‹ Traité des maladies et épidémies des arméesChapitre 86 sur 129 · SCARLATINE · texte numérisé non relu

SCARLATINE

Comme la rougeole, la scarlatine s’attaque presque exclusivement aux hommes nouvellement incorporés. Dans l’épiilémie de Metz (1<S48-1 840), 58 malades sur 70 avaient moins d’un an de service, 42 moins de six mois. Les décès par scarlatine survenus au Yal-de- Grülcc de 1832 à 1859, se répartissent ainsi suivant l’âge (l) :

ans. . . .

, . . Il »

Les corps qui ne reçoivent pas de jeunes soldats, comme la garde de Paris anjourd’lini garde républicaine, et dans lesquels l’âge moyen est assez élevé, ont une mortalité Irés-laible par scarlatine (2.0 sur 1000 décès généraux); celle des infirmiers n’a rien d’exagéré (8 sur 1000, celle de tous les corps réunis étant de 7.7 sur 1000), ce qui semble prouver que la scarlatine est moins contagieuse quelaval’iole et la rougeole (L. Laveran, mém. cité).

L’action des saisons n’est pas très-régulière. Pour la garnison de Paris (1832-1859), le maximum des décès par scarlatine correspond au printemps, mais on trouve un nombre presque égal de décès aux mois de juin et de décembre; sur 100 épidémies de scarlatine, Hirsch a trouvé que 30 avaient débuté en automne, 25 en biver, 24 en été, 21 au printemps.

Formes. — S'carlalines anomales, larvées. — Tous les auteurs ont insisté sur les diiïérenccs de forme et de gravité que présente la scarlatine suivant les épidémies. Sydenham, qui décrit la scarlatine sous le nom de fièvre rouge, fièvre écarlate {scarlach fever), qu’elle a conservé, en parle comme d’une affection extrêmement bénigne, qui n’a guère, dit-il, d’une maladie qne le nom : hoc morbi nomen, vix enim altius assargü; de sa description il ressort qne la scarlatine ne s’accompagnait pas d’angine à cette époque (2).

Lors de l’épidémie de 1801-1804 à Dublin, la scarlatine était extrêmement funeste, quelquefois elle tuait dès le second jour; plus tard elle SC montra si bénigne qu’on sauvait presque tous les malades; on fit honneur de ces succès a la médication antiphlogistique qui avait succédé au système de Brown; « la scarlatine, dit Gra\es, était

(1) L. Laveran, Recherch. sur les causes, etc., loc. cil., p. 200.

(2) Sylenham, tradnet. de A. F. Jault, p. tSi, in Encijciop. des sc. méd.

tous les jours mise en avant et citée comme un des plus beaux exemples de l’efficacité des doctrines nouvelles. Moi aussi j’ai appris ces choses, moi aussi j’ai cru à ces triomphes. Hélas! (piellcs déceplioiis me réservait l’avenir! » (1). En 1831 et 1835, en dépit de la médication antiphlogistique, la scarlatine redevint aussi meuiTrièrc en Irlande qu’en 1801 et 1802.

De 1700 à 1822, Hretonneau n’avait pas perdu un seul malade de. scarlatine, et lui aussi accusait le mode de traitement employé par ses prédécesseurs quand, en 1821, une épidémie de scarlatine maligne éclata à Tours et dans les environs; Hretonneau, ([ui jusque-là avait regardé la scarlatine comme la plus héniguc des lièvres éruptives, apprit alors, nous dit Trousseau (2), à la redtmter à l’égal du typhus et de la peste.

Nous n’avoiis pas à décrire ici la scarlatine régulière, si bien caractérisée par l’angine, l’éruption écarlate, la fièvre vive et la desipiamatioii consécutive, nous nous occuperons seulement des formes graves cl anormales, et d’abord nous dirons quelques mots de la forme nerveuse, qui est une des plus communes parmi ces dernières.

Dès le début de la scarlatine, il peut survenir du délire, des convulsions avec état typhoïde, puis les malades tombent dans le coma; celte forme était commune à Dublin en 1834, et Graves failremanpier que lorsque l’épidémie frappait un individu sujet à des alta(|ues d’épilepsie, la tendance aux accidents céphaliques était notablement accrue, les accès convulsifs survenaient immédialeinenl {foc. cil.).

