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ClIAIMTRE XXI Y
SCORBUT
• La palliülogic historique ne doit pas seulement nous renseigner sur raiicienuelé et sur le développement plus ou moins fréquent des maladies éi>idémi.pies à travers les siècles. Cataloguer une longue suite d’épidémies serait faire œuvre d’érudition stérile. Rechercher dans (pielles circonstances s’est développée une maladie épidémique à différentes époques, aliii d’arriver à la connaissance de ses causes et de sa nature, tel doit être le but principal des recherches historiques; à ce point de vue, l’histoire des épidémies scorhuti(pies est pleine d’enseignements, elle est le prologue nécessaire du chapitre ;
Étiologie. Nature. ...
Le mot scorbut, en latin barbare scorbuius, paraît venir du mot danois sf/m/ bed ou du mot hollandais sc/ior&ec/.-, qui signifient l’un et l’autre ulcère de la bouche, et non du mot saxon schorbock, qui signifie tranchée; les douleurs abdominales constituent un symptôme trop rare du scorbut pour qu’elles aient donné leur nom à la maladie.. Peut-être aussi le mot scorbut vient-il, comme le veut Lind ( 1 ), du mot esclavon scorb, qui veut dire maladie; le scorbut ayant ele pendant longtemps endémique en Russie et sur les bords de la Baltique, il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il eût reçu dans ces pays la dénomination générale de scorli, la maladie.
On ne trouve dans les auteurs anciens aucune description précisé du scorbut; c’est la cachexie palustre et non le scorbut qu Hippocrate désigne par les mots ..Kv qu’on trouve notamment dans le
TraUé des airs, des eaux et des lieux; ceux, dit Hippocrate, qui lont usage des eaux stagnantes et marécageuses, ont la rate tres-volumi-
neuse et obstruée (2).
Le passage suivant, tiré de Pline, paraît mieux se rapporter au scoibut (3) ; « L’armée romaine commandée par César Gerinanicus campa
(1) Lind, Traité du scorbut, Iradncl. in Encijctop. des sc. méd., p. 309.
(2) Hippocrate, Irad. de Daremberar, P- 200.
(3) llist. nat., lib. XXV, ch. ni.
SCORBUT
en Allemagne au delà du Rhin et assez près des côtes de la mer. Les I soldats trouvèrent dans cet endroit une fontaine d’eau douce dont l’u- ' sage leur fit tomber les dents au bout de deux ans et leur rendit les iJ articulations des genoux paralytiques. Les médecins appelaient cette t maladie stoniacace et scelelyrbe; ils trouvèrent le moyen de la guérir is.\ec Yherbn brilannica. Cette plante était non-seulement salutaire 1 dans les maladies de la bouche et des nerfs, mais encore dans la a squinancie, la morsure des serpents, etc. » Pline, avec sa crédulité b ordinaire, ajoute qu’il faut cueillir Vherba britannica avant qu’il ne < tonne. Lind, auquel nous avons emprunté cette citation {op. cit., } p. 312), fait remarquer avec raison tout ce que le récit de Pline a d ’extraordinaire et combien peu cette maladie qui fait tomber les dents au bout de deux ans, qui paralyse les jambes et pour laquelle on ne fait pas mention des ecchymoses, ressemble peu au scorbut. Strabon parle d’une maladie analogue qui régna dans l’armée commandée par Œlius Câlins en Arabie (1). 11 faut arriver au xiiP siècle pour trouver des épidémies de scorbut bien caractérisées; on conçoit facilement les causes de la rareté du scorbut dans l’antiquité : la nourriture était essentiellement végétale, les armées, en général peu nombreuses, se procuraient facilement des vivi’es, les navigateurs n’abandonnaient pas les côtes, enfin, sous 1e ciel de la Grèce et de l’Italie, le scorbut se développe encore aujourd’hui plus difficilement que dans les pays froids et humides, dont les habitants étaient alors plongés dans la barbarie.
En 12 LS, le scorbut régna dans le camp des croisés pendant le siège de Damiette; Jacques de Vitry prétend que la maladie détruisit le sixième de l’année. Eu 1249, les Sarrasins ayant coupé toutes les communications de l’armée conduite par saint Louis, les vivres manquèrent et le scorbut apparut; Louis IX lui-mème en fut atteint. Le sire de Joinville, qui nous a laissé, une description de cette épidémie (2), insiste beaucoup sur l’état de faiblesse des scorbutiques, il parle des lésions des gencives et du traitement expéditif qu’on appliquait aux malheureux croisés : « La maladie commença à engregier en l’ost, de telle manière qu’il venait tant de char morte es gencives à notre gent que il convenait que barbiers estassent char morte pour ce qu’ils pussent la viande maseber et avaler aval. Grande pitié estoit d’oir brire la gent parmi l’ost auxquels on copait la char morte, car il bréaient comme femmes qui travaillent d’enfant. »
! Aux XV® et XVI® siècles, le scorbut est endémique dans le nord de
(1) Sliabo, Geofjr., lib. XVI.
(2) llist. de saint Louis, par le sire de Joinville.
l’Europe, en Russie priucipalemciil, et les voyages de découvertes mulliplient les épidémies de scorbut de mer comme on disait alors.
En U98, les équipages de Va.sco de Gama sont cruellement éprouvés par le scurl)ut sur les côtes orientales d’Afrique, enli-e Mozambique et Zolala, 55 boni mes périssent; les descriptions (pie nous possédons ne peuvent laisser aucun doute sur la nature de la maladie ( I). En 1535, le scorbut règne parmi les compagnons de J. Cartier (second voyage à la Nouvelle-Finlande, rivière du Canada); vers le milieu de février 1535, sur 110 hommes composant l’éipiipage, il n’y en avait pas 10 de valides, 8 étaient dé'jà morts et plus de 00 étaient dans un état déscs[)éré; 35 bommes moururent, et tout l’(‘quipage semblait voué à une mort certaine (piand un matelot découvrit que le suc des feuilles d’un certain arbre guérissait la maladie.
Eu 155:2, le scorbut contribue avec la dysenterie et le typhus a détruire rarmée de Cbarles-Quint devant Metz; les troupes impériales étaient dans le dénùinent le plus complet, en plein hiver, au milieu d’un pays complètement ravagé.
En 1555, le scorbut est épidémique dans le Brabant, la Bohème, la Silésie; il est décrit par trois médecins contemporains, Bonsseus, Ectbius et Wiérus, dont Lind a analysé les travaux; les théories de ces auteurs ne méritent pas de nous arrêter; constatons seulement qu’il cette époque et jusqu’à Lind on confond avec le scorbut bon nombre de maladies dilférentes, particulièrement le typhus pétéchial, erreur que Bocrliaave lui-même n’a pas su éviter dans ses aphorismes sur le scorbut (1708), et qui fait comprendre comment jusqu’au xviiC siècle on a pu croire à la contagiun du scorbut.
Pendant les sièges de Breda (1625), de Nuremberg (1631), les assiégés privés de vivres frais sont cruellement éprouvés par le scorbut.
Au.v xviPet XVIII" siècles, Willis, G. Harvey, Sydenham, W. Cockburn, A. Pitcarn, observent et décrivent le scorbut, alors endéniiijuc à Londres.
En 1703, le scorbut sévit sur la garnison de Tliorn assiégée et lait périr 6000 soldats sans compter un grand nombre d’habitants. Les assiégeants, dit Baebstrom, furent plus redevables à cette calamité qu’à leur valeur de la reddition de la ville; lorsqu’on porta dans^ la place, du consentement de l’ennemi, une petite quantité de végétaux frais des plus communs, les officiers s’en emparèrent aux portes et les dévorèrent avec autant d’avidité qu’ils l’eussent fait de mets dé beats, le scorbut disparut dès cpie les vivres frais purent entrer dans la ville (2).
(L Ozaïuim, op. cil., t. IV, p. 102.
(2j ObsenalioneH circa scorhulum, etc., E. Baclistcoin, 17IU.
sconiïUT.
Eu 1720, l’année autrichienne campée en Hongrie aux environs de Temeswar, dans un pays ravagé par la guerre, perd plusieurs milliers de soldats par suite du scorbut; le médecin en chef de l’armée, Krainer, consulte a ce sujet le collège des médecins de Vienne, mais les conseils et les remèdes cpie ceux-ci prescrivent ne sont d aucune utilité, la maladie va toujours en aiigmentaiit juseju'au printemps; la terre se couvrant alors de végétaux, les malades guérissent avec une grande facilité.
De 1731 à 173(3, le scorbut règne à Cronstadt (Sinopéé, 173i), à Wiborg (1732), à Saint-Pétersbourg (A. Nitzscb, 1733), au siège d’Azow (173(3).
Ellis, dans son voyage à la baie d’Hudson, a ses équipages décimés par le scorbut (17 1(3-1747).
La flotte commandée par l’amiral Anson est cà plusieurs reprises très-malt rai lée par le scorbut, notamment lors du voyage dans les mers du Siul; un seul navire, le Centurion, perd 292 bomines sur 500 ; le Glocesler, dont l’équipage n’est pas aussi nombreux, perd tout autant d’bommes, à sa renirée en Angleterre il u’en a plus que 82.
Ces épidémies de la flotte de l’amiral Anson inspirèrent à Lind l’heureuse idée d’écrire l’bistoire du scorbut; Lind lui-même avait eu l’occasion d’observer le scorbut abord du Sulisbunj, en 174(3 et 1717; la -maladie commença à régner, dit Lind, un mois ou six semaines après le départ d’Angleterre; c’est sur les matelots débarqués à Plymoutb que Huxani eut l’occasion d’éludier aussi le scorbut.
L’ouvrage de Lind (1753) marque un grand progrès dans l’bistoire du scorbut; on décrivait alors le scorbut de mer et le scorbut de terre, le scorbut alcalin, etc., on croyait à la contagion, à l’hérédité du mal; Lind distingua parfaitement ce qui appartenait au scorbut de ce qui lui était étranger, il nioidra que la maladie était une, qu'elle relevait toujours des mêmes causes ; il préconisa enfin le meilleur traitement, celui que nous employons encore aujouiariiui; en un mot, il fit pour le scorbut ce que Louis a fait pour la fièvre typhoïde, Bretonneau pour la dipbtbérite ; il tira du chaos une entité morbide, et les observations modernes n’ont ajouté que peu de chose à une œuvre qui du premier jet avait touché à la perfection. Nous aurons souvent à citer le traité de Lind dans le cours de ce chapitre, poursuivons pour l’instant l’liistori({ue des épidémies de scorbut.
Van Swieten, dans sa ilescription abrégée des maladies des armées {op. cü.), donne les principaux caractères du scorbut. Monro (1) parle d’une épidémie de scorbut qui régna à Brême au mois de janvier 1 702 ;
(1) Médecine d'armée, op. cit , l. Il, p. Ü2.
A. LAVERAN.
la malaiüe spvil principalemcnl sur les soldats (pii étaient cascrnés dans des chaitibres très-basses et très-liuniides ; en outre, dit Mouro, on ne trouvait au marché ni herbages ni aucun autre aliment végétal; les viandes non salées et li‘S autres provisions rraiches étaient à un si haut prix que les soldats n’avaient pas de (pioi en acheter, ils se trouvaient obligés de vivre de viande et de poisson salés.
De 1780 à 1701, le scorbut règne dans l’armée russe pendant la campagne de Finlande.
En 1801, le scorbut se montre dans l’armée française d’Egypte, comme six siècles auparavant dans l’armée des croisés, et pour les mêmes causes. L’armée d’Egy[)te était blocpiée dans Alexaudrie(180l); le scorbut commença à se mauiléster chez (pjclques blessés, puis il devint épidémique dans l’armée et dans la population civile d’Alexandrie. « La principale cause prédisposante de cette maladie était, dit Larrey, riiumidilé presque continuelle à laqmdle nos soldats étaient (Exposés depuis le débordement du lac Ma’dyeli (1) »; mais Larrey insiste aussi sur la mauvaise qualité de ralimentation ; les soldats manquaient de légumes frais et de viande fraîche, ils étaient obligés de se nourrir d’un pain fait avec parties égales de riz et de Idé, et de poisson salé. Au mois d’août 1801, il y avait li à 1500 scorbutiques dans les Impitaux, et il en mourait de 2 à 5 par jour. Les habitants d’Alexandrie qui ne possédaient pas d’autre aliment que de mauvais riz furent encore plus éprouvés que nos soldats, il en mourait de 6 à 8 par jour. De juillet 1801 au 10 octobre 1801, époque de l’embarquement de l’armée, 272 militaires scorbutiques périrent; à l’époque de la capitulation, les Anglais nous fournirent des vivres frais, ce qui mit fui à l’épidémie; 700 scorbutiques furent embarqués; à leur arrivée en France, presque tous étaient guéris ou en bonne voie de guérison, à l’exception de G ou 7 qui périrent pendant la traversée; cent et quelques des plus gravement affectés avaient été laissés à Alexandrie, la mortalité ne fut pas plus forte chez eux que chez les premiers, ils se rétablirent rapidement, malgré la gravité plus grande des cas (Larrey, lue. cil., p. 280). Ainsi l’épidémie d’Alexandrie disparaît dès que l’armée peut se procurer des vivres frais; les scorbutiques sont divisés en deux groupes, ceux ipii sont transportables sont embarqués pour la France, les autres, les plus malades, sont laissés à Alexandrie dans le milieu où ils ont contracté le scorbut, les Anglais leur procurent en abondance des vivres frais, et ces hommes, dont l’état avait été jugé assez grave pour ne pas permettre le transport par mer, se rétablissent aussi rapidement que les pre-
(L Larrey, ^^én). de chirurgie militaire, t. Il, p. 282,
Snor.ISUT. 483
.1 iilicrs, ils ne foiiniissenl pas une plus forle morlalité. Ces faits ont I; d’autant plus d’intérêt qu’ils sont sanctionnés par la grande autorité Il de Larrey.
