I. FIÈVRE RÉCURRENTE CHAPITRE PREMIER
ÉTIOLOGIE
§ 303. Conditions de développement. — La fièvre récurrente ne se développe que d'une manière épidémique ; on ne doit jamais s'attendre à rencontrer des cas sporadiques dans nos conditions ordinaires ; à Londres, elle semble cependant ainsi acclimatée, qu'un grand nombre de cas isolés surviennent alors que les épidémies subissent une augmentation passagère ; cependant, depuis des années, la maladie semble ne plus y régner, et les cas qu'on y observe paraissent appartenir à la terminaison de l'épidémie ou avoir été importés directement de l'Irlande. Les épidémies ont parfois une extension considérable (1): tous les âges sont frappés, les nourrissons et les vieillards, mais en général ce sont surtout les enfants et les jeunes gens; leur durée n'est pas ordinairement très-longue, et la maladie peut de nouveau tout à fait disparaître pour un grand nombre d'années. Les épidémies régnent de préférence, mais non exclusivement, dans les contrées légèrement ou fortement marécageuses, et les épidémies de fièvre intermittente les précèdent quelquefois ou les suivent. Il y a des épidémies de récurrente oti cette forme règne seule ; beaucoup plus souvent l'on voit régner simultanément, et dans une grande proportion, d'autres maladies typhoïdes, la fièvre pétéchiale en particulier, rarement Tiléo-
(1) Kennedy, îrischer Bericht, p. 179.
typhus ; souvent la dyssenterie et le scorbut se développent en même temps. La fièvre récurrente présente essentiellement et peut-être uniquement ce caractère de se développer épidémiquement dans des circonstances de calamités publiques, lors des disettes et de la cherté des vivres, au milieu de populations affamées, malpropres et misérables; c'est ainsi qu'elle règne en Irlande, dans la Silésie supérieure, en Egypte, etc. Si une maladie typhoïde mérite le nom de typhus de famine, c'est bien assurément celle-là (1) ; non-seulement la simple privation d'aliments, mais encore le remplacement d'une nourriture saine par l'usage de végétaux indigestes et grossiers forment un des points essentiels de son développement ultérieur; ces influences nuisibles apparaissent d^une manière évidente en Irlande, en Silésie, chez les ouvriers égyptiens que j'ai observés. Un autre fait bien digne d'être noté, c'est le suivant; lors du développement simultané de la fièvre pétéchiale et de la fièvre récurrente, la population pauvre^ affamée, est de préférence atteinte par cette dernière maladie, tandis que les classes élevées de la société sont plutôt frappées par la première; cette circonstance pourrait donner lieu à l'hypothèse que la fièvre récurrente n'est qu'une modification de la fébricule ou du typhus exanthémathique amenée par des conditions individuelles et sans différence spécifique; mais d'autres faits plaident essentiellement contre cette manière de voir, j'y reviendrai plus bas (2).
§ 304:. CoiitagâoM î sa nature. — La fièvre récurrente est contagieuse ; nous avons sur ce point le témoignage unanime des observateurs écossais et irlandais, et à Londres celui de Murchison, etc. (3). Si quelques auteurs mettent en doute la contagion, ils expriment là bien plus une opinion subjective qu'ils n'apportent surtout de faits importants à l'appui de leur manière de voir. La contagion, comme dans toutes les autres maladies de cette espèce, paraît être tantôt faible, tantôt intense ; d'une manière générale, elle est considérable et même plus forte que celle de la fièvre pétéchiale. La maladie se propage-t-elle uniquement par le malade ou indé-= pendamment de lui par les miasmes du sol, de l'eau, de la nourriture, etc.? C'est là un point sujet à discussion, comme dans la fièvre pétéchiale, le dernier mode de propagation paraît cependant le plus vraisemblable. Les
{!) Quelques observateurs l'ont appelée fièvre de famine. — Steele, Edinb. Journal^ vol. LXXIl, p. 2G9.
(2) Dans l'épidémie de typlius à rechutes d'Aîii-el-Bey, le docteur Arnould [Archives de médecine, 1867) résume ainsi les conditions dans lesquelles s'est développée l'épidémie :
1° Agglomération notable d'hommes dans un môme local ;
2° Yiciation permanente de l'air do ce local par le miasme humain (à un moindre degré); 3° Fatigue sans léparation suffisante par le sommeil pendant le Rhamadan ; 4° Jeûne prolongé, alimentation irrégulière, chez bon nombre de détenus pendant le même temps ; 5° Etat moral de dépression de quelques-uns d'entre eux ; G" Variations tbermométriques, chaleur prématurée, froid nocturue. [G. L.]
(3) Z. B. Ridley, Irischer Bericht , p. 172.
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effets semblent aussi transporter le contagium; les blanchisseuses dans les hôpitaux tombent souvent malades. L'encombrement dans les habitations a paru à tous les observateurs comme une circonstance importante dans le développement de la maladie ; les causes occasionnelles n'ont rien de particulier. Il arrive assez souvent, d'après Jenner, qu'un individu soit atteint deux fois dans l'espace de quelques mois ; Henderson avait contesté ce fait, d'après ses propres observations. Christison rapporte avoir eu la maladie trois fois dans l'espace de quinze mois; le fait d'avoir été atteint une première fois ne met nullement à l'abri d'une attaque ultérieure ; c'est là une observation qui a souvent été faite.