L’irritation du cerveau et des méninges peut se traduire non plus par des convulsions et du délire, mais par des vomissements bilieux extrêmement abondants, comme dans la méningité; Graves décrit très-bien celte forme souvent observée par lui en 1834 : « De la bile récemment sécrétée était rejetée eu abondance par la bouche, les selles étaient fréquentes, les matières d’une couleur verte ou jaunesafran étaient d’abord demi-fiuides, puis complètement liquides; elles étaient évidemment constituées par la bile soudainenienl versée dans rinleslin et par une énorme quantité de mucus sécrété par la nieiubrane interne; il y avait eu outre une petite proportion de produits excrémentitiels. C’était nue chose véritablement surprenante que la prodigieuse quantité de matières rejetées par certains individus le premier ou le second jour de la maladie; du reste, ces nausées incessantes, CCS vomissements, ces évacuations alvines si abondantes, n’atténuaient en rien la violence de la fièvre ou de la douleur de tète,

(1) Clinique médic., traduct., t. I, p. 395.

(2) Trousseau, Clin, méd., 3® édit., t. I, p. 98.

SCAnUïlNE.

■iUT

et ne faisaient point obstacle an complet développement de réni|)tion. Il n’était pas moins curieux de voir que ces vomissements et cette diarrhée opiniâtres n’étaient accompagnés d’aucune espèce de douleur épigastrique ou abdominale; loin de là, le ventre tondrait et devenait souple. C’est que la cause des accidents résidait non pas dans le tube digestit, mais bien dans le cerveau; fait que je n’avais pas soupçonné tout d’abord et que je ne compris ([u’après avoir observé cinq ou six cas semblables. Celte cause n’était autre (pie l’irritation ou la congestion cérébrale, et ces pliéiioméncs gastro-intestinaux étaient de tous points comparables à ceux qui appartiennent à l’hydrocéphalie aiguë et qui en masquent si souvent l’existence (1). »

Il ne laut pas conlondre avec les accidents nerveux initiaux les altatpies éclamptiques qui surviennent ipielquefois à la deuxième période et qui sont sous la dépendance de l’anasarque, de l’albuminurie. Sennert, .Morton, Stoll, Jlorsieri, ont appelé l’attention sur la tré(pience de l’anasarquc chez les scarlatineux à la période de desquamation; Weiss et Blackall ont fait les premiers l’importante rcmanpie que l’urine était coagidablo chez ces malades, enfin Brigbl a compris que la lésion rénale était la cause de l’anasanpie et de ralbuminurie. Pendant longtemps on s’est fait une iàusse idée de la néplifite scarlatineuse; pour Freriebs et Yircbow, les altérations du rein dans la scarlatine (hyperémie, tuméfaction trouble de l’épithélium) constituaient le type de rinllammation parenchymateuse commençante; noire collègue et ami le docteur Kelscli a fort bien montré qu’il s’agissait d’une néphrite interstitielle caractérisée à la première période par une infiltration abondante de jeunes éléments autour des glomérules et dans rinlervalle des tubuli (^). D’après Klebs, la népbrile ne serait pas diffuse, mais bornée aux glomérules, dont la compression par un tissu de nouvelle formation expliquerait l’anurie assez fréquente dans ces cas (glomérulo-népbrite) (3).

La scarlatine, comme la variole et la rougeole, peut prendre la forme bémorrhagiijue également funeste dans ces trois pyrexies; des ecchymoses, des hémorrhagies à la surface des muqueuses, des hématuries précoces sont d'un pronostic presque toujours fatal comme dans la variole; il n’en est pas de même des hématuries qui surviennent dans le décours de la maladie et qui sont compatibles avec la guérison (Trousseau). La scarlatine hémorrhagique peut être facilement confondue avec la variole, ([ui s’accompagne d’un rash généralisé, purpu-

(1) Gr.ives, Clinique, loc. cit., p. 107.

(■2) Arch. (le })htjsiologie nonn. etpalhoL, 2° série, t. I, p. 715.

(3) Cité par Kolsch, loc. cit. ,

MALADIKS KT Él'IDliMILS DKS AlïMÉKvS.

rique; si riuii>iiie l’ait (lâTairi, si la mort arrive rapidement avant que rérnption de la vai ^ule ait en le temps de se |)rüdiiire, on peul rester jusqu’au bout dans le doute; en général on sera guidé par l’épidémicilé de rime ou l’autre de ces all'ections. Les altérations du sang sont les mêmes (pie dans la variole liémorrliagiiiue : diminulion coiisidéralde ou disparition de la librinc, oxygénalion tr(;s-incomplète des glolniles au conlact de l’air et asphyxie consécutive.

