‹ Traité des maladies et épidémies des arméesChapitre 53 sur 129 · MALADIES TELLURIQUES · texte numérisé non relu

MALADIES TELLURIQUES

FIÈVRES PALUSTRES

Fréquence dans les armées. — Géographie médicale. — Étiologie. — Eormes simples.

Les nécessités de la guerre obligent souvent le soldat à vivre dans les foyers de la malaria, respirant nuit et jour un air empoisonné, e.vposé presque sans abri à la rosée du matin et aux refroidissements nocturnes; maintes fois les fièvres palustres ont séviavecforce sur les armées en campagne.

Les Gaulois conduits par Brennus et campés sous les murs de Rome furent décimés par les fièvres; Marcellus en Sicile, faisant le siège d’Acradine et campé avec son armée dans un pays malsain, eut à souffrir d’une épidémie développée, dit Tite-Live (1), sous l’infiuence de l’insalubrité de la saison et du sol ; Dion Cassius raconte que l’an 208 une armée romaine forte de 80 000 hommes perdit dans les marais de l’Ecosse près de 50 000 hommes.

Mais, sans remonter si haut, l’excellent livre de Pringle et les faits contemporains fournissent de nombreux exemples d’épidémies dues aux influences palustres.

Au temps de Pringle, les Pays-Bas n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, de nombreux maraisen faisaient une des contrées les plus humides et les plus malsaines de l’Europe; les fièvres rémittentes cl pernicieuses iniligèrent de grandes pertes à l’armée anglaise. I*endanl la canqiague de 1717, les troupes qui occupaient Zuit-Beveland et rUc de Walclieren furent tellement incommodées par les fièvres, que lorsque la maladie parvint à son plus haut période, quelques bataillons avaient au plus 100 hommes en état de faire leur service, ce

(I ) Tite-Live, liv. XXV.

FIÈVRES l'.VLliSTRES.

qui faisait seulement la septième partie d’un bataillon complet; le Royal à la Un de la campagne n’avait plus que quatre hommes qui se fussent toujours bien portés. L’escadre qui était à l’ancre dans un canal entreZuit-Bevelandetnie de,Walclieren fut complètement préservée, preuve, dit Pringle (1), que l’air humide et putride des marais était dissi[)é ou du moins corrigé avant que d’arriver aux navires.

Pendant la campagne suivante (1748) les fièvres furent encore plus nombreuses; les bataillons qui en 1747 avaient été en Zélande présentèrent les premiers des fièvres intermittentes irrégulières qui se terminaient souvent, ditPringle, en hydropisies. LesIIollandaisavaient inondé le payspour se défendre ; lorsqu’on eut signé les préliminaires delà paix, on fit rentrer une partie des eaux dans leur lit, et les terrains incomplètement desséchés devinrent des foyers actifs de miasme palustre; à lîréda la maladie prit de telles proportions, que les états généraux donnèrent l’ordre de remettre l’inondation dans son premier état; c’est ce qu’on avait fait auparavant à Rome sur le conseil de Lancisi. Les quartiers les plus voisins des inondalions curent surtout à soulîrir des fièvres ardentes (pernicieuses délirantes et comateuses); le régiment de Gray, en quartier à Vuebt, à une lieue de Bois-le-Duc, eut jusqu’à deux cent soixante malades, ce qui était plus de la moitié de l’etfectif, et à la fin de ta campagne il n’y avait en tout que 30 hommes qui se fussent toujours bien portés; le régiment de Johnson à Nieuland et les fusiliers écossais qui se trouvaient à Diuther comptaient leurs malades par centaines (:2).

