ALCOOL. — OPIUM. — SUBSTANCES ÉBRIANTES
déterminent dans les fonctions du système nerveux, en raison aussi des délires spéciaux qui en sont la conséquence.
Les diverses intoxications par l'alcool , l'opium et autres substances ébriantes, ainsi que par des matières alimentaires altérées, par des agents employés dans l'industrie, se rapportent à l'ordre des causes spécifiques. Dans mes Etudes sur les causes dégénératrices dans l'espèce humaine, j'ai attaché une importance extrême à l'histoire de ces causes que j'ai examinées, non-seulement dans leur influence sur les individus qui y étaient exposés , mais dans leur action sur l'état physique et mental des enfants qui sont fécondés dans la période où leurs ascendants se livrent à l'usage excessif des différentes substances ébriantes.
L'alcool et l'opium sont les deux principaux agents d'intoxication des peuples occidentaux et orientaux , et j'ai fait remarquer en outre qu'il n'est sur le globe peuplade si abandonnée qui n'ait recours à quelque agent narcotique au moyen duquel les individus amènent l'exaltation du système nerveux , et se procurent ainsi des sensations qu'ils recherchent, avec aVidité.
Parmi ces substances, les unes, telles que le vin , l'alcool et différents liquides fermentés, entrent dans la consommation journalière ; et d'autres, telles que l'opium, la belladone, les narcotiques en général, ne sont ordinairement employées qu'en thérapeutique. On sait que c'est dans le but de déterminer des sensations factices que ces différents agents ont été détournés de leur usage primitif : l'opium et le tabac , par exemple , se consomment aujourd'hui dans des proportions si extraordinaires , qu'il est impossible de ne pas leur faire une large part dans l'histoire des substances qui agissent d'une manière funeste sur le système nerveux.
Parmi les agents employés dans l'industrie, nous aurons à porter l'attention sur les délires spéciaux qui résultent de la manipulation du plomb, du mercure, du phosphore, de l'arsenic. Quant aux empoisonnements causés par les substances alimentaires altérées , nous verrons pareillement à quel point certaines manifestations délirantes se lient au principe intoxicant que renferment ces matières. L'ergot du seigle, le verderame du maïs amènent des troubles fonctionnels et des lésions organiques que nous ne pourrons passer sous silence.
Enfin , l'espèce d'intoxication causée par les miasmes paludéens , l'influence qu'exerce sur les fonctions du système nerveux la constitution géologique du sol, nous permettront d'assigner au crétinisme sa véritable origine, et de distinguer cette dégénérescence de l'idiotie, de l'imbécillité, et d'autres états dégénératifs avec lesquels on l'a souvent confondue.
« La variété des formes du délire, sous l'influence des diverses espèces
2\k ÉTI0L0GIE. — CAUSES SPÉCIFIQUES DE LA FOLIE.
de narcotiques et de spiritueux, est, dit M. le docteur Falret, un phénomène remarquable , quelque ignorée que reste d'ailleurs la modification cérébrale à laquelle correspond le genre particulier de trouble mental. Rappelons, néanmoins, que l'action des stupéfiants est loin d'être constamment la même; la diversité des idiosyncrasies, et plus encore les dispositions actuelles de l'esprit et du cœur, donnent lieu à beaucoup de différences. Cependant il est reconnu d'une manière générale que chaque agent narcotique ou spiritueux, pris à l'excès, développe plus particulièrement certaines dispositions morales exaltées , délirantes ; que le vin excite à l'expansion , à la gaieté , à la confiance , tandis que certaines plantes vireuses plongent dans l'extase, la fureur, la tristesse, le découragement... . Que de mystères dans ces phénomènes de la sensibilité (1)!»
Je suis parfaitement de l'avis du savant médecin de la Salpêtrière, et j'ai déjà établi, à propos des délires propres à certaines constitutions çlimatériques, que si tous les individus soumis à l'action des mêmes causes éprouvent généralement des phénomènes semblables, ils sont cependant plus ou moins aptes à délirer, selon leurs dispositions morales préexistantes , la force du caractère , le degré d'impressionnabilité du système nerveux, et surtout selon l'âge et le sexe. D'un autre côté, il n'en restera pas moins bien établi que les lésions des fonctions digestives et nerveuses (la gastrite chronique, les paralysies, les convulsions), que les troubles sensoriaux et intellectuels (hallucinations, délires tantôt gais, tantôt tristes) , que même les tendances à des actes nuisibles et malfaisants (suicide, homicide), sont les conséquences inévitables de telle ou telle intoxication. Ces phénomènes prouvent suffisamment cette l'elation de causes à effets sur laquelle je ne cesse d'appeler l'attention du lecteur, et qui me parait assez évidente pour servir de base à une classification des maladies mentales.
Un mot encore sur les intoxications par les substances ébriantes , afin de bien faire la part de la question écologique et celle de la question pat] logénique.
L'ingestion continue et progressive de certaines substances ébriantes, telles que l'alcool par exemple, constitue une maladie qui dans ces derniers temps a été désignée sous le nom d'alcoolisme chronique. Quand nous emploierons ce terme, nous aurons particulièrement intention de désigner un état pathologique physique et moral chez un individu qui, jouissant primitivement de sa raison, s'est laissé progressivement aller à
(I) Falret, Du délire, p. 23.
COMMENT INTERPRÉTER l'aCTION DES CAUSES SPÉCIFIQUES? ||S
des habitudes qui, devenues invétérées, se présentent sous la forme de tendances irrésistibles et déterminent dans l'organisme des lésions d'une nature spéciale. Mais ceci n'exclut pas l'existence d'antres situations pathologiques préexistantes et qui influent sur les tendances que peut montrer un individu à abuser avec excès de boissons alcooliques. Ainsi, n'est-il pas rare de voir, au début des maladies mentales, et particulièrement de la paralysie générale, des personnes que l'on avait toujours citées pour leur sobriété, se révéler tout à coup à l'observation sous un aspect qui dénote une grande dépravation des instincts. L'alcoolisme, dans les cas de ce genre, n'est plus que le résultat d'une maladie préexistante ; et, si cette manière de considérer les choses est de nature à éclairer le diagnostic et le pronostic, elle a aussi son côté important pour ce qui regarde la médecine légale des aliénés.
Je me suis longuement étendu sur les causes physiques de l'aliénation, et j'ai essayé de démontrer les rapports qui existent entre les lésions organiques et les troubles de l'intelligence. La simple exposition des faits a suffisamment établi que s'il existait des causes physiologiques parfaitement définies, il était impossible, dans la pluralité des cas, de rejeter l'intervention d'autres éléments étiologiques de l'ordre intellectuel et moral. Rarement une cause agit-elle dans l'indépendance de son action ; et, si cela est vrai pour les causes physiques, nous serons bien obligés d'admettre que les causes morales doivent être étudiées au même point de vue. C'est à cet ordre de causes que nous allons consacrer le chapitre suivant. D'ailleurs, nos recherches étiologiques ne seraient pas complètes si, après avoir étudié les influences physiques qui peuvent troubler nos facultés intellectuelles, nous n'examinions pas le rôle que jouent, dans les mêmes circonstances, les causes morales.