‹ Traité des maladies mentaleChapitre 128 sur 500 · ÉTI0L0G1E. — MENSTRUATION. — AGE CRITIQUE. — GROSSESSE , ETC · texte numérisé non relu

ÉTI0L0G1E. — MENSTRUATION. — AGE CRITIQUE. — GROSSESSE , ETC

saire pour rester convaincus de la réalité du phénomène. L'impossibilité de l'expliquer d'une manière satisfaisante ne doit pas le faire rejeter, car, à ce litre, la pathologie des affections nerveuses ne devrait pas être entreprise, et nos efforts de traitement, couronnés, plus souvent qu'on ne pense, du succès, aboutiraient à un aveugle empirisme.

« Un auteur anglais, dit Pinel, qui lui-même ne parle de la menstruation que d'une manière très incidente, un auteur anglais rapporte un singulier exemple de l'état de la matrice sur la production de la manie. Une jeune dame , après s'être échauffée par une longue. promenade , fit l'imprudence de boire une grande quantité d'eau froide , et de rester assise en plein air sur un terrain humide. Le lendemain, douleurs de la tête et du dos, ce qui fut accompagné de frissons, d'anxiété, et enfin d'une chaleur intense. Bientôt après elle se plaignit d'une perte de mémoire, de faiblesse et de lassitude, et il succéda un état de délire. La maladie ne parut pas céder aux remèdes qui furent mis en usage ; car , à l'époque ordinaire de la menstruation, les symptômes fébriles se renouvelèrent et furent suivis d'un babil intarissable, de gestes insolites, et d'un trouble dans l'imagination qui ne laissait plus de doute sur un état déclaré d'aliénation. Ce ne fut qu'avec une grande difficulté qu'on parvint à relâcher les vaisseaux utérins qui avaient été contractés par l'action du froid. Le rétablissement de la menstruation fut bientôt suivi de la guérison de la manie (1). »

Les médecins du xvir et du xvme siècle attachaient une grande importance aux phénomènes de la menstruation dans leurs rapports avec le délire. J'emprunte au mémoire de M. Brierre une observation intéressante tirée des œuvres de Forestus. « Une jeune fille de vingt ans , d'une constitution sèche et grêle, d'un tempérament mélancolique, éprouve une suppression de flux menstruel ; bientôt on voit apparaître un ulcère à la cuisse, par lequel s'écoule de temps en temps un sang noir et épais. Au bout d'un an, Forestus, consulté, est d'avis de rétablir les règles et de fermer ensuite l'ulcère. Un charlatan ignorant est appelé : il commence par faire sécher la plaie; immédiatement il survient une agitation extrême avec perte totale du sommeil. Pendant plusieurs mois le délire est continuel et caractérisé par des accès de manie furieuse. Tour à tour, en proie à la tristesse , à la frayeur, à la colère , la malade s'élance avec violence de son lit et semble menacer les assistants ; elle se croit condamnée aux feux éternels et pousse des cris lamentables; modeste et

(I ) Pinel, Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, \>. 51 (causes physiques de l'aliénation).

SCHOOL OF MèDIOI ■ UNJVERSiTY Or LÈEC

TUOUBLES DE LA MENSTRUATION CONSIDÉRÉS COMME CALSE DE FOUË. 193

retenue, il lui échappe des discours licencieux, des gestes indécents. Forestus, rappelé, ne lui trouve pas de fièvre, mais la ligure est protondément altérée. 11 ordonne une saignée au pied droit ; on lui tire huit onces d'un sang très noir. Cette seule opération provoque l'éruption des règles qui fait cesser tous les symptômes de la manie ; bientôt la santé se rétablit parfaitement. On maria la malade, de l'avis du médecin, et la cure fut complète. »

On trouve des exemples analogues dans Van Swieten et dans d'autres auteurs anciens ; mais la pathologie moderne n'est pas moins riche en faits de ce genre, et je pourrais en citer un grand nombre.

Quelquefois le trouble des idées est immédiatement en rapport nonseulement avec l'arrêt accidentel delà menstruation, mais avec la simple apparition des règles. Dans son Traité de médecine, M. Gendrin a rapporté l'observation d'une jeune fille dont le père, la mère et l'oncle s'étaient suicidés, et qui, un jour, à l'époque de ses règles, se jeta par une fenêtre du quatrième étage. Une femme, dit Esquirol, à l'époque de la menstruation, éprouve le désir de tuer son mari et ses enfants ; le désir est plus vif lorsqu'elle les voit endormis. Chez une jeune fille de seize ans, accusée de vol et d'incendie, j'ai eu occasion de constater, dans une expertise médico-légale, qu'à l'époque de ses règles, qui étaient très abondantes et qui la jetaient dans une prostration des plus étranges, et dans une espèce d'hébétude intellectuelle, cette malade se livrait aux actes dont je parle d'une manière pour ainsi dire automatique et sans que la conscience intervînt en rien dans leur, perpétration. Ultérieurement, elle était devenue chlorotique, et lorsque, grâce à un traitement rationnel, sa menstruation fut régulière et normale, ses tendances malfaisantes disparurent. L'activité intellectuelle se présenta de nouveau sous un jour très favorable, et cette jeune fille qui nous étonnait par ses bonnes qualités morales et par la vivacité de son esprit, ne pouvait se rendre compte des propensions irrésistibles qui se manifestaient dans sa maladie; elle n'en conservait qu'un souvenir vague et confus (1).

Heureusement, les faits de ce genre sont les plus rares (2), et il arrive le

(1) On comprend facilement quel intérêt les faits de ce genre offrent à la médecine légale des aliénés. J'aurai soin, dans la symptomatologie de la folie, à propos des actes homicides et suicides, d'établir la corrélation qui existe entre ces actes et l'état de souffrance organique des individus. Toutes les fois que ce rapport ne peut être prouvé, les magistrats sont en droit de faire peser la responsabilité de leurs actes sur les individus incriminés.

