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DE LA CONGESTION COMME CAUSE DE DÉLIRE

répétition périodique de cet état congestif a déjà déterminé un état de mélancolie spéciale et une disposition des plus marquées au suicide. Néanmoins, dans les intervalles de repos que lui laisse l'état congestionnaire, le malade s'occupe de ses affaires, il est d'une raison parfaite, il apprécie très bien sa situation ; mais encore une fois, l'élément étiologique, la congestion, pèse de tout son poids dans le pronostic d'une pareille situation commune à beaucoup d'individus dont l'affection, une fois entrée dans cette phase progressive, peut se résumer dans un accès de manie continue, se terminer par la paralysie générale ou par l'épilepsie.

C'est là ce que j'ai observé dans une foule de circonstances chez des aliénés dont l'état mental se caractérise par des paroxysmes de manie périodique, chez des mélancoliques même, dans le cerveau desquels le sang veineux reste stagnant et ne se renouvelle pas dans les conditions physiologiques d'une hématose de bonne nature. Les individus affectés de maladies du cœur, ceux encore qui se livrent à des excès de boisson, aussi bien que ceux qui ont éprouvé l'effet de l'insolation, sont soumis à des congestions cérébrales, et l'on comprend combien la répétition périodique du même phénomène peut apporter de désordres dans l'exercice normal des fonctions cérébrales.

Lorsqu'on l'examine à ce point de vue, on comprend la gravité des problèmes que soulève l'étude de la congestion cérébrale, et nous avons là une nouvelle preuve de la difficulté qu'il y a d'étudier les causes dans leur isolement. Tout est connexe dans la pathogénie des affections mentales, et en dehors de l'observation physiologique et psychologique des faits, l'étiologie ne nous présenterait que l'exposé des causes les plus diverses, les plus disparates, dont il serait impossible de comprendre la signification véritable. Le traitement serait pareillement soumis aux incertitudes les plus grandes, si l'on oubliait que les causes produisent des effets qui à leur tour deviennent causes, et font naître dans l'économie des troubles qui ne peuvent être combattus avec succès qu'à la condition de remonter à leur véritable origine. C'est sous l'influence de cette manière de voir que M. le docteur Bouchet émet, à propos de la congestion cérébrale, des réflexions judicieuses qui ne seront pas déplacées dans cette partie étiologique.

« La congestion cérébrale, dit ce savant médecin, existe en effet souvent par elle-même, par la prédisposition de l'organe qu'elle envahit et la cause accidentelle qui la produit ; ou bien elle est suscitée et entretenue par une cause permanente, résidant dans un point limité du cerveau ou même dans les autres organes viscéraux. Cette influence des causes éloignées sur la production de la congestion cérébrale a été niée, ou du moins

l.')0 ÉTIOLOGIE. — HÉMORRHAG1E CÉliÉBRALE.

mise en doute par quelques médecins qui n'ont vu dans les deux faits qu'une simple coïncidence. J'ai trop souvent été à même de constater ces rapports de cause à effet pour hésiter à les admettre, non pas dans tous les cas, mais du moins dans un grand nombre. L'ancien soldat qui, lorsqu'il souffre d'une vieille blessure, devient impatient, irritable, colère; le vieillard constipé qui est triste, morose, jusqu'à ce qu'il ait été à la garderobe ; la jeune fille qui, pendant ou avant l'éruption de ses règles, souffre de la tète, éprouve du malaise, sent des bourdonnements d'oreilles, ou commet des actions bizarres ; la femme en couches qui perd connaissance dans des convulsions passagères, de même que l'enfant tourmenté par des vers intestinaux, me semblent affectés de congestion cérébrale dont la cause réside autre part que dans le cerveau; et quoique ces causes, toujours persistantes dans quelques-uns des cas, ne produisent pas continuellement le même résultat, il me semble impossible de ne pas voir entre eux un rapport direct (1). »

§ VIII, — Hcmorrhagie cérébrale.

Les réflexions que j'ai émises à propos de la congestion peuvent également s'appliquer à l'hémorrhagie cérébrale, à la cérébrite aiguë et à ces états pathologiques désignés sous les noms d'induration, de ramollissement, d'encéphalite diffuse. Les causes présumées, et, soit dit en passant, si contestées, de ces diverses affections cérébrales idiopathiques, sont également applicables à l'aliénation ; ce sont les prédispositions de l'âge et du sexe, les excès alcooliques, l'insolation, les maladies préexistantes de l'économie, les dispositions héréditaires, finalement L'état congestif.

Dans l'enchaînement parfois si complexe des causes qui déterminent les affections de la masse encéphalique, il est souvent difficile de bien préciser l'élément étiologique qui a formé le premier anneau de cette chaîne de causes et d'effets qui à leur tour deviennent des causes. Il n'est donc pas surprenant qu'en aliénation mentale il soit souvent impossible de déterminer si telle ou telle situation mentale dépend d'une affection cérébrale primitive, ou si l'affection cérébrale a été consécutive à telle ou telle autre cause soit de l'ordre moral, soit de l'ordre physique. Les exemples de ce genre se présentent journellement à l'observation ; je n'en citerai qu'un des plus récents dont j'ai été témoin.

Affrétions du cervelet. — Une jeune tille de dix-sept ans, jusque là bien portante, montre des dispositions à la chlorose sans que cependant

(1) Annales mêdico-psychologiques, t. XIV, p. i65.

