CHAPITRE XXXIV
Nous avons vu dans le chapitre précédent que les épidémies de Thucydide, de Galien et de Cyprien ne pouvaient pas être rapportées à. la vraie peste, à la peste à bubons, que nous désignerons à l'avenir du seul nom de peste; rien n'autorise non plus à voir dans l'épidémie d'Orosius la première grande manifestation de la peste, ainsi que l'a fait Haeser. C'est auvi° siècle seulement que la peste se répandit sur le monde entier, mais depuis longtemps déjà elle était endémique en Egypte, comme le choléra aux Indes avant l'épidémie de 1818.
Un passage de Rufus conservé clans un livre d'Oribase, témoigne de l'ancienneté de la peste en Egypte : « Le bubon, dit Rufus, qui pour des causes manifestes et les premières venues se développe au cou, aux aisselles et aux cuisses, est avec fièvre ou sans fièvre. Nécessairement la fièvre qui se joint à. un bubon est accompagnée de frisson; si rien ne s'y associe, il est aisé de la faire cesser sans danger... Mais les bubons appelés pestilentiels sont les plus dangereux et les plus aigus, tels qu'on les voit surtout dans la Libye, l'Egypte et la Syrie et dont a fait mention [Denys surnommé Kyrtus. Dioscoride et Posidonius s'en sont surtout occupés au sujet de la peste qui régna en Libye. Ils disent que dans cette peste il y avait une fièvre aiguë, dé la douleur, une tension de tout le corps, du délire, et qu'on voyait se développer des bubons volumineux, durs, et qui ne venaient pas à suppuration. Ces bubons se formaient non-seulement dans les lieux ordinaires, mais encore aux jarrets et aux coudes (1). » Rufus vivait sous Trajari (98 à 117 après J.-C.) et Denys, Dioscoride, Posidonius, lui sont antérieurs; on peut donc conclure de ce document que la peste régnait en Egypte et en Libye au Ier siècle de l'ère chrétienne et probablement avant cette époque.
Peste de Jnstinien (531-680). — En 531 quelques cas de peste se développèrent à Constantinople, mais c'est seulement dix ans plus tard
(I) Cité par Liltré, art. Peste, Diction, en 30 vol.
PESTE A BUBONS. 057 que la maladie prit une grande extension, tous les historiens s'accordent à dire que le mal venait d'Égyptè. Les principaux documents sur cette épidémie sont dus à Procope, à Evagrius et à Grégoire de Tours.
En 542 la peste tuait à Constanlinople 5 à 10000 personnes chaque jour et cola dura pendant plusieurs mois; de Constantinople elle s'étendit en Grèce et l'année suivante en Italie. Vers 545-540, la Gaule est envahie et la peste y règne jusqu'en 556, presque toulesles provinces sont atteintes les unes après les autres. En 558, nouvelle épidémie à Constanlinople, aussi violente que la première; en 565 la maladie se réveille aussi en Italie. Partout les populations étaient plongées dans la désolation, des villes entières étaient ahandonnées.
La maladie était contagieuse (Procope, Évagrius), elle sévissait sur tous sans distinction d'âge ni de sexe, les adultes étaient cependant tout particulièrement éprouvés; une première atteinte donnait l'immunité.
La maladie débutait brusquement au milieu de la nuit ou le jour par une fièvre violente qui surprenait les malades au milieu de leurs occupations; dans d'autres cas la fièvre était modérée et il était facile de méconnaître la gravité du mal jusqu'à l'apparition d'un bubon sur une partie du corps. La mortalité était surtout grande pendant les trois premiers jours de la maladie, les pétéclues annonçaient presque toujours une terminaison fatale qui pouvait survenir aussi à la suite de vomissements de sang.
Évagrius parle des bubons, des charbons (anthrax), et sa description conforme à celle de Procope sur les principaux points, ne laisse pas de doute quant à la nature de la maladie; il s'agissait très-ceilainement de la vraie peste, de la peste à bubons (I).