(2) J'en dirai autant des guérisons subites qui arrivent avec l'apparition des règles. Le fait cité par Esquirol d'une jeune fille qui était restée pendant près de dix ans dans un état

ÎPft ÉTIOLOGIE. — MENSTRUATION. — AMÉNORRHÉE.

plus ordinairement que les troubles delà menstruation se lient à un état général qui parcourt ses phases diverses avec des péripéties de toutes sortes; il s'agit, en un mot, dans des cas de ce genre, d'une aliénation de longue durée. Sans cloute, le trouble de la menstruation a pu être pour beaucoup dans les désordres qui surviennent dans les fonctions intellectuelles, mais il ne faut pas toujours confondre l'effet avec la cause. Si donc on fait la part de l'intervention primitive du système nerveux, si l'on n'oublie pas la part qui revient aux causes morales dans la perpétration des phénomènes morbides, on restera convaincu que, dans beaucoup de circonstances, l'aménorrhée n'a plus été qu'un phénomène secondaire.

Chez une jeune fille de vingt et un ans, et qui était atteinte de mélancolie avec tendance au suicide, on me signalait aussi l'aménorrhée comme cause de la maladie mentale. La malade était d'une maigreur et d'une pâleur extrêmes, murmurait des paroles inintelligibles, refusait toute nourriture et nécessitait une surveillance incessante, car récemment elle avait fait plusieurs tentatives de suicide, et l'on craignait justement qu'elle ne cherchât encore à mettre lin à ses jours. Cependant, lorsque j'appris que cette jeune personne, douée d'une grande intelligence et contrariée dans un premier amour, avait voulu se consacrer à la vie religieuse, qu'elle s'était livrée à toutes les ardeurs de l'ascétisme, s'imposant des pénitences exagérées et détruisant ainsi sa propre santé, je jugeai que la position était complexe, et la cause que l'on citait n'apparaissait plus à mes yeux que comme une conséquence de la souffrance générale des fonctions nerveuses. L'événement justifia mes prévisions, car ce ne fut guère que six mois après avoir été rendue à la raison que le flux cataménial reprit son cours ordinaire; toutes les médications données dans ce but avaient échoué. Nous avons vu pareillement, dans d'autres circonstances, les règles ne revenir qu'après la disparition de ce que l'on appelle justement Xétat d'érëthisme du système nerveux. Cette situation est commune aux jeunes hystériques, et on la retrouve pareillement chez les maniaques privées de sommeil, exténuées par leur maladie ainsi que par des privations antérieures ; on la rencontre souvent aussi chez les femmes devenues aliénées après les suites de couches.

Mais, lors même qu'il est bien évident que les premiers troubles intcl-

de démence, et qui, un jour, après l'apparition subite de ses règles, se jette dans les bras de sa mère en disant : "Maintenant, je suis guérie » ; ce fait, dis-je, est tout à fait exceptionnel. La folie poursuit souvent son cours après la réapparition des règles chez les femmes qui avaient éprouvé une interruption dans cette fonction; mais la persistance des troubles intellectuels est aussi un mauvais signe pour le pronostic.

TROUBLEi DE LA MENSTRUATION CONSIDÉRÉS COMME CAUSE DE FOLIE. 19g>

lectuels qui sont remarqués n'ont pas d'autre cause qu'un arrêt dans la menstruation, il ne faut pas s'étonner de voir ces désordres, que l'on juge parfois assez légèrement, persister après le retour de la menstruation, et prendre, après chaque nouvelle période cataméniale, un caractère plus sérieux. Il suffit souvent alors de l'intercurrence de la moindre cause morale ou même physique pour suspendre de nouveau le flux menstruel, et déterminer dans la sphère de l'intelligence et des sentiments un délire qui ne tarde pas à prendre les proportions de la folie et qui en parcourt toutes les phases. Sans doute, il sera toujours utile, dans des circonstances pareilles, de pouvoir rappeler les règles, mais là ne gît pas toute la thérapeutique de situations pareilles. Celles-ci font naître des indications curatives multiples et différentes, selon la variété des souffrances et des perturhations de l'ordre physiologique et moral éprouvées par la malade. On en jugera par l'observation suivante que j'emprunte au docteur Jacobi, et que je vais abréger :

Une jeune fille de vingt-cinq ans, dont l'enfance n'avait été signalée par aucune maladie, dont les parents avaient toujours été bien portants, et dont l'intelligence ne laissait rien à désirer, ne fut cependant, malgré les apparences d'une belle santé, réglée qu'à vingt ans. Plusieurs circonstances insignifiantes troublèrent les premières apparitions des règles, et il en résulta des migraines, des étourdissements et des maladies de toutes sortes. Au commencement de 1836, il y eut une nouvelle suspension des règles qui ne dura que deux mois et n'en laissa pas moins des traces profondes dans le caractère de ta jeune fille. Elle devint excessivement impressionnable, et les faits les plus ordinaires avaient le pouvoir de frapper son esprit outre mesure. C'est sur ces entrefaites qu'elle fut prise d'une fièvre gastrique avec délire et exaltation des sentiments ; deux jours après, il se déclara un véritable accès de manie qui ne dura pas moins de dix mois. Au point de vue physiologique, on put constater des troubles dans le système circulatoire de la veine porte, une pléthore abdominale, un état d'hypertrophie de la rate et des variations singulières dans le pouls. Au point de vue psychologique, les désordres de l'esprit étaient variés ; des périodes de rémission alternaient avec une grande exaltation des sentiments et une prédominance dans les perversions de la volonté. Le pronostic de cette affection ne devint favorable qu'à dater du moment où l'apparition des règles fut l'annonce d'un changement dans les conditions physiologiques, mais il fallut bien du temps encore et des soins avant que la guérison fût complète. On conçoit facilement ce qu'une suspension de dix mois de l'exercice de la raison, avec des conditions maladives de l'organisme, laisse après elle de faiblesse

19G ÉTiOLOGIE. — AGE CKlTiQUE.

d'intelligence et d'irritabilité de caractère. D'un autre côté, on dirait que la convalescence s'établit avec d'autant plus de lenteur, que les causes ont été plus complexes et plus insidieuses dans leur évolution. La réapparition des règles dans ces circonstances est un indice favorable, mais ce n'est pas toujours, il s'en faut, le signe delà guérison.

