. le docteur Baizeau a employé comparativement les fumigations avec la décoction de foie de bœuf et avec l’eau pure, et il a observé dans les deux cas les mêmes résultats.
Les anciens, tout en prescrivant les fumigations de foie de bœuf ou de mouton, recommandaient aussi de faire entrer dans l’alimentation des béméralopes le foie de certaines espèces animales. M. Despont de Mauvezin a préconisé l’huile de foie de morue à l’intérieur (1), et M. Baizeau a employé avec succès cette médication. « Nous avons essayé, dit-il, ce médicament (l’huile de morue), et nous l’avons donné à un certain nombre d’béméralopes à la dose de 20 à 30 grammes le matin cà jeun. La rapidité et la régularité de son action ont été telles que nous avons été surpris des résultats remarquables que nous avons obtenus. Cdiez quebiues malades la guérison a été presque instantanée, c’est-à-dire que 24 heures après la prise du remède l’affection oculaire était dissipée; les autres ont été guéris le deuxième ou le troisième jour, rarement nous avons été forcé de prolonger le traitement au delà du quatrième jour. Non-seulement nous avons réussi dans les béméralopies récentes, mais nous avons triomphé avec la même facilité d’amblyopies nocturnes anciennes et qui avaient résisté aux traitements les plus variés, et nous avons constaté l’efficacité de cette médication dans les cas sthéniques ou asthéniques, simples ou compliqués. » {Op. cil., p. 81.)
Nous avons déjà cherché à expliquer l’action de l’huile de morue dans l’héméralopie ; évidemment quelques doses de ce médicament n’ont pas une action reconstituante générale sur l’organisme, l’huile de morue contient sans doute un élément nécessaire à la nutrition, à la réparation de la rétine, est-ce l’iode comme lo vent M. Baizeau? sont-ce les corps gras? Nous n’en savons rien; tout ce que nous pouvons affirmer d’après notre propre expérience, c’est l’eflicacité de ce médicament complexe, l’huile de foie de morue.
Nous pourrions passer encore en revue un grand nombre de médications : les antiphlogistiques, les révulsifs, les dérivatifs, etc., mais cette énumération serait sans intérêt pour le lecteur et sans profit pour les béméralopes à venir; M. le docteur Desmorets a très-bien
(t) Union médicale, 9 septembre 1858.
532 MAI.ADIES ET ÉPIDÉMIES DES AUMÉES.
prouvé (I) rpic l’expeclaüon pure cl simple donnait des résultats aussi favorables que ces moyens de traitement, et même plus favorables que les antipblogistiques ; il a eu seulement le tort d’envelopper riiuile de morue dans la même proscription.
L’œil bérnéralopc doit être mis au repos, et dans un grand nombre de cas le repos seul suffit à amener la guérison ; c’est ainsi qu’on peut s’expliquer les bons effets du séjour dans l’obscurité, du cabinet noir préconisé par M. Netter; ce procédé ne donne, du reste, des guérisons très-rapides que chez les simulateurs (2).
(1) Z)e rimuffisance des moyens de trailernent employés pour comballre l’Iiéméralopie épid-, par M. Dcsmnrcts (ftee. mém. méd. militaire, avril 1803).
(2) Uaizoau, Union médicale, 12 août 1858.