‹ Traité des maladies mentaleChapitre 134 sur 500 · CONSIDÉRATIONS SUR L'INFLUENCE DES CAUSES MORALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR L'INFLUENCE DES CAUSES MORALES

prédispositions physiques. N'avait-on pas avancé, par exemple, que les femmes, par la mollesse de leur constitution, par la mobilité de leurs sensations et de leurs désirs, par le peu d'application qu'elles apportent à tout, semblent devoir être moins sujettes que les hommes à la mélancolie.. . . Telle était l'opinion d'Arétée, de Cselius Aurelianus et des anciens ; mais, comme le fait observer Esquirol : « l'extrême susceptibilité, la vie sédentaire de nos femmes, leurs qualités mêmes, ne sont-elles pas des causes prédisposantes à cette maladie? » Et ce célèbre médecin ajoute :

« Les femmes ne sont-elles pas sous l'empire d'influences étrangères à l'homme, telles que la menstruation, la grossesse, l'accouchement, l'allaitement? Les passions amoureuses qui chez elles sont si actives, la religion, qui est une véritable passion pour plusieurs, lorsque l'amour n'occupe pas exclusivement leur cœur et leur esprit, la jalousie, la crainte, n'agissent-elles pas plus énergiquement sur les femmes que sur les hommes? Aussi la mélancolie religieuse est très fréquente chez elles , surtout dans la classe inférieure de la société et dans les contrées livrées à l'ignorance. Les jeunes filles, les veuves et quelquefois les femmes au temps critique, sont en proie à la mélancolie érotique. Les hommes, dit Zimmermann, sont fous par orgueil, les filles par amour, les femmes par jalousie (1). » Or, tout ce que dit Esquirol touchant les causes spéciales qui chez la femme développent la mélancolie est parfaitement juste. L'examen psychologique des causes n'amène à des résultats certains qu'à la condition de faire la part des tempéraments des individus , de leur profession et de leur manière de vivre, et surtout des conditions héréditaires dans lesquelles ils se trouvent.

L'histoire réelle des causes morales de la folie serait celle des passions qui agitent le cœur de l'homme et des erreurs qui entraînent son esprit. Il nous est impossible d'entreprendre une pareille tâche dans une œuvre élémentaire. J'essayerai cependant de résumer dans un seul paragraphe les causes morales que nous avons lieu d'observer dans nos asiles d'aliénés. Cette simple indication suffira pour faire entrevoir l'importance d'une pareille étude faite à un point de vue médical et philosophique. En effet, avant de parler des causes morales proprement dites et qui tiennent de si près à notre organisation sociale, à nos mœurs, à notre éducation , il faudrait faire la part des dispositions instinctives pour le mal, qui chez l'homme sont souvent une preuve de transmissions héréditaires de mauvaise nature. D'un autre côté, l'orgueil, la jalousie, la colère, la paresse, la luxure, toutes les tristes passions, en un mot, qui agitent le cœur

(1) Esquirol, ouvr. cit., t. î, p. 428.

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humain, doivent surtout être considérées à titre de prédispositions. On conçoit facilement ce que les causes morales ordinaires peuvent gagner en intensité maladive dans les cas où prédominent les vices précités, et c'est pour s'être placé à un point de vue trop absolu que je ne suis donc nullement surpris de voir un auteur célèbre faire une déplorable confusion de la folie eb du péché. Heinroth n'avait pas établi une distinction assez grande entre les disposit ions au mal qui existent dans le cœur de l'homme, et le mal moral lui-même. Loin de moi la prétention d'examiner ce sujet d'un point de vue si élevé ; je me contenterai simplement de résumer les conséquences des principales causes morales. De ces études étiologiques générales se déduiront deux ordres de faits qui formeront des paragraphes séparés, et néanmoins reliés par la communauté de l'idée scientifique. Ces paragraphes ne seront pour ainsi dire que des conclusions et porteront sur les points suivants :

1° Comment faut-il comprendre le phénomène cause?

2° En quoi une classification des maladies mentales qui repose sur l'élément étiologique répond-elle mieux que toute autre à l'idée que l'on doit se faire de l'aliénation, de la nature de cette maladie, de sa prophylaxie et de son traitement?

