CHAPITRE XXKV
L'hisloire du choléra clans ies armées montre bien l'origine indienne de celle épidémie ; le choléra simple, choléra nostras, sporadique, a élé signalé et décrit il y a longtemps par les médecins d'armées : van Swiéten, Monro, Colombier (v. maladies saisonnières); mais tous s'accordent à le regarder comme une maladie saisonnière de la fin de l'été ou de l'automne; avant 1830 on peut affirmer qu'aucune épidémie cholérique n'avait régné en Europe sur les armées; c'est aux Indes qu'il faut aller chercher les premiers exemples de ces épidémies terribles, qui se sont abattues si souvent sur les troupes en campagne. , ,
Vu xvnie siècle les armées anglaises des Indes sont ravagées a diiférentes reprises par le choléra (1) : dans la vallée d'Ambore au sudouest de Madras (17G9 à 1783) ; dans le district d'Arcol (1757 à 1770) ; à Condjum (178 1-1782), dans les circars du Nord, etc. Une des épi démies les mieux connues est celle qui frappa à la fin de mars 1781 une division de 5000 hommes sous les ordres du colonel Pears; ces iroupes étaient en marche pour rejoindre sur les côtes l'armée de sir Eyre Coote et elles étaient arrivées près de Gangam quand l'épidémie éclata; les bommes dont l'état sanitaire avait été jusquelà très-satisfaisant tombaient par douzaines, la mort arrivait souvent en moins d'une heure; dans l'espace d'une journée 500 hommes lurent atteints, 700 bommes moururent dans les premiers jours et 300 furent laissés en arrière.
En 178-2 le cboléra règne sur la dotte de sir Ed. Hughes et la même année Curtis et Girlestone l'observent à Madras sur les troupes récemment débarquées par sir Ilurgoyne.
En 1783 le grand pèlerinage d'IIurdwar est l'occasion d une épidémie meurtrière qui fait périr plus de 20 000 Indiens, au dire de
<l) Do nombreux témoignages prouvent, du reste, que le choléra existait déjà depuis longtemps aux Indes. Voir a ce sujet art. Ciioi.fcnA, par L. Lavcran, Dict, encijclop. des êdtncet méd.
W. Scott. Des épidémies cholériques des armées on peut parfaitement rapprocher celles qui ont accompagné si souvent les pèlerinages soit aux Indes, soit en Arabie; dans les deux cas on voit nue de grandes agglomérations d'hommes favorisent le développement du fléau et impriment à la marche des épidémies un caractère de violence et une rapidité d'évolution bien remarquables.
En 1787 le choléra règne à Arcot et à Villore sur les troupes et sur les indigènes; en 1790 une épidémie se déclare sur une armée anglaise qui traverse les circars du Nord; en 1793 le choléra ravage l'armée d'observation cantonnée dans la province de Madras (W. Scott).
Tous ces faits prouvent que le choléra avait pris aux Indes le caractère épidémique bien avant 1817 et qu'il avait envahi à diverses reprises les armées des Indes alors qu'il n'en était pas question en Europe. ce En Europe, dit Graves, on ne connaissait alors aucune maladie semblable au choléra spasmodique; quoique contredite par plusieurs autorités, cette assertion peut être tenue pour vraie, et pour mon compte je ne doute pas un seul instant de son exactitude. Chez nous le choléra spasmodique est une maladie importée; dans l'Hindoustan c'est une épidémie née surplace (1). »
En 1817 le choléra prit une grande extension dans les Indes, mais celte fois il ne devait pas se limiter h son foyer. Au commencement de novembre 1817 la maladie se développa à Bundlecund (province d'Allahabad) dans la grande armée qui avait élé réunie en vue d'une guerre avec les Pindares. « La division du' centre, forte" de 10 000 combattants et de 80 000 valets de camp, était établie sur les bords du Sinde sous le commandement du marquis de Hastings. Le choléra y exerça d'épouvantables ravages. Pour la date exacte des premiers cas on hésite entre le 6, le 7 et le 8 novembre. Quoi qu'il en soit la maladie s'introduisit d'abord insidieusement parmi les serviteurs de l'armée; puis, au bout de quelques jours, prenant tout à coup un nouvel essor, elle s'élança avec une irrésistible violence dans toutes les directions; avant le 14 du mois elle avait envahi toute l'étendue du camp. Jeunes et vieux, Européens et serviteurs, tous étaient également exposés et une fois frappés, tous succombaient également et en peu d'heures à l'influence pestilentielle. Les sentinelles tombaient souvent comme foudroyées et il fallait employer trois ou quatre hommes pour remplir une faction de deux heures. Beaucoup de malades mouraient avant d'avoir atteint les infirmeries, et les hommes qui les transportaient étaient fréquemment pris pendant le trajet des pre-
(1) Graves, Clinique, t. I, p. 505.
miers symptômes de la maladie. Enfin la mortalité devint telle que le temps et les bras manquèrent pour inhumer les corps ; on les jetait pêle-mêle dans les ravins du voisinage ou on les enterrait précipitamment sur place et même autour des tentes des officiers. Du 15 au 20 novembre le nombre des morts s'éleva à 5000. Les indigènes voyant dans la fuite leur unique moyen de saint désertaient en masse: à plusieurs milles de dislance les routes et les champs étaient jonchés des cadavres de ceux qui avaient emporté avec eux le germe de la maladie. Le camp était encombré de malades et le marquis de Hastings résolut de le lever pour chercher un air meilleur.
