DES DÉLIRES. — RAPPORT AVEC LES AFFECTIONS DU COEUR
trophie de cet organe avec une insuffisance de l'orifice auriculo-ventriculaire.
On comprend la périodicité dans les exacerbations de nos malades affligés de maladies du cœur : hypertrophie, insuffisance de l'orifice auricuioventriculaire. Ces accès périodiques sont toujours en rapport avec une difficulté plus grande de respirer, un état d'oedème ou d'infiltration des membres inférieurs, une inquiétude et parfois une irritabilité indicible. J'ai remarqué cbez ces mêmes malades le retour périodique d'idées systématiques bizarres, des tendances hypoebondriaques, et souvent j'ai constaté des ballucinations spéciales qui surgissaient avec l'augmentation de l'obstacle à la circulation et avec la congestion cérébrale qui en était la suite. Ces ballucinations sont ordinairement d'une nature terrifiante, et cela ne doit pas étonner. On sait, dit M. Saucerotte, quelle forte secousse le battement des artères occasionne dans la masse encéphalique, et l'on conçoit, àpriori, quel trouble doit résulter dans le travail de l'intelligence de chocs violents, répétés avec une fréquence anormale sur l'organe dans lequel s'élaborent nos idées. Ajoutez à cela la perturbation que doit produire dans la stimulation physiologique et la nutrition de cet organe, un sang qui ne peut être ainsi précipité dans son cours sans avoir subi de profondes modifications dans sa constitution intime...
Il est incontestable que lorsque la symptomatologie des maladies physiques sera étudiée à un point de vue qui comprendra non-seulement les troubles des fonctions physiologiques, mais encore les influences que ces maladies exercent sur l'intelligence et les sentiments, on ne soit frappé du rôle qu'exercent les maladies du cœur dans la pathogénie des affections mentales. Parmi les auteurs qui se sont occupés dans ces derniers temps des rapports des maladies du cœur avec les troubles de la pensée, M. le docteur Saucerotte remarque avec justesse à quel point les individus sujets à une affection aussi grave s'irritent et s'impressionnent avec facilité, se laissent aisément emporter à la fougue d'une première impulsion, d'une colère irréfléchie, et s'émeuvent au point de trembler dans des circonstances où d'autres garderaient leur sang-froid (1).
« On pourrait objecter, dit M. le docteur Saucerotte, que le cerveau, en
(1) De l'influence des maladies du cœur sur les facultés intellectuelles et morales de l'homme, par Saucerotte (Annales médico-psychologiques, t. IV, p. 172). On peut consulter sur ce sujet la plupart des médecins aliénistes, et surtout le Journal de Nasse, année 1811, p. 49. Un excellent article de Lippich se trouve dans le recueil intitulé : Oestreichische Jahrbiicher, 1842, juillet, p. 32, et l'auteur veut que ces maladies soient surtout très fréquentes en Italie. 11 existe aussi un travail sur cet important sujet, par Burrows : Influence des maladies aiguës du cœur sur les affections du cerveau et de la moelle (voyez Gazette médicale, 1843, n" 50).
160 ÉTfOLOGIE. — MALADIES DU COEUR. — HYPEKTKOI'IIIE.
réagissant violemment sur le cœur, en provoquant des palpitations fréquentes, des troubles variés dans la circulation, a fini par développer chez ces individus une surexcitation morbide de l'organe central de la circulation, et par suite le genre de lésions (pie nous signalons ici... Cette explication serait assez spécieuse, dit cet auteur, si elle n'était démentie par le fait de Y existence congénitale de cette hypertrophie... »
Je pense toutefois que l'opinion de ce médecin souffre de nombreuses exceptions; il a cité, pour ce qui le regarde, des faits fort intéressants de troubles des facultés intellectuelles avec hypertrophie du cœur (1), mais je
(l, Je résumerai ici les principales observations de M. Saucerotle, pour démontrer à quel point les idées délirantes des malades, leurs actes excentriques, leurs idées maladives, et tout ce qui les constitue en un mot comme êtres souffrants au moral, sont en rapport avec telle ou telle lésion de l'organisme.
a. Un ancien militaire, que j'ai connu d'une manière intime, souffrait d'une hypertrophie du cœur avec dilatation des ventricules. Il eut, quelques années avant sa mort, des exacerbations violentes avec un dérangement singulier des facultés mentales. Il avait des révélations et se croyait destiné à sauver la France. Un jour, il eut une vision. Une voix d'en haut lui enjoignait de déposer entre les mains d'un prince de la famille royale une huile sainte qui devait assurer le bonheur de la dynastie et celui de la France.