§ II. — Amour contrarié.

« L'amour, qui si souvent cause l'érotomanie et même la nymphomanie dans les pays chauds, a perdu son empire en France; l'indifférence des esprits a gagné les cœurs, et les passions amoureuses n'ont ni l'exaltation, ni la pureté qui engendraient la folie érotique. » Ainsi s'exprime Esquirol, et quoique ces paroles admettent des exceptions, nous devons néanmoins donner à nos statistiques l'interprétation morale que comportent les chiffres. Reconnaissons donc que dans notre société actuelle les folies par amour sont assez peu nombreuses, dans la classe populaire surtout. L'immoralité, les unions précoces et illicites des deux sexes, ne font plus guère rechercher dans l'amour qu'une satisfaction des sens qui amène l'abrutissement de l'esprit, une triste et dégradante indifférence sur une position perdue sans retour, et qui, dans beaucoup de circonstances, ne laisse en perspective aux jeunes filles que la misère et la prostitution.

Toutefois il faudrait se garder de généraliser l'état social signalé par Esquirol, car cet auteur cite lui-même des faits qui prouvent rinllucnie fatale qu'un amour contrarié exerce sur les facultés intellectuelles. Ces faits, ainsi que tous ceux qui émanent du trouble des sentiments, impriment au délire un cachet particulier; l'exaltation maladive du sentiment

INFLUENCE DE l'aMQUR. — FOLIE AMOUREUSE. 219

religieux en est un exemple frappant. Je puis même ajouter que les troubles de l'ordre intellectuel, physique et moral causés par la passion amoureuse ont un tel caractère pathologique, que, en dehors de toute idée systématique de classification, les pathologistes, aussi bien que les moralistes de toutes les époques, nous ont laissé, à propos des souffrances morales produites par l'amour, des descriptions où se trouvent les éléments d'un délire que l'on pourrait appeler folie par amour.

Une demoiselle de Lyon devint amoureuse d'un de ses parents à qui elle était promise en mariage. Les circonstances s'opposèrent à l'accomplissement des promesses données aux deux amants; le père exigea l'éioignement du jeune homme. Or, à peine est-il parti, que cette jeune lille tomba dans une profonde tristesse, ne parla plus, resta couchée, refusa toute nourriture. Les sécrétions se supprimèrent; mademoiselle repoussa tous les conseils, toutes les prières, toutes les consolations de ses parents, de ses amis. Après cinq jours employés à vaincre sa résolution, on se décida à rappeler son amant ; il n'était plus temps, elle succomba et mourut dans.ses bras le sixième jour. « J'ai été frappé, dit Esquirol, de la rapidité de la marche de la maladie chez une femme qui mourut si prompt ement après avoir acquis la conviction de l'indifférence de son amant. »

a Une jeune fille de haute naissance, dit Descuret, fait à son père le sacrifice de son amour pour un roturier, mais ce sacrifice était au-dessus de ses forces ; une fièvre lente la mine et la consume, et elle meurt avec tous les symptômes de la consomption pulmonaire (1). »

Une jeune fille de dix-sept ans, dont j'ai rapporté l'observation, devint aliénée après avoir vu manquer un mariage qu'elle ambitionnait avec ardeur. Elle guérit de ce premier accès de folie, mais depuis elle est restée singulièrement impressionnable, et il a suffi qu'elle ait appris le mariage d'une de ses amies de pension pour être en proie à une jalousie qui amena une rechute.

J'ai cité dans mes Etudes cliniques (t. II, p. 223 et suiv.) de nombreux exemples de délires causés par l'amour contrarié ou froissé , et les caractères pathognomoniques de l'affection morale qui en est la conséquence nous permettront de tracer les véritables caractères de la folie amoureuse, et de la distinguer de l'érotomanie proprement dite. Nous pouvons dire d'avance que la dépression mélancolique , portée quelquefois jusqu'à la stupeur, que les tendances au suicide, la consomption physique et les transformations hystériques, forment les principaux caractères d'une vésanie qui mérite assurément de tenir son rang dans la nosologie des maladies

. (1) Descuret, Médecine des passions, p. 538. Paris, 1841.

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