DES GRANDES ÉPIDÉMIES
ayant ses allures à elle et pouvant être dès lors étudiée indépendamment de la maladie dont à nos yeux elle n'est qu'une résultante puisqu'elle ne tait qu'en exprimer la fréquence; ne vaut-il pas mieux reconnaître aux divers facteurs étiologiques l'influence qui revient à chacun d'eux et rechercher suivant quel mode ils peuvent se combiner pour constituer un milieu propre à l'apparition d'une épidémie, un milieu épidémique (l). »
M. le professeur L. Colin est amené à reconnaître que le genre épidémie n'existe pas, qu'il y a seulement des maladies épidéroiques, et qu'il faut écarter de la définition des épidémies toutes les idées de rareté, d'élrangeté, de fatalité, d'impénétrabilité, de mystère, que la plupart des auteurs y ont fait entrer.
Nous admettons entièrement, dit M. le professeur Colin, le premier terme de la définition de Prus (2) : « Une maladie est épidémique lorsque dans un temps donné elle attaque un grand nombre d'mdividus. d VMermé a aussi défini les épidémies : « des maladies qui attaquent à la fois beaucoup de personnes (3). »
Au commencement de cet ouvrage (p. 40) j'ai déjà eu l'occasion de in'expliquer sur celle question des épidémies, j'ai montré que le genre épidémie n'avait pas sa raison d'être et qu'il était destiné à disparaître; lorsque je rédigeais les premiers chapitres de ce livre, l'excellent mémoire de M. le professeur L. Colin n'avait pas encore paru et je suis heureux de m'èlre rencontré ici avec mon savant' maître.
Il est cependant un caractère général aux grandes épidémies qui mérite d'être mentionné : pendant leur règne ces maladies font taire presque toutes les autres; en temps de peste ou de choléra on ne meurt guère que de peste ou de choléra, les maladies que Sydenham appelait intercurrentes disparaissent plus ou moins complètement, l'épidémie se charge de leur besogne ; les prédispositions morbides, au lieu d'aboutir à des états pathologiques variés comme en temps ordinaire, donnent un accès facile à la maladie régnante, qui ne manque pas d'en profiter.
La gravité des épidémies est très-variable non-seulement d une espèce à l'autre, mais pour la môme espèce morbide;, dans une même épidémie la gravité des cas peut être aussi très-différente, en général les cas les plus graves s'observent au début et la maladie va s'affaiblissanl, s'usant pour ainsi dire, avant de s'éteindre.
L'histoire des grandes épidémies ne rentre pas tout entière dans
l\, L. Colin, Op. cil. (Ann. d'hyù. pttbl. d de mé.d. Wj., t. XUII, p. 41.) i Ptm, Rapport tttr la peste et le* quarantaines, p. 48. |3] Villermé, De» épidémie». (Ann. d'hyrj. pul/l. et dcméd.lég., 1833, t. IX.)
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ll!S MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.
le plan de cet ouvrage, mais il était impossible d'isoler les fails clusivement relatifs aux armées sous peine de renoncer à toute , d ensemble et de ne présenter au lecteur que des tronçons difformes dont il aurait eu quelque peine à comprendre l'origine et à saisir les rapports; nous avons dû par suite nous décider à esquisser rapidement l'histoire des grandes épidémies, tout en nous imposant à ce sujet une grande sobriété de détails; c'est ainsi que nous passerons complètement sous silence l'histoire clinique du choléra, pour ne nous occuper que du mode de développement de celle épidémie dans les armées et des moyens prophylactiques qui lui sont applicables. Ir
La première grande épidémie des temps historiques est celle qui ravagea l'Attique de 430 à 425 avant f.-G. et qui est connue sous les noms de peste d'Athènes, de l'Attique ou de Thucydide. Le beau récit de Thucydide est le seul document précis que nous possédions sur cette maladie, document bien important, car Thucydide était à Athènes au moment où éclata la peste et lui-même en fut atteint. Diodore de Sicile parle aussi de cette épidémie, mais seulement par ouï-dire et il ne s'occupe guère que d'en rechercher les causes probables.