Jamais peut-être désastre militaire causé par l’infection palustre ne fut plus complet que celui qui suivit le débarquement des Anglais au mois d’aoiit 1809 dans l’ile de Walclieren.Du :28aoùtau23 décembre, sur un effectif de 39-219 hommes, 4175 succombèrent aux fièvres; ilu 21 août au 18 novembre le nombre des admissions aux hôpitaux, récidives comprises, s’élevait à 20 840; vers la fin de décembre 1809, après le retour en Angleterre, on comptait encore 11 503 hommes atteints de maladies de Walcheren (3). L’armée anglaise avait été vaincue avant de combattre, elle n’eut que 217 hommes tués à l’ennemi.

En 1828, pendant la campagne de Moréc, les fièvres palustres régnèrent sur notre armée (4) ; en Crimée les troupes campées près de la Tschernaia furent fortement éprouvées par les fièvres, qui préparaient le terrain au scorbut.

(t) Pringle, op. cil., p. 33.

(2) Pringle, op. cil., p. 31, 35.

(3) Roiulin, Élal sanilaire et morlalité des années de terre et de mer, toc. cil.

fi) Faure, Des fiérres rémittentes. Paiis, 1833.

maladies et épidémies des armées.

La léinitleiile palustre aélé la malailie dominante pendant la guerre d’Itahe (1859); l’armée française était entrée en Lombardie à la (in d avril et an commencement de mai; dès les premiers jours de juillet et jus(|ua la lin de septembre, dit M. Cazalas (1), toutes les maladies se conrondirent en un seul type caractérisé surtout par la lièvre rémittente simple ou compliquée d’état typhoïde.

Les médecins militaires du corps d’occupation français de Rome ou de Civila ont donné d excellentes descriptions des lièvres graves qui chaipie année, pendant la période endémo-épidémique, sévissaient sur nos soklals (î2) ; mais c est surtout en Algérie et aux Indes que les médecins militaires Irançais et anglais ont eu et ont encore chaque jour 1 occasion de se trouver aux prises avec les formes graves de 1 impaliutisme. Lors de la conquête de l’Algérie, on ne connaissait en France que les types intermittents; le bel ouvrage de )1. le médecin inspecteur Maillot a plus contribué ipie tout autre à nous faire sortir de la tierce et de la quarte et à réformer la Ibérapeutique jusque-là si vicieuse des fièvres rémittentes ou continues palustres (8).

Avant d entreprendre l’étude étiologujue des lièvres palustres, il est indispensable de nous arrêter quelques instants à leur distribution à la surface du globe; la géographie médicale n’est pas une simple affaire de curiosité, elle ne nous apprend pas seulement que telle maladie règne dans tel pays, elle nous montre quelles sont les conditions de milieu favorables à l’éclosion des maladies, et par suite elle prépare à l’étude des causes.

Géographie médicale. — On peut dire d’une façon générale (pie les fièvres palustres augmentent de fréipience cl de gravité à mesure qu’on descend des pôles vers l’équateur; mais il n’y a pas là une progression constante, uniforme. Si sur une mappemonde on marquait par des teintes de plus en plus foncées les contrées où la malaria devient de plus eu jilus fréquente, on n’aurait pas nue échelle continue de teintes allant du blanc (pôles) au noir çéipialeur) ; on aurait une série de taches de plus en plus foncées cl de plus en plus larges à mesure qu’on passerait des pays froids dans les pays tempérés et de ceux-ci dans les pays chauds.

(1) Maladies de l’armée d’Italie, campagne de 1859-I8tiO (liecueilmém. de méd. militaire, jaiiv., févr. I8GI).

(2) F. Jac(|iiot, Histoire médicale du corps d’occupation des États romains en 1851 Hec. mém. de méd. militaire). — L. Colin, Traité des fièvres intermittentes. Paris, 1870.

(3) Maillot, Traité des fièvres ou irritations cérébro-spinales intermittentes. Paris, 1836. — Voir aussi Roudin, Traité des févres interin Paris, 1818; — Ilaspd, Dutronlau, Annesley, Morelicad, op.cit.