Du VIIe au xive siècle la peste fit plusieurs irruptions en Europe mais ces épidémies partielles sur lesquelles nous n'avons que des renseignements très-incomplets, s'effacent devant la grande manifestation épidémique du xivc siècle. "jZ-cs
Peste noire, 1348. — Pendant longtemps on a ignoré qu'elle avait été la véritable nature de cette grande épidémie ; les remarquables travaux de llecker (2) et de Haeser (3) ont parfaitement démontré qu'il s'agissait de la peste à bubons.
Un des documents les plus précieux relativement à l'apparition de la peste noire en Europe est un manuscrit de Gabriel de Mussis dé-
fi) BaeMr, Op. cil., p. il.
ï Heeker, Ûet ukwanè tod in vierzehnien Jahrhumlerl. Berlin, 1832. <?,) Haeser, Op. cil., p. 105-107.
couvert en 1842; l'auteur, étudiant en droit de Plaisance, se trouvait en Crimée (1340) quand la peste y fit son apparition, les étrangerss'empressèrent de fuir et la maladie fut ainsi transportée en Italie, en Sicile et probablement sur d'autres points de la Méditerranée; c'est ainsi qu'en 1865 des bâtiments partis d'Alexandrie importèrent le choléra clans les principaux ports de la Méditerranée. De Mussis quitta la Grimée avec ses compatriotes et revint en Italie, mais sur mille voyageurs dix à peine survécurent; presque tous ceux qui communiquèrent avec eux à l'arrivée en Italie, prirent la peste; « nous portions avec nous la mort, dit de Mussis, et nous la répandions par notre souffle. »
Conslantinople fut une des premières villes atteintes, comme dans la peste du vi° siècle ; l'empereur Cantacuzène, dont le iils Andronique succomba à la maladie, a bien décrit les tumeurs propres à la peste.
D'après tous les auteurs contemporains la peste venait de la partie la plus reculée de l'Asie : Tartarie, Chine, pays de Kalhay; avant d'envahir l'Europe, elle avait fait de grands ravages parmi les Tarlares et les Sarrasins, en Asie Mineure, en Syrie et en Egypte.
En 1348 la peste noire est répandue dans toute l'Italie et en Sicile. Naples perd 60000 habitants, Gênes 40000, Venise 100000, Florence 96 000; les principales villes d'Italie et de Sicile sont presque toutes frappées dans des proportions analogues; Hecker ni Haeser ne mettent en doute l'exactitude de ces chiffres si élevés. Boccace a laissé une belle description de la peste de Florence. Les îles Baléares furent envahies peu de temps après la Sicile, puis ce fut le tour de l'Espagne ; presque partout où elle se montrait, la maladie enlevait la moitié au moins des populations; le roi Alphonse XI y succomba devant Gibraltar assiégée.
Dès 134-7, plusieurs points des côtes méridionales de France avaient été atteints, Marseille notamment; au mois de janvier 1348 le fléau s'étendit à Avignon, puis à Narbonne. Le Languedoc, la Gascogne et la Provence furent horriblement ravagés : Arles perdit presque tous ses habitants, à Narbonne 30000 personnes moururent pendant les premières semaines; à Avignon la peste était si terrible, que dans les trois premiers jours de son règne, elle fit 1800 victimes, parmi lesquelles Laure de Noves, célèbre par les sonnets et l'amour de Pétrarque; à Montpellier un seul médecin fut épargné; dans quelques couvents, pas un moine ne survécut.
La peste apparut en Franche-Comté au printemps de 1348, elle ravagea jusqu'aux montagnes du Jura, enlevant en beaucoup d'endroits les deux tiers des habitants; puis elle gagna Paris et y régna un an
PESTE A UUBONS. 65'J
et demi; 50000 à 80000 habitants périrent; riches et pauvres, étaient également atteints; deux princesses, Jeanne de Navarre et Jeanne, femme de Philippe de Valois, y succombèrent; à Saint-Denis, il y eut 10000 victimes; 17 000 à Amiens; Rouen eut également beaucoup à soutl'rir.
De Paris la peste se dirigea vers l'Est; la Champagne, l'Alsace, la Bourgogne lurent particulièrement éprouvées; de l'Alsace le fléau se répandit sur l'Allemagne, le Brabant et la Hollande.
L'Angleterre fut envahie par les côtes du sud, il est probable que la maladie y fut importée de France; les séances du parlement et des cours judiciaires furent interrompues; les rois de France et d'Angleterre, alors en guerre, durent conclure une trêve.