L'épidémie de l'Attique ne fut qu'un épisode d'une grande irruption épidémique (Haeser, Littré) dont il est impossible cle connaître exactement l'étendue, vu l'état de barbarie où vivaient la plupart des peuples.
L'épidémie éclata pendant la deuxième année de la guerre du Péloponèse, la ville d'Athènes était assiégée et les habitants des campagnes s'y étaient réfugiés en si grand nombre qu'ils manquèrent bientôt du nécessaire ; Diodore insiste beaucoup sur cette circonstance, il part de là pour attribuer la maladie à l'encombrement, et à la corruption de l'air qui en fut la suite. Le témoignage de Thucydide, témoin oculaire, doit avoir plus de poids que celui de Diodore; d'après Thucydide la maladie venait de l'Ethiopie d'où elle avait gagné l'Egypte, la Lybie et la majeure partie de l'empire Persan, elle avait été importée par des vaisseaux venant d'Asie. Le fait est que la maladie sévit d'abord au Pirée; le bruit courut dans Athènes, comme en 1832 à Paris, lors de la première apparition du choléra, que les fontaines avaient été empoisonnées; mais du Pirée la maladie gagna la ville haute et prit bientôt une telle extension qu'on dut admettre une influence plus générale.
PESTE ANTIQUE. ( i9
Thucydide décrit ainsi la maladie : < Pour l'ordinaire on était frappé sans aucune prédisposition apparente, mais subitement et dans l'état de santé. D'abord on éprouvait des chaleurs ardentes à la tète; les yeux devenaient rouges et enflammés*; à l'intérieur, le pharynx et la langue étaient couleur de sang, l'haleine altérée et fétide; venaient ensuite l'éternument et l'enrouement. Bientôt le mal descendait clans la poitrine, accompagné d'une toux violente, et lorsqu'il se fixait dans l'estomac il le soulevait et déterminait toutes les évacuations de bile décrites par les médecins. On était agité d'une extrême angoisse. La plupart des malades éprouvaient un hoquet suivi de convulsions vio lentes, lesquelles, pour les uns, se calmaient après l'accès, pour les autres se prolongeaient fort au delà. A l'extérieur, le corps n'était ni très-Chaud au toucher, ni pâle, mais rougeàlre, livide, couvert de petites phlyetènes et d'ulcères; tandis qu'à l'intérieur il était si brûlant qu'il ne supportait'pas même les vêtements les plus légers ou les linges et qu'il ne pouvait souffrir que l'état de nudité. Les malades se seraient volonliersjetés clans l'eau froide et c'est ce que firent plusieurs des gens négligés qui se précipitèrent clans les puits à cause de la soif inexting-uible dont ils étaient affectés. Cette soif était toujours la même, qu'on bût peu ou beaucoup. Le malaise provenant du manque de repos et l'insomnie les tourmentaient sans cesse. Tant que la maladie était dans sa période croissante le corps ne dépérissait pas, mais il opposait à la douleur une résistance inattendue; en sorte que la plupart des malades étaient emportés le septième ou le neuvième jour par l'inflammation interne en ayant encore quelques forces, ou bien, s'ils échappaient, le mal venant à descendre dans le ventre, y déterminait de fortes ulcérations suivies d'une diarrhée opiniâtre, à laquelle on succombait toujours par faiblesse. En effet, la maladie, qui d'abord avait son siège dans la tête, parcourait successivement tout le corps, et si quelqu'un s'en tirait en conservant intacts les organes essentiels, il portait néanmoins les traces du mal qui se jetait sur les extrémités, les parties génitales, le bout des mains et des pieds. Plusieurs en furent quittes pour la privation de ces membres, d'autres perdirent les yeux, d'autres enfin éprouvèrent, dès qu'ils furent rétablis, une perlé totale de mémoire et ne reconnurent ni eux-mêmes, ni leurs
proches (1). *
La maladie était très-contagieuse, les médecins furent les premières victimes à cause de leurs fréquents rapports avec les malades; une première atteinte donnait l'immunité.
| 1 1 Thucydide, lliiloire de la guerre du Vëoponèse, livre II, traduct. de A. Rilliet et E. A. Belaut. Genève, 1 37.
