MALADIES TELLURIQUES
Fréquence dans les armées. — Géographie médicale. — Éliologie. — Formes simples.
Les nécessités de la guerre obligent souvent le soldat à vivre dans les foyers de la malaria, respirant nuit et jour un air empoisonné, exposé presque sans abri à la rosée du matin et aux refroidissements nocturnes; maintes fois les fièvres palustres ont sévi avec force sur les armées en campagne.
Les Gaulois conduits par Brennus et campés sous les murs de Rome furent décimés par les fièvres; Marcellus en Sicile, faisant le siège d'Acradine et campé avec son armée dans un pays malsain, eut à souffrir d'une épidémie développée, dit Tite-Livc (1), sous l'influence de l'insalubrité de la saison et du sol ; Dion .Cassius raconte que l'an 208 une armée romaine forte de 80 000 hommes perdit dans les marais de l'Écosse près de 50 000 hommes.
Mais sans remonter si haut, l'excellent livre de Pringle et les faits contemporains fournissent de nombreux exemples d'épidémies dues aux influences palustres.
Au temps de Pringle, les Pays-Bas n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui, de nombreux marais en faisaient une des contrées les plus humides et les plus malsaines de l'Europe; les fièvres rémittentes et pernicieuses infligèrent de grandes pertes à l'armée anglaise. Pendant la campagne de 1747, les troupes qui occupaient Zuit-Beveland et l'île de Walcheren furent tellement incommodées par les fièvres, que lorsque la maladie parvint à son plus haut période, quelques bataillons avaient au plus 100 hommes en état de faire leur service, ce
(1) Tite-Live, liv. XXV.
FIÈVRES PALUSTRES. 151 qui faisait seulement la septième partie d'un bataillon complet; le Royal à la fui de la campagne n'avait pins que quatre hommes qui se lussent toujours bien portés. L'escadre qui était à l'ancre dans un canal entre Zuit-Beveland et l'ile dc.Walcheren fut complètement préservée, preuve, dit Pringle (1), que l'air humide et putride des marais était dissipé ou du moins corrigé avant que d'arriver aux navires.
Pendant la campagne suivante (1748) les fièvres furent encore plus nombreuses-, les -bataillons qui en 1747 avaient été en Zélande présentèrent les premiers des fièvres intermittentes irrégulières qui se terminaient souvent, ditPringle, en hydropisies. Les Hollandais avaient inondé le payspour se défendre ; lorsqu'on eut signé les préliminaires delà paix, on fit rentrer une partie des eaux dans leur lit, et les terrains incomplètement desséchés devinrent des foyers actifs de miasme palustre; à Bréda la maladie prit de telles proportions, que les étals généraux donnèrent l'ordre de remettre l'inondation dans son premier état : c'est ce qu'on avait fait auparavant à Rome sur le conseil de Lancisi. Les quartiers les plus voisins des inondations eurent surtout à souffrir des fièvres ardentes (pernicieuses- délirantes et comateuses) ; le régiment de Gray, en quartier à Vucht, à une lieue de Bois-le-Duc, eut jusqu'à deux cent soixante malades, ce qui était plus de la moitié de l'effectif, et à la fin de la campagne il n'y avait en tout que 30 hommes qui se fussent toujours bien portés; le régiment de Johnson à Nieuland et les fusiliers écossais qui se trouvaient à Dinther comptaient leurs malades par centaines (2).
Jamais peut-être désastre militaire causé par l'infection palustre ne f fut plus complet que celui qui suivit le débarquement des Anglais au mois d'août 1809 dans l'île de Walcheren.Du 28 août au 23 décembre, 'yV sur un effectif de 39-219 hommes, 4175 succombèrent aux fièvres; bhisK du 21 août au 18 novembre le nombre des admissions aux hôpitaux, Jj^L//'1 récidives comprises, s'élevait à 26 846 ; vers la fin de décembre 1809, . U après le retour en Angleterre, on comptait encore 1 1 503 hommes f* atteints de maladies de Walcheren (3). L'armée anglaise avait été vaincue avant de combattre, elle n'eut que 217 hommes tués à l'ennemi.
En 18-28, pendant la campagne de Morée, les fièvres palustres régnèrent sur notre armée (4); en Crimée les troupes campées près de la T>cbernaïa furent fortement éprouvées par les fièvres, qui préparaient le terrain au scorbut.
(1) Pringle, op. cit., p. 33.
12) Pringle, op. cil., p. 'Si, 35.
(3; Boodity Étal sanitaire et mortalité des armées de terre et de mer, loc. cit. fi) Faurf;, Des fièvres rémittentes, Paiis, 1833.
La rémittente palustre a été la maladie dominante pendant la guerre d'Italie (1859); l'armée française était entrée en Lombardie à la fin d'avril et au commencement de mai;. dès les premiers jours de juillet et jusqu'à la fin de septembre, dit M. Cazalas (i), toutes les maladies se confondirent en un seul type caractérisé surtout par la fièvre rémittente simple ou compliquée d'état typhoïde.
Les médecins militaires du corps d'occupation français de Rome ou de Civita ont donné d'excellentes descriptions des fièvres graves qui chaque année, pendant la période endémo-épidémique, sévissaient sur nos soldats (2); mais c'est surtout en Algérie et aux Indes que les médecins militaires français et anglais ont eu et ont encore chaque jour l'occasion de se trouver aux prises avec les formes graves de l'impaludisme. Lors de la conquête de l'Algérie, on ne connaissait en France que les types intermittents; le bel ouvrage de M. le médecin inspecteur Maillot a plus contribué que tout autre à nous faire sortir de la tierce et de la quarte et à réformer la Ihérapeutique jusque-là si vicieuse des fièvres rémittentes ou continues palustres (3).
