G ÉT10L0GIE. — EXCÈS DE TRAVAUX INTELLECTUELS
lectuels les plus incohérents, passant d'un sujet à un autre et se croyant apte à tous les genres. Dans cette situation encore, l'excès de travail intellectuel n'était que la conséquence de la maladie ; car ordinairement cet aliéné-, irascible à l'excès, déliant envers tout le monde, était plongé dans la torpeur et l'apathie, et son existence s'est terminée par l'idiotisme.
Je rattache à la cause désignée sous le nom d'excès de travail intellectuel une variété de malades dont les uns, par suite de mauvaise direction dans les études qu'ils ont entreprises tardivement, sont tombés en démence, et dont les autres, par suite d'une concentration trop absolue de leur esprit sur un même sujet, en sont arrivés à systématiser des erreurs sur des points scientifiques, ou sur des questions qui se rapportent aux grands intérêts de la religion, de la morale, de l'économie sociale ou de la politique.
J'ai observé dans nos asiles un assez grand nombre d'individus appartenant à cette première catégorie, et dont l'état mental avait tourné au délire des persécutions. Si, chez quelques-uns, j'ai remarqué des dispositions intellectuelles congénitalement assez bornées, chez d'autres il existait de véritables aptitudes intellectuelles. Mais, ainsi que je le disais, leurs études avaient été mal dirigées, elles avaient été tardives, et la science n'avait pas été le premier but de leur activité. Des insuccès amers dans les épreuves de leurs examens avaient déterminé des déceptions et des chagrins faciles à concevoir. Il n'y a pas lieu de s'étonner si, dans des circonstances de ce genre, les tendances à la mélancolie, bien malheureusement combattues du reste par les veilles, les excès d'eau-de-vie, de café, de tabac et d'opium, comme je l'ai vu dans deux circonstances spéciales, aient abouti au délire des persécutions, et ultérieurement à la démence.
La seconde catégorie nous offre un immense sujet d'études, et les individus qui la composent sont bien loin de se trouver tous dans nos asiles d'aliénés. Ici encore nous sommes obligés de faire la part des dispositions héréditaires et des tendances hypochondriaques chez beaucoup de ces infortunés qui se sont rattachés avec une ardeur maladive à l'abstraction, à l'erreur et à l'utopie. Ils ont systématisé les produits de leurs conceptions, ils ont mis souvent la plus belle intelligence au service des mauvaises causes, et le génie de plusieurs d'entre eux ne leur a pas épargné les chutes intellectuelles les plus déplorables et des misères morales indicibles. Le suicidea terminé l'existence de quelques-uns, et ceux que l'opinion publique a dédaigné de mettre au nombre des aliénés ne peuvent échapper à la qualification d'êtres excentriques, déclassés ou incompris.
Voici donc trois grands ordres de causes morales qui pèsent de tout
CHAGRIN!?.— UEMOUOS. — AMBITION DEÇUE, Tll
leur poids dans la question étioAogiquç de l'aliénation : ce sont, l'amour, la religion, les excès de travail intellectuel, ou ce que je voudrais encore appeler : but d'activité intellectuelle erroné, amour de l'utopie, mauvaise direction dans l'étude des grandes questions scientifiques, morales ^politiques et religieuses. Si je parviens, ainsi que je l'espère, à bien définir l'état des individus dont l'intelligence et les sentiments ont été modifiés maladivement par les causes que je mentionne, je me féliciterai d'avoir donné à la classification des troubles de l'esprit une base exclusivement étiologique.
§ V. — Chagrins domestiques , remords , ambition déçue , etc.
La brièveté des considérations étiologiques qui suivent n'implique pas dans mon esprit leur défaut d'importance. Les auteurs qui ont écrit sur l'aliénation mentale' pensent unanimement que les chagrins forment le groupe le plus considérable des causes d'où naissent les maladies mentales. Tous les jours, dit Guislain, je suis à même de vérifier ce qu'a dit Esquirol des chagrins domestiques, qu'il a considérés comme une des sources les plus fécondes de ces affections.