§ III. — Age critique.

Les considérations que nous avons émises sur la menstruation dans ses rapports avec l'aliénation nous feront admettre sans peine que certaines affections de l'utérus et de ses annexes peuvent être pareillement la cause des troubles de l'intelligence que l'on remarque à cette période de la vie des femmes désignée sous le nom d'âge critique. « Je jette un voile, dit Pinel, sur l'âge de retour qu'on ne peut peindre que sous les traits les plus mélancoliques et les plus tristes, si un caractère élevé ne remplace par des jouissances pures le règne des plaisirs frivoles et d'une vie dissipée (1). » « Une femme, ajoute cet auteur, une femme naturellement disposée à la tristesse ne voyait approcher qu'avec les plus vives alarmes ce qu'on appelle l'âge critique. Des propos peu consolants de la part de son médecin ordinaire doué d'un caractère mélancolique, et un appareil frivole de médicaments, avaient porté le découragement jusqu'au désespoir ; de là des anxiétés sans cesse renaissantes, des insomnies, des alternatives d'un délire fugace; une toux sèche, la maigreur et des contractions spasmodiques des muscles lui font craindre aussi que sa poitrine ne soit attaquée ; il survient des songes effrayants, un état de stupeur et un abattement extrême. Elle suit les avis d'un médecin habile qui prend avec elle un ton rassurant, cherche à relever son courage, lui prescrit un régime simple, un exercice de corps varié, et lui recommande divers objets de distraction. Le calme renaît, les forces se relèvent sans aucun retour de délire; mais les hémorrhagies utérines, qui se renouvellent à diverses époques, font aussi naître de nouvelles craintes et des alternatives d'une raison égarée. On n'observe plus ni règle, ni plan de conduite ; divers médecins, et même des empiriques, sont tour à tour consultés, et plusieurs médicaments pris avec profusion donnent lieu à de nouveaux symptômes et augmentent les perplexités. Une seule idée semble absorber toutes les facultés de l'entendement, celle d'une tin prochaine, et c'est à cette époque que l'aliénation s'est déclarée. »

On voit dans cet exemple l'influence dominante d'un caractère nalu-

(1) Pinel, ouvi\ cit., p. 51.

TROUBLES INTELLECTUELS EN RAPPORT AVEC L'aGE CRITIQUE. 197

Tellement craintif et porté à l'hypochondrie. Les hémorrhagies utérines qui sont survenues ultérieurement ont ensuite porté le dernier coup à la constitution de la malade et rendu le pronostic fatal.

En parcourant les observations des auteurs et celles que j'ai recueillies dans ma propre pratique, je vois que le caractère de mélancolie avec prédominance d'idées de persécution se fait particulièrement remarquer dans les circonstances où la période critique agit d'une manière funeste sur l'intelligence et les sentiments de la femme. Plusieurs autres éléments étiologiques peuvent augmenter ces tendances maladives. Ce sont les prédispositions antérieures, l'épuisement causé par des accouchements nombreux et trop fréquemment répétés, les causes si nombreuses de chagrin qui s'accumulent à cette période de la vie, et enfin les affections utérines spéciales que j'ai déjà signalées.

J'ai pareillement observé que des tendances érotiques se montrent dans ces circonstances avec une intensité désespérante. Chez une femme de quarante-cinq ans, mère de dix enfants qu'elle avait tous allaités et élevés, l'âge de retour fut signalé par les péripéties les plus tristes. Les premiers troubles de l'intelligence se montrèrent sous la forme de soupçons concernant la fidélité de son mari. Elle l'accusa plus tard de tentatives de meurtre sur sa personne et sur celle de ses enfants. L'absurdité de ces accusations était facile à réfuter. M. X.... appartenant à une famille des plus honorables et connu d'ailleurs par sa probité et son dévouement, ne pouvait être incriminé malgré la lucidité apparente de l'état mental de sa femme qui colportait en tous lieux ces accusations insensées. Il fallut bien se décider à isoler cette dame, et elle fut confiée à mes soins. Il n'existait pas chez elle de lésion proprement dite de la matrice, mais elle avait eu de fréquentes hémorrhagies critiques, et l'énervation provoquée par des abstinences volontaires avait atteint ses dernières limites. Un régime tonique et réparateur, l'isolement, amenèrent une prompte amélioration, et cette dame fut rendue à sa famille. Malheureusement, elle retomba malade, et outre les tendances déjà signalées, cette dame fut en proie à des exacerbations érotiques. La persistance de ces phénomènes me fit porter un pronostic défavorable. J'ai vu quelquefois les orages de la période critique se calmer, et les troubles intellectuels qui en étaient la conséquence disparaître; j'ai même observé, chez certaines femmes arrivées à cette période redoutée , la disparition d'états névropathiques qui les avaient affligées dans le cours de leur existence; mais la coïncidence d'un délire érotique chez celles dont la conduite antérieure ne peut expliquer des dispositions aussi anormales a toujours provoqué mes justes sollicitudes. Le pronostic est d'autant plus grave

198 ËTlOLOfilE. - AGE CRITIQUE. — GROSSESSE. — ACCOUCHEMENT.

que ces malades conservent les apparences extérieures de la raison. Ces sortes de faits prouvent mieux que toutes les dissertations psychologiques sur le mode intime de la formation de la pensée, que le délire de l'aliénation ne consiste pas uniquement dans le désordre et l'incohérence des idées, mais que cette triste maladie se manifeste au contraire souvent par la dépravation irrésistible des actes.

