PETITES ÉPIDÉMIES
Par une bonne fortune assez rare dans l'histoire des épidémies nous avons des renseignements précis sur l'ancienneté des oreillons; dans le premier livre des Épidémies d'Hippo craie, nous trouvons la description d'une Épidémie d'oreillons qui régna à Thasos. Après avoir parlé des maladies qui avaient caractérisé la constitution, Hippocrate ajoute : « Il survint aussi des tumeurs aux oreilles, d'un seul côté chez beaucoup d'individus, des deux côtés cbez le plus grand nombre; les malades étaient sans fièvre et restaient levés. Il y en eut cependant quelques-uns qui ressentirent une légère chaleur; chez tous ces tumeurs disparurent sans accident, aucune ne suppura comme il arrive pour les tumeurs produites par d'autres causes occasionnelles. Quant à leur forme, elles étaient molles, volumineuses, diffuses, sans pblegmasie, indolentes ; chez tous elles disparurent sans signes critiques. Elles se formèrent cbez les adolescents, chez les gens à la fleur de l'âge et parmi ces derniers, chez presque tous ceux qui fréquentaient la palestre et les gymnases; elles se montrèrent rarement cbez les femmes. Cbez un grand nombre il y eut des toux sècbes, des toux sans expectoration et la voix devenait rauque. Chez les uns immédiatement, chez les autres après quelque temps, il survenait des phlegmasies douloureuses aux testicules, d'un côté seulement ou des deux à la fois; chez les uns il y eut des (lèvres, cbez les autres il n'y en eut pas; ces accidents étaient pour la plupart très-douloureux; du reste les malades n'avaient pas besoin de recourir aux soins que l'on reçoil dans l'officine (1). i>
Tous les caractères des épidémies d'oreillons se trouvent indiqués dans celte remarquable description : la maladie se montre cbez des
(1) Hippocratc. Traducl. de Darembcry. Paris, 1811, p, 239.
adolescents qui fréquentent la palestre et les gymnases, et qui, par conséquent, sont exposés à la contagion; tantôt il y a un peu de fièvre au début, tantôt non; les tumeurs ne suppurent pas et guérissent sans autre accident que des orchites métastatiques.
Cette description si exacte, si facilement reconnaissable d'une maladie que nous observons souvent montre qu'il n'est pas nécessaire d'interpréter les écrits des anciens pour découvrir quelles maladies ils ont voulu décrire; il faut prendre leurs descriptions telles quelles et, quand elles ne cadrent pas avec ce que nous voyons aujourd'hui, ne pas en conclure que les anciens ont mal vu, mais que les maladies observées par eux et par nous ne sont pas les mêmes.
Les oreillons donnent lieu fréquemment à de petites épidémies dans les pensions, dans les collèges et aussi dans l'armée; une fois de plus nous avons à constater une ressemblance entre la pathologie infantile et la pathologie militaire. Le soldat, quand il arrive dans les corps, jouit encore en partie des prédispositions de l'enfant et de l'adolescent, l'agglomération fait le reste; pensions, collèges ou casernes, le résultat est le même, les maladies contagieuses trouvent là des milieux très-favorables à leur extension. Les épidémies d'oreillons se localisent le plus souvent dans un régiment, dans une caserne; comme elles ne présentent pas de gravité et que leurs manifestationssont très-monotones, elles trouvent rarement des historiens, cela nous explique pourquoi les relations d'épidémies d'oreillons sont très-peu nombreuses, malgré la fréquence de la maladie.
Le docteur Hamillon a décrit une épidémie d'oreillons qui régna en Ecosse en 1758, à Linn, et en 1761 à Edimbourg, où les soldats de la garnison furent particulièrement frappés et se communiquèrent la maladie entre eux (1).
Ozanam mentionne une épidémie d'oreillons qui régna sur la garnison de Lyon et il ajoute à propos de celle maladie épidémique : « Elle se déclare assez souvent dans les troupes. Un la vit, en 1 779, dans la compagnie de grenadiers du régiment Dauphin qui occupait le château placé à l'entrée du port de Brest et plusieurs malades éprouvèrent la métastase sur les testicules (2). »
En 1817, les oreillons régnaient sur la garnison de Paris en même temps que le scorbut; « les oreillons étaient ou simples ou compliqués de diphlhétïte ou de scorbut, plusieurs fois ils se sont terminés, par suppuration (3). »
(1) Ozanam, Op. cil., t. II, p. 308.
(2) Ozanam, l. II, p. 313.
(3) L. Laveran, Considérations sur le scorbut. (Loc. cit.)
Rendant la guerre des Ktals-Cnis, les parotides oui régné à plusieurs reprises d'une façon épidémique et ont occasionné quelques décès :
lw année de ta guerre : 11,210 cas. 9 décès. 2" » » 13,429 — 30 —
Pendant les mois de février et mars 1855, M. L. Colin a observé sur la garnison de Joigny une petite épidémie d'oreillons qui coïncida avec une grande fréquence des fièvres éruptives; soixante-quinze hommes furent atteints ; chez la plupart, les parotides étaient doubles et se compliquaient d'orchites (1).
