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CHAPITRE VII

Avant l'occupation de l'Algérie on n'avait en France que des notions très-vagues et inexactes sur les abcès du foie; le mémoire de Louis, qui ne renferme que cinq observations d'abcès du foie, faisait autorité dans la science (1); les chirurgiens avaient noté depuis longtemps les abcès métastatiques du foie consécutifs aux plaies de tète (J.-L. Petit, Desault), mais la fréquence de la suppuration du foie dans les pays chauds n'était même pas établie. Louis, dans les cinq observations qu'il rapporte, ayant vu la maladie se développer plus souvent en hiver qu'en été, en concluait même que l'hépatite ne devait pas être plus commune dans les climats chauds que dans les pays tempérés. Larrey, qui lors de l'expédition d'Egypte avait eu souvent l'occasion d'observer des abcès du foie, en avait pourtant donné dès cette époque une bonne description (u2).

Andral dans sa clinique rapporte les abcès du foie, dont il cite onze cas, aux causes suivantes : traumatismes portant sur la région du foie ou sur le cerveau; — hépatite aiguë ou chronique; — abcès métastatiques.

Grâce aux travaux des médecins anglais des Indes et des médecins français observant en Algérie et aux colonies, l'histoire des abcès du foie est aujourd'hui sinon parfaite, du moins aussi avancée que celle de bien des maladies qu'on observe journellement en France.

Dans le précédent chapitre nous ayons montré qu'il y avait une relation presque constante entre la distribution géographique de la dysenterie et celle des abcès du foie; sans doute les abcès du t'oie n'accompagnent pas partout la dysenterie, mais on peut dire qu'ils s'observent avec plus ou moins de fréquence dans tous les pays où régnent les formes graves de la dysenterie; c'est là un fait très-important au point de vue de l'étiologie, et sur lequel nous aurons l'occasion de revenir.

(i) Rechercheti anat.-patliol, Paris, 18"26.

(v2) Mémoires de chirurgie militaire, t. II, p. :«">.

ABCÈS DU FOIE. 127 L'hépatite est très-commune dans l'armée anglaise des Indes, et, comme le prouve le tableau suivant (Morehead, op. cit.), elle frappe beaucoup plus souvent les troupes européennes que les indigènes :

ENTREES AUX HOPITAUX ET DÉCÈS PAR HÉPATITE. (E. , EUROPÉENS ; I. , INDIGÈNES.)

PRÉSIDENCES

ENTRÉES POUR 100 WS l'effectif.

DÉCÈS POUR 100 sur l'affectif»

DÉCÈS POUR 100 entrées.

Madras

En Algérie les abcès du foie sont plus fréquents dans la province d'Oran que dans la province d'Alger (Haspel, Catteloup); nous avons i vu déjà que les fièvres dominaient dans la province d'Alger, la dysenterie dans celle d'Oran; ici, comme toujours, la géographie médicale des abcès du foie est la même que celle de la dysenterie. La saison dite épitlémique est celle qui fournit le plus de dysenteries, et c'est alors aussi que les hépatites prennent naissance, que les abcès du foie se préparent. On observe assez souvent des abcès en hiver, mais ils ne sont alors que le dernier terme d'une affection qui remonte à la saison précédente (Haspel ; op. cit.); il ne faut pas oublier que l'évolution des abcès du foie est souvent lente et insidieuse. La dysenterie hépatique, dit Cambay (op. cit., p. 211), se montre le plus souvent après la cessation des chaleurs dans la saison froide et humide qui leur succède.

Les mois pendant lesquels Catteloup a observé les abcès du foie I sont, par ordre de fréquence : septembre, août, juin, juillet, mai, octobre (I). M. Rouis a vu les abcès du foie survenir :

en été 123 fois.

en aulomnc 62 —

en hiver 53 —

au printemps 3l> —

Totai 274 (2).

c li Mémoire, sur la coïncidence île l'Hépatite et des abcès du foie arec la diarrhée et la dysenterie endémiques dans la province d'Oran [Recueil tnem. de médecine militaire, 1845, t. LVIII).

(2) Recherches sur les suppurations endémiques du foie.. Paris, 1860.

Aux Indes les entrées les plus nombreuses pour hépatite ont lieu de février à mars (Morehead, op '. cit.).

Tandis que là dysenterie frappe le plus souvent les jeunes soldats arrivés depuis peu dans les pays chauds, les abcès du foie ne se rencontrent guère que chez des hommes qui ont plus d'un an de séjour (Catleloup, Rouis).

Étiologie. — Broussais pensait que l'abcès du foie était consécutif à une gastro-duodénile et que l'inflammation se propageait au foie par le canal cholédoque (l);(Andra1 partage cette opinion (2); il est vrai que l'abcès du foie coïncide souvent avec une inflammation des intestins, mais cette inflammation a son siège principal dans le gros intestin à l'opposite du canal cholédoque; la théorie de Broussais est aujourd'hui complètement abandonnée.