« Une dame d'une haute naissance, parvenue à l'âge de quarante-cinq ans, s'échappa un jour de chez elle, et disparut pendant plusieurs jours, sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. A force de recherches, on la trouva un soir dans une des rues les plus fréquentées de Paris, faisant des propositions aux hommes de la plus basse classe. Conduite dans une maison de santé, nous pûmes observer avec soin cette malade. Rien dans ses paroles, dans ses actes, ne mettait sur la voie de cette perversion de l'instinct génésique. Essayait-on de profiter du pouvoir que donnait le lieu où cette dame se trouvait pour faire allusion à ce qui s'était passé, elle évitait toutes les insinuations, et parvenait par son esprit à changer la conversation. A son ton plein de décence, à ses manières empreintes de la plus haute distinction, à la nature de ses entretiens, au choix des mots et des sujets, il eût été impossible de soupçonner le moindre désordre de la pensée. Nous avons souvent causé des heures entières avec elle, et chaque fois nous sortions confondu de la variété, de l'étendue et de 1 a-propos de son esprit. Lorsqu'on la serrait de trop près, la grande dame prenait cet air froid et méprisant qui force à quitter la place.

» Mais le choc porté à ses facultés était facile à reconnaître dans l'établissement où elle était le sujet d'une observation quotidienne. Sous les apparences d'une politesse exquise, de sentiments de bienveillance, elle jetait le trouble parmi les pensionnaires en répandant les médisances et les calomnies les plus adroites, en inventant une foule de mensonges, en débitant de faux rapports qu'elle confiait sous le sceau du secret. Cette conduite était surtout plus marquée au retour des époques.

» Dans les premiers temps, l'empire que cette dame avait sur son raisonnement, ses promesses, ses engagements, lui firent obtenir sa liberté ; mais de nouveaux actes d'un cynisme révoltant, ayant surtout lieu aux époques menstruelles, contraignirent à la séquestrer de nouveau. Il est peu d'établissements qu'elle n'ait successivement visités, car son caractère malicieux, souillant partout la discorde, obligeait de demander sonchangèmeht (1). »

(1) Annales médico-psychologiques, t. XV, p. 600, mémoire cité de M. le docteur Brime de Boismont.

§ IV. — Grossesse, accouchement , lactation.

« J'ai vu, dit Esquirol, quelques jeunes filles qui, ayant été violées, ont perdu la tète; la honte, le chagrin, étaient la vraie cause de leur maladie. J'ai donné des soins à une dame qui avait eu un accès de manie la première nuit de ses noces ; sa pudeur s'était révoltée contre la nécessité de coucher avec un homme. Une jeune femme très nerveuse fut si douloureusement affectée par les premières approches de son mari, que sa raison s'aliéna immédiatement. » (Esquirol, t. I, p. 69.)

Quelques auteurs, en particulier Burrows, ont cité des faits analogues, et un accès subit de suicide dans un cas de ce genre a failli, dit l'écrivain anglais, terminer l'existence de la jeune femme. Dans mes Etudes cliniques j'ai rapporté l'observation d'une dame âgée de dix-neuf ans, pour laquelle j'avais été consulté, et qui, la première nuit de ses noces, fut livrée à un grand état d'exaltation suivi bientôt d'un état de dépression considérable. Je vis cette malade quinze jours après l'invasion de sa folie; elle était dans une sorte de demi-stupidité, riait d'une manière niaise, et s'oubliait au point de devenir gâteuse. Un traitement énergique fut seul capable de modifier une situation qui, en se prolongeant, aurait pu se terminer d'une manière funeste (1 ).

Une grande susceptibilité nerveuse, la crainte de l'inconnu, la pudeur alarmée, une volonté que l'on a forcément pliée à des destinées nouvelles, parfois antipathiques, ainsi qu'une foule "d'autres motifs, expliquent une situation dont notre organisation sociale et les mœurs cyniques de quelques individus peuvent indéfiniment multiplier les causes. Mais, si les premiers rapprochements conjugaux peuvent amener des troubles cérébraux aussi graves, à combien de dangers de cette sorte n'est pas exposée la femme pendant la grossesse, l'accouchement et la lactation? Les soins qu'exigent les nouvelles accouchées dans des situations pareilles ont été appliqués chez tous les peuples bien avant l'intervention de la médecine, et la législation a, dans quelques pays, consacré ce sentiment du respect qui, chez les nations les moins civilisées, a protégé la femme qui venait de donner le jour à un être nouveau (2).

(1) Dans un mémoire intitulé De la manie des femmes en couches , el lu à la Société médico-pratique, en 18i2, j'ai cité l'exemple d'une jeune fille hystérique pour laquelle le mariage avait été conseillé, et qui, au milieu de la cérémonie nuptiale, se livra aux divagations les plus inquiétantes. Diverses grossesses qui eurent lieu furent compliquées de folie, et cette dame tomba ultérieurement en démence.

(2) A Rome, on suspendait une couronne sur la porte de la maison des nouvelles accouchées pour avertir que leur maison était un asile sacré. 11 existe, à Harlem, une loi qui

200 ÉlIOl.OtUE.— GttOSSESSE. — ACCOUCHEMENT. — LACTATION.