» Malgré tous les moyens de transport qu'on mit en usage on fut contraint de laisser en arrière un certain nombre d'hommes. De plus, beaucoup de soldats pressés par les premières atteintes du mal étaient obligés de descendre des charrettes et n'avaient plus ensuite la force d'y remonter; chaque jour on en abandonnait ainsi des centaines et les derrières étaient couverts de morts et de mourants : l'emplacement du camp ressemblait à un champ de bataille et à voir la route qu'on avait suivie pour le quitter on eût dit une armée fuyant après une effroyable défaite. On n'a pu déterminer exactement le nombre des victimes, mais il paraît avéré que sur les 10000 combattants, 7000 périrent, et l'on estime que 8000 servants, c'est-à-dire un dixième du nombre total, tombèrent sous les coups de l'épidémie. Une fois arrivée à Erich, sur les plateaux élevés et secs qui bordent la Belwah, l'armée fut délivrée du fléau et au bout de peu de temps l'état sanitaire était très-satisfaisant (1). »
Mais l'Hindoustan ne suffit plus au choléra, le torrent rompt ses disues et il déborde de tous côtés, vers le sud, l'est et l'ouest; les hauts plateaux de l'Himalaya et les déserts de l'Asie centrale l'empêchent seuls de s'étendre vers le nord. En 1818, Ceylan est envahie, puis la Cochinchine, Bornéo (1820), les Philippines, les Célèbes, la Chine, le Japon (1823), les îles Maurice et Bourbon, la côte du Zanguebar, la Perse, la Syrie, l'Arabie, les côtes de la mer Caspienne, Astrakan (1823). Le fléau s'arrêta un instant au seuil de l'Europe'et sembla reculer, mais en 1830 il gagna de nouveau Astrakan, puis la Russie et toute l'Europe.
L'historique des grandes épidémies de choléra ne rentre pas dans le cadre de cet ouvrage, nous nous contenterons de donner les dates et la durée de chacune de ces grandes manifestations, puis nous reprendrons l'histoire du choléra dans les armées.
( (l) American choiera gaietle, citalion empruntée h Graves, Clinique, 1. 1, p. 507-
Première grande épidémie (1830-1837). — Nous avons vu que le choléra avait pénétré en Europe en suivant les bords de la mer Caspienne; d'Astrakan l'épidémie s'étendit rapidement à Moscou puis en Pologne, où elle fut importée par l'armée russe (1831); en Allemagne et dans les ports de la Baltique. C'est surtout celte première grande épidémie qu'il faut étudier quand on veut se rendre un compte exact du mode de propagation du choléra; dans les suivantes quelques faits pourront paraître obscurs, parce que le choléra ne sera plus un étranger en Europe, il aura créé quelques foyers secondaires qui compliqueront et dérangeront la régularité de son itinéraire; dans celte épidémie de 1830 rien n'est plus facile que de le suivre à la piste. De Hambourg il est transporté à Sunderland (1831), à Édimbourg (1832); l'Angleterre, grâce à ses nombreuses relations commerciales, devient alors le centre de l'expansion épidémique; c'est de là que le choléra est importé en France (Calais, 15 mars 1832), en Portugal et en Amérique. Le 26 mars 1832 le choléra éclatait pour la première fois à Paris; 52 départements furent atteints et 100000 personnes moururent en France seulement.
Deuxième épidémie générale (1848-1851). — La marche de cette épidémie est calquée presque entièrement sur celle de la première : le choléra éclate dans l'Inde (1841-1842), il s'étend à l'est, puis à l'ouest, gagne la Perse, les bords de la mer Caspienne, et pénétre de nouveau en Europe par Astrakan. — Faut-il s'étonner de cette régularité? Les voies de communication ne sont pas nombreuses entre l'Asie et l'Europe et le choléra n'a pas un bien grand choix; il est naturel que les mêmes causes produisent les mêmes effets. D'Astrakan le choléra gagna Moscou, Saint-Pétersbourg (juin 1848), Berlin (1848), l'Autriche, la Hollande, l'Angleterre, la France (par Calais, Dunkerque et Saint-Omer); Paris (1849); 54 départements furent atteints, et 110002 personnes succombèrent en France. De Marseille le choléra gagna l'Algérie, comme en 1832, et comme en 1832, des émigrants irlandais l'importèrent en Amérique.