Avant d'entreprendre, l'étude éliologique des fièvres palustres, il est indispensable de nous arrêter quelques instants à leur distribution à la surface du globe; ja géographie médicale n'est pas une simple affaire de curiosité, elle ne nous apprend pas seulement que telle maladie règne dans tel pays, elle nous montre quelles sont les conditions de milieu favorables à l'éclosion des maladies, et par suite elle prépare à l'étude des causes.
Géographie médicale. — On peut dire d'une façon générale que les fièvres palustres augmentent de fréquence et de gravité à mesure qu'on descend des pôles vers l'équateur ; mais il n'y a pas là une progression constante, uniforme. Si sur une mappemonde on marquait par des teintes de plus en plus foncées les contrées où la malaria devient de plus en plus fréquente, on n'aurait pas une échelle continue de teintes allant du blanc (pôles) au noir (équaleur) ; on aurait une série de taches de plus en plus foncées et de plus en plus larges à mesure qu'on passerait des pays froids dans les pays tempérés et de ceux-ci dans les pays chauds.
(1) Maladies de l'armée d'Italie, campagne de 1859-1860 (Recueil mém. de méd. militaire, janv., févr. 1861).
(2) F. Jacquot, Histoire médicale du corps d'occupation des Étals romains en 1851 Rec. mém. de méd. militaire). — L. Colin, Traité des fièvres intermittentes. Paris, 1870.
(3) Maillot, Traité des fièvres ou irritations cérébro-spinales intermittentes. Paris, 1836. — Voir aussi Boudin, Traité des fièvres inlerm Paris, 1818; — Haspel, Dutroulau, Annesley, Morehead, op. cit.
FIÈVRES PALUSTRES; 153 Bn Europe les lièvres palustres ne dépassent guère la ligne isoiberme dont la moyenne annuelle est de + 5' c. ; à Saint-Pétersbourg 159» de lat.) elles sont rares, mais en Suède on les observe jusqua t>. et 03' de lat. nord. Du reste, sous l'influence de la civilisation le domaine des fièvres s'est rétréci de plus en plus; à Londres les fièvres intermittentes étaient , communes autrefois, ainsi qu en témoignent les écrits de Morton, de Willis et de Sydenham ; le marais de Woorlield, voisin de Londres, fut desséché au xvi° siècle, et la disparition du marais amena celle des fièvres. Graves appelle 1 attention de ses élèves sur les heureux effets du drainage en Irlande et il en cite de nombreux exemples (1). En Hollande, dans les Pays-Bas, 1 endémie palustre avait au temps de Pringle une grande intensité et . étendait très-loin dans l'intérieur des terres; depuis les grands travaux d'eudiguement accomplis pour protéger les côtes contre 1 envahissement de la mer, les fièvres ont disparu de l'intérieur des terres, on ne les rencontre plus que sur les côtes, à la Haye, a Amsterdam, Rotterdam, dans les polders.qui avoisinent les bouches de l'Escaut, dans l'Over-Yssel et dans l'île de Walcheren, si funeste aux armées anglaises.
Les fièvres palustres sont assez communes dans l'armée belge et Tétaient davantage encore il y a quelques années; la garnison d'Anvers et les troupes du camp de Beverloo ont eu plus d'une fois à en souffrir (2).
Beaucoup de villes d'Allemagne autrefois dévastées par les nevres, Manheim par exemple, en sont aujourd'hui indemnes.
A Strasbourg les fièvres palustres ont régné pendant longtemps; y avait à l'endroit appelé Krulenau un marais entretenu par les débordements de l'IU et plus loin d'autres marais longeant le Rhin. En 183-2, M. Tourdes pouvait encore faire à Strasbourg une thèse sur les fièvres pernicieuses; depuis ce temps les marais ont été. desséchés, Fil! et le Rhin endigués, et pendant le cours de mes études à Strasbourg je n'ai eu que très-rarement l'occasion d'observer des fièvres intermittentes simples; quant à des accès pernicieux, je n'en ai pas vu un seul.
Dans la Bresse, la Sologne, les Landes, le Morbihan, les fièvres sont également bien moins fréquentes et bien moins graves qu'autrefois. Sur le littoral français de l'Atlantique, depuis Bayonne jusqu'à
(1) Clinique, t. I, p. 3.
ï, Archives belge» de médecine militaire : Sur une épidémie de fièvre intermittente qui a réqnédansla garnison d'Anvers en 1817, par M. le docteur Gouzée, t. I, p. I.— Rapport sur les maladies qui ont réyné en 1854 au camp de Deverloo, par Z. Merchie (même rec., décembre, 1854). — Voir même rec, passim.
l'embouchure de la Loire, clans les déparlements de l'Ain, des Landes, de la Loire-Inférieure, de l'Indre, l'endémie palustre a encore beaucoup d'intensité. Les garnisons de Rochefort, de la Rochelle, fournissent beaucoup de fièvres intermittentes, sans gravité du reste (1); les conscrits de la Brenne (Indre), affaiblis par la cachexie palustre, n'atteignent pas la taille voulue pour la conscription (2); dans la Dombes la vie moyenne est inférieure de onze ans à ce qu'elle est dans les autres départements (3).
La taille moyenne des jeunes gens de la Dombes est de lm,62, tandis qu'elle est de lm,65 dans le reste du département; les exemptions pour causes physiques s'élèvent beaucoup plus haut que dans tout le reste de la France; en voici le tableau d'après M. le docteur J. Rollet (loc. cit.) :