I. Ce sont deux frères dont la mère est morte d'une maladie du cœur, mais avec la conservation parfaite de son intelligence. Ils ont l'un et l'autre des visions et des hallucinations d'une nature effrayante. L'un d'eux tombe dans une sombre mélancolie avec prédominance d'idées de persécution, et il finit par le suicide. A l'autopsie, pas d'aulres symptômes qu'une hypertrophie du cœur et un rétrécissement des orifices à un degré peu avancé.
c. Profonde tristesse, chez un individu ; ennemis acharnés à sa perte ; passe des journées la tête appuyée dans les mains; meurt dans un élat de consomption morale. Le fils de cet individu souffre de la môme affection : hypertrophie du cœur gauche ; est tourmenté par des cauchemars et poursuivi par des apparitions et par des terreurs fatigantes.
d. Une tante de ce jeune homme, du côté paternel, est également atteinte, à l'âge de retour, des symptômes d'une hypertrophie assez avancée du ventricule gauche.... Inquiétudes continuelles ; croit que ses enfants la ruinent ; qu'elle est en butte à des dangers et à des persécutions qui ne sont qu'imaginaires.
e. Chez une dame de quatre-vingts ans, atteinte depuis plus de vingt années d'une hypertrophie assez considérable du cœur gauche : dérangement intermittent des facultés correspondant aux exacerbations de la maladie et à la suite desquelles son caractère est devenu très irritable, son humeur sombre. Terreurs continuelles, défiance inaccoutumée envers ceux qui l'entourent ; se croit menacée par les voleurs; a des apparitions nocturnes qui troublent son repos.
Je pourrais citer d'autres observations , mais on voit quelle singulière coïncidence existe entre les maladies du cœur et les affections d'une nature triste et les hallucinations d'un caractère terrifiant, certaines idées systématiques, bizarres Beaucoup de
suicides ne reconnaissent pas d'autres causes, et surtout de ces suicides instantanés, subits, imprévus, qui pourraient jeter des doutes sur la moralité antérieure des malades, qui ne sont autres que les plus malheureux de tous les êtres souffrants.
PNEUMONIE. — DELIRE. — ALIENATION. 161
ne mets pas en doute que sous l'influence des affections morales et en dehors de toute maladie organique antérieure, on ne rencontre souvent l'hypertrophie du cœur avec dilatation des ventricules comme conséquence des émotions et des souffrances d'un ordre exclusivement moral, et auxquelles on donne généralement le nom de peines de cœur.
§ XV. — Pneumonie.
Parmi les accidents cérébraux qui peuvent compliquer la pneumonie, dit M. Grisolle, le délire est assurément un des plus fréquents et un des plus graves. Ce phénomène, ajoute ce savant professeur, offre de l'importance non-seulement parce qu'il est dû à descausesdiverses, qui présentent souvent des indications opposées, mais encore parce qu'il peut, dans certains cas, donner le change sur la maladie et faire croire à une affection cérébrale là où existe une pneumonie (<l).
Chez une femme de soixante-cinq ans, affectée d'une pneumonie du lobe gauche du poumon, M. Grisolle eut occasion d'observer un délire maniaque dès plus furieux. Cette femme vociférait et faisait des mouvements tellement désordonnés, qu'on fut obligé de la mettre dans une chambre de force. Quoique le délire n'eût duré que deux fois quarante-huit heures et qu'il eût cédé à la médication contro-stimulante, cette observation n'en est pas moins remarquable en ce qu'elle présente à la fois un exemple de pneumonie latente par exagération des phénomènes sympathiques et de délire maniaque compliquant la pneumonie. Ce délire en effet était porté à un si haut degré, que, lors de l',entrée de cette femme à l'hôpital, il fit croire à une manie aiguë, et que le matin, lors de la visite, le mouvement fébrile qui existait fut le seul phénomène qui fit insister M. Grisolle pour un examen complet delà malade, examen qui ne tarda pas à faire découvrir la pneumonie. De là résulte la nécessité constante d'une exploration sérieuse des organes dans tous les cas de délire survenant chez les personnes âgées, nécessité d'autant plus marquée, qu'il n'est pas rare de voir transporter dans des asiles d'aliénés des individus qui ne sont affectés que d'une folie passagère, développée pendant la période aiguë ou pendant la résolution d'une pneumonie qui se dissipe rapidement (Thore et Aubanel, Maladies incidentes des aliénés).
