SYPHILIS. MALADIES VÉNÉRIENNES
Historique. — Vers la fin de 1494, au moment où Charles VHIfaisait la conquête du royaume de Naples, une maladie quetousles écrivains contemporains : Commines, Guichardin, Pierre Pinctor, Jacques de Catanée, s'accordent à regarder comme entièrement nouvelle, se répandit dans les armées belligérantes : c'était la syphilis. Italiens et Français s'accusèrent réciproquement de s'être communiqué le mal, et tandis que les Italiens lui donnaient le nom de mal français, les Français l'appelaient mal napolitain.
Dès 1493 la syphilis était connue en Auvergne, dans le Brandebourg et dans le Mecklembourg, ainsi qu'en Lombardie (1); l'armée de Charles VIII ne servit donc qu a propager une maladie qui existait déjà; il est à remarquer que la syphilis ne commença à exercer ses ravages dans l'armée qui assiégeait Naples qu'après l'arrivée d'un grand nombre de courtisanes chassées de la ville ou envoyées à dessein dans le camp français (2).
Ce n'est pas ici le lieu de reprendre la controverse encore pendante sur l'ancienneté et les origines de la syphilis; tous les textes anciens ont été fouillés à maintes reprises ; cette œuvre d'érudition et de patience a conduit à des citations nombreuses de médecins, d'historiens et de poètes, citations qui ont trait évidemment aux maladies vénériennes, mais la syphilis n'est nulle part clairement décrite. Si elle avait existé à Rome, par exemple, dans cette société si corrompue de l'Empire, il est à croire qu'elle y aurait fait des ravages suffisants pour attirer l'attention de tous les médecins, or ni Celse ni Galien ne décrivent la maladie. Au contraire, au commencement du xvr siècle, le doute disparaît tout tà coup, la syphilis devient la grande préoccupation du moment, tous les auteurs ta décrivent comme une maladie nouvelle, on lui donne des noms nouveaux : grosso vérole ou vairole (France), les poques (Flandre, Picardie), las buhas ou buvas
'I; Sprengnl, cit<: par E. Lancercaux, Traité de la syphilis, p. 20. J Y. Maréchal, llecherches sur les malad. endém. épid. el çotltag. chap. VI.
(Espagne), la maie de le tavelle (Gènes), grosse Blattes (Allemagne), gorre, grande gorre (de gorre, porc, gorrel, petit porc), etc., etc.;' les peuples rejettent les uns sur les autres h première faute : les Italiens, les Allemands, lui donnent le nom de mal français' les Français, celui de mal de Naples ; les Flamands l'appellent vérole espagnole; les Portugais , mal castillan; les Indiens, mal des Portugais, etc., etc. De toutes parts on prend des mesures sévères pour protéger les villes contre la contagion, enfin tous les auteurs se incitent en frais d'imagination pour découvrir la cause première du mal : les uns accusent des conjonctions planétaires (?) fâcheuses (Gelinus, G. Torella, Hock et L. Frisius dit le Frison); d'autres y voient une punition céleste (J. de Catanée, Grumpeck); Van Helmont etLindcr croient que la syphilis a été produite par l'accouplement d'hommes avec des animaux; d'autres, comme Jean Mainard, attribuent le mal nouveau au commerce d'un chevalier lépreux arec une courtisane de Valence très en vogue qui l'aurait transmis ensuite à un grand nombre de jeunes seigneurs; plus lard on accuse les compagnons de Christophe Colomb d'avoir rapporté la syphilis du nouveau monde (Ulrich de Hutten, Massa, Fallope, Astruc, etc.), supposition plus vraisemblable, mais non mieux établie que les précédentes.
On ne comprend pas cette épidémie de la fin du xve siècle quand on admet l'ancienneté de la syphilis; nous ne voulons pas dire que la syphilis ail été créée à cette époque, elle existait sans doute auparavant, mais elle était restée très-localiséc, et c'est seulement à la tin du xv° siècle que la maladie, sous l'influence de causes que nous ignorons et que nous ignorerons probablement toujours, prit une grande extension. Dans l'histoire de presque toutes les maladies contagieuses, on constate une période de débordement, si j'ose ainsi dire, les premières épidémies auxquelles elles donnent lieu ont un caractère de gravité extrême, puis la maladie va en s'affaiblissant, en s'épuisant à mesure qu'elle s'acclimale dans les pays envahis: ainsi les barbares, après les brutalités et les violences de l'invasion, devenaient les tranquilles possesseurs du sol qu'ils avaient conquis.