En 1807 et 1808, le scorbut régna en Prusse dans l’année française.
I Pendant la retraite de Russie, malgré le froid et les privations de I toute sorte, le scorbut ne se montra pas dans le gros de l’armée frand çaise, mais une division restée en Lilbuanie pour défendre Modelin^ au coulluent de la Vistule et du Bug, en fut atteinte (1); la place avait été abondamment pourvue de riz, de gruau, de farine, de viande, di' vin et d’eau-de-vie, mais les végétaux frais faisaient complètement iléfaut.
En 1858 et 1840, le scorbut règne dans l’armée russe; en 18 iO, dans l’armée d’Ibrabim pacba en Arabie.
L’armée américaine a eu plus d’une fuis à en soulTrir : « A Council Bluffs, dit Hammond, le scorbut attaqua presque toute la garnison en 1830, et beaucoup de soldats moururent; en 1848 et 1849, |)lusieurs troupes d’émigrauts qui se dirigeaient par terre vers la Californie et l’Orégon furent presque détruites par le scorbut (5). »
Les garnisons de l’Algérie ne sont pas épargnées. En 1840, le scorbut règne au camp du Eondouk (3); en 1844, dans la province de Constantiiie ; en 1841, 1840, 1847, 1848, au fort de Mers-el-Kébir, à Hatna, à Sétif, à Daya, à Sidi-bel-Abbès. M. le docteur Barudel note' parmi les causes du scorbut à Médéah, Milianab et au camp du Eondouk (1840), l’insuffisance et la mauvaise qualité de l’alimentation. L’armée d’Afrique se nourrissait alors d’animaux surmenés venant d’Espagne, de riz et de pain fait souvent avec des farines avariées (Barudel, thèse citée).
En 1847, à la suite d’une année de disette, le scorbut règne en Angleterre, en Belgique et même en France; les soldats ont cà souffrir de la cherté des vivres et surtout des pommes de terre, et dans plusieurs garnisons le scorbut est signalé. L’alimentation des troupes laissait beaucoup à désirer; mon père, qui avait observé le scorbut au ' Yal-de-Gr;ice,écrit(4): a Malgré la sollicitude de l’administration pour la santé de l’armée, les soldats ont eu à souffrir du prix élevé des denrées alimentaires : les régiments d’infanterie ont dû diminuer ou supprimer le pain blanc de la soupe, réduire la quantité de viande cl remplacer la pomme de terre par les haricots secs. Des modifications
(1) Itordes, thèse de Paris, 181.")
(2) Hammond, Ranpoii sur le scorbut. Yoy. Evans, op. cil.
13) Barudel, thèse de Montpellier, 1811.
(i) L. Laveran, Considérations .sur le scorbut. Travaux de la société des sciences , médic. de la Moselle. Metz, 1848.
aussi peu iinportaules en apparence ont eu cependant des conséquences (pii se sont exprimées par raccroissemenl du chiffre de la. mortalité, raugmentation du nombre des malades et l’apparilioir d’une maladie particulière, le scorbut. Et ce qui rattachait manifestement ces elfets à leurs causes, c’est que les régiments mieux soldés, la garde municipale, les sapeurs-pompiers, le train des éipiipages, les inlirmiers militaires, restèrent dans les conditions ordinaires de moi'lalilé et de maladivité. »
M. Scontetten, envoyé à Givet pour y étudier l’épidémie de scorbut, dit aussi ipie la ration avait diminué « de plus d’un tiers, dans quel- (pies campnguies même de moitié (1) », sans donner du reste de plusamples reuseigiieuients sur la composition de la ration; mais à Givet comme à Paris on avait remplacé sans doute les pommes de terre, alors très-rares, par les légumes secs.
En Crimée le scorbut apparut dans, notre armée au mois de décembre 185-4, en même temps que se produisait un grand abaissement de la température et qu’on observait un grand nombre de congélations (2). Dansun rapport daté de Constantinople, 5 décembre 185-4, M. Fauve! signale l’apparition du scorbut, qui attaque d’abord nos marins, puis, dans l’armée de terre, tous les individus malades ou malingres : ft La manifestation scorbutique est ici dans le plus grand nombre de cas une complication ajoutée à un état morbide antérieur;, c’est ce qui nous explique pourquoi la proportion des décès a été si forte parmi les malades. » (Fauvel, op. cit., p. 108.) Tous les médecins de l’armée el’Orient, Scrive, Baudens, Mac-Leod, Tbolozaii, Jacquot, Marmy, Quesnoy, insistent sur le caractère complexe des maladies de Crimée, le scorbut s’allie aux diarrhées chroniques, cà la dysenterie, au typhus, il complique ces maladies ou eu est compliqué.
Au printemps de 1855, le nombre des scorbutiques diminue, mais aux mois de juillet et août il subit un rapide accroissement, les ho- * pitaux de Constantinople reçoivent 14-98 scorhuliipies en juillet, 3230 en août; on ne pouvait plus invoquer le froid humide comme cause du scorbut; cà partir du mois de septembre, l’épidémie est de nouveau en voie de décroissance; le nombre des malades scorbutiques traités iv Constantinople pendant les neuf premiers mois de 1855 s’élevait à 12001, sur lesquels il y eut 1099 décès (Fauvel, op. cil., p. 158); ce chiffre ne donne qu’une idée incomplète du
(1) CoinmunicuUon à l’Acail. ilc iiièd., 13 juillet 18i7.
(2) Scrive, Esquisse sur les malad. qui oui rétjné à l'année d' Orient {Rec. mém. nxed. niililaire, 18515).
SCORBUT
f développement de la maladie, beaucoup de diarrhéiques, de dyseiik téri(]ues,de typhiques étaient aussi scorbutiques.
En décembre 1855, nouvelle recrudescence du scorbut; au mois de janvier 1856, 2403 cas sont admis aux hôpitaux de Conslanlinoi)le, et ce cbilîre ne représente que les cas bien accusés: eu lévrier, 4333 ■cas; tous les malades arrivant de Crimée à Constantinople avaient alors un fond scorbutique plus ou moins accentué. « Le scorbut, dit M. Fauvel dans un de ses rapports (op. cil., p. 108), est à l’état de progrès menaçant. Ou peut même alTirmer qu’il constitue l’élément morbide fondamental qui pèse sur noire armée, celui qui la ^ mine et l’épuise sourdement, et sur lequel viennent s’enler la plupart ■des autres manifestations pathologiques auxquelles il imprime la gravité que nous observons. Chose triste à dire, et sur la(piclle je ne saurais trop insistc'r, c’est que le scorbut est maintenant le privilège que notre armée partage presque exclusivement avec les troupes ottomanes : les Anglais et les Sardes en seraient exempts, à en juger par les malades que renferment leurs hôpitaux de Constantinople et si j’en crois les affirmations de personnes très-compétentes sur l’état de leurs troupes en Crimée. » Les armées anglaise et sarde, mieux approvisionnées que la nôtre, étaient en effet épargnées par le scorbut, malgré leurs rapports, continuels avec l’armée française.
Au mois de mars, le scorbut entrait enfin en voie de di’-croissance définitive, les troupes, à leur rentrée en France, importèrent le typhus jusqu’à Paris, mais le scorbut disparut sans retour (1).
En 1854, le scorbut se montra, mais avec peu d’intensité, au camp de Boulogne; sur un effectif de 31 000 hommes, il n’y eut que 150 cas -et pas un décès (2); il régna aussi à bord des vaisseaux français .affectés au blocus de la mer Blanche (3).
Pendant la guerre de 1870-1871, le scorbut n’a régné qu’à Paris, encore n’y a-t-il pas pris une très-grande extension dans la population civile; ce sont les individus malingres ou malades, les détenus,
|lj Voyez, pour l’histoire du scorbut de l’artnée d’Orient, outre les travaux de écrive, de Baudens, de A. Fauvel déjà cités : Marmy, Du scorbut et du typhus ■èpklénùques de l’armée d'Orient {Rec. mém. méd. militaire, 1809»; — Tliolozan, Scorbut des soldats de Crimée (Gaz-, méd. de Paris, ISô.üj; — Quesuoy, Notice sur l’armée d’Orient (Rec. mém. méd. militaire, 1857); — Maupiu, QueUpies considé rations étioloyiques sur le scorbut épid. de l’armée d'Orient (uièiuc rec., 18G0); — Marroiu, Rist. méd. de la flotte française dans la mer Noire pendant ta guerre ■de Crimée. Paris, 1861.
(2) ,1. Périer, Histoire méd. du camp de Boulogne, 185i-1856 (Rec. mém. méd. militaire, 1856),
(3) Considérations générales sur la navigation dans l’océan Clacial arctique, par le docteur E. Gallerand (Nouvelles Annales de la marine, janvier 1858j.
MALADIES ET Él'lDÉMIES DES ARMÉES.
qui oui eu le plus à en soulTrir (1); dans rarmce, les marins entassés dans les cascmalos des l'oiTs ont été les plus éprouvés; pendant le siège de Metz (1870), je n’ai pas observé un seul cas de scorbut.
Etiologie. Nature. — Pour Lind, l’air froid et iiumide est la principale cause du scorbut, et c’est parce que les vaisseaux sont le lorjeinenl le plus humide qui se puisse imaginer (pie le scorbut y règne si souvent; le scorbut, dit Lind, est plus fréquent en biver qu’en été et dans les pays froids ipie dans les pays chauds, « les vaisseaux qui voyagent dans le Nord, comme en Groenland et sur la mer Baltique, y sont particulièrement sujets... La combinaison de riuimiditc et du froid est la véritable cause et la plus fréquente de la maladie, et on éprouve qu’un degré excessif de froid tel que celui qui se fait sentir en’ Groeidand augmente extrêmement sa malignité.» (Lind, op.ctL, p.î234.) Bien (pi’il fasse jouer le rôle principal au froid bumide, Lind n’oublie pas la privation des végétaux frais. « Le défaut de végétaux récents est encore, dit-il (op. cil., p. 234), une cause très-puissante de celte maladie sur la mer, et lorsqu’elle est jointe à la première pendant longtemps, rarement mauque-l-elle de la produire... L’expérience en effet prouve suffisamment que les végétaux nmenis et les fruits mûrs .sont non-seulement les remèdes les plus efficaces pour la guérison du scorbut, mais qu’ils en sont encore les meilleurs préservatifs. La difficulté de les avoir sur mer et l’air humide auq'uel on est exposé pendant longtemps sont les véritables causes de la fréquence et de la grande malignité du scorbut sur cet élément. » Avant Lind, on attribuait le scorbut au sel marin (de là le nom de scorbut muriatique), ou bien au mauvais air, à l’encombrement. Lind lit boire à des scor- Dutiques de l’eau de mer, et leur état n’en fut pas aggravé (p. 225); 2e ces expériences il lire une conclusion très-juste : « Ainsi, dit-il (p. 22f>), le sel marin ne contribue point à produire le scorbut, quoique les viandes durcies et conservées par son moyen puissent y contribuer en ce qu’elles sont difficiles à digérer et qu’elles ne peuvent point fournir une nourriture convenable. » L’encombrement, ajoutet-il, à bord des navires comme dans les hôpitaux, les prisons, produit une fièvre malii>ne extrêmement contagieuse, connue sous le nom de maladie des prisons. « C’est presque la seule maladie qu’on observe dans les vaisseaux qui transportent tous les jours un grand nombre le personnes en Virginie, parmi lesquelles il y en a pou ou même point qui soient altaqnées du scorbut. On observe la même chose
(1) Di'lpocli, le Scorbut pendant le siège de Paris (Gaiette hebdom., 1871, n”* li et 13).— Lasègue, Epidémie de scorbut [Arch. gén. de méd., juillet-août 1871).— Rrouardel, op cil {Rerue des cours scientif., 187;2, p. llGô).