Troisième grande épidémie. — Cette fois il n'y a pas de nouvelle importation en Europe, l'épidémie de 1852-1855 est comme une seconde levée de la précédente (1). Le choléra se réveille d'abord en Silésie (1851), puis s'étend en Pologne, en Prusse, en Suède, en Norwége, clans le Danemark, en Angleterre et en France (déparlemenls du nord, octobre 1853). L'année 1854 est remarquable par la grande
(1) L. Laveran, art. Choléra, Diction encyclop.
extension épidémique du choléra en Europe; notre a^ede(»éo en est ravagée, en France 70 départements sont atlemls et 143 OUI) personnes succombent. Comme dans les épidémies précédentes, le cno* iéra est importé de Marseille en Algérie (1854) et d'Angleterre en
Amérique (1854). ":. ,
V proprement parler, cette troisième grande épidémie n est qu une suite de la deuxième, avec laquelle on pourrait la confondre, le choléra n'avait pas disparu en 1849, comme l'a démontré M. le docteur Tholozan, les épidémies cholériques se prolongent beaucoup plus qu'on ne le crevait autrefois (1); elles ont des queues plus ou moins longues, et s'il est facile de dire quand une épidémie commence, il l'es! beaucoup moins de dire quand elle est terminée; l'incendie qui parait éteint peut couver sous la cendre, de temps à autre une étincelle annonce seulement que tout n'est pas fini et qu'il faut rester sur ses gardes. C'est ainsi que l'épidémie de 1854 se rattache a celle de 1848 et l'épidémie de 1872 à celle de 1865.
Quatrième épidémie. - En 1865 le choléra éclate à la Mecque et à Médine sur les pèlerins; 12 à 15 000 hadjis s'embarquent à Djeddah pour Suez et importent le choléra à Suez et à Alexandrie; la population d'Alexandrie, saisie d'épouvante, émigré vers tous les ports de la Méditerranée; la Turquie, l'Italie, l'Espagne, la France, sont envahies presque en même temps. Le 23 juillet 1865 le choléra est signalé à Marseille; de là il rayonne sur Avignon, Toulon, Arles Fans et sur les grands ports de l'Algérie; le nombre des décès en France n'est cette fois que de 14600. '«'„.' • •
Le nord de l'Europe fut atteint après le midi. En 18b9 1 épidémie de 1865 n'avait pas cessé de sévir en Russie; en 1870, 1871, 187-, il v eut des recrudescences à Saint-Pétersbourg, Moscou, Kiew, en Polo-ne, en Prusse, en Autriche; enfin en 1873 la France fut envahie par Te Havre et le choléra gagna encore une fois Paris, mais le nombre des victimes fut très-peu considérable.
Pendant ces grandes manifestations épidémiques le choiera a sevi fréquemment sur les armées en campagne, qui après lui avoir paye un lourd tribut ont servi plus d'une fois à le disséminer; le ùes .sire de l'armée du marquis d'Hastings a eu plus d'un triste pen-
dant. , , .
Fn 1821 le choléra fit de tels ravages dans les armées persane et tr.rMuo qu'or, fut contraint de mettre fin aux opérations de la guerre en Mésopotamie; les Persans importèrent la maladie en Perse, et les Turcs en Turquie.
I\j Gatette hebdomadaire, 187-2.
Au mois de février 1831 une armée russe enlrait en Pologne par trois colonnes composées de troupes arrivant en partie des provinces envahies par le choiera; ces troupes propagèrent la maladie dans les provinces de Vo hyme de Grodno, de Wilna, et furent elles-m m
rm^sTTu* •M>éC,1ial DiebUCh * —a a p'uS le 18 juin 1831. Le 14 avril l'épidémie éclata à Varsovie, où les Polonais avaient amené un grand nombre de prisonniers apr s la bataille
En 1854 le choléra sévit avec force en Crimée, il y fut importé bar des Moments chargés de troupes venant du midi' de a Fra3 oV é gnaj Ulors le choléra cftti- au 20 juillet, ditScrive, pressa, es bâtiments servaut de transport aux troupes de l'armée cl'Orien on des malades et des morts pendant la traversée (2). » « De Marseil e au Pirée, sur les côtes de la Bulgarie, il nous a été donné, dit M. Levy, d assister au développement du choléra suivant l'importation du mal de foyer en foyer (3). »
M. le docteur Fauvel donne les renseignements les plus précis sur 1 origine et la marche de l'épidémie cholérique en Crimée
Des le 5 juillet arrivait à Conslantinople un paquebot venant de Marseille et ayant des cas de choléra à bord ; le choléra régnait alors dans le raidi de la France, particulièrement à Avignon et à Marseille; l Alexandre débarqua des cholériques au Pirée et ces malades furent le point de départ d'une violente épidémie qui se propagea ensuite à Athènes. A Gallipoh, les troupes qui étaient à bord de l'Alexandre furent débarquées sans subir de quarantaine, deux cholériques furent transportés immédiatement à l'hôpital.
Le 10 juillet 1854, M. Fauvel, dans un de ses excellents rapports signale le danger que court l'armée alors concentrée à Varna, et il propose d'interrompre les communications directes entre les troupes arrivant de France et le gros de l'armée; «à mon sens, dit-il, il serait à désirer que chaque corps arrivant fût débarqué à Gallipoli ou dans le voisinage, et là isolé et soumis pendant quelques jours au repos et tenu avec des précautions hygiéniques en observation; après quoi il serait sans inconvénient dirigé vers le point où sa présence serait nécessaire (4). »
Ce sage conseil ne fut pas suivi. De nouveaux bâtiments arrivèrent
(1) L. Laveran, De la mortalité des armées en campagne. (Loi: cit.)