TROUBLES CÉRÉBRAUX EN RAPPORT AVEC l'hÉMORRHAGIE. l/jl

sa santé générale en ait été sérieusement affectée; elle est seulement d'un caractère plus difficile, plus irritable, et éprouva un jour une émotion morale des plus vives, en se trouvant au milieu d'une grande foule, séparée d'un enfant dont la garde lui avait été confiée. Elle retourne chez elle avec des dispositions à une migraine qui augmente tous les jours d'intensité, et elle est sujette à des exacerbations maniaques qui nécessitent son isolement à l'asile. Les accès sont intermittents et accompagnés de convulsions ; dans les intervalles, elle jouit de sa raison et se plaint seulement d'une douleur insupportable à la région cervicale. Lorsqu'elle est soumise à mon observation, je constate la grande difficulté de la marche et un strabisme prononcé. La figure est pâle, altérée; les douleurs à la partie postérieure de la tète sont des plus vives, et les convulsions dont je suis le témoin, et après lesquelles sa raison se trouble, ne sont autres que de véritables accès épileptiques. Mais, vers le sixième jour de son entrée à l'asile, la maladie prend un tel caractère d'intensité, que la malade finit par succomber au milieu de convulsions violentes A l'autopsie, le cerveau est sain. Extérieurement, le cervelet paraît sain aussi, mais on sent à la pression qu'il est ramolli; la coupe transversale des lobes cérébelleux laisse voir que l'organe est à l'état de putrilage, sans qu'il soit possible de déterminer si une hémorrbagie primitive dans la substance du cervelet a été la cause de la lésion pathologique que je viens d'indiquer.

Ce fait, si simple en apparence, nous laisse cependant dans le doute de savoir si l'affection du cervelet a été le point de départ primitif des désordres observés, ainsi que des dispositions névropathiques signalées, ou bien si ces mêmes dispositions, ainsi que l'émotion morale si vive qu'a subie cette jeune fille, n'ont pas déterminé la maladie de l'organe (1).

Quoi qu'il en soit, si je cite parmi les causes d'aliénation l'hémorrhagie cérébrale et d'autres affections du cerveau qui, par elles-mêmes, constituent déjà des entités morbides distinctes, c'est que, sous l'influence de telle ou telle lésion cérébrale, ainsi que de l'aggravation de la lésion, tantôt un état mental d'une nature indécise peut revêtir une forme plus franche et plus facile à classer en aliénation, tantôt un état bien réel de folie peut se transformer en un autre dont le pronostic est bien plus grave.

(I) Dans les Médico-Chirurgical Transactions, févr. 1850, p. 200 et suiv., on trouvera un exemple très remarquable d'apoplexie du cervelet, avec troubles généraux de l'intelligence et tendances erotiques fortement prononcées. L'Union médicale de 1835 contient également un fait de ramollissement aigu du cervelet , accompagné de délire, d'hallucination, et suivi de mort.

142 ÉTIOLOGIE. — HÉMORRHAGIE CÉRÉBRALE.

J'ai plusieurs fois eu lieu d'observer les conséquences d'une hémorrhagie cérébrale remontant à une époque éloignée, et ne laissant chez les individus qu'un état de lenteur ou de faiblesse intellectuelle qui n'inquiétait pas autrement la famille , et ne leur paraissait pas nécessiter l'intervention d'un médecin spécial. Mais tout à coup la scène change, le malade s'excite, il émet des idées incohérentes et se livre à des actes insolites; on a vu dans ces circonstances des hémiplégiques être pris d'une activité incessante et ne pas rester un moment en place. Ce sont là les prodromes d'un nouveau travail pathologique du cerveau, qui nécessite une intervention médicale; j'en ai cité un exemple remarquable.

L'affection, ai-jedit, peut se transformer en une autre dont le pronostic est des plus graves. Un de nos malades, ouvrier mineur, avait été atteint d'apoplexie cérébrale au milieu d'une besogne opiniâtre et exécutée dans les conditions les plus funestes ; il travaillait depuis quelques jours le corps à moitié plongé dans l'eau et la tête incessamment exposée aux rayons d'un soleil ardent. C'est dans ces circonstances qu'il fut frappé d'apoplexie foudroyante et pris ultérieurement d'un délire aigu. Le malade resta hémiplégique, mais depuis quelques mois, tout délire avait disparu. Cet homme était d'une grande activité, et , malgré son hémiplégie , rendait service aux autres aliénés de l'asile. Je ne vis aucune difficulté, sur sa demande, de le renvoyer dans sa famille, lorsque quelques changements dans son caractère et ses habitudes me déterminèrent à prolonger l'épreuve. Le malade s'isolait plus volontiers de ses camarades ; on le voyait rire sans motifs et parler seul. Interrogé sur sa santé , il prétendait ne s'être jamais si bien porté ; il marchait en effet avec une facilité plus grande et déployait une activité anormale.

Dans le même temps , un embarras de la prononciation, que nous n'avions pas encore remarqué, éveilla toutes nos préoccupations, et, vers le vingtième jour des changements que j'indique, le malade fut pris d'un délire furieux , avec la systématisation la plus prononcée que j'aie encore vue en fait d'idées de grandeurs. Il était tour à tour millionnaire, roi, empereur, pape et Dieu ; ce délire persista avec des intermittences de torpeur et de tristesse jusqu'à la lin de l'existence de ce malheureux, qui mourut dans les derniers degrés de la paralysie générale.

Nous trouvâmes à l'autopsie un ancien foyer cicatrisé; mais autour de ce foyer, la consistance de la pulpe cérébrale était diminuée, et en même temps les méninges étaient épaissies, opaques, adhérentes à la substance corticale, qui était ramollie et s'enlevait par plaques épaisses avec la piemère. Je pourrais citer plusieurs cas de ces transformations pathologiques , mais nous aurons occasion de revenir sur cette importante ma-

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