SCORIîUT.
dans les vaisseaux trop remplis de soldats. Généralement, toutes les fois que beaucoup de personiâes sont retenues pendant longtemps dans un vaisseau bienfenné, elles contractent à la fin cette fièvre sans qu’aucune d’elles soit attaquée du scorbut, excepté comme il peut arriver queb[uefois que le corps allaibli et épuisé par la maladie piécédente ne soit rendu plus susceptible du scorbut, lorsque les autres causes qui le produisent y concourent. » {Op. cit., p. 2“28.) Impossible de mieux apprécier les circonstances qui favorisent assez souvent l’éclosion simultanée du typbus et du scorbut.
En résumé, 1“ air froid et bumide, 2“ privation de végétaux frais, telles sont pour Lind les causes du scorbut sur terre et sur mer.
Ilacbstrom avait signalé avant Lind l’importance de la privation de végétaux frais dans l’étiologie du scorbut, et il avait montré qu’au siège de ïborn telle avait été la principale cause de la maladie parmi les assiégés {op. cil.), le froid bumide ne vient pour lui qu’en deuxième ligne; comme l’a très-bien dit M. A. Le Uoy de Méricourt, (( la discussion entre Lind et Bacbstrom ne roule que sur la biérarcbie des éléments étiologiques (1). »
L’bistoire des épidémies de scorbut muntre que cette maladie s’est développée partout dans des conditions' identiques; les dates cbangent, les épidémies varient quant à leur gravité, mais les circonstances sont toujo\irs les mêmes : il s’agit de villes assiégées ou d’armées mal ravitaillées, de vaisseaux qui tiennent la mer depuis longtemps, de pays désolés par la guerre, la famine, ou encore de prisonniers mal nourris. Du reste, le scorbut se montre aussi bien en Algérie et en Égypte que sur les bords de la mer Baltique, et il n’est plus possible de soutenir aujourd’hui que le froid humide est la principale cause du scorbut; les faits ont donné raison h Bacbstrom, qui plaçait en première ligne, parmi les causes du scorbut, l’abstinence de végétaux frais. La plupart des observateurs ont noté la connexion intime qui existe entre ces deux faits : privation de végétaux frais, apparition du scorbut; nous ne reviendrons pas sur les exemples déjà cités dans notre historique.
Les grandes épidémies de scorbut qui s’étendent à toute une région semblent mal s’expliquer par l’absence de végétaux frais, mais il laut remarquer que ces épidémies ne s’observent guère que dans les pays froids, là où la pomme de terre est le seul légume frais du pauvre pen-' dant de longs hivers; avant l’importation en Europe de la pomme de terre, le scorbut était endémique sur les rives de la Baltique, et aujourd’hui encore, quand le précieux tubercule vient à manquer, le scorbut
(1) Acad, de inéd., 20 octobre 1874.
MALADIKS ET ÉI'IOÉMIES DES ARMÉES.
apparaîl, c’esl ce rpii csl. arrivé en 18i0. «Dans presque Ions les cas où le scorbut a atteint une grande extension épidémiipie, dit Hirsch, la irialadie a été précédée d’une mauvaise récolte due soit à des circonstances atmosphériques, soit à la guerre, soit à dos invasions de sauterelles. C’est justement et surtout dolSiO à 1810 en .Vngleterre, en Ecosse, en Irlande, et en Russie pendant la grande épidémie, qu’on put sûrement constater l’influence des aliments et surtout des végétaux sur le développement de la maladie, comme cela a été prouvé par Grimm dans un rapport officiel sur l’élat sanitaire de la Russie en 1810, et par les travaux de Shapter, Bellingmah, Sihhold, .\nde'rson, Landsdale, Cliristisoii, Currie, Richtie, etc. (1). »
EnCrimée, les circonstances qui présidèrentà l’apparition du scorbut étaient très-complexes ; le froid, l’humidité, l’alimentation mauvaise ou insuffisante, la privation de végétaux frais, l’encombremenf, le mauvais air, l’affaihlisseiuent produit par d’autres maladies, les fatigues, la tristesse, l’inquiétude, eic.; la plupart des observateurs n’hésitent cependant pas à accuser en première ligne l’absence de ^ végétaux frais. C’est l’opinion que Scrive émet k plusieurs reprises dans ses rapports officiels (“2). La cause du scorbut, dit .M. Fauvel, ne peut être recherchée que dans le régime alimentaire auquel nos soldats étaient soumis, et notamment dans la privation de végétaux frais (np. cil., p. IG6). En Orient, dit M. Perrin (R), les légumes frais ont fait absolument défaut pendant de longs mois, le riz était le complément le plus ordinaire de la ration du soldat, les légumes secs euxmêmes n’y figuraient que dans une faible proportion. « Je n’hésite pas, ajoute M. Perrin, à attribuer dans la manifestation du scorbut une large part d’action au mamiue de légumes frais. » C’est aussi l’opinion de Baudens, de M. Lévy, de Tbolozan, de Marmy, de F. Jacquot, de Maupin, etc.
Les médecins de la fiolte ne sont pas moins affirmai ifs que ceux de 1 armee de terre; le scorbut s’était montré tout d’abord sur nos marins; « en décembre 18Ô4, l’amiral llainelin porta à 10 centimes par homme et par jour le supplément alloué pour achat de légumes verts pendant le temps passé dans le Bo.<pbore. A la faveur de cette mesure, les tables de matelots étaient journellement, dans le Bosphore, approvisionnées en salades, en fruits. La métamorphose opérée par ce ré- . 'me fut instantanée. Ceux qui présentaient des symptômes de scorbut
(1) Hirsch, cité par A. Le Roy -le Mer', court {nullelhi Acad, de méd., 27 oc-
lol)rc 1871). ^ • oi ijio
Chenu, Statistique de la guerre de Crouec, p. 81, 1-3.
\tudes sur le scorbut de l'armée d' Orient {Union nied., 2/ cl 29 août I8o7).
SCORBUT
'Confirmé les virent bientôt disparaître, ceux plus nombreux qui éprouvaient cette débilité musculaire, cette horreur du mouvement qui en >1 constituent les avant-coureui’s, furent peu de jours après rendus à f une santé parfaite. » (Marroin) (1). Au mois de février 1855, tandisque
1 te scorbut régnait avec force dans l’armée de terre, il avait disparu
il presque complètement de la Hotte; les équipages recevaient comme ■ration des pommes de terre et des oignons dont Je transport ne prérsentaitpas de difficulté. Les Anglais, mieux approvisionnés que nous .pendant le second biver, écliappèrent complètement au scorbut, bien plus, quelques corps de notre armée parvinrent à se préserver en faisant uisagede végétaux frais. La batterie des fuséens (1:2“ d’artillerie, 4“bat- •terie) ne présenta aucun cas de scorbut ; les artilleurs de cette batterie mangeaient en salade des végétaux recueillis par eux dans les champs voisins de Sébastopol (pissenlit, chicorée sauvage, moutarde, patience, raifort) (2).
Les épidémies observées à bord de la Psyché et de la Cléopâtre, en 1854 et 1855, sont très-intéressantes au point de vue de l’étiologie du scorbut; une première expédition dans la mer Blanche, accomplie en 1854 sur la Psyché, fut signalée, dit M. E. Gallerand (op. cil.), par une grave épidémie de scorbut, bien qu’on eût pris toutes les précautions possibles pour se garantir contre le froid et riiumidilé. Au retour à Brest, 150 hommes entrèrentà l’hôpital, un grand nombre d’entre eux étaient menacés d’une mort prochaine; 150 hommes de l’équipage atteints à un plus faible degré ne furent pas envoyés à riiôpital. En 1855, nouvelle expédition dans la mer Blanche à bord de la Cléopâtre, nouvelle ■épidémie de scorbut qui se développe plus rapidement encore que lors de la campagne précédente. Cette épidémie menaçait d'avoir de graves conséquences quand la frégate française fit rencontre de la frégate anglaise Meander, affectée comme la Cléopâtre au blocus de la mer Blanche. Il n’y avait cà bord du Meander a\icun cas de scorbut, cbaquejour on faisait à tout l’équipage une distribution de lime juice (jus de citron conservé) ; les Anglais nous cédèrent un certain nombre de bouteilles de cette préparation, c< le résultat dépassa mon attente, ditM. le docteur Gallerand ; il est bien rare que la thérapeutique puisse enregistrer un succès aussi évident; au bout d’un mois, les I hommes dont j’ai décrit plus haut le triste état étaient guéris et avaient jn repris leur service. Ce que le régime et les précautions de toute espèce I n’avaient pu faire, le suc de citron l’a fait. »
Lind cite plusieurs faits analogues : un bâtiment sur lequel règne
I (1) Cité par A. Le Roy de Méricourt {Bulletin Acat. de méd., 187 1, p. 981).
' (2) F. Jacquot, Du typhus de l’armée d’Orient, p. 285.
MALADIES ET Él'IDÉMlES DES AllMÈES.
le scorbut en l'enconlre un autre cliargé d’oranges et de citrons, on distribue c(is fruits aux malades, le scorbut disparaît; nous avons clioisi le lait de la Cléopâtre parce (pie c’est à la suite du rapport de M. le docleur E. (iallerand (pic le lime jiike fut expériuicnté, puis adopté dans la marine française. Depuis 1757, le lime juice est eu usage sur les batiments de guerre anglais, et gr;\ce à lui le scorbut, autrefois si fréi[ueiit, a pres(pie eomplétcmcnt disparu. De 185C) à 1872, pour un elTectif moyen de 50000 boimnes, il n’y a eu dans la marine anglaise (pie 81 1 cas de scorbut et un seul décès (I).
L’elïicacilé du lime juice dans la prophylaxie du scorbut est si bien reconnue par nos voisins cpiele Merchnnl Schipping ad, édicté en 1854, exige rcmbanpiement sur les bàtimenls de commerce d’une certaine quantili- de jus de citron; à clnupie instant des capitaines de navire sont condamnés par les tribunaux de Londres pour ne s’être pas soumis à celle loi.
A Paris, peudanlle siège, c’est encore la privation de végétaux frais fpii fut la principale cause du scorbut. Nirinsuffisance de laralion alimentaire, ni riuimidilé, ni les fatigues, ni les salaisons, ne suffisent, dilM. le docteur Delpech, à faire naîlre le scorbut; il se montre chez des personnes placées en apparence dans de bonnes conditions, mais privées de végétaux frais, il guérit rapidement dès qu’on remédie à ce vice de l’alimentation (2). C’est aussi l’opinion de Chalvel (3) et de .M. le docteur Brouardel (4). M. le professeur Boucbardal assigne au scorbut des causes multiples : froid, inaction, alimentation insuffisante, mais il n’oublie pas la privation de végétaux frais. MM. Lasègue et Legroux ont insisté sur l’influence de l’Immidilé ; (( Il ne suffit pas, disent-ils, d’une alimentation insuffisante et d’un abaissement de température pour produire le scorbut, il faut de plus un excès d’humidité malheureusement impossible à déterminer et un séjour suffisamment prolongé dans le milieu palbogénique. Les vieilles babilalions, comme Saint-Lazare, les maisons asséchées par une longue résidence et par unebauffage préalable de plusieurs années, comme Mazas, furent à peu près exemptes; les prisons plus nouvellement construites, comme le Dépôt des condamnés et surtout comme la Santé, qui compte moins de cinq ans d’existence, furent le plus gravement atteintes (.5)». L’iiumidité est évidemment une circonstance prédisposante, mais elle ne provoque ic scorbut qu’aulaul qu’elle agit sur des individus privés de végétaux
(t) A. Le Pioy île Mcricourt, Acaii. de méd., toc. cit.
(■2) Op. cil. (Gai. hebdom., 1871, n"» 12 el 13).
(.3) Coinimmicalion à la Société inéd. des lu')|iitaiix, 24 mars 1871.
(4) Op. cil. (Hei'ue des cours scienlipupies).
(r>) Op. cil. (Arch (jéu. ck m^d., 1871, t. Il, p. 18).
SCOHBL'T.