TousJes auteurs conviennent que dans un très-grand nombre de cas la dysenterie et les abcès du foie coexistent chez les mêmes malades. Sur G5 sujets morts de dysenterie, Catleloup a trouvé vingt fois des abcès du foie; 8 fois sur 12 d'après M. Haspel les abcès du foie surviennent chez des individus porteurs d'ulcérations dysentériques.

Ribes, se fondant sur celte coexistence si fréquente des deux affections, a avancé l'un des premiers que l'inflammation du foie était secondaire, que la dysenterie provoquait une phlébite des radicules de la veine porte et consécutivement les abcès du foie. Budd a accepté celle explication, tout en altribuantà la phlébite un rôle moins important; la pénétration dans les veines de particules provenant de l'intestin malade est suivant lui la cause ordinaire des suppurations du foie (3).

Mais la dysenterie ne précède pas toujours l'hépatite : Cambay dit avoir observé plus de cas d'hépatite idiopathique non précédée de dysenterie que d'abcès du foie consécutifs à la dysenterie; Annesley, Morehead, font la même remarque pour les Indes. Dans 21 cas Morehead a trouvé des abcès du foie sans lésions intestinales sur le cadavre; la dysenterie est, dit-il, tantôt primitive, tantôt consécutive, tantôt enfin l'hépatite et la dysenterie se développent simultanément. D'après M. Rouis, la dysenterie manque au début de l'hépatite 24 fois sur 100, mais elle survient en général consécutivement; sur U2 cas d'abcès du foie, cet auteur n'en a vu que 24 sans dysenterie (op. cit., p. 153).

Plusieurs observateurs, partant de ce fait que les abcès du foie

(1) Broussais, 149e proposition.

(2) Clinique, t. II, p. 289.

(3) On Ihe diseases on Ihe liver. London, 1851.

ABCES DU FOIE. '-J

neuvenl se produire indépendamment de la dysenterie, ont nié tout raDDort entre les deux maladies ou même ont édifié nue théorie tout onnosèe à celle de Ribes et de Budd; pour Annesley et Rouis, c est l 'hépatite qui est primitive, et c^stjaMle altérée qui provoque consécutivement la dysenterie.

I es théories de' Ribes et d' Annesley sont trop exclusives; évidemment l'hépatite peutse développer primitivement dans les pays chauds, mais il n'est pas possible de nier non plus que dans bon nombre de cas l'abcès du foie succède à la dysenterie. Que disent les auteurs qui nient ce rapport? M. Cambay n'a jamais rencontré d'inflammation des veines mésentériques ni de la veine porte, chez les individus qui avaient succombé à l'abcès du foie et dont le gros intestin était ulcéré; il en conclut que l'inflammation ne se propage pas le long des veines; Annesley, Dulroulau, Rouis, font la même remarque. Nous ne pensons pas que l'absence de phlébite doive faire rejeter l'idée d'un rapport de cause à effet entre la dysenterie eL les abcès du foie. La théorie de la phlébite est ruinée aujourd'hui; Virchow a prouvé que les veines s'enflamment rarement; lorsqu'une plaie a été le point de départ de l'infection purulente et de nombreux abcès mélastatiques, il s'en faut qu'on trouve toujours les veines voisines enflammées et pleines de pus. Les produits putrides résorbés à la surface des ulcères inteslinauï, charriés par les veines mésentériques et la veine porte, peuvent évidemment donner lieu aune infection purulente locale, à des abcès mélastatiques du foie, sans produire de phlébite de la veine porte ni de ses racines. On a vu des abcès du foie se développer après la cautérisation d'un cancer du rectum, après l'incision d'une fistule à l'anus (Dance), après l'opération d'une hernie étranglée et la suppuration d'une partie de l'épiploon (Dance), après un taxis prolongé dans un cas de chute du rectum (Cruveilhier), après l'extirpation d'hémorrhoïdes (Jackson), etc.; comment le même accident ne se produirait-il pas à la suite des larges ulcérations dont le gros intestin est le siège chez les dysentériques? Il y a même lieu de s'étonner qu'il survienne aussi rarement, et c'est là une des objections qui ont été faites à la théorie que nous défendons, sans vouloir l'étendre, bien entendu, à tous les cas de suppuration du foie. Comment se fait- 1 il, dit-on, que les abcès se montrent presque exclusivement dans la dysenterie des pays chauds, qu'ils n'apparaissent pas dans la dysenterie de nos climats qui elle aussi s'accompagne d'ulcérations? Pourquoi enfin les ulcérations typhoïdes et phlhisiques ne donnent-elles pas lieu aux mêmes accidents?