Comment se fait -il, néanmoins, que dans nos traités d'accouchement il ne soit pour ainsi dire pas t'ait mention de la folie des nouvelles accouchées? Et cependant les circonstances qui déterminent des complications aussi graves intéressent nos études non-seulement au point de vue de l'étiologie, mais au point de vue du pronostic et du traitement. Aujourd'hui surtout que le danger des transmissions héréditaires de mauvaise nature est mieux connu, on a lieu de s'étonner delà légèreté avec laquelle se font certains mariages, de la facilité avec laquelle aussi des médecins, consultés pour des névropathies bizarres, ou pour des mélancolies que rien ne pouvait modifier, ont conseillé aux femmes de courir les chances d'une nouvelle grossesse qui ne pouvait évidemment qu'amener les résultats les plus funestes, soit pour elles-mêmes, soit pour leur progéniture. Ces considérations m'ont engagé à insister d'une manière spéciale sur la grossesse, Y accouchement et la lactation comme causes de l'aliénation. Le sujet ne laisse pas d'offrir quelque difficulté; car si les états dont je parle font déjà naître par eux-mêmes de grandes dispositions à la folie, ils sont aussi de ceux où l'intervention des causes morales et les influences héréditaires méritent d'être étudiées concurremment avec la nature des modifications physiologiques éprouvées par la femme enceinte, par celle qui accouche, ou par celle qui nourrit.

Des «roubles intellectuels pendant la période «le grossesse. — Indépendamment des prédispositions héréditaires et de certaines maladies nerveuses préexistantes dont il faut tenir compte, il est certain que les changements profonds que la conception imprime au système nerveux de beaucoup de femmes les prédisposent à des maladies qui sont propres à cette période. Pendant la grossesse, l'éclampsie est en quelque sorte préparée par le travail de chaque jour, et l'utérus devient le siège d'une irritation trop vive pour ne pas réagir sur tout le système nerveux. De là les vomissements, les convulsions, et ces perversions du goût si bizarres qu'on appelle envies des femmes grosses. Vers la fin de la grossesse, les pressions (pie ressentent les gros troncs vasculaires du bassin, ainsi que l'aorte, produisent des changements tels dans la circulation et l'innervation, que les congestions cérébrales et les convulsions n'ont p/us nen de surprenant.

« Déjà la physionomie extérieure, dit M. le docteur Weill, révèle suffisamment les changements profonds qui s'opèrent dans l'organisme et

ordonne de mettre un signe sur la maison des accouchées. Ce signe sert de sauvegarde contre les huissiers et les agents de police qui pourraient se présenter pour leur office. Van Swieten assure que les femmes en couches ont souvent des manies incurables pour avoir dévore et concentré quelque chagrin. (Esquirol, ouvr. ci!., 1. 1, p 238.)

qui suivent de près la gestation. Ainsi, il n'est pas rare d'observer, dès les premiers temps, les yeux cernés, le regard languissant, l'altération des traits, la pâleur de la face, le dégoût des aliments, les nausées, les vomissements, l'aberration de quelques sens spéciaux ; en même temps, on peut remarquer des bizarreries jusqu'alors inconnues dans le caractère, dans les affections et jusque dans l'intelligence de la femme soumise à l'état de grossesse... Les unes deviennent irascibles, sérieuses, quelquefois mélancoliques , et recherchent la solitude. Chez les autres, L'imagination s'exalte, s'égare dans les régions d'un monde inconnu, ou bien le jugement se fausse, la volonté s'affaiblit, la mémoire s'altère au point de produire une véritable incubation de l'aliénation mentale... On les voit changer d'un moment à l'autre les objets de leur prédilection, céder à des antipathies singulières, et se livrer à des actes bizarres, quelquefois criminels (1). »

Enfin, l'excessive impressionnabilité du système nerveux chez quelques femmes enceintes, aussi bien que chez les nouvelles accouchées, est un fait bien constaté, et il n'est pas rare de rencontrer dans les organes des sens des perversions bizarres , indices d'une disposition maladive générale. M.Velpeau rapporte avoir vu une dame de sa clientèle tomber sans connaissance et éprouver des convulsions pour être entrée dans une chambre où il y avait des fleurs de réséda. Esquirolfait également mention d'une femme qui, au quatrième jour de son accouchement, fut prise de délire pour avoir senti du musc. Dans une autre circonstance, cette même femme sevrait son enfant âgé d'un 'an ; elle descend dans la boutique de son mari, où il y avait de la peinture; l'odeur provoque aussitôt le délire, qui dure pendant cinq jours et qui est suivi de manie avec fureur.

Je pourrais citer d'autres exemples plus extraordinaires encore, celui, entre autres, de l'influence exercée sur les femmes enceintes par le sexe de l'enfant (2). Mais sans compter que quelques-uns de ces faits ne sont pas bien prouvés, ils appartiennent à la classe de ces anomalies étranges du système nerveux que l'on ne peut faire rentrer dans aucune loi générale, et qui ne sont que l'expression des innombrables prédispositions

(1) Weill, auteur d'une bonne dissertation intitulée : Considérations générales sur la fièvre puerpérale. Strasbourg, 1851.

[2) On lit dans Esquirol : « Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on a vu des femmes devenir aliénées après avoir accouché d'un enfant mâle, et rester exemptes d'accidents après l'accouchement d'une fille. On a vu des femmes dont le délire ne se manifestait qu'après chaque deux couches ; on en a vu qui retombaient dans le même état au troisième ou au cinquième mois de chaque allaitement , sans cause excitante assignable. «

névropatliiques que l'on remarque chez les individus. Ces prédispositions sont aussi variables que la diversité des tempéraments et des causes.

Je dois cependant faire remarquer que l'aliénation mentale chez les femmes enceintes doit être examinée à un double point de vue. Ou bien la gestation est par elle-même la cause de la folie ; ou bien c'est dans le cours d'une folie préexistante à la grossesse que les femmes sont devenues aliénées. On conçoit combien le pronostic doit varier dans l'une ou l'autre situation ; le sujet est assez important pour que je l'examine, surtout au point de vue des indications thérapeutiques qu'il comporte.

Chez trente-huit femmes que j'ai eu occasion de traiter, et dont la grossesse se compliquait d'aliénation, douze au moins étaient des êtres dégénérés dont l'état d'imbécillité ou d'idiotie, d'épilepsie, dans quelques circonstances, ne faisait de la grossesse qu'un accident qui ne pouvait avoir aucune influence sur la marche d'un état mental irrémédiable. La plupart de ces malheureuses accouchèrent , 'les unes avec l'indifférence la plus complète, les autres sans avoir pour ainsi dire la conscience de leur situation.