Mais revenons à l'armée de Charles VIII, qui joua certainement un rôle important dans la diffusion de la syphilis après en avoir été la première victime. Les soldais licenciés revenant d'Italie importèrent la maladie dans toutes les directions, et cela d'autant plus facilement que l'armée française comptait a celte époque autant d'Allemands, de Suisses, de Flamands, etc., que de Français. Dès 1497, un arrêt du parlement de Paris ordonne la séquestration des malades : « Attendu qu'aujourd'hui G mars 1-197, en cette ville de Paris, y avait plusieurs malades de certaine maladie contagieuse nommée la grosse
SYPHILIS. MALADIES VÊNÊtU'ENNES- U3 vérole, qui depuis deux ans a un grand cours en ce royaume tant en cette ville de Paris que d'autres lieux ; ordonne aux habitants aisés de ne pas sortir de leurs maisons, et aux habitants pauvres de se retirer dans une maison qu'on allait bâtir pour les recevoir (1). »
La maladie fut importée à Strasbourg vers 1405 par des lansquenets qui avaient fait partie de l'armée de Charles VIII et qui rentraient dans leur pays; Melz chercha à se préserver, mais en vain. « Au mois de mai (4495), disent les chroniques messines, arrivèrent près de Metz grande quantité de Bourguignons au nombre de 500 chevaux €t 700 piétons. On leur refusa le passage par la ville; on fait prendre les armes; enfin on traite avec eux et ils durent aller loger hors de la terre de Melz et tourner la ville en passant par le pont de Moulin. Et la cause principale pourquoy on craindait de les soutenir et que chacun les déchassait estoit pour ce que la plupart estoient malaides et infectez de la gourre, variole et mallaidie de Naples et de plusieurs autres infections ("2). »
Malgré ces sages mesures, la syphilis ne tarda pas à sévir avec intensité dans le pays messin. « La maladie, ditF. Maréchal (lac. cil.), fut sans doute communiquée par ces soldats errants cà des femmes du dehors qui à leur tour la transmirent cà des habitants sans que la garde qui veillait à nos portes pût en préserver la cité. » C'est seulement en 1500. que la syphilis commence à perdre de sa gravité dans le pays messin : « En cette présente année 1500, dit la chronique, faillit en partie et se deslaissait quelque peu la malladie de Naples, ou autrement dit la gourre ou la malladie de Job, laquelle avait fort raigné par l'espace de quatre ou cinq ans ; et en furent plusieurs anlaichiés qui en reçurent la mort. Et n'y avoit homme vivant qui jamais eult oy parler de la ditte malladie avant que le roi Cliarles fust allé à Naples; car d'icelle guerre se engendrait la dite malladie (3). »
Les descriptions des auteurs du temps montrent que la maladie avait alors une marche bien-plus rapide, un caractère bien plus grave que de nos jours; les accidents tertiaires étaient fort communs; les malades étaient atteints de larges ulcères, d'exosloses volumineuses avec douleurs ostéocopes très-vives; on rencontrait en tout lieu des malades qui avaient perdu le nez, le voile du palais, la voûte palatine; la mort était une terminaison fréquente. Quelques auteurs surpris de la gravité (le ces véroles ont pensé qu'il s'agissait de la morve <:t non de la syphilis; à la vérité la morve régnait sur les chevaux dans
(1) De la prostitution dam la ville de Pdris, Pmont-Duchateletv t. H, p. 15"f-2) F. Maréchal (op. cit.).
i.:„ Bttft Citron. me*<ineg, p. 031, cité pnr F. Maréchal, op. cil.
l'armée de Charles VIII, mais les descriptions des auteurs contempo-
ne laissent pas place au doute, c'est bien la syphilis nue décrit Fracastor, c'est bien elle qu'il chante dans son étra ge po ! et malheureux berger Syphde méritait bien de laisser son nom à l'a ma!
La syphilis s'est répandue aujourd'hui dans le monde entier mais elle a heureusement perdu dans la plupart des cas le caractère de gravite qu elle avait à la fin du xv° siècle et au commencement du xvi< ; sur quelques points du globe elle a revêtu une forme anomale et dans ces dernières années on a reconnu que plusieurs endémies devaient lui être rattachées (Rollet, Lancereaux, op. cil.). La maladie de Brunn, le pian, yaws ou frambœsia (Sénégambie, Congo, Sierra- Leone, Nigrilie, etc.), le sibbens d'Écosse, le radezyge de Suède et de Norwege, le bouton d'Amboine, le mal de Sainte-Euphémie le pian de Nérac, la maladie de la baie de Saint-Paul, la falcaldine le scherhevo, la maladie de Chavanne Lure, ne sont autres que des syphilis auxquelles des circonstances locales ont imprimé des caractères particuliers. A Brûnn, les habitants avaient la singulière habitude de se faire appliquer des ventouses scarifiées à certains jours de l'année la maladie se montra chez des personnes qui avaient subi cette opération, les scarifications devenaient le point de départ de chancres indures; le mal de Sainte-Euphémie eut pour point de départ une sa-elemme qui portait un chancre à l'extrémité de l'index ; les femmes accouchées ou explorées par elle furent tout d'abord atteintes, puis les maris, les enfants; le pian de Nérac eut pour origine un enfant syphilitique qui contagionna plusieurs nourrices, lesquelles transmirent la maladie à leurs nourrissons. Dans d'autres pays dont les habitants misérables vivent dans des conditions de promiscuité déplorables la contagion s'opère bien plutôt par l'usage d'ustensiles communs que par le coït (syphilis insontium). On peut rapprocher de ces prétendues endémies les épidémies de syphilis vaccinale de Rivalta et de Lupara.
Dans les pays chauds, les manifestations cutanées sont plus fréquentes, plus graves, plus tenaces que dans les pays froids; la suractivité des fonctions de la peau explique celte localisation.
En Algérie, l'incurie et le fatalisme des Arabes favorisent le développement de la syphilis; les accidents primitifs échappent le plus souvent à l'observation, les malades ne venant consulter que lorsqu'ils sont atteints d'accidents secondaires ou tertiaires graves (2). En Abys-
(1) Fracastor, De morbis conlagiosis, Vcmet, 15 10. Du mSino, Poème sur la syphilis, Iraduct. île A. Fournier, Paris, 1869.
Ï2) Daga, Documents pour servir à l'histoire de la syphilis chez les Arabes. {Arch. yen. demccl., 18(3-1.) — J. Arnould, la Lèpre kabyle. (Rec. mém. méd. militaire, mi.)