La dysenterie grave des pays chauds, la dysenterie gangreneuse avec élimination de larges lambeaux de la muqueuse n'est pas com-

A. t.AVEHAH. 'J

J3l) MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.

parablè à ces .dernières ulcérations qui se produisent lentement; il y a entre ces lésions intestinales la même différence qu'entre une plaie et une ulcération de la peau; comme chacun sait, la plaie est souvent le point de départ de l'infection purulente, tandis que l'ulcération ne l'engendre presque jamais, les bourgeons charnus forment une barrière que les poisons septiques franchissent difficilement dans les plaies extérieures comme dans les plaies intestinales. Nous avons vu que la répartition de l'hépatite à la surface du globe était la même que celle de la dysenterie; comme le fait remarquer Dutroulàu, ce • n'est pas avec le chiffre absolu indiquant la fréquence de cette dernière maladie que le rapport existe, mais avec le chiffre de mortalité ( indiquant la gravité de la dysenterie ; tel pays situé sous les tropiques, où la dysenterie est endémique, mais bénigne, n'est pas beaucoup plus fertile en abcès du foie que la France elle-même.

En second lieu, le foie hypérémié, jouissant d'une suractivité manifeste dans les climats chauds, doit réagir bien plus vivement quedans nos pays. « Quand même l'hépatite ne coïnciderait jamais avec la dysenteriedes paysfroids, dit M. Catleloup,ce ne seraitpas une preuve contre .'ctle corrélation intime observée dans les pays chauds. En effet, pour qu'une hépatite se déclare dans le cours d'une dysenterie, l'existence de celle-ci ne suffit pas pour la faire naître, mais il est nécessaire que le foie soit dans de certaines conditions prédisposa nies à l'inflammation ; or, nous savons Ions que pendant les grandes chaleurs et dans les climats chauds le foie se congestionne et que sa sécrétion augmente considérablement (I). »

M. J. Perier a très-bien montré que dans la plupart des cas les abcès du foie étaient sous la dépendance d'un foyer de suppuration et particulièrement d'ulcérations dysentériques (3).

Le rapport inverse admis par Annesley et Rouis entre l'hépatite et la dysenterie est bien plus hypothétique; l'altération de la bile n'est rien moins que démontrée, et l'on ne comprendrait pas en tout cas que les propriétés irritantes de celle sécrétion ne se manifestent pas plutôt dans l'intestin grêle que dans le gros intestin.

A côté des abcès du foie, qui sont une complication et une suite \s naturelle de la dysenterie des pays chauds, on observe assez souvent, aux Indes en particulier, l'hépatite idiopalhique, qui elle aussi peut «y, donner lieu à la suppuration du foie, à la formation d'abcès qui jusqu'ici ont été confondus dans une même description avec les abcès

(1) Mémoire cité (Recueil mém. méd. militaire, 1845, t. LVIII, p. 34).

(2) Des abcès du foie (Recueil mém. de médecine militaire, 2» série, 1857, t. XIX).

ABCÈS DU 1"01K. 1:tl métastatiqaesdgs dysentériques; iUous reste à chercher les muscs île l'hépatite proprement dite. ~~ - M lla^pel attribue l'hépatite des pays chauds au même miasme qui produit la dvsenterie et les lièvres; il fait jouer de plus un rôle très-important à l'hypérémie du foie, qui d'après lui précéderait toujours l'hépatite (h. , , ,

D'après M. Rouis, « l'irritation qui envahit le foie pendant la saison des chaleurs dépend de ce que cet organe estcelui auquel le sang, sous l'influence de la raréfaction imprimée à l'air par le haut degré de température, apporte le moins d'éléments gazeux (&) (?)• »

Catleloup, Dulroulau invoquent comme causes de l'hépatite :les I variations atmosphériques qui expliquent mieux la dysenterie, les marches forcées, les fatigues de toute sorte, les excès alcooliques. Du iv>te, Dulroulau ne fait jouer à ces circonstances que le rôle de causes prédisposantes; pour lui, la dysenterie et l'hépatite relèvent d'une même cause endémique, d'un miasme particulier distinct du

miasme palustre.