Xous devons à M. le docteur Rizet la relation d'une petite épidémie d'oreillons qui régna à Arras en 1864, tant sur la garnison que dans la population civile (2). .l'ai observé moi-même à plusieurs reprises de petites épidémies d'oreillons dans l'armée, notamment aux. mois de mai et juin 1809, à l'hôpital militaire Saint-Martin. MM. Rilliet et Barthez ont parfaitement étudié la maladie dans l'enfance (3).
Les épidémies d'oreillons coïncident souvent avec les fièvres éruptives, la rougeole en particulier, et aussi avec des épidémies de dipkthérite, de stomatite, de bronchite capillaire et de méningite cérébrospinale.
On a observé les oreillons sous toutes les latitudes, mais ils sont communs surtout dans les pays tempérés; ils ont régné pendant longtemps à l'état endémique sur les côtes occidentales de la France, principalement à Belle-Ile; en Hollande, en Angleterre, en Suisse, dans la Louisiane, les parotides sont presque endémiques; en 1714, I 1 1*1. elles ont pris une extension épidémique très-grande dans toute l'Europe.
Les épidémies d'oreillons commencent surtout à la fin de l'hiver; elles durent le plus souvent dix-huit mois (un été, deux hivers) dans la population civile des grands centres. « La saison ne parait pas exercer une grande influence; nous avons vu, disent MM. Rilliet et Barthez. les oreillons régner pendant toute l'année et être également nombreux dans les mois froids et dans les mois chauds (4). » C'est de cinq à quinze ans que les enfants sont le plus prédisposés à con-
\\) Eluda clinique* de médecine militaire, p. 103. rj, Aiilan-K ijrurr.ilrs du médecine, lK(i(j.
('■',, Cilli''. Gatelte médicale, 1850. — Rilliet cl Barthez, Traité des maladies des enfants, t. Il, p. 009.
(<i) Rilliet et Barthez, Op. cit., t. Il, p. Gl-i.
(racler les oreillons; les très-jeunes enfants sont rarement atteints, ainsi que les individus âgés de plus de vingt ans (Rilliet et Barthez)! Les soldats font exception à cette règle, mais dans l'armée la jeunesse exerce aussi une influence prédisposante très-remarquable; ce sont presque toujours les-jeunes soldats ayant un ou deux ans de service à peine qui ont à souffrir de ces épidémies.
Les oreillons se transmettent par contagion, la chose n'est pas douteuse, et, comme les lièvres éruptives, ils récidivent rarement.
L'incubation pourrait être assez longue (de huit à vingt-deux jours) d'après MM. Rilliet et Barthez.
Chez les enfants la maladie se borne presque toujours aux parotides, chez l'adulte les testicules sont si fréquemment pris, que l'orchite constitue un symptôme delà maladie et non plus seulement une complication.
Description générale. — Prodromes. — Quelques malades ont un peu de fièvre au début, mais c'est là un symptôme très-inconstant, comme le fait remarquer Hippocrale. Rilliet à Genève a rarement observé du malaise, de la courbature, de la fièvre, avant l'apparition des oreillons. Dans la grande majorité des cas, les symptômes locaux marquent le début de la maladie; au moment de l'entrée des militaires à l'hôpital les oreillons sont presque toujours développés.
La tuméfaction des parotides s'accompagne chezles enfants de quelques symptômes généraux : lassitude, anorexie, courbature, vomissements, fièvre; chez l'adulte, c'est un fait plus rare; cependant deux malades de M. le docteur Rizet présentèrent un état typhoïde très-bien caractérisé; nous verrons plus loin que l'orchite peut donner lieu à un appareil symplomalique très- alarmant.
Parotides. — Les malades ressentent tout d'abord une douleur plus ou moins vive dans l'une des régions parotidiennes ; la tuméfaction suit de près la douleur. D'après Heyfelder, Cansalt, Rilliet et Barthez, la maladie débute plus souvent à gauche qu'à droite; dans la petite épidémie que j'ai observée en 18G9, la parotide droite se tuméfiait avant la gauche dans la majorité des cas, souvent aussi les deux parotides étaient prises presque en même temps; c'est là du reste un fait sans grande importance. En règle générale, on peut admettre que les deux parotides se prennent successivement à douze, vingtquatre ou quarante-huit heures d'intervalle. Dans l'épidémie d'Arras (M. Rizet), les parotides doubles furent moins fréquentes que les parotides simples, c'est là une exception à la règle.
Avec MM. Rilliet et Barthez on peut admettre trois degrés dans la tuméfaction parolidienne :
1" degré. Tumeur peu développée, légère boursouflure molle qui