Irais, cl c’est ce qui est arrivé dans les prisons de Paris en d 870-1871. Dès la fin de novembre 1870, la pénurie de légumes frais était telle à Paris qu’on vendail sur les marchés des demi-poireaux et des demicarottes, le décalitre de pommes de terre était coté 40 francs au lieu du taux moyen de 1 fr. 50; dans la première moitié du siège, on distribuait encore aux prisonniers des pommes de terre une fois par semaine ; dans la deuxième moitié, il fallut les remplacer par du riz et des légumes secs. On a observé de|)uis longtemps, en Angleterre dans les prisons de Southampton et de Cambridge, en France à la maison centrale de Clairvaux, que le scorbut se montrait lorsque la germination des pommes de terre forçait à substituer à leur usage celui des légumes secs(l). On distribuait depuis longtemps aux détenus, en Angleterre, des pommes de terre plusieurs fois par semaine. En 1822, un ordre snpcrieur relrancba ce végétal du régime des condamnés, et aussitôt se déclara une épidémie de scorbut que le docteur Latliam atiribua à la soustraction de la pomme de terre dans le régime. L’ordre fut révo- ([ué, et depuis ce moment, dit M. le docteur Nouvellis, il n’y eut plus de signes de scorbut chez les détenus (2).
A l’hôpital du bague de Brest on recevait chaque année un certain nombre de scorbuti(|ues; du 1'"' janvier 1846 au l" janvier 1853, il en était entré 1307; M. Marcellin Duval fit modifier l’alimentation des forçats, on leur donna une fois par semaine un repas de viande fraîche et de légumes frais, cette simple modification suffit pour faire disparaître le scorbut. Au mois d’août 1871 le scorbut a régné parmi les prisonniers du fort Boyard, les détenus tout à fuit indigents, qui ne pouvaient rien ajouter à la ration réglementaire, ont seuls été atteints; dès que les légumes frais ont été fournis en rations, le scorbut a disparu (3).
Le scorbut règne le plus souvent sous forme épidémique, parce qu’en général un grand nombre de personnes sont soumises aux mêmes conditions d’alimentation; qu’il s’agisse d’un vaissean, d’une ville assiégée, d’une armée mal ravitaillée, d'une prison, on conçoit facilement que les mêmes causes produisent les mêmes effets chez tout le monde; il n’y a qu’une exception, laquelle confirme pleinement la règle : les officiers, mieux nourris que les soldats, échappent presque toujours au scorbut. « A bord des bâliments, ditM. Le Roy de Méricourt, jamais les officiers, jamais les aspirants, jamais les maîtres ne sont atteints du scorbut, à moins que les privations de-
(1) L. Laveran, Considéraüons sur le scorbut, toc. cil.
(2) Annales universelles de médecine d’Omodée, t. CXI, p. 222
(3) A. Le Hoy de Méricourt, loc. cil.
■viennent telles qu’il n’y ait pins de différence sous le rapport des tables. )■) (Loc. cil.) Qnebpies faits démontrent au reste que l’épidémicité n’est qu’un caractère fortuit du scorbut et que la maladie peut se dévclop|)er sporairuiuement sous l’influence de circonstances exceptionnelles. M. J. Périer a rapporté l’iiisloirc d’un chef de musique qui fut atteint de scorbut au camp de Boidognc, il se nourrissait exclusivement de jambon depuis trois mois, sur le conseil d’un empiriipie, pour se guérir d’une all'ection de l’estomac (1). Le scorbut, il est vrai, régnait au canq) de Boulogne; voici d’autres exemples : un ouvi‘ier de l’arsenal de Brest se nourrit exclusivement de crêpes, de bouillie de blé noir, il est atteint de scorbut, alors qu’il n’en existe aucun aulre cas parmi les ouvriers de l’arsenal; une dame lypémaniaque se figure qu’elle est atteinte d’une maladie de l’estomac, elle se couüne chez elle et se condamne à vivre de pain et de chocolat, elle est prise de scorbut et meurt sans vouloir changer de régime (:2).
Il nous paraît démontré, conformément à l’opinion émise parBachslrom, que la privation de végétaux frais est la cause principale du scorbut, les autres causes invoquées par différents observateurs, le froid Immide, les fatigues, ralimeutation insuffisante et uniforme, la nostalgie, ne sont que des causes adjuvantes, prédisposantes, et il est facile de, montrer, comme l’a fait M. le professeur Yillemin (3), que dans telle ou telle épidémie l’une ou l’autre de ces conditions a fait défaut. L’usage meme de la viande fraîche ne peut pas remplacer celui des légumes frais et des fruits, et c’est pour avoir confondu ces deux ordres d’aliments qu’on a pu prétendre que les virres frais n’empêchaient pas toujours l’éclosion de la maladie. Après la campagne de 1848-1849, qui se termina par l’annexion du Pendjab, les troupes anglaises des Indes manquèrent de végétaux frais, les travaux d’agriculture ayant été interrompus, et bien qu’elle fussent pourvues en abondance de viande fraîche et de pain d’excellente qualité, le scorbut se montra dans plusieurs régiments, on fut obligé d’envoyer chercher à une très-grande distance et à très-grands frais des provisions de pommes de terre. — Pendant quelques années après l’établissement des dilTérentes stations pour les troupes des Indes dans les montagnes de l’IIimalaya, on ne pouvait pas, à cause de la position de ces stations, se procurer des légumes frais en quantité suffisante; plus tard les approvisionnements furent interrompus parla guerre des Sutlej, or, quoique le soldat lut pourvu de bonne viande fraîche et
(1,1 .T. Péricr, méni. cité {Rec. mém. méil. militaire).
(2) A. Le Roy de Méricourt, loc. vit.
(3) Bulletin de l’Acad. de méd., série, t. III, p, 680.
SCOr.BUï. 493
i| de bon pain, le scorbut, qui s’unissait à la dysenterie, fit un grand I nombre de victimes. — Un détachement d’Européens stationné à [f, Meanday fut nourri pendant plusieurs mois de bœuf frais à discréi tion et de biscuit, on donna en outre aux hommes du rhum et du riz, r mais ils n’avaient pas de végétaux frais ni rien ([ni les remplaçât; au t bout de trois mois de ce régime, le scorbut fit son apparition : on se < procura du jus de citron dont on usa largement, et le scorbut céda 1' rapidement. — Dans l’expédition anglaise du Cap (184G-1847), il y eut ( presque autant de cas de scorbut qu’en Crimée; aucun soldat ne con-
! sommait de viande salée, mais l’alimentation végétale n’était représentée que par du riz (1).
Liml a fort bien apprécié l’influcncc des viandes salées sur le développement du scorbut, ces viandes sont difficiles à digérer, moins nutritives que les viandes fraîches, et leur usage prolongé, en affaiblissant l’organisme, le prédispose à contracter le scorbut comme font toutes les causes déprimantes. Dans une réunion d’iiommes soumis aux mêmes conditions, privés pins ou moins complètement de végé-
Itaux frais, on peut être sûr que le scorbut se montrera d’abord chez les individus faibles, chez les convalescents, chez les malades; les phthisiques sont partout et toujours les premières victimes du scorbut; pendant l’expédition autrichienne au pôle nord (1872), un seul homme succomba au scorbut, c’était un mécanicien atteint de phthisie pulmonaire (2); en 1855, en Crimée, la plupart des scorbuli(jues étaient des hommes qui avaient passé l’iiiver de 1854-1855 devant Sébastopol et qui avaient beaucoup soulTert; les nouveaux venus étaient épargnés, le contraire avait lien pour le choléra; c’est là un des nomhreux faits qui démontrent qu’on ne saurait assimiler le scorbut aux maladies miasmati(pies et contagieuses.
Avant Lind, le scorbut, confondu souvent avec le typhus pétéchial, était regardé par nu grand nombre de médecins comme une maladie contagieuse; c’était l’opinion d’Echtius, de Wiérus, de Ronsseus, de Boerhaave; depuis 1753, cette théorie avait été ahandonnée, tous les observateurs s’accordaient à voir dans le scorbut une maladie d’aliifl mentation, quand M. le professeur Yillemin remit en question, h.
l’Académie de médecine, l’étiologie du scorbut; il était facile de i prouver, comme l’a fait M. le professeur Yillemin, que le scorbut I n’est produit ni par la tristesse, ni par le tabac (qui n’était pas en i usage au temps des croisades), ni par l’oisiveté, ni par la fatigue, ni
1(1) Medical and surgical Ilislonj of llie Brilish Armij, ivhich sei'ved in Turkeij and in Crimœa.
(2) Journal officiel de la Bépuhlique française, 19 octobre 1874.
iOi MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES AILMÉES.
par le frokl, ni par rhnmidilé, ni par les salaisons, ni par les aliments avariés; mais il était plus dilïicile de démontrer ([ne l’absence de végétaux frais n’exerce aucune action sur le développement du
• scorbut ; aussi est-ce là le point faible de l’argumentation; la plupart
“ des faits cités sont discutables. M. A. Le Uoy de Méricourt a très-
, bien montré que dans les épidémies de la mer Noire et de la P.al-
ti([ue le scorbut s’était montré alors (]ue les végétaux frais faisaient défaut, qu’il avait disparu dès qu’on avait })u remédier à ce vice de.
, l’alimentation; en l<Si7, à Paris, on avait remplacé les pommes de
terre par les légumes secs dans la ration des soldats (voy. Historioee), et mon père n’bésite pas à faire jouer à celte modification du régime ■' mi grand rcMe dans l’apparition du scorbut qu’il observait au Val-de-
Gràce. Pour d’autres épidémies, M. le professeur Villemin dit que le scorbut s’est développé malgré les vivres frais, les viandes fraicbcs; nous avons vu qu’il ne faut pas confondre l’action des végétaux frais avec celle de la viande fraîche, dont l’emploi peut retarder mais non empêcher l’éclosion du scorbut, nous en avons rapporté plus haut (luelques exemples.
Sans doute ou peut citer quelques petites épidémies scorbutiques » développées sur des hommes qui n’avaient pas été soumis à une pri-
■'< valion absolue de végétaux frais, celles du camp*dc Boulogne, celles
• : de Batna (1), de Cbercbell (2) ; mais toujours, dans ces cas, le scorbut
règue avec très-peu d’intensité ; au camp de Boulogne, 1854-18o5, sur un effectif de 31 000 hommes, il y a 150 cas de scorbut, les scorbutiques sont atteints à un très-faible degré, et aucun ne succombe; le plus souvent, les détails que nous avons sur l’alimenlation ne suffisent pas pour affirmer que les légumes frais n’ont pas fait plus ou moins défaut dans la période qui a précédé l’apparition de la maladie. 11 ne faut pas se contenter, dans ces cas, de dire quelle est la compoj sition réglementaire de la ration, il faut voir ce qui se fait, et il faut
se renseigner exactement sur ce qui sesi fait pendant les mois précédents, car le scorbut se prépare lentement, (le longue main, et les causes qui l’ont provoqué peuvent avoir en partie disparu au moment de l’observation. M. le docteur llaltute,qui a traité a l’impilal deCberchell les scorbutiques provenant de l’atelier des travaux publics n" 1, dont il est question dans le travail de M. Bcnecli, insiste sur la viciation de l’air des cellules dans lesquelles ces hommes avaient été enfermés, les uns pendant six mois, les autres pendant une période variable de un à trois mois, puis il ajoute : « Quant à l’alimentation des
(t) Maiipin, Rec. mém. méd. milUaire, 3<> scrie, t. Ht.
(“2) Doaech, Gaietle hehdom., 27 novembre 1871.
SCORBUT
détonus cellulaires, elle est aussi mauvaise que possible : ces hommes ne reçoivent pour ordinaire que du pain et de l’eau; deux fois par semaine seulement on leur donne la soupe et une ration de 100 grammes de viande (1). » Il n’est donc pas possible de soutenir queraliinentalion n’a été pour rien dans l’apparition du scorbut à Cbercliell.
Ajoutons enfin ([u’on a décrit parfois des épidémies de stomatite ulcéreuse sous le nom de scorbut, et qu’on en a conclu, bien à tori, que le scorbut pouvait se montrer chez des hommes faisant usaue d une alimentation végétale.
L’existence du scorbut végétal (jui se développerait à la suite d’une alimentation exclusivement végétale n’est rien moins que démontrée, il nous suffira de dire que le scorbut est inconnu à la Trap|)c (Fonssagrives, A. Le Uoy de Méricourt).
Après avoir montré que le scorbut est une maladie d’alimentation, une dyscrasie qui relève surtout de la privation tie végétaux frais, estil encore nécessaire tle dire ce c[u’il n’est pas? tle prouver (ju’il ne s’agit pas d’une maladie miasmatique et contagieuse? Il a fallu tout le talent et tout l’esprit de M. le professeur Villemiu, pour rendre une apparence de vie à une doctrine qui depuis longtemps était tombée dans l’oubli ; j’avoue que les savantes considérations de mon excellent maître n’ont pas réussi à me convaincre.