Morehead résume ainsi l'étiologie des abcès du foie : chaleur, cachexie, excès alcooliques. L'habitant des pays froids ou tempérés, lorsqu'il émigré dans les pays chauds, apporte avec lui ses goûts, ses habitudes, « il conserve son régime alimentaire qui dans son pays natal entretenait l'équilibre de l'économie animale, mais qui la trouble et la détruit au milieu des grandes chaleurs. Les boissons alcooliques qui soutenaient ses forces lui deviennent un poison, et s'il n'a le courage de faire l'apprentissage de la sobriété des indigènes, il devient tôt ou lard la victime de son imprudence. » (Catleloup, loc. etf., p. 44.) Mahomet s'est montré un grand hygiéniste en interdisant à ses sectateurs l'usage du vin et des alcooliques. Aux Indes l'hépatite est bien plus commune chez les Anglais, qui abusent en général des boissons fermentées, que chez les indigènes; au Bengale, par exemple, les troupes européennes fournissent, pour 100 hommes d'effectif, 5.65 entrées pour hépatite et 0.4-0 décès, tandis que les indigènes ne donnent que 0.10 entrée et 0.07 décès (Morehead).

Les remplaçants, généralement adonnés aux excès alcooliques, étaient, en Algérie, très-souvent atteints d'abcès du foie (Catleloup, loc. cit.).

La faiblesse consécutive aux fièvres est aussi une cause prédisposante très-puissante.

| I A. Haspel, Mémoire sur les abcès du foie. {Recueil mém. méd. militaire, 1843, t. VI). — De* maladies du foie en Algérie (même recueil, 1815, t. LV1II). - maladies de l'Algérie. Paris, 1850, t. ï.

(2) P.ouis, op. cit., p. 220.

Nous avons déjà insisté à plusieurs reprises sur L'activité exagérée du foie dans les pays chauds : les manifestations morbides se portant presque toujours vers les organes qui travaillent le plus, il n'est pas étonnant que les maladies du foie soient aussi fréquentes dans les pays chauds que celles des poumons dans les régions froides et tempérées; il ne faut cependant pas attribuer aux congestions, à l'hypérémie du foie, un rôle trop important dans la pathogénie des abcès; la rate, plus exposée à ces congestions, s'enflamme et suppure rarement.

Les contusions de l'hypochondre droit, la pyohémie, sont aussi des causes d'abcès du foie; mais elles ne sont pas particulières aux pays chauds.

Anatomie pathologique. — M. Haspel, qui fait jouer un rôle trèsimportant à Fhypérémie du foie comme lésion initiale de l'hépatite, reconnaît lui-même que le parenchyme hépatique peut être parfaitement sain autour de l'abcès; quelques observateurs n'ont rencontré que cette dernière disposition. « En général on attribue les abcès du foie à une hypérémie antérieure; j'avoue n'en avoir jamais constaté l'existence. Les abcès que j'ai observés, plus ou moins enkystés, étaient toujours creusés au milieu d'un parenchyme.parfailement normal (1). » On trouve dans l'ouvrage de M. Haspel deux observations très-remarquables de suppurations diffuses du foie; mais que ces cas sont rares auprès de ceux où le pus est collecté en foyers enkystés! Des médecins qui ont observe très-longtemps dans les pays chauds comme mon père et Dulroulau, n'ont jamais vu de suppurations diffuses du foie.

D'après Haspel, le parenchyme du foie enflammé est friable, d'un rouge bleuâtre ou brunâtre; dans d'autres cas, au contraire, pale, décoloré; on trouve des granulations anémiées, molles et friables, des noyaux d'induration blanchâtres qui sont rarement uniques (Haspel). Celle description est conforme à ce que nous savons des abcès mélastatiquesdu foie envoie de formation. Catteloup a toujours vu l'extrémité d'une branche de la veine porte aboutir au centre des points malades ; les couches intérieures étaient, dit-il, plus ramollies que les couches extérieures; c'est clans le centre que se forme le pus, qui, en se creusant une cavité d'abord anfractueuse et inégale, finit par se constituer un foyer de forme plus régulière (mém. cilé, Recueil, 184-5, t. LVIII, p. 174). Frericlis a découvert une fois une branche de la veine porte oblitérée au centre d'un abcès du foie à l'état naissant (2).

Les abcès peuvent se rencontrer dans toutes les parties du foie; s'ils siègent plus souvent dans le lobe droit que dans le gauche, cela

(1) L. Lavcran, art. Algérie, Diction, encyclop. des Se. mèd.

(2) Traité des maladies du foie. Traduct., p. 350. — Allas, pl. I, fig. 2.

lient à au que le premier de ces lobes présente une masse bien plus considérable que le second. Ainsi que le fait remarquer M J. Silïl0n (l) les chiffres donnés par Rouis de la répartition des abcès du foie (2) représentent précisément les proportions moyennes dans lesquelles les lobes sont en rapport de volume :

Lobe droit «1 cas.

Lobe gauche ^

Lobe de SpjegeJ

Le plus souvent on rencontre un, deux ou trois abcès du foie, rarement davantage ; ils sont alors très-petits (Haspel). Sur 140 autopsies M. Rouis a trouvé (op. cit., p. 7) :

i seul abcès HO fois.

8 abeès 1 io'li-

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