Thucydide fait un tableau saisissant des conséquences de l'épidémie au point de vue des mœurs . les malades convaincus qu'ils vont mourir ne réagissent plus moralement; la crainte de la contagion éloigne d'eux jusqu'à leurs parents les plus proches; les cadavres sont abandonnés ou enterrés sans aucune pompe; les temples sont déserts; chacun s'empresse de jouir, la fortune n'a plus de prix en un instant elle passe de l'un à l'autre, la crainte des dieux ou 'des hommes n'arrête plus personne. Nous verrons les mêmes faits se reproduire pendant la peste noire, les mêmes calamités doivent produire chez l'homme les mêmes impressions, aboutir aux mêmes étals psychiques, mais cela intéresse davantage l'historien ou le philosophe que le médecin.
L'épidémie de l'Altique dura deux années consécutives, puis il y eut une interruption d'une année et demie; clans la cinquième année de la guerre du Péloponèse la maladie reparut et dura encore un an. La puissance d'Athènes fut fortement ébranlée par cette peste; 4400 hoplites de troupes confédérées, 300 chevaliers, succombèrent ainsi qu'un nombre incalculable de guerriers et de serviteurs.
Les avis les plus divers ont été émis sur la nature de la maladie décrite par Thucydide, on enafait lourà tour une épidémie de variole, de typhus et de peste à bubons.
Sprengel (1) a soutenu qu'il s'agissait de la vraie peste, de la peste à bubons; comment admettre que les bubons et les charbons de la peste aient échappé à un observateur aussi exact, aussi consciencieux que Thucydide ?
D'après Th. Krause et Daremberg c'était la variole; Thucydide parle, il est vrai, de phlyctènes et d'ulcères, mais sans y ajouter aucune importance, comme d'une circonstance tout à fait accessoire; s'il avait observé l'éruption si caractéristique de la variole, il est certain qu'il en aurait donné une description tout au moins reconnaissable, il aurait parlé des différentes phases de l'éruption, tandis qu'il ne dit pas un mot des croûtes qui se forment sur toute la surface du corps clans les varioles confluentes et qui donnent aux malades un aspect si caractéristique, si repoussant, si propre enfin à se graver dans la mémoire d'un observateur même superficiel et étranger à la médecine; il ne parle pas non plus des cicatrices indélébiles qui déforment les traits des varioleux; les Grecs, si passionnés pour la beauté des formes, n'auraient pas manqué d'attribuer une grande importance à ces suites de la variole ; au lieu de cela, Thucydide mentionne comme fréquentes
(1) Haeser, Op. cit., p. 13.
Les gangrènes des extrémités et des parties génitales très-rares dans la variole.
La ville d'Athènes était assiégée, les habitants des campagnes en s'y réfugiant avaient amené l'encombrement, d'où naît souvent le typhus, telle est la base du raisonnement des auteurs qui avec Haeser veulent faire de l'épidémie de l'Attiipieune épidémie de typhus; mais ce raisonnement pèche par la base, attendu que d'après Thucydide la maladie ne prit pas naissance sur place, elle vint de l'Ethiopie; en outre, les symptômes énuinéréspar Thucydide ne sont nullement ceux du typhus:' la teinte sanglante de la gorge et de la langue, la toux violente, le hoquet suivi de convulsions, les phlyctènes, les ulcères, la diarrhée et les ulcérations des intestins, les gangrènes des extrémités, sont des phénomènes au moins très-rares chez les typhiques.
La description de Thucydide ne s'applique en somme ni à la peste à bubons, ni à la variole, ni au typhus ; y avait-il mélange de plusieurs maladie? dont l'historien grec aurait fait un seul et même type? s'agissait-il, par exemple, d'une épidémie de typhus compliquée de dysenterie et de scorbut, comme en Crimée? Celte opinion pourrait se soutenir si c'était là une épidémie isolée, mais nous verrons que la peste d'Athènes ne s'est pas bornée à celte apparition et que chaque fois elle s'est montrée avec les caractères qui lui sont assignés par Thucydide.