Chez dix-sept autres femmes, la folie qui éclata pendant le cours de la grossesse n'était pas un phénomène isolé ; il se rattachait, tantôt à des transmissions héréditaires de mauvaise nature, tantôt à des dispositions névropatliiques antérieures à l'état de grossesse et qui constituaient déjà, chez ces malades, des situations mentales inquiétantes. On avait remarqué chez elles des tendances mélancoliques, dans tous les cas une grande irritabilité de caractère et tous les attributs d'un tempérament nerveux avec des propensions à des actes bizarres ou insolites ; dans d'autres circonstances, l'élément hystérique prédominait. Trois fois la grossesse avait été conseillée pour guérir une névrose hystérique, mais sans que le résultat ait répondu aux espérances que l'on avait pu concevoir. Notons encore que la plupart de ces femmes n'étaient pas des primipares ; quelquesunes avaient accouché deux ou trois fois, et après chaque accouchement on avait remarqué une prédisposition plus grande à contracter une maladie mentale.

Ceci se comprend facilement, et l'observation va nous démontrer dans un instant que l'aliénation est d'autant plus imminente que les femmes ont été épuisées par des accouchements antérieurs.

Enfin, dans les autres folies que j'ai eu lieu d'observer chez les femmes enceintes, j'ai pu me convaincre que, lorsque le trouble des facultés était le résultat de la perturbation trop grande causée par la grossesse dans les fonctions physiologiques, l'accouchement pouvait amener une crise favorable, et que la raison reprenait ordinairement ses droits. Mais, chaque

fois qu'il existait des complications dans les causes, les choses ne marchaient pas aussi facilement, et la guérison se faisait souvent très longtemps attendre.

Dans dix cas, d'après M. Marcé (1), la grossesse et l'accouchement n'ont eu aucune influence favorable sur la guérison de l'aliénation mentale, et ont semblé plutôt accélérer la marche de la maladie vers la démence.

Dans deux cas, la grossesse a amené une guérison passagère qui a disparu avec l'accouchement. Enfin, dans quatre cas, la grossesse a été suivie d'une amélioration qui a persisté, et qui est devenue, au bout d'un temps plus ou moins long, une guérison complète.

11 est à remarquer que ces guérisons sont arrivées dans l'état de mélancolie simple, chez des femmes qui avaient eu des fausses couches, qui avaient contracté un chagrin profond d'avoir perdu un enfant. Il existait aussi chez d'autres femmes, comme le fait remarquer M. Marcé, de violents désirs érotiques avant d'être enceintes, et il est probable qu'en suspendant les désirs vénériens, la grossesse n'a été qu'un palliatif dans la situation.

Mais les conclusions les plus importantes sont celles que l'auteur que j'ai cité déduit de la comparaison d'un grand nombre de faits, conclusions que les médecins doivent toujours avoir sous les yeux quand ils sont consultés sur l'influence favorable que la grossesse peut exercer sur les femmes aliénées. Voici ces conclusions :

« On ne saurait trop s'élever contre la pratique des médecins qui conseillent ou permettent une grossesse aux femmes aliénées, car il résulte de l'observation des faits que, dans la mujorité des cas, la grossesse et l'accouchement, loin d'avoir une influence favorable sur la guérison de l'aliénation mentale, semblent au contraire accélérer la marche de la maladie vers la clémence; si, dans certains cas exceptionnels (deux fois sur seize) , la grossesse a suspendu la marche de la maladie, cette modification a été passagère , et la folie a reparu après l'accouchement.

» Dans quelques cas peu nombreux (quatre fois sur seize), et remarquables surtout par la prédominance des manifestations érotiques, la grossesse a influé d'une manière heureuse sur la guérison.

» Lorsque la folie se développe pendant la grossesse, très souvent elle reste incurable même après l'accouchement, ou guérit beaucoup plus

(1) Dans un mémoire intitulé De l'influence de la grossesse el de l'accouchement sur l'aliénation mentale (Annales mcclico-psychologiques, t. XXI, p. 317), l'auteur, M. le docteur Marcé, émet des conclusions que ma propre expérience me porte à accepter.

tard, en sorte qu'on ne peut attribuer à ce dernier une influence réelle sur la terminaison de l'affection nerveuse.

» Quelquefois cependant l'accouchement emporte avec lui la maladie, ce qui peut alors être regardé comme sympathique. »

Ces conclusions anticipées , qui recevront encore d'autres développements dans le chapitre des crises, m'ont paru devoir être rapprochées ici de l'étude étiologique spéciale à laquelle nous nous livrons. Nous allons examiner maintenant l'influence exercée par l'accouchement et la lactation.

De l'aliénation mentale dans ses rapports avec l'accouchement. —

«Après l'accouchement, immédiatement après avoir été délivrée, la femme, dit M. le professeur Velpeau , est sous l'influence de modifications non moins importantes que pendant le travail. La déplétion brusque de l'abdomen change rapidement les rapports de tous ses organes. Le sang, qui parcourait avec tant de difficulté le système aortique inférieur, s'y précipite à pleins canaux , avec d'autant plus de liberté que les viscères ne sont plus pour ainsi dire soutenus par rien. La grossesse et le travail excitent le système encéphalo-rachidien en y refoulant les fluides ; la délivrance trouble les fonctions de cet appareil en le privant trop brusquement de son stimulus naturel.

