ÉTI0L0GIE. — EXCÈS DE TRAVAUX INTELLECTUELS
étiologiques complexes qui pouvaient l'obscurcir, et nous avons des données suffisantes pour nous entendre sur la véritable acception de ces formes particulières de vésanie désignées sous les noms de délire religieux, délire amoureux. Pour bien comprendre la nature du phénomène psychologique, il ne s'agit en réalité que de savoir reporter ces sortes de folies à leurs véritables origines.
Il est incontestable que l'amour de Dieu et la crainte de sa loi peuvent être portés à un point tel que l'exagération de ces deux préceptes atteigne les proportions d'une maladie mentale bien déterminée, sui generis, pour parler le langage de l'école. Dans ces conditions, la folie aura un caractère d'autant plus redoutable, que l'intercurrence d'autres passions, telles que l'orgueil, la haine, l'esprit de vengeance, sont de nature à élever le simple mysticisme au degré du fanatisme le plus sanguinaire. Les tendances au suicide et à l'homicide, les croyances à l'obsession démoniaque, les hallucinations d'un ordre particulier, les maladies convulsives et des lésions spéciales du système musculaire, ont été observées dans des occurrences pareilles. Ce que je dis de l'exaltation du sentiment religieux peut aussi se dire de l'exaltation du sentiment de l'amour, et la folie qui en sera la conséquence aura aussi des phases phénoménales bien caractérisées.
Mais, dans l'état actuel des esprits, les folies de cette sorte sont rares, et toutes les fois que les troubles intellectuels se compliqueront d'exaltation du sentiment de la religion ou de l'amour, il sera nécessaire, ainsi que je le disais, de remonter à la véritable origine de ces délires. On la trouvera tantôt dans l'étude de causes prédisposantes diverses, telles que le milieu où s'est développé l'individu, l'éducation qu'il a reçue, la nature de son tempérament, l'hérédité ; on l'observera, tantôt dans les transformations que l'intelligence subit dans certaines névroses, telles que l'hystérie, ïépi/epsic, Yhypockondrie. Dans tous les cas, ces considérations, que je crois basées sur la saine observation des faits, m'autorisent à émettre de nouveau une assertion qui sera le fondement de ma classification des maladies mentales, à savoir, que la forme particulière de toute folie doit être étudiée dans ses rapports avec la nature de la cause qui la . produit.
§ 2V. — Excès de travail intellectuel, fausse direction imprimée à nos facultés.
Les causes de la folie amoureuse et delà folie religieuse ont le pouvoir d'agir d'une manière spéciale sur nos sentiments; c'est dans la sphère affective de notre être que se montrent les premiers symptômes d'un trouble qui entraînera ultérieurement l'intelligence dans les erreurs les plus grandes. Mais ici l'évolution d'une folie qui a bien aussi son caractère
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particulier semble avoir son point de départ dans des aspirations d'un ordre différent. « Les veilles excessives, en épuisant les forces ; le sommeil prolongé, en appesantissant le corps et l'esprit, jettent dans la morosité et la torpeur. Les excès d'étude usent l'homme, dit Celse, plus que le travail de corps, si l'étude n'est pas subordonnée à des temps de repos et d'exercices, si elle est concentrée sur un seul objet ; et si cet objet est abstrait, mystique et romanesque, alors l'homme vit dans un danger éminent de devenir lypémaniaque.... La mélancolie est plus à craindre encore, si aux excès d'étude, se joignent des écarts de régime, une conduite dissipée et dissolue, ou bien un goût trop décidé pour la vie solitaire. Zimmermann rapporte plusieurs exemples de mélancolie produite par cette dernière cause.... Il est quelques professions, dit Esquirol, qui disposent plus particulièrement à cette maladie, parce qu'elles exaltent l'imagination et les passions, et exposent ceux qui s'y livrent aux écarts de régime de toutes sortes : tels sont les musiciens, les poètes, les acteurs, les négociants qui font des spéculations hasardeuses; je pourrais nommer, dit Esquirol, plus de vingt acteurs pour lesquels j'ai été consulté. »
Ces réflexions nous font déjà entrevoir la complexité des éléments qui entrent dans le mode d'opérer de la cause désignée sous le nom d'excès de travail intellectuel. Les deux observations citées par Pinel dans son Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale sont d'une vérité tellement saisissante, que je ne puis m'empècher de les reproduire.