(2) Relation médicale de la campagne d'Orient, p. 12.
(3) Cité par L. Laveran, art. Choléra, Diction, encyclop.
(4) Fauvel, lhst. méd. de la guerre d'Orient. Paris, 1874, p. 36.
CHOLÉRA. 703 de Marseille avec des cholériques à bord; YÉgyplus débarqua le 10 juillet à Gallipoli 18 malades en même temps que des troupes; le Henri IV, V Indus arrivèrent dans les mêmes conditions, le choléra se propagea bientôt dans la population civile de Gallipoli, qui, épouvantée, prit la fuite (15 juillet); en même temps quelques cas de choléra se montraient à Constantinople.
Malgré l'opposition de l'office sanitaire et sur l'ordre formel du maréchal Saint-Arnaud, les navires venant de Gallipoli, où régnait le choléra, étaient admis à Varna à la libre pratique; le Magellan entre autres arriva à Varna le 16 juillet, après avoir perdu un cholérique pendant la traversée de Gallipoli à Varna.
M. Fauvel se rendit auprès du maréchal pour le prévenir des dangers que courait l'armée concentrée à Varna et en communication directe avec un foyer cholérique très-intense. « Je .trouvai, dit-il, le maréchal irrité de ce qu'il appelait le tapage fait à Constantinople, l'alarme donnée pour quelques cas de choléra qu'on aurait dû taire!... i» Le choléra pritbientôt une grande extension à Varna, on chercha à préserver les troupes de la première division en les envoyant dans la vallée de la Dobrutscha, mais ces troupes emportaient avec elles le germe du choléra et les fatigues de l'expédition ne firent qu'augmenter le nombre et la gravité des cas.
Nous devons à M. le médecin inspecteur Cazalas une belle description de cette cruelle épidémie de la Dobrutscha ; les faits rapportés par lui (4) ont un si grand intérêt au point de vue du développement et de la marche des épidémies cholériques clans les armées que quelques détails sont ici indispensables.
La première division partit de Franka le 21 juillet 1854 avec un effectif de dix mille cinq cent quatre-vingt-dix hommes; il y avait à cette époque des cholériques à l'hôpital de Franka et dans les troupes campées au voisinage de la première division ; dans cette division même, avant le départ de Franka, il y avait eu des diarrhées cholériques et des cholérines (Gazalas, loc. cit.).
Voyons d'abord ce qui se passa dans le gros de la division qui suivait la voie de terre :
Dès le 21 juillet, c'est-à-dire le jour du départ de Franka, on constate quatre cas de choléra et un cas de cholérine; évidemment les hommes atteints ce jour-là avaient pris à Franka le germe de la maladie.
(i) Relation de l'épidémie cholérique dont la première division de l'armée d'Orient a été frappée dans la Dobrutocha en juillet et août 1834. {liée. mèm. métl. militaire, î* série, t. XV, p. 130.)
Le 22, la chaleur est accablante (30° à 33°); un conducteur d'arabas, indigène, meurt du choléra.
Le 23, orage violent; un cas de choléra très-grave.
Du 24 au 26, un grand nombre d'hommes sont atteints de diarrhées cholériques.
Le 27, atmosphère orageuse, chaleur étouffante (32° à 34°); seize cas de choléra, dont dix très-graves. La colonne se trouvait alors à Orli-Kenï, elle n'avait pas cessé de marcher depuis le départ de Franka, et les étapes par cette grande chaleur, Jivec tous les impedimenta d'une armée en campagne, étaient extrêmement fatigantes.
Le 28, atmosphère orageuse; onze nouveaux cas de choléra et quatre décès dans la journée.
yS A Kustendjé, la division trouve des cholériques provenant du régiment de zouaves et des bachi-bouzouks. Ces derniers, partis de Varna le 22, étaient arrivés le 26 à Kustendjé, le choléra régnait à Varna au moment de leur départ. Les zouaves s'étaient embarqués à Varna le 24 et avaient débarqué à Kustendjé le 25 au soir; dès le 26 ils fournirent cinq cholériques, dont un mourut le lendemain. Le 28 les zouaves et les bachi-bouzouks se mirent en marche, mais vers 3h du soir les cholériques devinrent si nombreux dans la petite colonne que l'arrière-garde dut s'arrêter en attendant des moyens de transport. Le 29 au matin il y avait pour le seul régiment de zouaves soixante cas de choléra et trois décès. Le 29 un orage éclate, la pluie tombe avec violence et les cholériques deviennent si nombreux qu'on est obligé de rétrograder, on transporte les cholériques sur des brancards improvisés: 29 zouaves meurent le 28 et le 29, le 30 ce régiment verse à l'ambulance 80 cholériques très-gravement atteints. On manque de renseignements sur les pertes subies par les bachi-bouzouks, troupe irrégulière qui fut licenciée peu de temps après, à Varna; M. Cazalas estime que leur effectif (2000 hommes) fut réduit à peu près de moitié par le choléra.