11 est bon de faire remarquer que le délire compliqué de pneumonie n'est pas toujours un fait isolé, et qu'il a encore une autre cause comme chez les individus atteints d'intoxication alcoolique. Dans les hôpitaux
(I) Du délire dans la pneumonie : Leçons cliniques de M. Grisolle (Union médicale, 20 janvier 1 848).
162 ÊTIOLOCIE. — PHÎfllStË.— FIÈVRE TYPHOÏDE.— CHOLERA.
des grandes villes surtout, on peut compter qu'un tiers despneumoniques atteints de délire sont des i vrognes, et sur douze malades dont M. Briquet a rapporté les observations, quatre faisaient abus de liqueurs alcooliques.
L'observation n'a pas confirmé que les pneumonies du sommet fussent plus souvent compliquées de délire que les pneumonies de la base et des lobes moyens; mais ce qui est certain, c'est que les pneumonies doubles et étendues sont plus souvent accompagnées de délire que celles qui sont simples et limitées. Il faut encore, dans l'intérêt du pronostic et du traitement, faire la part d'autres conditions pathologiques qui peuvent compliquer le délire de la pneumonie. Nous avons parlé de l'intoxication alcoolique, mais des causes morales préexistantes peuvent influer sur la nature du délire, ainsi que cela se voit dans les suites découches et dans d'autres affections somatiques. Le délire clans les affections du poumon s'observe plus chez l'homme que chez la femme dans les proportions de 21 à 6. On le rencontre en général dans un âge avancé, entre cinquante et soixante ans. Sur 26 malades du service de M. Grisolle, 3 seulement étaient au-dessous de quarante ans. MM. Hourmann et Dechambre rapportent que chez les vieilles femmes de la Salpètrière, le délire accompagne ordinairement la pneumonie. Ce délire offre des formes assez variables : tantôt c'est un délire tranquille marqué par un peu de divagation et d'incohérence dans les idées ; on peut encore fixer l'attention des malades et obtenir des réponses sensées. D'autres fois il y a un délire furieux, des vociférations et une agitation extrême. Quand le délire de la pneumonie n'est pas le résultat de complications diverses, il peut, grâce à une médication rationnelle, se juger du sixième au septième jour ; mais il arrive souvent que le délire prend un type chronique avec systématisation délirante, et qu'il est alors nécessaire de conduire les malades dans un asile d'aliénés (1).
§ V. — Phthi>ie. Fièvre typhoïde. Choléra.
Phthisic. — Les différentes périodes d'évolution de la phthisie pulmonaire peuvent amener certaines perturbations intellectuelles dont le earac-
(1) La pneumonie complique souvent l'état mental des aliénés dans les asiles, et la plupart du temps cette affection est un phénomène terminal de l'existence de ces malades. J'ai vu cependant la pneumonie servir de crise et amener la cessation d'un délire hystérique des plus graves, puisqu'il y avait érotomanie chez la malade. M. Jacohi rapporte beaucoup de cas de complication de troubles intellectuels avec pneumonie. Dans Y Union médicale du 8 août I85C, M. le docteur Kouyer rapporte un cas très remarquable de délire furieux dans la pneumonie, qui, après avoir été traité pendant six jours sans succès par les saignées et l'émétique, céda à l'emploi de la vératrine.
PHTUISIE. — DÉLlRF. — ALIÉNATION. 163
tèrc est ordinairement en rapport avec le degré plus ou moins avancé de la maladie. Il n'est pas étonnant que certaines bizarreries, certaines tristesses passagères , chez des individus victimes d'une diathèse tuberculeuse, passent inaperçues. Ce n'est souvent que dans la dernière période de l'affection tuberculeuse, et lorsquele malade est épuisé par des épistaxis, des hémoptysîes et deshémorrhagies, que le délire éclate, et souvent alors avec une violence extrême.
On lit dans les Annales de la Société médicale de la Flandre occidentale (novembre 1847) que, deux jours avant sa mort, un jeune homme de vingt-neuf ans, arrivé au dernier degré delà phthisie, fut tout à coup pris de délire furieux. A l'autopsie, on trouva, au tiers supérieur et antérieur du poumon gauche, un abcès unique du volume d'un œuf de pigeon, et dont l'ouverture donna lieu à l'écoulement d'un pus épais et verdâtre. Autour du foyer existaient des signes non équivoques d'un travail inflammatoire local, tels qu'adhérences et fausses membranes.
J'ai cité ce fait comme un exemple de délire aigu dans les derniers jours des pMhisiqùes, et il n'est pas de médecin qui n'en ait observé de pareils. Toutefois il est bon que l'attention des médecins praticiens soit portée sur certains états névropathiques compliqués de tristesse, de morosité, de bizarreries dans le caractère, et pour lesquels ils peuvent être consultés.