Heckeret A. Krauss (l)ont émis l'avis très-bien motivé que la peste d'Athènes avait été produite par une maladie spéciale aujourd'hui éteinte à laquelle ils ont donné les noms de peste antique (Ilecker) et de typhus élhiopique des anciens ou fièvre élhiopique putride (A. Krauss). M. Littré s'est rallié à celte opinion, quia pour elle toutes les probabilités (2).
Diodore de Sicile nous a conservé l'histoire d'une maladie épidémique qui régna en 395 avant J.-C. et qui est connue sous les noms de : Pesle de Syracuse et de maladie des camps de Sicile. Celle épidémie commença dans l'armée carthaginoise qui, sous les ordres d'Hauiilcar, faisait le siège de Syracuse (3). La mortalité était si grande que bientôt il fut impossible d'enterrer les morls; Diodore accuse la puanteur des cadavres jointe aux effluves des eaux bourbeuses. Les malades étaient pris de gonfiements du cou, puis de fièvre ardente, de dysenterie avec formation d'abcès et de pustules sur différents
(\) Duquirilto hislorico-medica dénatura morbi Alheniensium a Thucydide descripti. StiitlganJ, 1831.
Ut Vttlté, De» Qraruki épidémies. (Revue des deux mondes, 15 janv. 183G.). — Article reproduit dan» : Médecine et médecins.
(3) Diodore Sicul. Lit). XIV, cap. i.xx, i.xxi.
points du corps; quelques-uns déliraient; ils couraient de tous côtés dans le camp, frappant les personnes qu'ils rencontraient La mort ela.t trop prompte pour laisser agir les remèdes, aucun malade ne passait le cinquième ou le sixième jour (1). La maladie se communiquait par le toucher.
Etait-ce la variole, comme le veutKrause, ou le typhus exanthé.na- Uque suivant l'opinion de Haeser? Peut-être Diodore a-t-il réuni sous un même litre plusieurs maladies coïncidentes, dont les principales seraient : les fièvres palustres avec accès pernicieux, la dysenterie et le typhus; dans l'histoire des maladies des armées ces épidémies complexes ne sont pas rares, témoins la maladie Hongroise et ce qu'on aurait appelé autrefois la maladie de Crimée; mieux instruits que les anciens sur la marche et les signes des maladies, nous pouvons faire la part de chacune dans ces types complexes, mais aujourd'hui même ce n'est pas toujours chose facile.
Peste d'Orosius,m ans après J.-C. Celle maladie épidémique sévit sur les côtes septentrionales de l'Afrique, où elle enleva un million d'hommes. Orosius, qui a décrit cette peste, s'occupe surtout d'en rechercher les causes : d'innombrables bandes de sauterelles, après avoir dévasté le pays, avaient été précipitées dans la mer par lés ouragans, leurs cadavres rejelés sur les côtes engendrèrent des miasmes; les hommes et les animaux étaient également frappés.
Les manifestations extérieures de cette maladie n'ont été décrites ni par Orosius, ni par Livius, ni par Julius Obsequius, et l'on se demande sur quoi se fonde Haeser (2) pour en faire la première manifestation épidémique de la peste à bubons; probablement sur le voisinage de l'Égypie, qui fut atteinte elle-même; mais la peste antique venait de l'Ethiopie et a pu parfaitement occasionner celte épidémie. Les sauterelles ayant dévasté complètement le pays, il est probable que les maladies faméliques jouaient aussi un grand rôle.