FIÈVRES PALUSTRES

Eu Europe les fièvres palustres ne dépassent guère la ligne isotliernie dont la moyenne annuelle est de + 5“c. ; à Saint-Pétersbourg de lat.) elles sont rares, mais en Suède ou les observe jusipi’à fu2'’ et 03“ de lat. nord. Du reste, sous riullueiice de la civilisation le domaine des fièvres s’est rétréci de plus en plus; à Londres les fièvres iiiterinillenles étaient communes autrefois, ainsi qu’en témoignent les écrits de Morton, de Willis et de Sydenham ; le marais de Woorlield, voisin de Londres, fut desséché au xvi° siècle, et la disparition du marais amena celle des fièvres. Graves appelle l’altenlion de ses élèves sur les heureux effets du drainage en Irlande et il en cite de nombreux exemples (I). En Hollande, dans les Pays-Bas, l’endémie palustre avait au temps de Priiigie une grande intensité et .s’étendait très-loin dans l’intérieur des terres; depuis les grands travaux d’endiguement accomplis pour protéger les côtes contre l’envahisseinent de la mer, les fièvres ont disparu de Pinlerieur des terres, on ne les rencontre plus que sur les côtes, à la Haye, à Amsterdam, Rotterdam, dans les polders (|ui avoisinent les bouches de l’Escaut, dans l’Over-Yssel et dans Pile de ^Yalcheren, si funeste aux armées anglaises.

Les lièvres palustres sont assez communes dans l’armée belge et l’étaient davantage encore il y a quelques années; la garnison d’Anvers et les troupes du camp de Beverloo ont eu plus d’une lois à en souffrir (2).

Beaucoup de villes d’Allemagne autrefois dévastées par les fièvres, Manheim par exemple, en sont aujourd’hui indemnes.

A Strasbourg les fièvres palustres ont régné pendant longlem[)s; y avait à l’endroit appelé Krulenau un marais entretenn par les débordements de l’Hl et plus loin d’autres marais longeant le Rhin. En 1832, M. Tourdes pouvait encore faire à Strasbourg une thèse sur les fièvres pernicieuses; depuis ce temps les marais ont été desséchés, PHI et le Rhin endigués, et pendant le cours de mes études à Strasbourg je n’ai eu que très-rarement l’occasion d’observer des fièvres intermittentes simples; quant à des accès pernicieux, je n’en ai pas vu un seul.

Dans la Bresse, la Sologne, les Landes, le Morbihan, les fièvres sont également bien moins fréquentes et bien moins graves qu autrefois. Sur le littoral français de l’Atlantique, depuis Bayonne jusqu à

(t) Clinique, t. 1, p. 3.

(2) Archives hehjes de médecine militaire : Sur une épidémie de fièvre intermittente qui a réijné dans ta qarnison d’Anvers en 18i-7 , par .M. lo iloctciir (lOiizéo, l. I, p. 1. — Rapport sur les maladies qui ont régné en 1851 au camp de Beverloo, par Z. Merchie {même rec., décembre, 1851). — Voir meme rec., passim.

remboucluire de la Loire, dans les départements de l’Ain, des Landes, de la Loire-Inférieure, de l’Indre, l’endémie palustre a encore beaucoup d’intensité. Les garnisons de Rocbefort, de la Rochelle, fournissent beaucoup de fièvres intermittentes, sans gravité du reste (1); les conscrits de la Rrenne (Indre), alfuiblis par la cache.xie palustre, n’atteignent pas la taille voulue pour la conscription (:2); dans la Dombes la vie moyenne est inférieure de onze ans à ce qu’elle est dans les autres départements (3).

La taille moyenne des jeunes gens de la Dombes est de tan-

dis ((ii’elle est de l'“,()r) dans le reste du département; les exemptions pour causes physiques s’élèvent beaucoup plus haut (pie dans tout le reste de la France; en voici le tableau d’après M. le docteur J. Roi le t (loc. cil.) ;

Page 1