» D'ailleurs, ajoute avec raison le même praticien , le travail puerpéral de la matrice n'est pas fini avec la sortie de l'œuf, une partie des liquides qui se trouvent combinés avec sa substance vont rentrer, plus ou moins altérés, dans le torrent circulatoire. Plus fortement irrité dans un état voisin de la maladie que pendant sa distension, cet organe ne se contracte plus avec la même innocuité. Sa réaction sur les portions de membranes, de placenta , sur les caillots qui peuvent être restés dans la cavité, se transforme souvent au loin. Enfin, après le bouleversement amené par la gestation et par le travail, l'équilibre, qui tend naturellement à se rétablir, tend aussi parfois à imprimer de nouvelles secousses à la puissance nerveuse. »

Si tel est l'état physiologique de quelques femmes pendant et après le travail de l'accouchement , état qui place le système nerveux dans un grand état de surexcitation et détermine parfois les convulsions les plus terribles, comment nous étonnerons-nous de voir se produire dans ces cas le délire de l'aliénation mentale? Ici nous avons à faire la même réserve que celle que nous avons déjà énoncée dans d'autres aperçus étiologiques, sur la manière dont il faut considérer l'action des causes. Le travail de la parturition, les douleurs qui l'accompagnent, les hémorrhagies qui peuvent en être la conséquence, suffisent déjà pour amener des

accidents redoutables, les convulsions et le délire; mais il est bon d'ajouter qu'il n'est aucune situation pathologique aussi souvent influencée par l'ensemble des causes désignées sous le nom de causes mixtes. Ce sont les prédispositions héréditaires à la folie et les maladies nerveuses qui ont affligé la femme avant son mariage; ce sont les émotions morales de toutes sortes qui peuvent assaillir la femme en couches, les craintes et les préoccupations de l'avenir, les mauvais traitements , l'abandon et le désespoir dans le cas où l'accouchement est le résultat d'une faute souvent irréparable. Toutes ces circonstances sont assez connues des praticiens pour que j'y insiste trop longuement, et je tiens seulement à appeler l'attention sur les phénomènes principaux que nous présente la folie des femmes en couches, mania puer -per 'arum.

Esquirol, à la haute expérience duquel il faut toujours recourir quand il s'agit d'aliénation mentale, nous avertit que si le délire passager qui se manifeste après le travail de l'accouchement se dissipe promptement , soit par l'écoulement des lochies , soit par leur diminution lorsqu'elles sont trop abondantes, soit par la sécrétion laiteuse, soit par la cessation de la fièvre, il est cependant des femmes qui, dans leur frénésie, tuent l'enfant qu'elles viennent de mettre au jour. La fausse honte, l'embarras, la crainte, la misère, le crime, ne dirigent pas toujours l'infanticide, dit ce célèbre médecin : le délire, en troublant la raison des nouvelles accouchées, conduit aussi parfois leurs mains sacrilèges.

« Une fille est enceinte, elle ne cache point sa grossesse, elle fait faire une layette; la veille de son accouchement, elle se montre à tout le monde. Elle accouche pendant la nuit; le lendemain, on la trouve dans son lit et l'enfant dans les latrines, mutilé de vingt et un coups d'un instrument qu'on juge être des ciseaux. Cette fille est arrêtée quelques heures après, elle est portée sur un brancard à deux lieues de la maison où elle est accouchée ; elle s'oppose à ce qu'on la dérobe aux regards de ses compatriotes indignés. Pendant la route, elle répète souvent à ceux qui la portent et la conduisent : — Ils ne me feront pas de mal , ils ne me feront rien, ri est-ce pas? Je n'ai pas fait de mal; ils ne peuvent rien me faire. Quelques jours après on l'interroge, elle avoue son crime, ne se défend pas, ne témoigne pas le moindre regret; mais elle refuse de manger (1). »

« Cette fille, dit Esquirol, n'avait-elle pas un accès de délire? » Mais ce médecin n'insiste pas davantage, par la raison, dit-il, que ce fait et des faits semblables appartiennent à la médecine légale.

(I) Esquirol, omit, cit., t. I, p. 231, § 5, De l'aliénation mentale des nouvelles accow chées et des nourrices.

je ne pense pas que ce fait doive être relégué sans commentaire dans la médecine légale des aliénés ; il nous révèle une situation pathologique qui tient de trop près à l'histoire intime du délire de l'aliénation pour que nous n'en disions pas quelques mots. J'ai vu, dans cinq circonstances différentes, se produire, après un accouchement, des délires brusques, instantanés, furieux. Sous l'influence de ce délire, les nouvelles accouchées auraient détruit leurs enfants si on ne les avait pas soustraits à leur aveugle fureur. Ici, cependant , il ne s'agissait pas de filles qui avaient intérêt à faire disparaître le fruit d'un amour criminel ; la folie s'était déclarée chez des femmes mariées et chez des primipares. Deux fois, l'accès de manie succéda à des attaques d eclampsie, une autre fois à une abondante hémorrhagie. Un travail long et douloureux, qui nécessita l'application du forceps, détermina, dans un autre cas, un accès formidable de manie chez une jeune femme dont l'intelligence avait, du reste, été fortement ébranlée par de violentes peines morales. Enfin, on amène un jour à notre asile une jeune femme de vingt et un ans, accouchée depuis huit jours et qui était livrée à l'exaltation la plus furieuse qu'il m'ait été donné d'observer. Cette malheureuse insensée avait les yeux hagards, les cheveux hérissés. « Je suis le diable », disait-elle en se précipitant sur les personnes qui l'entouraient. On avait été obligé de lui soustraire son enfant qu'elle voulait étrangler. Un isolement de quelques jours, des bains prolongés avec allusion d'eau froide, l'application de sangsues derrière les oreilles, dissipèrent, après quelques jours, cet état si pénible, et la jeune femme n'avait plus qu'un souvenir très confus de ce qui lui était arrivé. Elle se rappelait seulement avoir eu des visions terrifiantes. Chez les autres malades, il y eut aussi des hallucinations, mais aucun délire systématique comme chez la jeune femme qui croyait être le diable, et appelée, en conséquence, à entraîner avec elle dans l'abîme tout ce qui V entourait.