La division rejoignit à Kargalick les zouaves et les bachi-bouzouks et continua sa marche. Le 30 le nombre des cholériques est tellement considérable que les moyens de transport font défaut, on improvise des brancards, on place les cholériques sur les voilures de l'artillerie déjà surchargées d'hommes que la diarrhée et la débilité consécutive empêchaient de suivre à pied. La température est accablante (33° J. « Nous sommes inondés de cholériques sur toute la roule, dit M. Cazalas; tous les corps en envoient, mais la plupart sont encore fournis par les zouaves; quinze avaient déjà succombé avant
le départ de l'ambulance, cinq meurent sur la route et vingt dans la nuit du 30 au 31. »
Le 31, la division rentre à Kuslendjé, les bachi-bouzouks arrivés depuis la veille avaient jonché de cadavres les maisons et les rues de la ville.
Du 31 juillet au 1er août les cholériques affluent à l'ambulance, soixante-deux succombent; le 1er août on laisse à l'ambulance de Kuslendjé six cents cholériques, dont trois cent vingt meurent avant l'évacuation, qui a lieu le 4 août. L'armée continue sa marche rétrograde en subissant à chaque étape de nouvelles perles. « C'était toute la journée, écrit M. Cazalas, une série continue de cholériques et de' cadavres. »
Il n'était plus possible d'avancer en transportant les malades; le 0 août on embarque à Mangalia près de 2000 hommes diarrhéiques et 000 cholériques; au moment de l'embarquement un orage éclate, trente et un cholériques meurent sur la plage, vingt-cinq à bord de la Calypso. Après cette grande évacuation la division se remet en marche, le nombre des cholériques diminue sensiblement :
« Le 8, après un trajet de 10 kilomètres, nous arrivons à Tchablar et le 9 à Kavarna. Du 8 au 9, le vent, sans que la température soit très-élevée (29° de midi à 3h ), se fixe au sud et au lieu des effluves marécageuses de la Dobrutscha, il nous apporte un air pur charge d'oxygène provenant des bois de Baldschick et des Balkans. Ce cliangement d'air a été remarquable par son apparition soudaine et chacun a éprouvé dans la journée du 8 un bien-être extraordinaire auquel il n'était pas habitué. A partir de ce jour et malgré soixantequinze cas nouveaux et les trente décès, nous remarquons un amendement radical dans l'intensité de l'épidémie et nous pouvons presque avec certitude annoncer sa terminaison prochaine.
» Du î) au 10 cette amélioration devient plus évidente, quoique plusieurs officiers soient encore mortellement frappés. Le 9 au soir, en arrivant au bivouac de Kavarna, nous avons encore cent vingt-sepl cholérique» à l'ambulance, mais la plupart étaient en assez bon état. Dans la soirée un bâtiment à vapeur transporte de Kavarna à Bal-
Journée du 2 au 3 août 130 malades. 54. décès.
» du 3 au 4 » 300 » 106 »
» du 4 au 5 « 215 » 76 »
» du 5 au 6 « 296 » 125 »
Journée du 7 au 8 80 cas.
» du 8 au 9 75 »
18 décès.
dschick tous les officiers, sous- officiers et soldais hors d'état de pouvoir marcher le lendemain, tandis que nous conservons tous nos malades à l'ambulance.
» Le 10, en arrivant sur le plateau de Baldschick, cette terrible épi- « demie qui frappait si cruellement depuis douze jours les troupes de la lrc division était pour ainsi dire à sa fin. C'est le premier jour, depuis le début de l'épidémie, où des hommes atteints d'une autre maladie que le choléra ont été admis à l'ambulance; jusqu'alors la maladie épidémique avait absorbé toutes les autres affections (1). »
Le 14, on ne compte plus que deux cas et le 15 un seul, c'est le dernier.
1965 cholériques furent traités à l'ambulance, du 21 juillet au 21 août, et fournirent 877 décès, mais dans ces chiffres ne sont compris, ni les cholérines traitées au corps, ni les décès survenus soit dans les corps, soit dans les hôpitaux d'évacuation. Le nombre total des décès pendant cette courte expédilion fut de 2036 sur un effectif de 10 590 hommes; M. Cazalas estime que 200 personnes à peine furent complètement épargnées.
Les circonstances qui ônt accompagné l'expédition de laDobrutscha : fatigues, chaleurs excessives, orages, séjour prolongé dans une vallée mal aérée, ont certainement contribué pour une forte part à donner à celte épidémie un caractère exceptionnel de gravité, mais les troupes venant de Varna et de Franka avaient emporté le germe cholérique. Ce qui prouve bien l'influence exercée par les conditions où se trouva placée la première division, c'est que les deuxième et troisième divisions, restées à Varna et à Franka, firent des pertes insignifiantes auprès des siennes (2) ; d'autre part, l'épidémie cholérique prit fin dès que la première division eut quitté la funeste vallée de la Dobrutsclia pour le plateau de Baldschick. Les faits observés par M. Cazalas mettent bien en évidence llinilu£w^jh3sJo^<n4^ la marche du choléra, mais ils ne démontrent nullement que le choléra ait pris naissance dans la vallée, spontanément; il est parfaitement démontré au contraire que le choléra s'était montré parmi les troupes avant leur départ de Franka.