Eu dehors de ces l'ormes graves, mais dans lesquelles la scarlatine conserve encore scs caractères rondamenlaux : lièvre, éruption, angine, on rencontre souvent des lormcs anormales, /’/ H.stc.s; pour expliquer ce dernier mol, nous ne saurions mieux l'aii'e (pie de transcrire la helle délinilion qu’en donne Trousseau : « Vous savez ce qit’en archéologie on entend par inscription frusle ; c’(^st celle dont une partie pinson moins considérahle a été ell'acée, dont il neresto qu’une ligne, qu’une lettre et même seulement un poinl. En prenant cet objet de comparaison, les maladies peuvent êtres frustes, c’esl-à-dire (pic souvent le médecin n’y lira (pi’un mot de la phrase syniplomaliquc, et avec ce mot il devra reconsli’uire la phrase tout entière, comme l’archéologue et le numismate retrouvent l’inscriplion effacée sous les lettres qui restent. Il eu est du médecin comme de l’archéologue : au commencement de leurs études, l’un a besoin d’apjirendre à lire sur des médailles bien conservées, sur des pierres intactes, l’aulrc a besoin de retrouver dans une maladie qui se présente à son ohservalion Ions les symptômes don} l’ensemble la caractérise; mais |)lus tard, de même que l’archéologue, dans un mol, dans une leliro, déchilfrera une inscription perdue, de même le médecin expérimenté de^'inera dans une seule manifeslalion de la maladie la maladie tout enlière. Eh bien, de toutes les maladies, la scarlatine est celle qui est le plus souvent frusle. » {Clin., l. 1, p. 1:21.)

Parmi les exemples de scarlatines frustes cités par Trousseau, notons l’angine scarlatineuse sans éruption, l’anasanpio, riiématurie, la pleurésie purulente. La scarlatine sans exanthème a été observée par Eotliergill, Iluxam, Tissot, Sims, Clarke, Sloll, llosen de Uosenstein, Graves, Br.etonneau, Taiipin, .loël. 11. Gérardiu, L. Noirot, lîilliet et llartliez, etc. ; elle est admise aujourd’hui par presque tous les autours.

Non-seulement la scarlatine peut donner lieu à (piehpies cas frustes pendant une é|»idémie, mais la forme irrégulière peul devenir prédominante et donner aux épidémies un caractère anormal, si bien que la nature de la maladie a été quehpiefois méconnue.

D’après ^Villan, Benedick, Mosl,.l. Frank, la maladie qui régna à Naples en IhlS, puis dans toute l’Italie et en Espagne, était une épidémie non de diphthérile (opinion défendue par Bretonneau), mais de

SCAULATINE.

scailaline angineuse; les historiens de celle épidémie font mention en efl'et d'énjsipèles qui complicpiaient l’angine (1), or, à celle époque, c’est souvent ainsi ([u’on désignait l’éruption scarlatineuse. Il est prohahle (jiie la diphthérilc et la scarlatine régnaient en même temps, la coïncidence assez fréquente de ces deux maladies a induit du reste en erreur plus d’un observateur.

lliixam, dans sa dissertation sur les maux de gorge gangréneux, confond évidemment l’angine scarlaliueuse avec la diphthérite, « la coucnr de l’efllorescencc, dit-il, était ordinairement cramoisie ou comme si la peau avait été barbouillée avec du suc de framboises jusqu’au bout des doigts » (2); impossible de mieux décrire l’éruption scarlalincirse, cependant Iluxam n’en regarde pas moins l’angine comme l’atTection principale. Graves, après avoir parlé des accidents nerveux qui compliquaient souvent la scarlatine à Dublin en 1834, signale une dernière forme qui ne s’explique que par le développement de la dipbtbérile ; tout se passait d’abord régulièrement, mais le builième ou neuvième jour, alors qu’on croyait le malade hors d’adaire, la fièvre reparaissait, elle s’accompagnait d’un écoulement séreux par les fosses nasales, de mal de gorge, d’adénite sous -maxillaire, tout le pharynx était pris et la mort arrivait dans l’adynamie la plus profonde {loc. cil., p. 413).