Pesle anlonine ou de Galien, 165 à 180 ans après J.-C. Le point de départ de cette grande épidémie paraît avoir été la Syrie; on avait envoyé une armée romaine pour réprimer une révolte; celle armée, commandée par Avidius Cassius et plus tard par Verus eut beaucoup à souffrir du manque de vivres; c'est après la prise de Séleucie que la maladie éclata parmi les troupes romaines. A. Marcellin rapporte (3) que des soldais Romains cherchant des trésors dans un temple d'Apollon pénétrèrent dans un caveau d'où les prêtres chal-
(1) Haeser, Op. cit., p. 17.
(2) Haeser, Op. cit., p. 18.
(3) Am. Marccllinus. Lib. XIII, p. 270.
déens tirent sortir le germe de la maladie, afin de punir la profanation du temple.
L'armée de Syrie rentra à Rome pour y triompher, et c'est alors, en 100 après J.-C, qu'éclata l'épidémie à laquelle Galien donne les épithètes de grande et de longue; de l'Italie elle s'étendit aux Gaules, jusque sur les rives du Rhin, un grand nombre de provinces furent littéralement dépeuplées, on trouvait à chaque pas des villages abandonnés et tombant en ruines. A Rome, les cadavres étaient chargés en niasse sur des chars; l'épidémie reparut en 168 et dura jusqu'en 180. Marc Aurèle y succomba.
Galien rapproche celte épidémie de celle décrite par Thucydide et, (>ii effet, les analogies sont nombreuses entre ces deux pestes. Les premiers svmplômes de la maladie étaient une fétidité particulière' de l'haleine et une rougeur érysipélateuse de la bouche accompagnée souvent d'une éruption analogue à celle de l'herpès. A ces phénomènes, dit Galien, tout le monde reconnaissait l'invasion du mal. La peau des malades n'était pas chaude au toucher, mais ils étaient dévorés par une chaleur intérieure; du septième au dixième jour il survenait de la diarrhée. Les selles d'abord ronges et jaunes passaient ensuite au noir, elles s'accompagnaient alors de violentes coliques; les malades qui avaient des selles noirâtres pouvaient guérir, mais les évacuations de celte nature étaient en général d'un pronostic plus grave que les premières. Dans quelques cas la diarrhée était le seul svinpiôme, elle s'accompagnait parfois d'une grande dyspnée.
Vois le neuvième jour, après la diarrhée, on voyait survenir un « xanlhème, principalement lorsque la maladie devail se terminer. par la guérison, c'était un phénomène critique. L'exanthème occupait toute la surface du corps, et le plus souvenl il avait la forme pustuleuse, furoiiculeuse, mais jamais il ne suppurait, jamais il ne sortait de liquide des pustules. La guérison était rapide à partir de ce moment, l'exanthème était ru.le, couvert d'aspérités, il s'en détachait des écailles, et alors tout revenait à l'état normal.
C'est en se fondant sur l'existence de celte éruption que plusieurs auteurs, en léte desquels se placent Th. Krause et Haeser (1), ont pu soutenir qu'il s'agissait de la variole; mais cette éruption, qui survient vers le neuvième jour de la maladie, à la suite de la diarrhée ou de la dvsenterie, et qui guérit si rapidement, sans suppuration, ne ressemble guère à. celle de la variole; est-il besoin de rappeler que dans la variole l'éruption se produit vers le deuxième ou le troisième jour, qu'elle persiste longtemps, qu'elle donne lieu à la formation de
1 1 ) M K-scr, Op. cit., p. 30.
croules, à des suppurations prolongées et à des cicatrices indélébiles dont Galion ne dit pas un mot; enfin, chacun sait que dans la variole la constipation est la règle. Si Galien avait observé la variole, il l'aurait décrite très-certainement de façon à ce que chacun pût la reconnaître. Avec Hecker, A. Krauss et Liltré nous pensons que cette épidémie ne doit être rapportée ni à la variole, ni au typhus mais à la peste antique; comme nous avons eu l'occasion de le dire (v. variole) Fappârlion de la variole en Europe ne remonte qu'au vic siècle après J.-C.