Le choléra régnait au mois d'août 185-1 a Constantinople; il n'y fit pas de bien grands ravages dans la population civile, mais l'armée anglaise eut beaucoup à en souffrir, ainsi que l'armée ottomane et la flotte anglo-française. A la fin du mois d'août le choléra était en voie
M ) Cazalas, Op. cit. (Rec. mém. méd. militaire, 1855, t. XV, 2° série, p. 146- 147.)
(2) Chenu, Stalisl. guerre de Crimée, p. 28.
de décroissance à Conslanlinople ainsi que dans l'année de Varna. Le 14 septembre l'armée débarqua en Crimée dans un excellent état sanitaire; mais, à la suite de la bataille de l'Aima, il y eut une recrudescence de l'épidémie cholérique, l'armée anglaise lut plus sévèrement atteinte que la nôtre.
A plusieurs reprises Je choléra se réveilla; l'armée d'Orient, après avoir reçu le choléra de France, était devenue elle-même un foyer epidémique, et chaque fois que des régiments nouveaux arrivaient de France et d'Algérie, où l'épidémie avait alors disparu, ils avaient à subir une épidémie cholérique (1). C'est ainsi qu'au mois d'avril 1855 le choléra prit une grande extension parmi les troupes récemment arrivées de France et campées à Maslak près de Constanlinople (2).
Au mois d'octobre 1859 une très-forte colonne expéditionnaire commandée par le général de Martinprey se trouvait réunie dans la plaine de Trifah entre le Kyss et la Malouïa, au pied des montagnes des Beni-Snassen (Algérie). Le choléra éclata parmi ces troupes avec une grande violence ; du 14 au 26 octobre il y eut pour la première division seulement 340 décès cholériques à l'ambulance, sans compter 677 cholériques évacués sur les ambulances voisines de Nemours, de la redoute du Kyss et de la redoute de Blobammed-Aberlvam ; * d'après M. le docteur Pauly, auquel nous empruntons ces détails (3)' ces 677 cholériques auraient succombé presque tous aux effets immédiats ou éloignés de l'attaque cholérique. La deuxième division ne fut pas moins éprouvée que la première. Le 27 octobre, le corps CjLit^ d'armée quitta la plaine de la Trifah et s'éleva sur le plateau de Tafoughal; l'épidémie cholérique entra aussitôt en voie de décroissance; à partir du 10 novembre il n'y eut plus un seul décès cholérique.
A lire M. Pauly on pourrait croire que le choléra a éclaté spontanément au camp du Kyss, mais un examen attentif des faits montre que le choléra existait alors dans la province d'Oran. « Le 19 août 1859 deux cahuts espagnols, arrivant de Torreviga où régnait le choléra, importèrent l'épidémie à Oran; le 8 septembre deux Espagnols entraient à l'hôpital et succombaient le 9 et le 11. A dater de celle époque jusqu'au 28 octobre, des cas isolés se montrèrent dans la population civile, où le mal ne fit pas de progrès. Il en fut tout autrement de l'armée frappée dès le 21 septembre, à Oran d'abord, puis dans les hôpitaux cl les camps de l'intérieur, où l'épidémie fut importée
(lj Qu'jsnoy, Notice nur l'armée d'Orient (Rec. mém méd, ! militaire 1857 ) (2) Fauvel, Op. cit., p. 123.
: Pauly, Eiquiuti de climatologie comparée, \>. .'17i.
par les militaires sortant de l'hôpital d'Oran et les troupes en marche pour le camp d'Ain Monilah et du Kyss. Sur tous ces points les germes d'infection trouvant sans cesse de nouveaux aliments dans les colonnes qui venaient successivement se réunir dans une "vallée hasse^, le camp du Kyss, la choléra y éclata en quelques jours, du IZ au 19 octobre, avec une violence qui dépassa les souvenirs des désastres antérieurs. On évalua les pertes à 3000 morts pour une armée de 15 000 hommes, alors que les populations voisines, les villes et les villages, n'avaient pas de malades ou seulement des cas isolés. » (L. Laveran, art. Choléra, loc. cit., p. 791.)