Les exemples de scarlatine épidémique anormale abondent : à Stollbcrg, on 1793, Kortum observa une épidémie dans la première période de laquelle l’exantbème se montrait à peine chez un tiers des scarlatineux; dans l’épidémie de Greifswald (18:2()), les accidents cérébraux étaient très-communs, et chez un grand nombre de malades ils n’étaient accompagnés ni d’angine ni d’exanthème, quoiqu’il fût facile de reconnaître qu’ils, étaient sous la dépendance de l’infection scarlatineuse (L. Noirot, op. \ dans une épidémie de scarlatine, le docteur Krauss, médecin cantonal à Tubingue, a observé la forme non exantbémaleuse une fuis sur trois, la maladie se traduisait souvent parles seuls symptômes cérébraux (3); au Lion d Angers, en 1841, l'exantbèmc ne se produisait que chez un petit nombre de malades.

Armstrong (1818) fait remar([iier que pendant les éqiidémies de scarlatine on voit souvent les enfants et même les adultes pris de symptômes nerveux fort graves (convidsions, coma), sans (pi il y ail apparence d’éruption. Plusieurs auteurs, llufeland, IGscber (r),

(Il L. Noirol, Histoire de la scarlaline. l’iiris, 1817. Excellente nionographie à laquelle nous avons lait |ilns irnii enipninl.

(tî) Iluxam, traduct., in Encijclop- des sc.méd.

(3j Union médicale, 1855.

(4) L. Xoii’ot, op. cil.

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MALADIES ET EPIDEMIES DES AILMÉES.

L. Noirot, ont sii,ni:ilé la icndauce qu’avait la scarlatine deimis le coniincncenient do ce siècle à se portt'r vers les orii'anes de la sensibilité et de rintelligence; Fischer ne se contente pas de constater ce l'ait, il clierclie à l’expliquer et il prétend (1) que c’est le développement de l’esprit aux dépens du corps (pii a rendu la scarlatine si nialij>iie (V).

Uuebjuos épidémies sont remarquables par la fréquence dos pleurésies, des péricardites, des artlirites.

Tandis que les complications de la rougeole ont pour siège habituel les mmpieuses, celles de la scarlatine se passent plus volontiers du c(')té des séreuses. Des exemples de péricardite scarlatineuse ont été rapportés par KruUenberg, Ilinterberger, Alison (“2), .]. Frank (.‘)), liilliot et Dartbi'z (i), Tbore (5).

(luillemin fait mention d’une épidémie dans laquelle la scarlatine se compliipiait souvent de pleurésie (b); Yieusseux a observé la pleurésie purulente cbéz une jeune fille atteinte de scarlatine (7); Trousseau a vu la scarlatine se manifeslor seulement par une jilourésie double sans éruption. « Les pleurésies scarlatineuses, écrit Trousseau, sont ordinairement de mauvaise nature, non-seulement eu égard à la rapiditéavec bupiolle se fait répancbement, mais eu égard encore à la qualité du liquide épanché. Au liuitième ou dixième jour de la pleurésie, ce liiiuido est souvent purulent comme celui de la pleurésie ])uerpérale. Cette production de pus reconnaît pour cause une infection générale en vertu de laquelle les iiinammatioiis scarlatineuses ont, sans qu’on puisse en dire la raison, une extrême tendance à la suppuration (8). »

Les inllammations articulaires de nature scarlatineuse ont été signalées parSennertet Dœring, Murray, Dorsieri, lluscb, Ræscb, Ueid, Wood, Ducliateau, Kreysig, Fidoux (U). Trousseau fait remar(|uer ipie cette arthrite peut présenter deux formes : tantijt elle guérit seule et vite, tantôt elle revêt la forme suppurative et tue impitoyablement. Primitivement, le rhumatisme paraît simple; « les articulations deviennent ensuite plus douloureuses, une fièvre intense s’allume, le déliré sur-

(1) Gr'ûndliche Darslellmuj des scarlach/iebers. Prag., 183:2.

Ci) Cites par L. Noirot, op. cil.

(3) .1. Frank, Mahid. du péricarde, cliap. ix, § i.

(i) Traité des niulad. des enfants, t. III, p. 103.

(3) Arch. (jén. deméd., 1856.

(6; Ihèso (le Paris, 1833.

(7) Recueil périodirpte de la Soc. mèd. de Paris, t. VI, p. 416.

(8) Trousseau, toc. cil., p. 118.

(0) Cités par L. Noirot, op. cil., p. 202.

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