Mais sous le nom de chagrins, on comprend des influences morales douloureuses tellement variées et tellement nombreuses, qu'il devient impossible de préciser le mode d'action de chacune de ces influences et d'en déduire des formes particulières de délire. La raison en est bien simple : il n'existe pas pour l'âme des modes aussi multiples de souffrances qu'il y a de sentiments différents enjeu; et puis, que cette souffrance provienne des déceptions de l'amour ou des chagrins que peuvent causer à une mère l'ingratitude de son fils, le déshonneur de son mari, il n'en est pas moins certain que l'individu est douloureusement impressionné dans la sphère affective de son être.... 11 conviendrait donc de ramener les innombrables facteurs de nos peines morales à un certain nombre d'éléments simples qui, au lieu délaisser notre observation s'égarer sur l'action de telle ou telle cause morale isolée, nous permettraient de mieux comprendre la manière dont la souffrance agit sur les fonctions organiques, et, partant, sur la libre manifestation de nos facultés intellectuelles (1). Je prends ici la souffrance dans l'acception la plus large de ce
(1) « Savoir el aimer, voilà tout l'homme, » dit M. de liallanche. Il est donc appelé à développer à la fois ou successivement par la société son sentiment moral. Peut-être serait-il permis de dire que l'intelligence n'est qu'un instrument pour développer l'évolution du sentiment moral? Aussi est-il certain que depuis saint Augustin jusqu'à Bossuet, tous les grands penseurs n'ont pas hésité à faire de cetle puissante faculté aimante le mobile de toutes nos actions. « La haine qu'on a pour un objet, dit Bossuet, ne vient que
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mot, et il nous suffira d'énumérer les principales causes morales que nous offre la statistique de nos asiles, pour voir qu'il est possible de les ramener aux trois grands ordres de laits que nous avons déjà mis en relief: amour, chagrin ou douleur, but d'activité impossible à réaliser.
Sous le nom de chagrins domestiques, on désigne des douleurs morales de plus d'une sorte, et qui mettent en jeu des passions et des sentiments diversement dénommés. Ce sont des femmes qui n'ont pu résister à la douleur occasionnée par la perte d'un mari ou d'un enfant chéri. Une. mère devient folle par suite du départ de son fils pour l'armée. L'inconduite des maris ou des enfants a déterminé l'aliénation dans plus d'une circonstance. Ce sont leurs débauches, leurs liaisons criminelles, leurs démêlés avec la justice, qui ont frappé d'une manière irrémédiable l'esprit des femmes et des mères. D'autres fois, et que cette cause est fréquente, la misère s'est appesantie de telle sorte sur une famille, que les parents ne peuvent subvenir ni à leurs besoins ni à ceux de leurs enfants, et qu'ils n'ont en perspective qu'un présent déplorable et un avenir sans espérance ; et puis, c'est un procès à soutenir, c'est une dénonciation calomnieuse qui compromet la position d'un mari fonctionnaire.... J'ai vu une jeune veuve de trente-cinq ans ne pouvoir se faire à l'idée de se séparer de sa fille qui se mariait... Dans ce cas, c'était une tendre sollicitude mélangée, peut-être, d'un sentiment de jalousie qu'on n'osait s'avouer, qui détermina la mélancolie ; dans d'autres occasions de ce genre, l'envie, la jalousie, un amour secret, une comparaison humiliante avec sa propre position, se sont livrés de singuliers combats dans le cœur de plusieurs femmes, et ont amené les perturbations mentales les plus compliquées.
La misère avec son cortège hideux de préoccupations incessantes, de craintes de l'avenir, d'affaires embarrassantes, de suspension de travail, de menaces d'hommes de loi, secomplique souvent aussi de querelles intestines, de débauches, de funestes consolations que le mari va chercher au cabaret. De là des rixes, un nouveau surcroît de misères, toutes les conséquences, en un mot, de l'ivrognerie et de la vie crapuleuse et débauchée.
On a pareillement cité le remords comme une cause de trouble intellectuel ; mais ici encore on voit combien ce phénomène intime de la con-
dc l'amour qu'on a pour un autre. Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a ; l'audace est un amour qui entreprend ce qu'il y a de plus difficile pour posséder l'objet aimé ; l'espérance est un amour qui se flatte de posséder cet objet, et le désespoir un amour désolé de s'en voir privé à jamais; la colère est un amour irrité de ce qu'on veut lui ôler son bien, et qui s'efforce de le défendre. Enfin, ôtez l'amour, il n'y a plus de passions, et posez l'amour, vous les faites renaître toutes. » (De la connaissance de Dieu cl de soi-même.)
AN(ÎOIlsSES DE L'ESPIUT.— REMOUDS.— LEUR INFLUENCE. 229
science est difficile à apprécier. Le remords peut exister dans une âme timorée qui s'exagère ses fautes, et il prend alors le nom de scrupule, qui n'est autre chose quel'hypochondrie des gens religieux. Dans d'autres cas, c'est le cri d'une conscience justement alarmée qui jette dans d'étranges perplexités de vrais coupables, et les met en présence d'événements dont ils ne peuvent supporter le souvenir fatigant, et qui fournissent à nos romanciers et à nos dramaturges le sujet de leurs conceptions.
C'est une jeune femme qui vit en concubinage avec un homme marié dont elle a eu plusieurs enfants, et qui, à diverses reprises, cherche à s'arracher à une existence honteuse. Elle y est ramenée chaque fois par la misère, les menaces de son amant et les mauvais traitements. Elle tombe dans une profonde mélancolie qui se transforme ultérieurement en manie furieuse avec manifestations homicides et suicides. Elle est guérie plus tard, mais nous ignorons ce qu'elle est devenue.