Les exemples d'importation du choléra par les armées sont si nombreux que nous avons été fort surpris de trouver dans l'ouvrage de M. Pauly l'assertion suivante : « une armée ne transporte pas le choléra en se déplaçant quelle que soit la violence de l'épidémie qu'elle vienne de subir. » (Op. cit., p. 380). L'armée si éprouvée au camp dn Kyss est dissoute le 10 novembre et les troupes des provinces d'Alger et de Constantine qui s'embarquent à Oran ne transportent pas le choléra avec elles ; donc, conclut M. Pauly, le choléra n'est pas Iransportable par les troupes; c'est absolument le raisonnement de M. le professeur Chauffard pour le typhus : le typhus n'est pas né spontanément pendant le siège de Paris, donc il ne peut pas se développer spontanément. Celle façon de raisonner est essentiellement vicieuse, il n'est pas loisible de supprimer ainsi tous les faits observés antérieurement au profit d'une observation personnelle ; on n'arriverait en suivant celte voie qu'à des assertions contradictoires, or les faits ne se contredisent jamais, et la contradiction vient seulement de ce que nous ne savons pas toujours les interpréter. » Pour revenir à l'épidémie du camp du Kyss, on s'explique assez \ bien que les troupes n'aient pas importé le choléra à Constantine et à 1 Alger, car, du récit même de M. le docteur Pauly, il résulte que le jour où commença l'embarquement (10 novembre) il n'y avait plus dans l'armée un seul cas de choléra, g?)* Quelques faits négatifs ne prouvent rien contre des faits positifs \ nombreux et parfaitement observés; or, quand on veut rapporter des faits d'importation du choléra par les armées on n'a que l'embarras du choix. Dès 1817, Jameson signale l'influence des mouvements de Iroupes sur l'extension de l'épidémie aux Indes ; l'ap^dujnarquis d'Hastings répand la maladie sur toute sa route; les armées persane et-Turque imporlent le choléra en Perse et en Turquie (1821); les troupes russes, dans le Caucase (1830) et en Pologne (1831). Des recrues arrivant d'Angleterre et rejoignant l'armée de don Pedro transmettent le choléra en Portugal (1833). En 1849 les troupes aulri-
chiennes venues de régions déjà envahies importent le choléra dans le Tyrolet la haute Italie. En 1837, le i%<> de ligne parti de Marseille en proie au choléra répand la maladie tout le long de sa route, de Boue à Medjez-Amar et à Gonstantine. Le 11 octohre 1819, un balaillon du tr2° de ligne quitte Givet se dirigeant sur Fumay; en route un soldat est pris du choléra, il entre à l'hôpital de Fumay, ety meurt le lendemain : deux jours plus tard le choléra se déclare dans la ville jusqu'alors indemne. En 1806 le choléra atteint les recrues casernées à New- York et il est] transporté par elles à la Nouvelle- Orléans, à f\ la Louisiane, au Texas, à San -Francisco; dans l'Amérique du Sud il éclate la même année au Brésil, à Montevideo, à Buenos -Ayres, et il est importé par les armées belligérantes jusque dans le Paraguay (1). Ç/^^' L'hôpital militaire du Dey qui reçoit les militaires arrivant de France a été dans toutes les épidémies le centre d'élaboration et d'expansion du choléra à Alger (2). Il nous paraît superflu de multiplier ces exemples; des faits en très- grand nombre démontrent qu'une seule personne arrivant d'un foyer infecté, fût-elle atteinte seulement de diarrhée prémonitoire, peut être l'origine d'une épidémie très-étendue : comment un grand nombre d'hommes, un régiment, une armée jouiraient-ils du privilège de ne pas transporter le choléra? Tous les auteurs s'accordent à dire que les grandes réunions d'hommes sont très-favorables à la propagation et à la dissémination des épidémies cholériques; seulement, dans ces agglomérations, le choléra frappe aussi vite que fort; au lieu de cas successifs qui prolongent les épidémies des villes pendant plusieurs mois, le choléra qui atteint une armée en campagne ne rencontrant aucun obstacle, épuise vite son action, il peut détruire en quelques jours la moitié d'une armée, mais dans ces conditionsde^promisciiité et d'prnr,nrn- > f brement, son êvoïïltion est TûniïglHrp'orage "ësTviolent, effroyable, Trais il 'passe vite,1 et iTm'coW^rqTfûTTcorps d'armée ne soit pas apte pendant bien longtemps à transmettre le choléra. Si le choléra a persisté pendant longtemps en Crimée, c'est que l'épidémie était alimentée sans cesse par des troupes nouvelles; la flotte, qui recevait bien moins de recrues que l'armée de terre fut rapidement débarrassée du choléra : deux jours après que la flotte eut été mise en communication avec une division française atteinte du choléra, l'épidémie éclata avec violence sur la plupart des navires, atteignit son maximum en trois jours et dix jours après elle était terminée (3).
<\) L. Lavcran, art. Choléra, Op. cit., passim.
■2) Vincfint ot Collardot, U choléra d'après les épidémies qui ont régné à Alger. (S) Marroin, Histoire médicale de la flotte fram-aise pendant la guerre de Crimée, 186).
Pour terminer l'historique du choléra clans les armées en campagne ajoutons qu'il a régné pendant l'expédition de Cochinchine ; c'est lui qui a donné lieu au plus grand nombre de .décès (1), mais le chiffre des décès cholériques (71) est en somme peu considérable. Le choléra est endémique en Cochinchine et à côté de lui régnent des fièvres palustres qui se compliquent souvent d'accidents cholériques (pernicieuse cholérique). Cette coexistence de deux espèces morbides si analogues au point de vuesymptomatique permet de comprendre comment quelques auteurs observant en Cochinchine ont pu soutenir que le choléra relevait du miasme palustre (2).