On a insisté souvent sur les dilîérences (jui existent entre le scorbut et les maladies miasmatiques et contagieuses. « Ce qu’il importe d’établir, dit M. le docteur M. Perrin (/oc. cit.), c’est la dilférencc radicale qui existe au point de vue patbogénique entre le scorbut et les véritables épidémies. Celles-ci naissent et se développent sons l’influence d’un agent spécial aussi constant dans ses effets que mystérieux dans son essence. Celui-là n’est qu’une sorte d’état organo- ’ patbique résultant de l’action prolongée de certaines causes nuisibles à la réparation organique. Celles-ci naissent sans raison connue, nous étonnent par leur marche capricieuse et s’éteignent rapidement. Celui-là est prévu jusqu’à un certain point, il est circonscrit dans son foyercomme l’effet l’est par la cause, il a une durée indéfinie. Nous subissons les épidémies sans les comprendre, nous pouvons créer en quelque sorte le scorbut comme certaines autres endémies;... si une épidémie vient à éclater, tous les sujets (jui séjournent même temporairement dans sa sphère d’activité subissent son influence délétère comme on subit l’influence d’un poison; un homme, au contraire, placé dans un milieu scorbutique, ne deviendra scorbu-
(1) Note sur le scorbut, par M. llaUute (Hcc. mém. méd. militaire, 1875, 3c série, t. XXXI, p.
Uqiie ([u’après im temps assez long pendant le(piel l’organisme passera progressivement de l’état sain a 1 état malade. »
Est-il besoin de démontrer que le scorbut n’est pas contagieux? Où donc a-t-on vu un médecin prendre le scorbut au contact de malades qui en sont alfectés? En Crimée, les médecins militaires ont été décimés par le typhus, aucun n’est mort du scorbut; abord des navires les officiers, mieux nourris (pie les soldats, sont épargnés parle scorbut; dans les épidémies des prisons, les gardiens n’ont rien à redouter de leurs rapports continuels avec les scorbutiipies; si autrefois on a pu soutenir la contagion, c’est (pie le scorbut était confondu avec le typlius pétéchial.
A quelle maladie, sinon an scorbut, appliquera-t-on la maxime : Naluram morborwn oslendunl curai ioncs? T oïdes les épidémies de scorbut prennent fin dès (pi’on peut se procurer des végétaux frais; à moins d’être arrivés à la dernière iiériode de la maladie, tous les scorbutiques guérissent ([uand on leur donne des fruits et des végétaux. 11 n’est pas nécessaire de changer les malades de milieu ; Liiul l’a fait remarquer tout le premier, le scorbut, dit-il (op. cil., p. 255), peut être guéri sur les vaisseaux, soit dans le port, soit en pleine mer, par l’usage des végétaux récents, des oranges et des limons. Nous avons vu qu’en Égypte (1801), les scorbuti(iues non transportables laissés à Alexanderie avaient gué ri tout aussi bien que les malades moins gravement atteints cmbaiajués pour la b rance. Les laits suivants, empruntés à i\l. A. Le Roy de Méricourt (discours cité), ne sont pas moins probants :
VJphigénie part de Toulon pour la Nouvelle-Calédoine ; 2ü jours après le départ, le scorbut éclate parmi les transportés; au mouillage de Saint-Denis, on embarque une grande quantité de fruits et de végétaux frais, les scorbutiques guérissent sans avoir débarqué, et le scorbut ne réparait pas. — Le transport VOrne (juitte Brest le 15 janvier 1870, avec 95i hommes à bord, dont 540 déportés; le 2 mars, le scorbut éclate parmi ces derniers ; le 21 avril, le chilîrc des scorbutiques est de 821, deux malades, dont un phthisi(iuc, succombent, on relâche à Melbourne; la population ayant appris que le scorbut régnait à bord, apporte des végétaux frais en abondance; les déportés avaient dù, en raison de quelques tentatives d’évasion, être maintenus dans leurs cages, on avait sup[)rimé les promenades sur le pont du navire, cependant tous les malades guérissent, le scorbut disparaît.
Si nous avons insisté longuement sur les causes du scorbut, c est qu’il ne s’agit pas d’une question de théorie, mais d’une ([uestion de prati(pie (jui intéresse au plus haut point l’hygiène militaire. Si Ion adopte l’idée du miasme scorbutique et de la contagion, que reste-
sconuuT.
t-il à foire en temps d’épulémie? Isoler les malades, les enfermer
dans des lazarets et puis attendre que l’inlluence épidémique se
soit dissipée; quant à prévenir le scorbut, il ne peut pas en être question, car le miasme scorbutique est insaisissable. Les faits sont là pour démontrer que ce fatalisme pourrait avoir les plus désastreuses conséquences, etM. le professeur Villemin reculerait certainement lui-même devant l’application des mesures qui découlent de sa doctrine. Le scorbut est heureusement une des maladies qui relèvent le plus directement de riiygiène; nous pouvons non-seulement le guérir, niais le prévenir; « il n’y a pas de lazaret h ouvrir, dit M. A. Le Roy de Méricourt, pas de service d’bopilal à constituer; le scorbutique, pour nous, n’est pas un pestiféré, c’est un étiolé. Donnez-lui un gîte, une bonne table, il revient à la santé comme la plante llétrie quand on lui rend la lumière et la rosée ».
Pouvons-nous aller plus loin dans la connaissance des causes et de la nature du scorbut? Les végétaux frais, les fruits préviennent le scorbut et le guérissent, quel est donc dans ces aliments la partie antiscorbutique? Garrod a attribué le scorbut à rinsulTisance des sels à base de potasse, et Ghalvet a été amené par ses analyses du sang scorbutique à reprendre cette théorie qu’il a du reste très-bien développée ; pour que les principes minéraux nécessaires à la constitution de nos tissus soient assimilés, il faut, dit-il, qu’ils soient ingérés sous une forme déterminée. Le phospliate, le nitrate de potasse, le cblorure de potassium traversent l’économie sans être décomposés; au contraire, les sels de potasse formés avec un acide organique (l’acide oxalique excepté), les citrates, les malates, sont d’une facile absorption, parce que l’acide organique se dédouble; les légumes verts et les fruits contenant des sels de potasse à aciiles organiques sont donc fort utiles et ne peuvent pas être remplacés dans l’alimentation par des légumes secs on des viandes fraîches (I). — Mais pourquoi ces sels de potasse à acides organiques perdent-ils leur efficacité quand ils ne sont plus contenus dans des fruits, dans des légumes frais? pourquoi le citrate de potasse est-il sans efficacité alors que les citrons, les oranges et le lime juice sont d’excellents antiscorbuliques? Cette théorie chimique est évidemment insuffisante. M. A. Le Roy de Méricourt attribue une grande importance à l’eau de végétation; par eau . de végétation il ne faut pas entendre la combinaison d’oxygène et d’hydrogène qui se trouve dans les plantes, mais le suc des plantes fraîches avec tout ce qu’il contient; est-ce l’albumine végétale qui est nécessaire à la nutrition de nos tissus, ou bien quelque autre corps
(1) Société méd. des hôpitaux, mars 1871 (Goiette hebdom., 1871, ir’ I3j.
A. LAVERAN. 32
i98 MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.
qui s’altère par la dessiccation des plantes? nous le saurons sans doute un jour; pour l’instant, il nous suiïit d’avoir montré (jue l’abstinence de végétaux et de fruits frais est la cause efliciente du scorbut, cause d’autant plus efficace ([u’elle agit sur des organismes prédisposés d’ailleurs; tandis qu’il laudra trois mois au scorbut pour se développer chez des personnes placées dans de bonnes conditions hygiéniques, mais privées de végétaux frais, il lui en faudra moitié anoins chez des individus afl'aiblis par les maladies antérieures ou par de grandes fatigues, logés dans des réduits froids et humides, soustraits à l’iniluence vivitiante de la lumière et du soleil, soumis à une alimentation grossière et uniforme, en proie entin à rabattement, à l’anxiété, à la nostalgie. 11 n’y a pas ici une période d’incubation fixe et régulière, comme pour les maladies miasmatiques et virulentes mais une période de préparation dont la duiée vaiie en laison ilu milieu, en raison des circonstances individuelles; impossible de donner des chiffres précis, on ne peut dire qu’une chose : le scorbut se prépare toujours lentement.
Description générale. — Larrey distingue trois degiés dans le scorbut ; « Dans le premier, dit-il, le soldat est abattu et porté à la -mélancolie; il préfère la position assise ou couchée; les chose.s qui excitent d’ordinaire son esprit ne l’émeuvent plus; l’approche del’ennemi, les incidents variés du camp ne lont aucune impression sur lui; il perd l’appétit; le sommeil est pénible et interrompu par des rêves désagréables; le visage pâlit, les yeux prennent une expression triste et s’entourent d’un cercle bleuâtre ; les gencives sont doulourenscs, p iles et saignent aisément à la plus légère pression ; de fortes douleurs se font sentir dans ta région lombaire et dans les membres, surtout ihins les jambes; la respiration est pénible, le pouls lent et irregulier, la transpiration cutanée est arrêtée et la peau devient sèche et rude comme celle d’un oiseau plumé; il y a constipation; rurinc est sécrétée en petite quantité et chargée de matières terreuses; les veines cutanées sont gonllées, celles de la face surtout; le malade éprouve un sentiment de lassitude dans tous les membres et marche avec beaucoup de difficulté...
» Dans la seconde période, les symptômes deviennent plus intenses, le sentiment de prostration augmente, les douleurs deviennent plus viülenleset ontsurtout pour siège la tète elles rems; le malade tombe dans un état de stupeur; il reste presque immobile dans son ht; ses membres sont fiéchis et tout son corps ployé; son visage et ses levres sont livides; le blanc des yeux prend une couleur plombee; 1 haleine devient fétide, les gencives s’ulcèrent et les dents se recouvrent d un tartre noir. La respiration est alors difficile et accompagnée d’oppres-
SCORBUT
sion et de conslriction de la poitrine; le tissu cellulaire des jambes s’engorge, surtout celui qui est interposé entre le tendon d’Achille et le tibia, et l’enriure s’étend bientôt an reste des membres. Cet engorgement a plus de dureté que le simple œdème, l’impression du doigt n’y reste pas aussi longtemps que dans le dernier cas. La pression cause de la douleur; des taches noires se montrent au-dessus des malléoles et’ le long du tibia ; elles paraissent aussi vers la même époque sur la face et les épaules. La constipation augmente, l’abdomen se tuméfie; le malade éprouve une très-forte sensation de chaleur k la région précordiale et une douleur sourde vers l’iiypocliondre. Le pouls est accéléré; un accès de fièvre survient vers le soir; l’insomnie, pendant laquelle les douleurs s’aggravent, est très-pénible pour le malade...
» La dernière période du scorbut présente un aspect plus aftligeanl : aux accès fébriles et aux autres symptômes que j’ai décrits succède un abattement général. L’enflure des pieds et des jambes augmente sensiblement et ils se couvrent de taches noires qui s’étendant rapidement de l’une à l’antre, donnent à tout le membre un caractère de spliacèle...
y> La langue est couverte d’un enduit visqueux et brunâtre; l’ulcération des gencives s’étend profondément vers les alvéoles et l’intérieur de la bouche, attaquant le voile du palais et même l’arcbe palatine Les dents deviennent branlantes et leur perte est souvent accompagnée d’une hémorrhagie difficile cà arrêter. Les yeux ont une expression triste, les paupières sont enllées et bouffies; une sueur froide nauséabonde paraît sur tout le corps, mais surtout sur l’abdomen et les extrémités. C’est elle qui donne à la peau un aspect si brillant. Les sphincters de l’anus se relâchent et la diarrhée, qui souvent dégénère en un flux colliqualif et dysentérique, s’établit. L’urine ne passe qu’avec difficulté à cause de la paralysie consécutive de la vessie. Il faut alors introduire fréquemment le cathéter ou même le laisser en permanence dans la vessie. La difficulté de respirer et l’oppression deviennent extrêmes, et de forts accès de toux font souvent que 1e mucus expectoré se teint de sang d’une couleur noire et d’une odeur fétide. Le pouls devient plus faible, filiforme, et disparaît insensiblement. Les forces de rindividu sont entièrement éteintes et il a de fréquentes attaques de syncope. Les taches noires, qui n’étaient d’abord que de simples ecchymoses, prennent le caractère d’une véritable gangrène, qui détruit l’organe (lu’elle atteint. L’hydropisie se montre, les fonctions vitales cessent, et le patient expire lonlement mais sûrement. » (Larrey, Méin. de cliir. militaire, t. Il, p. 273 et suivantes.)
A ce tableau d’après nature nous u’ajouterons que quebpies remarques sur les i)riiicipaux syuiplùmes du scorbut.