On voit donc par ces exemples que l'éclampsie, les douleurs de l'accouchement, les pertes utérines abondantes, peuvent être le point de départ, • tantôt d'un délire fugace qui se dissipe avec la cause qui l'a produit , tantôt d'un délire qui peut se continuer et produire l'aliénation. Cette dernière affection, lorsqu'elle est convenablement soignée, a beaucoup de chances de guérir, s'il n'y a pas de complications, de prédispositions héréditaires ou névropathiques antérieures. Dans un des cas que je cite, la folie eut néanmoins une durée très longue , mais cela tient à ce que la malade avait été singulièrement affaiblie par d'abondantes hémorrhagies , et que sa constitution avait été considérablement affaiblie par un état chlorotique dont elle avait eu à souffrir pendant sa grossesse.

L'épuisement extrême amené par des couches successives, l'anémie, l'appauvrissement du sang qui en sont le résultat, doivent être signalés parmi les causes les plus importantes de la folie puerpérale et parmi les complications de cette maladie. J'ai vu la folie suite de couches arriver hien plus souvent après le troisième ou quatrième accouchement qu'après le premier, et l'analyse des observations contenues dans l'ouvrage d'Esquirol confirme ce fait , tout en faisant voir l'influence des causes mixtes dans la pathogénie de l'aliénation.

1° Cinquante-trois ans. Aliénation après la cinquième couche; hérédité.

T Cinquante et un ans. Douze couches successives, compliquées chacune d'aliénation, un mois à six semaines; hérédité, chagrins.

3° Quarante ans. Devient aliénée après sa quatrième couche, et sept mois après avoir donné le jour à un cinquième enfant. La folie éclate au moment de le sevrer ; chagrins.

4° Quarante et un ans. Au troisième jour de la troisième couche, délire,1 fureur. A quarante-deux ans, nouvel accès d'aliénation en dehors de l'accouchement. Oncle et tante aliénés. A fait diverses maladies graves, menstruation difficile.

5° Cinquante-neuf ans. A trente ans, accouchement d'un quatrième enfant; délire religieux. Onze couches successives, suivies d'aliénation. A cinquante ans, cessation des menstrues. Nouveaux accès d'aliénation à cinquante-trois ans et à cinquante-neuf ans. La mère a été aliénée; la fille et la petite-fille sont devenues folles.

6° Trente-quatre ans. A vingt-six ans, première couche. Une dame portant du musc monte chez elle, aussitôt délire ; reste très susceptible. Nouvel accès à trente-six ans, provoqué par l'odeur de la peinture.

7° Vingt-quatre ans. Aliénée après sa première grossesse. La mère a été aliénée ; la menstruation était difficile ; céphalalgie, frayeur très grande.

8" Quarante et un ans. Premier accès de folie à dix-huit ans, par la suppression des règles; la maladie dure dix-huit mois. Accouche à trente-six ans ; accès de fureur au quatrième jour, à la suite d'une frayeur. Meurt incurable.

9° .... Une jeune femme, devenue aliénée après sa première couche, par suite du chagrin de n'avoir pas eu un garçon. Guérison quatre mois et demi après l'accouchement.

10" Dix-neuf ans. Accouchement heureux; s'expose à l'air froid et délire dès le premier jour. Guérie à la suite d'une crise favorable, amenée par un abcès du sein.

11° .... Accès de folie après avoir sevré son second enfant, chez une

femme très romanesque et qui avait déjà donné des signes de perlurbation intellectuelle avant son mariage.

12° Vingt-six ans. Femme de la campagne, mariée à un homme très brutal ; il la maltraite deux heures après ses couches, et lui jette sur le corps un seau d'eau froide; suppression des lochies; même jour, manie avec fureur.

13° Vingt-cinq ans. Mariage de raison. Femme romanesque, tempérament nerveux. Fuit avec son amant le domicile conjugal; accouchement pénible ; crainte, remords ; se lève pieds nus et arrose son lit avec des odeurs. Dès le troisième jour, la folie éclate.

\U° Trente et un ans. Accouchée depuis deux mois. Un violent chagrin détermine un accès d'aliénation.

15° Vingt-huit ans. Au sixième jour après ses couches est abandonnée de son amant. Le délire se déclare ; guérit après le second retour des menstrues. Prédispositions héréditaires.

De la folie pendant la période de laetation. — « La suppression du

lait, se demande Esquirol, est-elle cause, en effet, de l'aliénation ? On peut répondre, dit cet éminent praticien, que les folies se manifestent le plus ordinairement chez les femmes qui ne nourrissent pas. » Sur 92 aliénées suite de couches, Esquirol a noté que 29 étaient fdles, 63 mariées ; or, les filles rarement nourrissent. Le plus grand nombre des faits prouve que le lait diminue, se supprime ou perd de ses qualités avant l'explosion du délire; mais il est aussi des observations qui constatent que la suppression ou la diminution du lait n'a lieu qu'après l'explosion de la folie.

Le lait agit-il comme corps étranger dans les accidents qui suivent l'accouchement ou l'allaitement ? Les anciens médecins et accoucheurs, Levret, Mauriceau , Puzos , Van Swieten , Boerhaave, Brandis, Swediaur, etc., ont, comme on sait, décidé la question dans le sens favorable aux métastases laiteuses, et les croyances populaires sont encore, de nos jours, en rapport avec cette manière de considérer la question.

u Les laits répandus, dit M. le docteur Pidoux, sont une idée physiquement fausse, mais une idée pathologique grossièrement vraie. Qui oserait dire que le sang n'est pas imprégné de qualités toutes spéciales et assez bien connues aujourd'hui, en rapport avec les besoins utérins et plus tard extra-utérins de l'enfant? Et qui pourrait nier que ces matériaux si altérables, si facilement malades, ne forment celles des sécrétions morbides plastiques et purulentes qui pleuvent chez la puerpérale sous l'influence de la moindre irritation ? N'y a-t-il pas une ressemblance anatomique au moins entre le sang du rhumatisme aigu et le sang

Page 1