L'histoire du choléra dans les armées en campagne montre en somme : 1° que les épidémies cholériques n'ont jamais été observées dans les armées européennes avant l'importation du choléra indien; 2° que seules les armées anglaises des Indes ont eu à souffrir du choléra avant 1817; 3° que le choléra sévit avec une grande violence sur les armées en campagne; 4° que l'importation du germe cholérique est nécessaire au développement de ces épidémies ; 5° que souvent ces épidémies meurtrières ont disparu lorsque les armées quittaient les localités basses, humides, encaissées et mal aérées pour les hauteurs.
Nous avons dit que le choléra avait été importé en Crimée, que l'armée de la Dobrutscha en était atteinte à son départ de Franka, que l'épidémie du camp de Kyss n'était pas davantage un exemple de développement spontané; il nous serait plus facile encore de faire la même preuve pour toutes les autres épidémies qui ont régné dans les armées en campagne.
Pour que le choléra se développe dans une armée il faut que celle armée en reçoive le germe, mais ce germe, cette graine, peut tomber dans un terrain plus ou moins favorable, et l'influence de cette deuxième condition est évidemment très-considérable. En 1817, l'armée du marquis d'Hastings, si maltraitée par le choléra sur les bords du Sind, est délivrée du fléau dès qu'elle est arrivée à Erich sur les plateaux élevés et secs qui bordent la Belvvah; le même fait est signalé par M. le médecin inspecteur Cazalas lors de l'expédition de la Dobrutscha et par M. le docteur Pauly pour l'armée qui revenait du camp du Kyss.
Les médecins des Indes citent un grand nombre d'exemples de
(1) Didiot, Relation médico-chirurgicale de la campagne de Cochinchine en 1861- 1862. (Rec. mêm. méd. militaiix. Août 1865.)
(2) Armand, Mémoire sur le choléra observé en Cochinchine. (Rec. mém. méd. militaire. Février 1865.)
cette influence des localités ; on conçoit qu'aux liules, dans la patrie du choléra, elle puisse suffire au développement des épidémies.
Le docteur Alison rapporte qu'un détachement de dragons arrivé tout récemment d'Angleterre à Calcutta fut atteint du choléra pour avoir traversé en hateaux une région infectée sans communiquer avec la rive. — Deux colonnes militaires marchaient parallèlement, à 5 ou 6 lieues de distance l'une de l'autre, clans la direction de l'est à l'ouest; la colonne de gauche, qui suivait les bords du Sind, fut décimée par l'épidémie, tandis que celle de droite, qui marchait dans un pays sec, fut complètement épargnée. — Un détachementde 90 hommes du 26e de ligne fait halle sur les bords d'un lac entouré de collines, non loin de Calcutta; à minuit un homme est atteint de choléra et meurt, au lever du soleil il y en a 24 cas; la maladie ne se communique pas aux autres troupes (1).
Les lieux bas, humides, mal aérés, marécageux, entourés de collines boisées, les bords des lacs et des fleuves sont favorables au développement épidémique du • choléra; les lieux élevés, secs, bien aérés, les hauts plateaux balayés par tous les vents contrarient au contraire ce développement, voilà le fait; quant à l'explication, on peut adopter ce llede Pettenkofer. Les terrains d'alluvions perméables à l'eau et aux matières organiques sont bien préparés à recevoir le germe cholérique; lorsqu'un tel sol a été imprégné par les déjections cholériques ou pénétré par les eaux souterraines infectées par les mêmes déjections, il s'en dégage des exhalaisons méphitiques. Le sol des camps s'infecte vite, surtout lorsque les déjections sont aussi fréquentes, aussi abondantes que dans le choléra; ajoutons à cela que le soldat prend de l'eau où il peut, souvent à une mare voisine des fosses d'aisances, et l'on comprendra comment un sol poreux perméable peut favoriser le développement des épidémies cholériques; enfin, dans les vallées basses, entourées de montagnes, l'air ne circule pas et les miasmes peuvent s'accumuler, se condenser à la surface du sol.
Parmi les circonstances qui favorisent l'extension épidémique du choléra, notons encore un temps chaud et orageux. M. Cazalas a insisté avec raison sur ce fait dans sa relation de l'épidémie de la Dobrutscha. Au mois d'août 1 85-i, un détachement du 45" fut surpris au milieu de la plaine de la Metidja par un violent sirocco. Le choléra, qui ne s'était manifesté que par quelques cas isolés, prit tout à coup une extrême violence, les hommes tombaient comme foudroyés le long de la roule; le soir le détachement, qui avait perdu 7 hommes,
(1/ L. Laveran, art. Choléra.
était tout entier à l'hôpital, y compris l'officier qui le commandait (L. Laveran , op. cit.).
Nous nous sommes occupés jusqu'ici du choléra dans les armées en campagne, il nous reste à dire dans quelle proportion l'armée a été atteinte dans ses garnisons lors des grandes épidémies. Le tableau suivant montre qu'à Paris, en 1832, 1849 et 1853-1854, la population militaire a beaucoup plus souffert que la population civile; tandis que la moyenne des décès cholériques est de 14,76 sur 1000 habitants, elle est de 42,59 sur 1000 hommes d'effectif :
ANNEES
Moyenne .
POPULATION CIVILE (Département do la Seine.)