Les pétéchies folliculaires et les douleurs sont souvent les seuls signes du scorbul au premier degré, eu l’absence d’ecchymoses véritables cl de lumélaclion des gencives. Larrey compare très-justement la peau du scorbuliiiue à celle d’un oiseau plumé; d’aulres l’ont comparée à la peau d’uu individu qui frissonne (chair de poule); les pétéchies folliculaires se présentent sous forme de petites élevures d’un bleu lilas, très-facilement appréciables à la vue et surtout au loucher, ou les observe surtout à la face c.xterne et antérieure de la jambe et de la cuisse, (piebpiefois aussi à la face postérieure du coude et de l’avant-bras. Ces petites taches, dues iules hémorrhagies sous-épidermi(pies, sont traversées par un poil ou bien elles présentent à leur centre un point grisâtre formé jjar une accumulation de cellules épidormi(|ues sèches; en écartant ces cellules avec une épingle on trouv(' facilement le poil (|ui est replié, caché au milieu d’elles (1).
Les scürbuti(iucs accusent de bonne heure des douleurs, soit dans les membres, surtout dans les jointures, soit dans les lombes et la poitrine; ils ont une véritable horreur pour le mouvement, qui exagère ces douleurs. Plus d’une fois ces douleurs initiales ont été confondues avec le rhumatisme; en Primée, elles prirent, -sous l’inllueuce d’un froid très-vif, une intensité toute particulière, et pendant (luebiue temps on put croire ipi’il s’agissait de la maladie décrite sous le nom d’acrodynie.
Après CCS signes qu’on pourrait appeler prémonitoires et qui doivent donner l’éveil, apparaissent les symptômes vraiment caractéristiques : les gencives se tumétient et deviennent d’un rouge foncé presiiue eccbymotiiiue, parfois la tuméfaction est telle que les dents sont complètement cachées par le boursoullemenl de la muqueuse; ces fongosités saignent au moindre contact et rendent la mastication impossible ou du moins très-pénible ; assez souvent ou observe s'ur la muqueuse de la voûte et du voile du palais di's pi'técbies ou do larges sulfusions sanguines. L’baleine des malades est fétide; le sang extravasé et lluide soulève l’épithélium en forme de bulles, le rompt, et des hémorrhagies se produisent.
(le qui se passe du coté des mmpieuses se passe aussi du côté de la peau, des ecchymoses se produisent d’abord aux membres inférieurs, plus tard elles envahissent le tronc et les membres supérieurs; a\i début elles sont généralement peu étendues; elles ont le volume d’uue lentille, de pièces de *20 ou 50 centimes, mais elles ne tar-
(I) Lasùguc et Lcgroiix, mém. cité (Arch. gén. de méd., 187 1, t. Il, i>. 24).
SCOIUÎUT.
r.oi
dent pas à s’accroître, et on en voit qui ont la largeur de la main ou même davantage (Liud). La peau, qui au niveau de ces ecchymoses a d’abord une couleur d’un bleu foncé, noirâtre, prend successivement des teintes verdâtres, jaunâtres, comme dans les eccbymoses qui succèdent à des traumatismes. La moindre contusion donne lieu cbe/ ces malades â des ecchymoses, et c’est probablement parce (|ue les membres inférieurs sont très-exposés aux contusions, aux chocs de toute sorte, que les ecchymoses y sont plus fréquentes que partout ailleurs. Dans les points occupés par les ecchymoses il se forme par soulèvement de l’épiderme des espèces de furoncles qui, en s’ulcérant, donnent naissance aux ulcères scorbutiques (Marmy). Ces ulcères ne fournissent, an lieu de pus, qu’une matière sanieuse, fétide, mêlée de sang; leurs bords sont tuméfiés, des cbairs baveuses s’élèvent au-dessus de la surface de la peau. « Ce fougus devient quelquefois, dans l’espace d’une nuit, d’une grosseur moiislrueuse : on a beau le détruire par le moyen du cautère actuel ou potentiel, ou l’emporter avec le bistouri, on le trouve au pansement suivant aussi gros (ju'auparavant. » (Liud, op. cil., p. 247.)
Outre ces hémorrbagies cutanées superficielles, il s’en produit de profondes, soit dans le tissu cellulaire, soit dans l’intérieur des muscles; les épanebements profonds se font surtout au creux poplité et au pli de l’aine (au-dessus ou au-dessous du ligament de Poupart), ou bien encore â la cuisse et au mollet; les hémorrbagies interstitielles des muscles flécbisseurs de la jambe sur la cuisse amènent des rétractions excessivement douloureuses; les muscles des mollets, - infiltrés de sang, ont la consistance du bois. La peau des membres inférieurs est le plus souvent le siège d’un œdème dur; celle de la face a une pâleur verdâtre.
Outre les douleurs des membres inférieurs qui tiennent aux bémorrhagies intramusculaires et aux rétractions, les malades accusent souvent au niveau de la poitrine des douleurs extrêmement vives qui s’accompagnent d’accès intenses de dyspnée ; « A la gène respiratoire habituelle, dit M. Perrin, succèdent, et généralement dans le cours d’une nuit, l’aœxiétéla plus vive et une impossibilité presque . absolue de respirer; le tborax semble comprimé dans un cercle d’acier, les douleurs les plus aiguës sillonnent dans tous les sens la base de la poitrine et vous fout recbercher une immobilité qui ne cède qu’à l’imminence de l’asphyxie. Rien ne peut rendre l’angoisse du malheureux surpris ainsi à l’improviste, condamné subitement, au milieu d’une bonne santé relative, sans fièvre, sans aucun retentissement cérébral, condamné, dis-je, à l’immobilité dans la station verticale ou assise, ne pouvant articuler un mot .sans en émietter
50“i MALADIKS KT ÉPIDÉMIES DES ADMÉES.
péliihIüiiK'iil les syllabes, et ii’obtciiant iiii peu d’air cprau prix desplus violents elVurts musculaires (1). » La percussion, rauscullalion de la poitrine ne révèlent pas le plus souvent la cause de celle dyspnée que M. Lorrin attribue à une contracture du diaphragme analogue à celles (pi’on observe dans les muscles des mendjres inl'érieurs.
L’intelligence est intacte pendant toute la durée de la maladie, mais dès le début il y a de l’abattement qui augmente à mesuse que la maladie l'ait des progrès, la faiblesse générale s’accroît aussi et devient extrême à la dernière période, les malades sont pris sans cesse de lipothymies, et ils meurent souvent de syncope en essayant de se lever ou de changer de position.
Il s’en faut que le scorbut se présente toujours sous une forme aussi ncllcmcnl caractérisée, avec tout le cortège de symptômes énumérés plus haut; il y a des formes frustes et des formes compliquées en très-grand nombre.
Le scorbut peut se traduire seulement par des troubles fonctionnels : alfaiblisscmcid général, douleurs musculaires, héméralopie, etc. En Crimée, la tuméfaction des gencives manquait chez la plupart des scorbutiques, et tous les médecins militaires anglais et français sont d’accord pour faire une très-large part au scorbut dans la mortalité des deux armées, bien qu’il ne se soit que rarement présenté sous une forme bien définie et comme affection indépendante. Comme le dit Lind : « Les constitutions scorbutiques sont très-sujettes à être attaquées de toutes les maladies qui régnent en même temps que le scorbut et même des sporadiques prédominantes. » (Op. cÀt., p. 248.) Parmi les complications les plus terribles du scorbut, Lind cite la fièvre pétéchiale ou maladie des hôpitaux et des prisons, c’està-dire le typhus.
M. Tholozan a insisté sur les types complexes qui résultaient en Crimée de la réunion chez les mômes malades du scorbut, de la dysenterie cl du typhus : « La dysenterie, dit-il, présente les signes caractéristiques du scorbut; le scorbut est accompagné de délire comme le typhus, ou plutôt les Ihix dysentériques emportent le malade, et ceux affectés de typhus prennent la dysenterie et deviennent scorbutiques. Les exemples de ces mélanges ne sont pas rares, car presque tous les cas sérieux sont ainsi compliqués (2). »
Baudens, Scrive, Mac-Leod disent aussi que le scorbut de Crimee se montrait rarement sans complication de diarrhée, de dysenterie, de typhus, de bronchite, de pneumonie, de congélations; ce furent
(1) M. Pen'in, op. cil.
(2) Mémoire lu à l’Acad. de raéd., loc. cil.
sconiiUT.
là les causes les plus directes de la mortalité; le scorbut livrait tes hommes sans défense, sans réaction possible, à ces complications; l’organisme débilité renonçait a la lutte.
Au Nouveau-Mexique et au Kansas, Hammond (1) a souvent vu la diarrhée et la dysenterie, les douleurs muscidaires et l’Iiéméralopie masquer le scorbut; malgré l’absence des signes ordinaires de la maladie, on ne pouvait mettre en doute le caractère scorbutique de ces accidents qui cédaient toujours promptement au traitement antiscorbuti(pie et résistaient obstinément à celui qui était dirigé contre les symptômes prédominants.
La dysenterie est une complication si fréquente du scorbut dans quebjues épidémies, (pie plusieurs auteurs ont décrit une dysenterie scorbutique; il est possible qu’il se produise des ulcérations dans le gros intestin comme sur la muqueuse buccale.
Dans quelques épidémies, ce sont les complications thoraci([ues qui dominent; c’est ce que Lind eut’l’occasion d’observer en 17i7; mon père notait le même fait au Val-de-Gràce un siècle plus tard, en 18 f7. La pneumonie scorbutirpie alTecte une marche particulière qui la rapproche de la pneumonie dans la cachexie palustre : la maladie débute rarement par un frisson violent comme la pneumonie lobaire franche, la lièvre n’est pas vive; a l’auscullation on trouve des râles disséminés, du souffle tubaire, mais pas de râle crépitant, sec et fin; le souflle persiste souvent pendant dix, quinze, vingt jours et plus (2).
La diphtbérite, les oreillons, les épanchements sanguins dans les séreuses compliquaient souvent aussi le scorbut de 18 17. En général, les épanchements sanguins des séreuses existaient chez des phthisiques; ils siégeaient dans les plèvres, le péricarde, le péritoine, se produisaient sans douleur et persistaient jusqu’à la mort des malades, aucun ne se termina par résolution. « On peut je crois, dit mon père (loc. cit.), rapporter a ces épanchements scorbutiques les péricardites hémorrhagiques observées à Rocroy par Trécourt, à la fin du dernier siècle, et bon nombre des pleurites hémorrhagiques observées par Broussais à l’armée de Hollande ». Les oreillons prenaient, sous l’inlluence du scorbut, un caractère exceptionnel de. gravité; ils se terminèrent plusieurs fois par la suppuration, et, dans quelques cas, l’autopsie permit de constater qu’il existait dans l’intérieur des parotides des foyers hémorrhagiques.
Les manifestations variées du scorbut dépendent évidemment des prédispositions individuelles, des points faibles que présente l’orga-
(1) Evans, op. cit., p. 85.
(2) L. Laveran, Considérations sur le scorbut, loc. cit.
MALADIES ET ÉiMDÉMIES DES AllMÈES.
nismc liLimaiu au moment où se développe le scorbut. Chez les individus qui ont été atteints de contusions, de blessures ou de fractures anciennes, c’est dans les parties qui ont soufl’ert que débute le scorbut. « Ainsi, dit Lind, après nue entorse du pied, la jambe devient enllée, doidoureuse, œdémateuse, se couvre de taches livides bientôt après et fournit tes premiers signes de la maladie. Les vieux ulcères aux jambes sont très-fré(iuents parmi les mariniers; dans ce cas aussi les jambes sont presque toujours les premières affectées, d {Op. ciL, p. 247.) Les complications thoraciques chez les pbibisiques se conçoivent tout aussi bien.
Les blessés n’ont pas moins à soulfrir du scorbut (pie les autres malades. « Les blessures, dit Larrey (bic. cil.), changent promptement de caractère : la suppuration diminue et devient sanguinolente, les lèvres de la blessure sont décolorées; les granulations sont faibles, elles sont bleuâtres, douloureuses et saignent au moindre contact. Les cicatrices prennent un aspect ’parliculicr ; elles se décolorent, s’ulcèrent et sont sujettes à la mortification... Le .cal des fractures s’amollit, les fragments se désunissent et une sorte de carie attaque les extrémités brisées qui se dénudent de périoste et parlois enflent énormément. » Notons à ce propos que cliez les enfants et les adolescents, les épiphyses des os longs peuvent se séparer de la diaphysc. Poupart, qui, en 1699, observait le scorbut à l’iiopital Saint-Louis, avait remarqué que chez quelques jeunes gens on entendait, lorsqu’ils respiraient, un bruit sourd qui provenait, dit-il, de ce que les cartilages du sternum étaient séparés de la partie osseuse des côtes (1).