Le Danemark, la Suède et la Norwége,' l'Islande même, eurent leur tour; la Pologne et la Russie furent les dernières victimes de la peste noire, qui alla finir sur les bords du Danube, après avoir parcouru l'Europe entière.
Hecker évalue à 25000000 d'habitants les pertes occasionnées par la peste noire en Europe; Clément VI estime qu'en Asie le nombre des victimes s'était élevé à 23000000 d'hommes. Ces chiffres ne sont évidemment que des approximations; mais, en admettant même avec Haeser qu'ils soient trop élevés, il faut convenir que jamais maladie aussi terrible n'avait désolé le monde et que la terreur qu'inspira cette peste était bien légitime; il semblait, disent les chroniques, que la' Providence eût résolu de faire périr l'espèce humaine. Heureusement la vitalité des populations n'est jamais plus grande qu'après ces grandes calamités, les vides faits par la peste se comblèrent avec une facilité singulière. « Sitôt que la peste eut cessé, dit le continuateur de Nangis, les hommes et les femmes qui restaient se marièrent à l'envi : les épouses conçurent outre mesure par tout le monde; nulle ne demeurait stérile; on ne voyait en tous lieux que femmes enceintes et beaucoup enfantaient deux, voire trois enfants vivants. Le monde fut en quelque sorte renouvelé et devint comme un nouvel âge; mais, hélas! cette rénovation n'amena pas un siècle meilleur, caries hommes n'en furent que plus avares et plus cupides, et la paix ne s'établit ni dans le royaume, ni dans l'Eglise (1). »
Tantôt la mort arrivait en quelques heures, par suite d'une véritable sidération (forme foudroyante), tantôt les malades étaient pris d'épistaxis ou d'hémoplysies abondantes (forme hémonhagique) ; enfin, dans bon nombre de cas, la maladie se présentait avec le cortège symplomalique ordinaire de la peste â bubons. Guy de Chauliac
(I) Contin. de Nangi», cité par Henri Martin, Histoire de France, t. V.
qui observait à Avignon, distingue deux périodes bien tranchées : clans les deux premiers mois de l'épidémie, la forme hémorrhagique dominait, des hémoptysies abondantes succédaient à la fièvre initiale et la mort survenait en deux ou trois jours; dans la deuxième période épidémique, à la fièvre continue se joignaient les bubons et les malades succombaient en cinq jours; la première forme, au dire de Guy de Chauliac, était plus contagieuse que la première. Une division aussi nette ne se retrouve dans aucun des auteurs contemporains; les uns ont observé surtout les formes hémorrliagiques, tandis que d'autres ne décrivent que ta peste cà bubons régulière. La forme hémorrhagique n'est pas spéciale à celte épidémie de peste, nous avons vu qu'elle avait été signalée par Procope lors de l'épidémie du vi° siècle, et nous la retrouverons encore dans les épidémies postérieures à la peste noire.
Les descriptions de G. de Mussis, de Cantacuzène et Nicéphore, de Boccace, de Guy de Chauliac, de Simon de Covino, qui donne à la maladie le nom de peslis ingninaria (1), se rapportent bien évidemment à la peste à bubons, il n'y a plus de doute possible à cet égard.
Boccace , Pétrarque, S. de Mussis, S. de Covino et tous les auteurs contemporains parlent de l'état de désespoir où ce terrible fléau jeta les populations; on assiste aux mêmes scènes qu'au temps de Thucydide, l'état d'exaltation religieuse et de myslicisme qui caractérise cette époque introduit seulement quelques traits nouveaux dans ce sombre tableau. Les malades sont abandonnés de leurs plus proches parents et les médecins osent à peine les visiter; on enterre les morts sans cérémonies funèbres, les riches se dépouillent de leur or pour le porter dans les églises et dans les couvents; les uns se mortifient pour apaiser la colère céleste, d'autres se livrent à des plaisirs sans frein. Les processions de flagellants et la persécution des Juifs montrent bien quelle profonde perturbation la peste avait jetée dans les esprits et dans les mœurs.