§ 305. lia nature de la contagion prouve la spécificité «le la récurrente. — La question essentielle de toute l'étiologie, celle de la spécificité des causes, peut être éclairée ici de différents côtés. Un malade atteint de fièvre pétéchiale ou de febricula de fièvre péléchiale peut-il contagionner un homme sain et développer chez lui la fièvre récurrente? PiéciproquementjUn malade atteint de fièvre récurrente peut-il transmettre une autre maladie typhoïde? S'il en est ainsi, nous conclurons qu'il n'y a aucune différence spécifique dans les causes, et que la fièvre récurrente n'est qu'une variété amenée par des conditions individuelles du cours et de la marche du processus typhoïde; cette contagion réciproque n'existet-elle point, nous serons autorisés, au contraire, à admettre nécessairement une différence plus profonde dans les causes, une différence spécifique. — Il n'y a pas actuellement sur ce point un accord unanime de la part de tous les observateurs ; quelques médecins irlandais ont fait remarquer que la fièvre récurrente et la fièvre péléchiale régnaient souvent l'une à côté de l'autre, que dans une famille on voyait quelquefois les enfants et les jeunes gens atteints de récurrente (I), et les personnes plus âgées de fièvre exanthématique, et que, de plus, on voyait parfois des individus, exposés à la contagion de la fièvre pétéchiale, tomber ensuite malades de la récurrente. D'autres, surtout les médecins écossais, et en particulier Jenner, contestent toute contagion réciproque, et si les raisons négatives paraissent ici peu décisives, il faut songer à la difficulté et même à l'impossibilité où l'on se trouve lors du développement simultané de deux formes d'affirmer d'oti provient la contagion dans les cas concrets et même si le cas en question s'est développé d'une manière contagieuse.
D'autres circonstances plaident, au contraire, avec une grande force en faveur de la spécificité des causes de la récurrente ; beaucoup d'observateurs ont constaté ce fait, que souvent, dans une seule et même épidémie, un individu était successivement atteint de fièvre récurrente et de fièvre pétéchiale, et que l'une de ces maladies n'empêchait pas la disposition de l'organisme à contracter l'autre. On ne saurait nier que quelques individus sont atteints deux fois de la même maladie dans une épidémie,
(1) Tous mes cas de récurrente comprenaient des enfants de 7 à 15 ans.
mais on sait que, d'une manière générale, la chose est rare, et lorsque deux maladies si différentes dans leur appareil symptomatologique frappent souvent le même individu à peu d'intervalle, d'après tout ce que nous savons aujourd'hui, on est porté à y trouver une raison grave contre l'identité des causes. Bien plus, si la récurrente n'était qu'une modification d'une maladie typhoïde quelconque amenée par des conditions individuelles, pourquoi le même organisme présenterait-il aujourd'hui la fièvre récurrente, et, quelques semaines après, la fièvre pétéchiale bien constituée ? II y a aussi une particularité très-caractéristique, c'est que, dans les épidémies d'Irlande de 1847-1848, la récurrente fut surtout la maladie des classes pauvres et affamées, tandis que les classes élevées étaient de préférence atteintes de fièvre pétéchiale, mais, les membres du clergé et les médecins, qui vivaient dans de bonnes conditions, se nourrissaient de viande, etc., et qui se trouvaient dans un contact journalier avec ces malades des classes pauvres, furent atteints dans une proportion trèsconsidérable de fièvre récurrente. Ils étaient plus exposés à la contagion de la récurrente que les autres membres de leur classe sociale, qui se trouvaient assez éloignés du contact des malades de la classe pauvre ; au contraire, parmi eux, ils étaient plus exposés à la contagion de l'autre maladie. Que l'on réfléchisse en outre que le typhus a toujours régné de tout temps, en Grande-Bretagne, sous la forme de la fièvre pétéchiale ; les grandes épidémies temporaires n'ont pas manqué, et la misère et les privations ont toujours existé, surtout en Irlande. Cependant, la fièvre récurrente était une forme particulière et une entité morbide complètement nouvelle pour les médecins, lorsqu'elle se manifesta, en 1843 et en 1847, sous forme d'épidémies considérables ; aussi, s'accordèrent-ils à la déclarer comme une maladie spécifique diflérente du typhus observé jusqu'alors. Elle ne s'était pas développée dans le pays depuis un grand nombre d'années; dans quelques localités (1), la fièvre pétéchiale cessa complètement parmi la classe pauvre lors de l'apparition de cette maladie, tout comme l'on voit les maladies ordinaires disparaître parfois lors de l'apparition d'une nouvelle entité morbide, telle que le choléra, par exemple. L'étude de cette maladie fit voir qu'elle relevait d'une cause particulière, spécifique dans sa nature ; les travaux de Jenner et de Murchison ont dissipé complètement les derniers doutes qui régnaient sur ce point. Pour pouvoir bien apprécier les particularités complètes de cette maladie, on doit s'en tenir aux cas purs bien accusés et les comparer avec les autres formes du typhus (2). Dans les épidémies où le typhus exan thématique règne simultanément et dans une grande proportion, il semble qu'il y ait beaucoup de formes moyennes et complexes qui ne donnent qu'un tableau morbide modifié et ne laissent point saisir les processus dans leurs particularités caractéristiques ; beaucoup de points, encore contestables aujourd'hui de
(1) Lynch, Irischer Bericht, p. 1)8.
(2) Comparez Corniack.
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cette discussion actuelle, trouveront leur solution dans cette circonstance, que les anciens observateurs de cette forme morbide ont à peine prise en considération.