Chez une femme âgée de trente-deux à trente-trois ans, mère de huit enfants, on attribuait à l'épuisement causé par des accouchements successifs et par des fausses couches un état de prostration des forces intellectuelles. L'état mental s'expliquait d'autant mieux, que de sérieuses préoccupations d'avenir compliquaient la situation, et pouvaient rendre compte de cette tristesse anormale. Lorsque cette malade fut contiée à mes soins, elle avait une toux sèche et sans expectoration ; mais comme elle disait avoir craché du sang et qu'elle était épuisée par des transpirations nocturnes, j'explorai avec soin les organes de la respiration. Une légère matité à la partie supérieure du poumon et un peu plus de rudesse dans le souffle bronchique furent les seuls symptômes appréciables cl il -moment. Je dois avouer qu'une amélioration notable produite par l'iodure de potassium', par le repos et les soins hygiéniques, me fit porter, après quelques semaines de traitement, un pronostic plus favorable que celui que m'avait dicté la première inspection de la malade. La gaieté était revenue avec la réapparition des forces, la disparition de la toux et des sueurs nocturnes. D'un autre côté, un revirement très heureux opéré dans la fortune de cette aliénée avait dissipé les noirs pressentiments qui la tourmentaient. Après trois mois de traitement, je renvoyai notre malade dans des conditions qui pouvaient me faire espérer une guérison complète; mais mon
16/* ÊTIOLOGIE. — DU DÉLlkE pANS (À PHTHIilE.
espérance devait être cruellement déçue. Neuf mois environ après sa sortie, cette femme me fut ramenée dans un état désespéré. La tuberculisation que je n'avais observée que dans sa phase initiale, et que je croyais enrayée dans sa marche, avait fait des progrès effrayants ; il existait une caverne à la partie supérieure du poumon droit, et l'état mental de la malade était en rapport avec le degré avancé de l'affection.
Ce n'était plus maintenant une mélancolie à forme douce et tranquille que nous avions sous les yeux, mais l'exacerbation la plus furieuse sans prédominance d'un délire spécial caractérisait l'état actuel de cette malheureuse aliénée. Elle vécut trois mois encore dans cette déplorable situation ; il y eut quelques moments de rémission, mais après chaque nouvelle hémoptysie, et il y en eut de fréquentes, le délire général, avec agitation excessive et vociférations incessantes, était le spectacle que nous avions sous les yeux. La malade mourut dans le marasme le plus complet, et l'autopsie nous révéla tous les signes de la phthisie arrivée à son dernier degré, sans qu'il fût possible de constater dans le cerveau autre chose qu'une injection plus forte des membranes et une légère hypérémie de la surface de cet organe.
Si je parcours les observations que renferment les ouvrages des aliénistes, et si je recueille mes propres souvenirs, je vois que si la mélancolie est la compagne à peu près inséparable de la tuberculisation commençante, l'exacerbation maniaque caractérise ordinairement les dernières phases de l'existence chez les aliénés phthisiques (1 ).
On peut jusqu'à un certain point se rendre compte de ces phénomènes, en songeant aux désordres que doit amener dans la circulation du cerveau et dans la nutrition de cet organe la difficulté plus ou moins grande de la respiration. Dans d'autres circonstances, il n'est pas douteux, l'anatomie pathologique le prouve, du reste, suffisamment, que l'excitation ne dépende parfois d'une méningite tuberculeuse à forme très insidieuse.
(1) Les observations xxv et xxvi de l'ouvrage de M. le docteur Jacobi nous en offrent deux exemples remarquables.
line jeune fille offre, à vingt et un ans, les premiers symptômes d'une affection pulmonaire. A vingt-trois ans , après un violent chagrin , elle eut un accès de manie. Sept mois après, elle est reçue à l'asile, dans la troisième période de son affection tuberculeuse, et meurt après quelques jours, en proie à un délire bruyant et continu, sans prédominance d'idées systématiques spéciales.
Un jeune bomme, arrivé à l'âge de vingt-deux ans, avait déjà eu de fréquentes épistaxis et des bémoptysies. Il avait été épuisé par de fréquentes saignées, et son caractère était bizarre, morose, triste et fantasque. L'absence de sommeil et une excitation particulière furent les symptômes précurseurs d'un violent accès de manie pour lequel on le transporta à l'asile de Siegbourg, et il mourut pareillement dans le marasme et le délire.