État du sang. Pendant longtemps on a répété avec Scudamore et Iluxam qu’il y avait dissolution du sang chez les scorbutiques; Magendie, Andral et Gavarret croyaient que la quantité de fdjrinc était très-notablement diminuée, et ils expliquaient ainsi la tendance aux hémorrhagies.
En 1847, deux analyses du sang, faites chez les scorbutiques du Val-de-Grâce, donnèrent les résultats suivants :
Albumine 48.433 34.854
Fibrine 3.2ti(J 3.84G
Globules 97.U94 119.381
« De sorte, dit mon père, que le scorbut paraîtrait constitué surtout (1) Poupart, cité par Lind., op. cil., p. 301.
I par une diniinulion de ralbiiniine avec excès ou persistance de la I quantité de fibrine, les globules ayant un peu diminué et l’eau augmenté (1). »
De leur coté, MM. A. Becquerel et A. Bodier arrivaient à peu près ri aux mêmes conclusions : jamais ces observateurs ne constatent l’état Ij de dissolution du sang, le caillot se forme comme à l’ordinaire; la ri fibrine n’est diminuée dans aucun cas, et trois fois son cliilfre est
1 sensiblement augmenté, elle conserve scs propriétés normales; le poids des globules est notablement diminué dans i cas (1111 en moyenne au lieu de 1:27); une fois il descend à 70.1; le poids du fer diminue naturellement dans la même proportion. Le poids des matériaux organiques et inorganiipies du sérum est au-dessous de la
i normale ainsi (pie la densité (2). Hammond, en Amérique, a été conduit par ses recbercbes aux mêmes résultats ; augmentation du cbitfre de la fibrine, diminution de l’albumine, des globules et des principes inorganiques (3).
Enfin, en 1870-1871, Cbalvet a fait à Paris de nouvelles analyses de sang scorbutique (1), et il a constaté :
1“ Un excès de fibrine : 3.50, — 1 p. 1000 au lieu de 2 et une fraction.
2" Une diminution du chiffre des globules : maximum observé, 100; minimum, 60 p. 1000, au lieu de 127 à 130.
3“ Augmentation légère du chiffre de l’albumine.
D’après Cbalvet, l’iiypoglobulie est due à l’insuffisance des sels à base de potasse dans l’alimentation, ces sels étant fournis à l’état normal par les végétaux; nous avons déjà dit que cette théorie chimique n’était pas complètement satisfaisante.
Le diagnoslic du scorbut est facile quand les malades se présentent avec le piqueté scorbutique ou les ecchymoses des membres inférieurs, avec la tuméfaction hémoridiagique des gencives, etc. Les lésions scorbutiques de la bouche ne ressemblent pas à celles de la stomatite ulcéro-membraneuse, qui cependant a été confondue plus d’une fois avec -le scorbut et décrite sous le nom de gangrène scorbutique des gencives; nous donnerons plus loin les caractères de cette stomatite (voy. Petites épidémies). Chez les leucémiques il se produit parfois des lésions gengivales assez semblables à celles du scorbut (5); il suffit de connaître cette cause d’erreur
(1) L. Laveran, Comkléralions mr le scorbut, loc. cil. rî) GaTictle rriéd. de Paris, 1847, p. 511.
(3) Evans, op. cit., p. 89.
(4) Société méd. des hôpitaux, 24 mars !87t (Gai. hebdom., 1871, n® 13).
(5) Société méd. des hôpitaux, 24 mars 1871. Communication de M. Ollivier.
•'■>06 MALADIKS KT ÉI'IDÉMIKS DES ARMÉES.
pour l’éviter; les autres symptômes ilu scorbut et de la leucémie sont du reste trop dillérents pour (jue le diagnostic puisse hésiter longtemps.
Comme nous l’avons vu, le scorbut ne va pas toujours avec ce coi’tége de symptômes classipnes an débutd’nneépidémie, eton peut parl'ailement te méconnaître si on s’attache uniquement aux signes classi(pies. En Orient, le tiers au moins des scorbutiques ne présentaient aucun accident du côté de la bouche (Marmy), de même au Yal-de- Grace (1847), de même à Paris (1870-1871). Un état de prostration physique et morale sans cause apparente, des douleurs vagues, une teinte plombée particulière des téguments et surtout de la lace peuvent être pendant quebpie temps les seules manifestations de la maladie.
Les douleurs scorbutiques siègent en général aux jambes, soit dans les mollets, soit au niveau des tendons d’Achille, ou bien le long du tibia et du péroné; elles s’exaspèrent pendant la nuit, ce qui peut les faire confondre avec des douleurs ostéocopes (1); ces douleurs peuvent être pulsatives ou lancinantes, les malades éprouvent une sensation de chaleur brfdante, des fourmillements, de l’engourdissement, parfois même il existe de l’anesthésie des membres inférieurs ; en Crimée, au début de l’épidémie de scorbut (décembre 1854), ces derniers symptômes étaient très-communs, ils furent confondus par un grand nombre de médecins avec l’acrodynie, mais des cas de scorbut confirmévinrent bientôt lever tous les doutes (Voy. Acrodymk). La faiblesse, l’état de prostration des malades, le piqueté scorbutique des membres inférieurs, l’existence du scorbut à l’état épidémique permettront en général de dilférencier les douleurs scorbutiques des douleurs rhumatismales, qui du reste n’ont pas en général les mêmes localisations. Avec le scorbut on ne confondra pas le purpura, maladie fébrile qui se développe dans d’autres circonstances et qui ne s’accompagne pas de tuméfaction des gencives.
Lq ‘pronostic est très- favorable lorsqu’on peut soustraire les malades aux causes qui ont fait naître le scorbut -.sublata causa tollilur effeclus. Le scorbut règne dans une ville ou sur un vaisseau, la ville capitule et reçoit des vivres frais, le vaisseau atterrit et renouvelle ses approvisionnements, aussitôt l’épidémie entre en voie de décroissance, il ne SC produit plus de cas nouveaux et presque tous les scorbutiques guérissent. Il n’est pas nécessaire de choisir des exemples pour montrer que les choses se passent ainsi, on peut prendre au hasard n’importe quelle épidémie de scorbut.
(I) Tholozan, Gaietle médicale de Paris, 1855.
SCORBUT
Au coiilraire, si les scorbutuiucs sont condamnés à la même alit nientation, s’ils continuent à rester privés de végétaux frais, leur état ^ va s’aggravant de Jour eu jour. Dans ces dernières conditions, le pro- I nostic est d’autant plus grave que le scorbut ne s’épuise pas comme j d’autres maladies épidémiques après avoir frappé un certain nombre
Id’bommes, chaque jour accroît sa gravité et son extension, on l’a vu détruire ainsi des équipages presque tout entiers; heureusement la t maladie se prépani lentement, évolue lentement, et il est bien rare que la thérapeutique soit entièrement désarmée, aujourd’hui que nous connaissons bien la cause du scorbut.
Les végétaux frais améliorent rapidement l'état des scorbutiques, ils arrêtent l’épidémie dans sa marche, mais il ne faudrait pas croire qn’il suffit de modifier ainsi l’alimentation d’un malade atteint d’un scorbut grave pour le voir se rétablir en quelques jours; il y a des lésions profondes qui sont parfois longues à se dissiper. Pendant plus d’un an après la rentrée de Crimée M. le docteur Rizet (1) a observé chez les anciens criméens, soit en Algérie, soit en France, des accidents variés : héméralopie, douleurs névralgiques, anesthésie plan- ! taire ou palmaire, faiblesse, atrophie de quelques muscles, induration de la région poplitée ou des muscles du mollet, douleurs musculaires et articiüaires, gengivites, furoncles, panaris.
Le scorbut récidive très-facilement; une première atteinte, loin de donner l’immunité, prédispose à une deuxième qui est en général plus sévère que la première.
L’influence du scorbut est surtout désastreuse lorsqu’en même ! temps que lui régnent d’autres maladies épidémiques, la dysenterie, le typhus par exemple ; nous avons déjà appelé l’attention sur la gravité extrême des types complexes qui résultaient en Crimée de la combinaison de ces maladies, le froid produit des congélations avec une facilité surprenante chez les scorbutiques, enfin le chirurgien n’a pas moins à redouter l’état scorbutique pour ses blessés et ses opérés que le médecin pour ses malades.
Anatomie pathologique- — Dans la peau, le sang est infiltré au pourtour des follicules pileux; dans le tissu cellulaire, au niveau des larges ecchymoses on ne trouve pas de collections sanguines, l’hémorrhagie est interstitielle, et l’on peut couper en tous sens les foyers hémorrhagiques sans qu’il s’écoule sur la section une seule goutte de sang. Certains muscles, surtout aux membres inférieurs, sont durs, infiltrés de sang, les fibres musculaires pi’ésentent partout un certain degré d’altération graisseuse, indice d’un trouble profond de la nu-
■ (1) Des suites éloignées du scorbut {Rec- iném. méd. militaire, 1859).
Îi08 MALADIi:S ET ÉPIDÉMIES DES AUMÉES.
Irilion (I); on peut pro.luirc des dégénérescences analogues en soumettant des animaux à des pertes de sang extrêmement abondantes et répétées.
Les centres cérébro-spinaux sont le [)îus souvent à l’état sain. Dans la poitrine on trouve souvent des épanchements sanguins ou sérosanguinolents, soit dans les plèvres, soit dans le péricarde (Poupart, Larrey, L. Laveran, Lasègue et Legroux). Au Val-de-Grâce, en 1847, sept fois sur quatorze on trouva à l’autopsie des épanchements sanguins; dans quatre cas, il est vrai, le scorbut était venu compliquer la tuberculose et lui avait imprimé une marche extrêmement rapide; dans un cas, répanchement pleurétique est évalué à ô litres, dans un autre le péricarde renfermait 500 grammes environ de sang noir et en partie coagule; les séreuses qui renferment ces épanchements sont recouvertes de caillots rougcîitres non adhérents.
Les poumons sont noiiAtres, engoués, œdémateux; en 1847, nous avons dit que les pneumonies venaient compliquer souvent le scorbut; dans ces cas, on rencontrait rarement à l’autopsie une hépatisation lobaire franche, le tissu pulmonaire était marbré de taches noires, de nodosités résistantes ou molles formées par une inhltration sanguine autant que par la pneumonie lobulaire. En 1871, malgré nu froid excessif, MM. Lasègue et Legroux n’ont trouvé de pneumonie sur aucun cadavre de scorhulique.
Les muqueuses stomacale et intestinale sont souvent injectées, gorgées de sang, ramollies.
La rate est molle et volumineuse, le foie et les reins sont pâles et plus ou moins graisseux (Lasègue et Legroux); les ganglions mésentériques assez souvent abcédés ainsi que les ganglions superficiels de l’aine ou de l’aisselle; Poupart note même des abcès du foie et des reins. S’agit-il de collections purulentes de nature inflammatoire, ou bien d’accumulations de leucocytes, comme il s’en fait dans la leucémie? De nouvelles recherches sont nécessaires à ce sniet.
Tous les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans, dit Poupart, avaient en partie leurs épiphyses séparées du corps de l’os; quand on pressait entre les doigts l’extrémité des côtes, qui commençait à se séparer des cartilages, on en faisait sortir une grande quantité de matière corrompue; cette matière était la partie spongieuse de l’os, de sorte qu’après l’avoir exprimée il ne restait plus que les doux lames osseuses de la côte (2).
Aux XVII" et XVIII® siècles, on avait souvent l’occasion de faire des
(1) Easègiio et Legroux, mémoire cité.
(2) Poupart, cité par Lind, op. cil., p. 29;)
SCORBUT
aiilopsies de scorbutiques, mais on n’cn profilait guère, Lind lui-même, à sou chapitre dissections, se contente de reproduire les observations de Poupart; aujourd’hui l’anatomie pathologique a fait de grands progrès, mais le scorbut est rare dans nos hôpitaux, plus rare dans nosamphilhéfitres ; il faut se réjouir de ce changement qui fait honneur à la prophylaxie et à la thérapeutique, mais ne pas s’étonner si l’anatomie pathologique du scorbut présente encore quelques obscurités.
Prophylaxie. Traitement. — « Le scorbut, dit Hammond, est par excellence une maladie que l’on peut prévenir. La cas de scorbut dans un camp ou dans une garnison est un reproche pour quelqu’un. Que les membres de notre profession chargés du soin médical de nos soldats malades veillent donc à ce que l’odieux n’en retombe pas sur eux (1). » Nous nous associons pleinement à ce sage conseil du médecin en chef de l’armée américaine; du reste, les médecins militaires français n’ont aucun reproche à se faire à ce sujet; en Crimée, par exemple, Scrive, médecin eu chef de l’année, signala à plusieurs reprises, dans ses rapports officiels, les causes du mal en même temps qu’il donnait les moyens d’y remédier (2).