Une existence honteuse et immorale avait éloigné une mère de famille du toit conjugal. La fille de cette femme allait contracter un mariage avantageuxi mais la révélation de l'inconduite de la mère fut la cause d'une rupture. La malheureuse jeune fille se suicide; la mère est frappée d'aliénation mentale subite ; des hallucinations effrayantes lui font voir sa tille qui lui adresse de sanglants reproches. Elle sort de chez elle, éperdue, égarée, et va se jeter dans la rivière. On la sauve, et c'est dans l'état mental le plus déplorable qu'elle nous est amenée. Cette femme est guérie, mais elle ne désire pas sortir de l'asile; elle cherche aujourd'hui à expier ses fautes par ses regrets et par le dévouement qu'elle montre pour les malades les plus difficiles dont elle s'est faite l'infirmière.
Une autre femme avait eu, avant son mariage, des relations criminelles ignorées de son mari. Le regret d'avoir trompé un homme excellent et digne à.tous égards d'un autre sort la détermine à avouer sa faute. Le mari pardonne généreusement et semble redoubler d'amitié pour sa femme; mais, loin de la soulager, cet aveu ia prédispose à de sombres préoccupations. Il lui semble que tout le monde la regarde d'une manière méprisante et interprète défavorablement ses actes les plus innocents. Il s'organise dans son esprit un délire des persécutions, et elle cherche à se consoler en approchant du tribunal de la pénitence; mais bientôt elle s'imagine qu'elle a fait une communion indigne et se croit possédée du diable. Depuis, la position mentale de cette aliénée ne fait qu'empirer. Je n'ai jamais observé un exemple plus frappant de cette sorte de folie désignée sous le nom de démonopatlne.
Quant aux calomnies, aux accusations, aux dénonciations injustes, on comprend combien ces causes agissent avec activité sur des organisations
230 ÉTIOLOGIE. — CIIAUHINS DOME:-, TIQUES. - PEIÎNES MORALES.
délicates, sur des âmes timorées, chez tous les individus, en un mot, dont le sens émotif est très développé.
Deux jeunes filles de la campagne sont accusées injustement, l'une de vol, et l'autre d'infanticide. Cette dernière passe aux assises, et l'expertise médicale montre qu'elle est vierge. La mélancolie avec stupeur est, chez l'une et chez l'autre, la forme de l'affection mentale. La jeune fille accusée d'infanticide ne s'est pas relevée; elle est tombée dans le marasme nerveux, et a succombé en proie à des terreurs incessantes. Une femme d'un tempérament nerveux excessif n'a plus de repos depuis qu'elle sait que son mari, fonctionnaire, est dénoncé pour, ses opinions politiques. Son état mental se résume dans une mobilité perpétuelle, dans une loquacité incessante..., dans le système le plus bizarre que l'on puisse imaginer d'interprétations erronées sur tout ce qu'elle voit et entend.... C'est la souffrance morale dans ce qu'elle a de plus vrai et de plus pénible. On donne difficilement dans le monde le nom de folie à des situations pareilles, car si les malades sont déraisonnables de parler incessamment du sujet de leurs préoccupations, ils s'expriment avec justesse et netteté, et leurs paroles n'ont pas ce cachet de déraison et d'incohérence qui, aux yeux du vulgaire, est le principal caractère de l'aliénation. Mais lorsque ces malades ne guérissent pas, il s'opère des transformations pathologiques consécutives que nous aurons soin de décrire en parlant du délire des persécutions.
Dans d'autres circonstances, l'émotion causée par les dangers auxquels sont exposés des êtres qui nous sont chers peut être tellement violente, que la réaction opérée sur le système nerveux détermine soudainement les accidents les plus formidables. Le mari d'une femme jeune, sensible, mère de charmants enfants qu'elle adore, avait été condamné à la déportation. Cette nouvelle, qu'on lui apprend avec précaution , ne semble pas d'abord produire d'impressions douloureuses. Elle ne prononce afcM cune parole, mais on remarque avec inquiétude que son regard devient fixe et immobile. Dans la nuit, il se déclare un délire des plus violents, et je suis appelé au huitième jour, alors que les traitements les plus énergiques avaient déjà été employés. Il était trop tard, et la malheureuse femme succomba avec tous les symptômes d'une méningite aiguë.
Dans cette simple esquisse de chagrins domestiques, que d'éléments passionnels différents mis au service des troubles de l'esprit ! Nous y voyons figurer la douleur morale, depuis son acception la plus légitime et la plus pure, et telle qu'on peut l'éprouver après la perte de ceux qui nous sont chers, après l'évanouissement de ses plus nobles espérances, après les accusations les plus injustes, la perte de l'honneur, jusqu'à cette