« Un jeune homme, distingué d'ailleurs par ses talents et des connaissances profondes en chimie, méditait depuis quelque temps une découverte qui, selon lui, devait le mener à' une grande fortune. Son imagination s'exalte ; il se détermine à rester plusieurs jours enfermé dans son laboratoire, et pour mieux s'exciter au travail, éloigner le sommeil, et s'élever à la hauteur du projet qu'il médite, il prépare des stimulants de diverses sortes. Une jeune chanteuse partage sa retraite ; il fait un usage répété de liqueurs fortes; il flaire tour à tour des substances odorantes et le iïiuriate oxygéné de potasse ; il va même jusqu'eà faire des arrosements fréquents avec de l'eau de Cologne. On imagine combien l'action combinée de tous ces moyens, réunie à la chaleur d'un fourneau à réverbère, était propre à porter au dernier degré d'excitation ses facultés morales et physiques ; et l'on doit peu s'étonner si, vers le huitième jour, il survint un délire des plus furieux. »
« Un autre jeune homme très fortuné s'était successivement appliqué, pendant les dernières époques de son éducation, à la physique, à la chimie et aux beaux-arts. Une vanité exagérée le domine, et lui fait entrevoir dans l'avenir une carrière des plus brillantes ; rien ne lui paraît plus
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propre pour l'assurer qu'un long voyage entrepris pour s'instruire dans des régions peu connues. L'histoire de ce voyage qui servira à l'annoncer dans le monde doit être remarquable par la nouveauté des faits, le luxe typographique et l'élégance des dessins. Des artistes connus l'accompagnent partout , et pour mieux soutenir les fatigues du jour et les veilles de la nuit, il fait un usage excessif du café. 11 s'arrête quelquefois dans ses savantes excursions pour mettre en ordre ses collections ou rédiger ses notes, et il se livre plusieurs jours à une étude opiniâtre dans une chambre fortement chauffée. Il craint encore que ses sens ne soient pas assez excités, et il y joint un usage abondant de liqueurs alcoolisées. Bientôt après, son imagination ardente le pousse dans un autre excès. Il veut éprouver jusqu'à quel point il peut soutenir l'abstinence ; il s'enfonce en chaise de poste, et avec quelques domestiques affidés, dans des régions peu habitées, ne s'arrête que pour ses relais, et ne prend pour toute nourriture, pendant plusieurs jours, que du café et des liqueurs fortes dont il avait fait une provision abondante. Le repos succède brusquement au mouvement ; il reste un mois de suite couché dans son lit, et ne se lève que pour prendre à la hâte un repas très frugal. Son goût pour les singularités le porte encore à tenter une autre expérience. 11 choisit pour séjour une ville très connue pour son insalubrité, et pour se garantir de toute impression délétère, il prend chaque jour pendant un mois de fortes doses de quinquina. 11 revient de nouveau dans son séjour habituel, et, livré à ses rêveries, il regarde le temps donné au sommeil comme perdu sans retour, et, animé par l'exemple de plusieurs grands hommes, il se couche très tard et donne les ordres les plus précis pour être réveillé de grand matin , et même forcé de sortir de son lit. Des chagrins survenus à cette époque et de vives contrariétés donnent de nouvelles secousses à cette raison vacillante, et enfin un délire violent se déclare. »
Ces deux exemples vont nous aider à apprécier l'action de la cause désignée sous le nom d'excès de travail intellectuel. Il est évident que les excès de travail intellectuel chez ces deux jeunes gens sont bien moins la cause de la folie qu'un des symptômes d'une maladie nerveuse préexistante. Seulement il existe dans l'un et l'autre cas une prédominance d'idées orgueilleuses. Ils se croient appelés à de grandes destinées, et nous offrent, sous ce rapport, une analogie avec certains aliénés hypochondriaques au délire des persécutions, qui, après avoir passé par tous les degrés d'une crainte et d'une terreur qui peuvent aller jusqu'à la stupeur la plus profonde, subissent de singulières transformations, et se croient, eux aussi, appelés à de grandes destinées. Les uns prétendent épouser de grandes princesses ; les autres sont devenus des prophètes, des inspirés,