Peste de Gyprien, 251 ans après J.-C. Le summum d'intensité de cette épidémie eut lieu sous les empereurs Gallus et Volusianus, aussi lui donne-t-on quelquefois le nom de peste des empereurs •Gallus et Volusianus. L'Europe entière et l'Egypte, où la maladie fit le plus de victimes, se trouvaient alors dans des conditions déplorables, bien propres à faciliter l'éclosion des maladies épidémiques; la famine, les massacres des chrétiens, les dissensions intestines, des guerres incessantes, l'abandon de la culture des terres, la corruption générale, annonçaient l'écroulement prochain de l'empire Romain.
La maladie dura presque sans interruption de 251 à 266, tous les écrivains contemporains s'accordent à placer en Élhiopie son lieu d'origine; elle envahit tout le monde connu, jusqu'aux dernières limites occidentales, n'épargnant aucune ville et sévissant deux fois dans plusieurs.
Cyprien note parmi les principaux symptômes de la maladie : un flux de ventre incoercible, des vomissements, une éruption spéciale dans la gorge; l'inflammation des yeux chez quelques-uns, la gangrène des extrémités. Grégorius Nyssenus dit que les malades souffraient d'une soif si vive qu'ils se précipitaient vers les puits et les ruisseaux. D'après Dionysius la maladie était contagieuse.
Ces caractères sont les mômes que ceux assignés par Thucydide à l'épidémie de l'Altique et par Galien à l'épidémie des Antonins : soif intense forçant les malades à se traîner vers les fontaines, coloration spéciale de la bouche et de la gorge, flux de ventre, gangrène des extrémités, point de départ en Élhiopie, contagiosité, presque tous les traits enfin sont les mêmes et il est permis de croire qu'il s'agissait encore d'une grande manifestation de la peste antique, maladie aujourd'hui éteinte.
Au vie siècle la peste à bubons succède à la peste antique. « Il semble, dit Liltré, que les peuples occupés au mouvement et au progrès de leur vie soulèvent sans le savoir des agents hostiles et funestes qui leur apportent la mort et la désolation. Les peuples dans leur sourd et aveugle travail de développement sont comme les mi-
PESTE ANTIQUE ,)5f> neurs qui, poursuivant le filon qu'ils sont chargés d'exploiter, tantôt déchaînent les eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrent un passage aux gaz méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent, et tantôt enfin provoquent les éboulements de terrain qui les ensevelissent sous leurs décombres (1). » Cette comparaison est plus que belle, elle est juste : presque toutes les maladies épidémiques qui ont ravagé tour à tour le monde étaient primitivement localisées et ne se sont généralisées qu'à la suite d'importations; la peste antique, la peste à bubons, la variole, le choléra, fournissent des exemples bien probants de ce fait; les guerres, les émigrations, ont facilité maintes fois l'extension des maladies épidémiques; la civilisation, en multipliant les moyens de transport, en facilitant les communications entre les peuples, a ouvert des voies faciles à toutes les contagions. L'histoire de la peste antique montre bien l'influence des guerres sur le développement et la propagation des épidémies : la peste de Thucydide désole la Grèce pendant la guerre du Péloponèse, celle de Sicile se développe dans l'armée d'Hamilcar, l'épidémie deGalien est importée à Rome par une armée revenant de Syrie, enfin la peste de Cyprien coïncide avec les révoltes continuelles qui marquent la fin de l'empire romain. Les armées ont constitué de tout temps un milieu trèsfavorable au développement des maladies épidémiques, en même temps que par leurs déplacements continuels elles en favorisaient la dissémination; les conséquences ordinaires de la guerre : l'abandon de la culture du sol, la famine, l'encombrement des populations qui viennent s'abriter derrière les murailles des villes, les cadavres couvrant le sol et pourrissant dans l'eau des fleuves, tel est le sombre cadre dans lequel se sont développées beaucoup d'épidémies, surtout, dans l'antiquité, alors que l'hygiène n'intervenait pas pour corriger ces causes d'insalubrité et pour détourner des fléaux dont on se contentait d'accuser les dieux.
(I; Liltré, Des grandes épidémies. (Revue des deux mondes, 15 janvier 1830.)