La première procession de flagellants eut lieu en Italie en 1260; des bandes d'hommes sous la conduite d'un ermite sortirent de Spolète; ces bandes d'abord peu nombreuses et composées seulement de gens du peuple s'accrurent ensuite jusqu'à des milliers ; les riches, les grands, le clergé, les femmes et les enfants y prirent part. Les flagellants étaient vêtus d'une Longue chemise et d'un chaperon sur lequel se trouvait la croix des repentants, leurs visages étaient voilés;
(1) Manuscrit découvert par Littré et imprimé dans la bibliothèque des Chartes, 1™ série, t. I, p. 201
ils allaient île ville eu ville, se prosternaient devant les autels des martyrs et se flagellaient publiquement en chantant des cantiques; leur but était de conjurer la colère céleste et d'amener au repentir par leur exemple.
A l'époque de la pesle noire ces processions s'organisèrent en Allemagne et se répandirent dans les Pays-Bas, la Suisse et la France; eetle folie (il de rapides progrès : les flagellants se prétendirent bientôt envoyés par Dieu, ils voulurent faire des miracles, ce qui les brouilla avec l'Église, et ils commirent des exactions, ce qui les brouilla avec le pouvoir séculier; les prêtres et les seigneurs défendaient leurs privilèges; les processions furent interdites en 1350.
Les croisés revenant de Palestine avaient donné le signal de la persécution des Juifs; lorsque la peste éclata, on accusa les Juifs d'avoir empoisonné les puits et les persécutions redoublèrent; à Strasbourg, sur 1884 Juifs, 900 furent brûlés, les autres se convertirent; eu 1349 une bande de peuple armée de faux parcourut les villes du Rhin, poursuivant les Juifs, dévastant et pillant tout sur son passage; à Mayence, 12000 Juifs se brûlèrent eux-mêmes pour échapper aux persécutions. « En Allemagne et dans diverses autres parties du monde, plusieurs milliers de Juifs furent torturés et massacrés, dit le continuateur de Nangis, et ce fut chose surprenante que leur opiniâtreté et celle de leurs femmes; car, de peur qu'on ne recueillit les petits enfants pour les baptiser, les mères jetaient leurs enfants dans la flamme des bûchers et s'y précipitaient après eux afin d'être consumées avec leurs maris (1). » Rien ne manque à l'horreur de cette lamentable époque. Un grand nombre de personnos furent brûlées à petit feu et tenaillées pour avoir semé la peste, crime chimérique dont la torture leur arrachait l'aveu (2). La chorée épidémique, les processions d'enfants accusent encore l'aberration des esprits, mais ces épisodes se rattachent moins directement à la peste.
Tandis qu'on brûlait les Juifs en Allemagne, l'Italie plus éclairée à cette époque et plus directement exposée aux importations de la peste, cherchait à se protéger d'une façon plus logique et moins barbare contre les envahissements du fléau; dès 1348 trois provéditeurs de sauté furent créés à Venise et armés de pouvoirs exceptionnels pour toutes les mesures à prendre contre la peste; le premier lazaret fut fondé à Venise en 1403, c'était un hôpital que les provéditeurs de santé firent installer dans une île voisine de Venise pour y recevoir
(I) Cité par Henri Martin, loc. cit.
li) Liilr.-, La semeurs de pesle. {Médecine et médecins, 1872, p. 4.92.)
les pestiférés. Gênes fonda un lazareten 1467, Marseille en 1476 (1).
En 1359 la peste reparaît sur les rives du Danube, en Bohème en Italie; en 1360 elle règne à Avignon, où elle est observée comme celle de 1348 par Guy de Chauliac, médecin des papes; en 1361 1700 personnes succombent à Avignon, parmi lesquelles 100 évêques et 5 cardinaux; la Lombardie, Venise, Parme et Plaisance sont atteintes la même année.
En 1368 la peste est épidémique en Angleterre, puis en Pologne (1372); dans la haute Italie (1374); en 1382 elle reparaît pour la troisième fois a Avignon, et elle se répand sur l'Italie, la Grèce, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Ces dernières épidémies sont bien loin d'avoir la gravité de celle de 1348. Voici, d'après Chalin de Vinario, un tableau indiquant pour quatre épidémies le nombre des malades et celui des guérisons (2) :
ANNÉES
PROPORTION
des