Il n’est pas nécessaire de donner des végétaux frais en grande abondance pour prévenir le scorbut; au bagne de Brest, il a suffi d’un repas de viande et de légumes frais par semaine pour faire disparaître le scorbut qui auparavant y était endémique; une fois la maladie développée, il faut user plus largement des fruits et des végétaux pour la guérir : aussi tel moyen, prophylactique excellent du scorbut, est-il un moyen curatif très-médiocre.
Tous les fruits, tous les végétaux frais sont d’excellents antiscorhuliqnes; le point capital, c’est que la dessiccation ou l’ébullition n’aient pas modifié la nature de ces aliments; les conserves de légumes ne peuvent pas prévenir le scorbut, elles n’ont d’autre avantage, dit M. A. Le Boy de Méricourt, que de rompre la monotonie de la ration (3).
La pomme de terre est sans contredit un des meilleurs anliscorbuliqucs, parce que c’est un de ceux qu’on se procure le plus facilement, qui se conservent le mieux et qui sont le plus transportables; c’est grâce à la pomme de terre que le scorbut, si fréquent autrefois dans les pays froids, dans les bagues et dans les prisons, y est devenu si rare; quand les pommes de terre viennent à manquer et qu’on les remplace par des légumes secs, le scorbut ne tarde pas à se développer comme en 1847.
(1) Evans, op. cit., 109.
(2) Chenu, StalislUpie de Crimée. Rapports du médecin en chef,
(3) Art. Antiscoructiques, Diction, encijclop. des sc. méd.
A défaut de pommes de terre et des plantes potagères ordinaires on peut employer des végétaux frais quelconques, pourvu qu’ils n’aient pas de propriétés toxiques; en Crimée, plusieurs régiments se préservèrent du scorbut en faisant de la salade avec les plantes ipie les soldats allaient ramasser dans les champs voisins de Sébastopol : du pissenlit, de la chicorée sauvage, de la moutarde, de la patience, du raifort. Au Nouveau-Mexique, dit Hammond, nous obtînmes les meilleurs résultats de l’usage en salade des sommités du chenapodium album (arroclie), une des premières plantes du printemps;;! l’analyse du suc on y trouva de la potasse en ;d)ondance. Les oignons frais, unis il est vrai aux pommes de terre, contribuèrent à faire disparaître le scorbut de la Hotte française dans la mer Noire.
B:iclistrom et Liiid {op. cil., p. 257) recommandent de semer des plantes antiscorbutiques sur les remp;u’ts des villes, on pourrait > même, dit Lind, semer dans les appartements du cresson de jardin i qui fournirait dans peu de jours de très-bonnes sabides autiscor- j butiques; pendant le siège de Paris(1870-1871), quelques personnes ont suivi ce sage conseil et s’en sont très-bien trouvées. Aujourd’hui que les places fortes, entourées d’ouvrages détachés, occupent un vaste espace de terrain, il serait encore bien plus bicile qu’aulrefois de semer des légumes autour des villes assiégées.
Nous avons déjà dit les heureux résultats du lime jiiiee dans la | marine anglaise. Le lime jtiice est un liquide complexe; iiidépendani- | ment d’une certaine quantité d’alcool destiné à sa conservation, et j qui s’élève à environ, il contient de l’alhumine végétale, des | débris celluleux et l’huile essentielle de l’écorce du fruit; toutes ces ) matières lui donnent un aspect trouble et peu agréable :'i l’œil, mais il 1 faut bien se garder de le clarifier par le filtrage, on diminuerait cer- I tainement ses propriétés préventives (Gallerand, op. cil.). Les ordon- i nances de l’amirauté anglaise prescrivent d’embarquer sur tous les I navires une quantité suffisante de lime juice pour en faire chaque i jour une distribution à l’é(juipage entier, lorsque les navires sont i depuis 14 jours à la mer. C’est en elTet à titre de moyen prophylactique qu’il faut employer le lime juice, et c’est à condition de le faire i entrer régulièrement dans l’alimentation qu’on en retirera de bons effets. Dans la marine française, on a adopté le lime juice, mais il a donné des résultats beaucoup moins satisfaisants que dans la marine anglaise, précisément parce (pi’au lieu de le distribuer régulièrement comme uii supplément de la ration, on l’employait titre de médicament lorsque le scorbut s’était tléjà produit (1).
(1) A. Le Roy de Mêricourt, Di.teours à l’Acnd, de méd., loc. ril.
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Pour la marine, le lime juice est un excellent moyen propliylaclique du scorbut, mais il n’est évidemment pas applicable aux armées de terre aujourd’hui si nombreuses; dans les circonstances où l’armée manque de pommes de terre et de végétaux Irais, il serait encore bien plus difficile de faire des distributions de lime juice.
Les acides minéraux ou végétaux n’ont pas d’action antiscorbiilique bien appréciable, l’acide citrique ne peut remplacer ni les fruits ni le luue juice, le bitartrate de potasse et le tartrale ferrico-potassique ont été conseillés par Cbalvet et Brouardel, ainsi que le vin bouilli, qui renferme beaucoup de bitartrate de potasse.
L’usage de la viande fraîche ne peut pas remplacer les légumes frais, mais il est certain que la viande fraîche est préférable aux salaisons. A .-Vlexanürie, en 1801, l’armée française était privée de vivres frais, les soldats se nourrissaient de poisson salé et de mauvais pain, le scorbut régnait avec intensité; Larrey proposa de manger les chevaux, l’iiippopliagie était alors chose nouvelle, et la proposition de Larrey ne lut pas atloptée sans (juelque appréhension, les résultats fuient ti ès-satisfaisants ; neanmoins il est facile de s’assurer, enlisant la description de l’épidémie, que si le scorbut fut ralenti dans sa marche, il ne fut pas arrêté.
Empêcher l’abstinence complète de végétaux frais, telle est la première mesure à prendre pour s’opposer au développement du scorbut, mais il y en a d’autres qu’il ne faut pas négliger, bien (lu’elles soient secondaires.
La nourriture sera naturellement aussi bonne et aussi variée que possible, c’est là une mesure d’hygiène générale.
Le froid humide est, comme nous l’avons vu, une cause prédisposante très-puissante du scorbut, il faut donc choisir autant que possible comme casernement ou comme habitation temporaire des trou- ' pes, des lieux secs et bien aérés; eu temps de guerre, c’est là une indication souvent difficile à remplir. Dans les villes assiégées, les casemates où sont entassés les soldats offrent des conditions très-favorables au développement du scorbut; à Paris, les marins qui ont •si vadlaminent défendu les forts curent beaucoup à soulTrir duscor- Imt, notamment au fort de Bicêtre. On fera le possible pour que ces réduits ne soient pas des demeures trop humides, on veillera à ce ■que les soldats soient vêtus chaudement, etc., etc. Pour les camps ■on choisira des lieux secs, bien aérés, non boisés, on s’opposera à ce que les hommes creusent le sol des tentes ou des huttes qu’ils se construisent pour se garantir du froid; à chaque pluie le sol ainsi creusé devient une fo.sse, une mare, et l’air, qui ne se renouvelle pas est imprégné d’une humidité constante. ’
MALAniKS KT ÉPIDÉMIES DES AIîMÉES.
Les fatigues excessives favorisent l’invasion du scorbut en épuisant l’organisme, mais rinaction n’esl pas moins nuisible; des exercices bien réglés sont un excellent moyen propbylacti(pie non-seulement du scorbut, mais d un grand nombre d’autres maladies; tandis que les bommessont exposés au grand air, on aère les tentes ou les barraqnes.
La tristesse, la nostalgie, sont des affections déprimantes qui, enlevant à l’organisme une partie de son ressort, jouent aussi le ïaMc de causes prédisposantes; il ne faut pas négliger le traitement moral, capable de distraire le soldai des tristes pensées qui l’assiègent souvent en temps de guerre.
« La gaieté dans une armée, dit Hammond, peut faire beaucoup de bien. On devrait encourager des jeux de divers genres, surlom ceux qui demandent l’exercice, au grand air. On dit (pie sir Edouard Parry prévint le scorbut parmi ses bommes en employant tous les moyens en sou pouvoir pour répandre la gaieté parmi eux. Des livres amusants sont d’utiles agents pour atteindre ce but. Les théâtres devraient être aussi encouragés. La musiipie est le moyen le plus important pour semer la bonne humeur dans les corps. Son utilité à cet égard ne saurait être trop prisée, et il faut espérer qu’on ne l’abolira pas. Nous n’avons jamais vu un soldat intelligent ne pas prendre plaisir à la musique militaire. Dieu (pi’clle soit souvent mauvaise, elle est préférable à rien, et si elle ne donne pas la plus grande satisfaction possible, du moins elle amuse. » (Evans, op. cit., p. lOi.)
Le scorbut n’est pas contagieux, il n’y a pas lieu d’isoler les malades.
Les fruits et les végétaux frais sont les meilleurs médicaments qu’on puisse prescrire aux scorbutiques; aussi le traitement du scorbut estil ou très-simple ou très-difficile, suivant qu’on peut ou non se procurer des vivres frais; un médecin qui est appelé à soigner des scorbutiijues dans une ville assiégée, dans un vaisseau en pleine ifier, et qui n’a pas la ressource de changer l’alimentation des malades, se trouve à peu prèsdans la même situation que s’il devait traiter des fièvres palustres graves sans employer de ([uimiuina.
Certaines jilanles, cresson, moutarde, raifort, cochléaria, ont reçu plus spécialement le nom d’antiscorbutiques ; elles paraissent jouir on effet d’une efficacité un peu supérieure à celle des autres végétaux. Les oranges, les citrons, et en général tous les fruits acides, sont d’excellents antiscorbutiques; Lind, ayant traité comparativement ses malades avec des oranges et avec les diverses préparations préconisées de son temps, vit que ceux qui avaient fait usage des fruits guérissaient en (pielques jours, tandis que l’état des autres était à peine
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aniélioiv. Lq lime jaice réussit moins bien dans le traitement que dans la propliylaxie du scorbut, néanmoins il est encore préférable à tous les moyens autres que les fruils et les végétaux frais.
Le bilartrate et le chlorate de potasse ontété conseillésen l’absence des végétaux frais qui sont les véritables spécifiques du scorbut; Hammond attribue au bitartrate une grande valeur, et il fait remarquer que les végétaux qui contiennent le plus de potasse sont les plus estimés dans l:i prophylaxie et le traitement du scorbut; M. le docteur Brouardel s’est bien trouvé de l’emploi du vin bouilli, qui renferme une grande quantité de bitartrate de potasse. On a cité quelques laits à l’appui de l’efficacité du chlorate de potasse, mais presque toujours, en nnnne temps qu on donnait ce sel à l’intérieur, on modifiait l’alimentation et les conditions de milieu des malades, de sorte qu’il est difficile d’apprécier la part du chlorate de potasse dans la guérison; elle est, croyons- nous, très-petite. Pour bien juger de la valeur des sels de potasse, il faudrait soumettre des scorbutiques à cette médication, toutes autres conditions restant égales d’ailleurs; or c’est là une expérience qu’on ne peut pas, (|u’on ne doit pas Pure.
Les malades seront transportés dans un endroit sec et bien aéré, on leur donnera une alimentation appropriée à l’état de la inmjueuse buccale, dont la tumélaction empêche la mastication des aliments solides; le vin, le fer, le quinquina, sont d’excellents adjuvants de la médication spécifique.
Les ulcérations des gencives guérissent dès que l’état général se modifie, niais comme il est important de permettre aux malades de s’alimenter, il est bon d’employer une médication topique, les aslringeiits donnent de bons résultats; on lavera lesgencivesavec une solution de tannin ou de persulfate de 1er, avec une décoction de quinquina, ou bien encore on passera sur les gencives tuméfiées et saignantes un pinceau trempé dans l’acide chlorhydrique.
La transfusion du sang a été laite plusieurs fois avec succès chez des scorbutiques (1); bien entendu cette opération ne peut donner do bons résultats définitifs que si les malades sont soustraits aux conditions qui oïd provoqué le scorbut, et par suite elle trouvera rarement son indication, car le plus souvent le cliangement de régime suffit à lui seul à la guérison des scorbutiques. La transfusion du sang me paraiti-ait bien mieux indiquée dans la cachexie palustre que dans le scorbut.
Les bains tièdes, les liniments chloroformés, les frictions, le mas-
(I) La Transfusion, par le docteur Roussel de Genève (Arch. gén. de médecine I 1S7Ô, t. I, p. .U'Ji.