ÉTI0L0GIE. — ATTENTAT A LA PUDEUR
mina, chez plusieurs habitants d'un village entièrement détruit par cet accident, des crises de désespoir auxquelles succédèrent des états mélancoliques avec tendance au suicide.
Attentat à la pudeur. — Dans d'autres circonstances , l'émotion douloureuse, pénible, terrifiante, atteint le système nerveux par le côté le plus impressionnable de la sensibilité morale de la femme. Je veux parler des attentats à la pudeur. J'ai sous les yeux deux cas de mélancolie avec alternance de stupeur et d'agitation maniaque, et dus, l'un et l'autre, à cette même cause, tme des jeunes victimes a guéri ; l'autre, fdle d'un père aliéné et suicide, est encore à l'asile. Sa folie a pris un caractère périodique, et comme tous les malades à type héréditaire, elle ne nous offre que bien peu de chances de guérison.
On remarquera le caractère particulier des folies dues à la crainte et à la terreur. L'oppression mélancolique, la stupeur, l'agitation maniaque, forment les trois périodes d'un état pathologique qui peut parcourir longtemps le même cercle et avoir une terminaison fatale. La manière dont j'envisageais ce sujet dans mes Etudes cliniques me parait encore aujourd'hui résumer le véritable état physiologique et pathologique de la question. « Sous l'influence d'une affection organique du cœur, nous avons vu se produire de véritables accès maniaques ; mais en dehors des conditions maladives de l'organisme, la crainte et la colère agissent souvent de la manière la plus funeste sur les conditions générales de la santé. Des terreurs excessives ont plus d'une fois plongé les individus dans un véritable état de stupeur, d'où ils ne sont sortis que pour passer par toutes les péripéties d'un accès maniaque. La crainte poussée dans ses dernières limites, comme dit le docteur Feuchtersleben, donne naissance à des congestions sanguines, à des convulsions ; onavualors se produire l'épilepsie, la catalepsie, le tétanos et l'apoplexie. La crainte, d'après Zhnmermann, amène des affections diarrhéiques et dysentériques ; elle aide, dans tous les cas, à l'absorption des miasmes contagieux, détruit l'action salutaire des crises et aggrave toutes les maladies. Le tremor et le palpitât io cordis qui nous sont signalés dans les livres des anciens médecins, nous prouvent qu'ils ne séparaient pas, autant qu'on l'afait dans ces derniers temps, l'étude des émotions morales de celle des perturbations qu'elles suscitent dans l'organisme. La teinte ictérique, par exemple, qui accompagne certaines affections morales dépressives, était soigneusement examinée dans ses origines, et les éléments thérapeutiques puisaient dans l'étude des causes morales des indications on ne peut plus précieuses. » [Etudes cliniques, t. Ier, p. 295.)
Impressions reçues dans le jeune âge* "~ Les impressions reçues
INFLUENCE DES IMPRESSIONS DANS LE JEUNE AGE. '2o.ï
dans le jeune âge ne sont pas un des côtés les moins délicats de ces études sur l'action exercée par les causes morales. Nousavons déjà vu dans l'historique des causes prédisposantes générales, que l'enfance n'a pas toujours été préservée des influences épidémiques de l'ordre moral qui, à diverses périodes historiques, ont jeté de si profondes perturbations dans les esprits. Examinée chez les enfants, la question n'en offre pas moin s des problèmes fort difficiles à résoudre. La mobilité du jeuneâge, ditEsquirol, mettant l'enfant à l'abri des impressions fortes et durables, le préserverait absolument de la lypémanie, si l'enfance était exempte de toute passion ; mais la jalousie, ajoute cet auteur, empoisonne quelquefois les douces jouissances du jeune âge, et produit une vraie mélancolie avec délire. Quelques enfants, jaloux de la tendresse et des caresses de leur mère, deviennent pâles, maigrissent, tombent dans le marasme et meurent. Les enfants sont aussi exposés, mais plus rarement, à la nostalgie.
On n'a peut-être pas assez étudié l'influence ultérieure exercée sur l'organisme parles impressions reçues clans le jeune âge. On sait pourtant la fatigante insistance avec laquelle nous sommes souvent poursuivis par le souvenir de certains faits dont nous avons été les témoins involontaires, de certaines paroles que nous avons entendues malgré nous, et que nous voudrions effacer de notre mémoire. Si donc certaines impressions morales peuvent être si vives, même dans l'âge mur, il est bien permis d'admettre que l'organisation cérébrale des enfants les rend plus aptes encore à subir l'influence de certaines impressions demauvaise nature. J'ai souvent été, pour ma part, douloureusementa'ffecté parle délire obscène déjeunes filles élevées dans les meilleures conditions morales, sous l'œil vigilant de leurs parents, ou bien dans le milieu des couvents. Comment pourrait-on comprendre que les paroles les plus immondes, au point de vue de la technique ordurière, sont prononcées par ces jeunes filles innocentes et pures, si [l'on n'admettait pas que des choses involontairement entendues, que des actes dont elles ont été les témoins non moins involontaires, ont laissé dans le cerveau de l'enfant une impression particulière, et déterminé une certaine association d'idées dont la maladie nerveuse intercurrente ravive le souvenir que l'on pourrait croire effacé?
Au point de vue de la pathogénie des affections mentales, de leur prophylaxie et de leur traitement, cette question a une importance si grande, que l'on me pardonnera volontiers de la reprendre d'un peu plus haut, et de reproduire sous ce rapport la manière dont je l'ai envisagée dans mes Etudes cliniques.
Dans son Traite de philosophie, M. le docteur Bûchez dit avec justesse que la puissance intellectuelle, résultat de la réunion de l'âme à l'orga-
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nisme, n'est rien de plus qu'un germe qui, de même que l'œuf renfermé dans l'ovaire, a besoin d'être fécondé pour produire un germe nouveau. Ce savant médecin admet en conséquence que dans la génération intellectuelle, c'est l'enseignement qui est chargé de l'œuvre de la fécondation.
Mais cet enseignement a besoin d'être défini dans son application. 11 peut se diviser en plusieurs périodes. La première n'est qu'une espèce d'incubation morale. L'enfant est pour ainsi dire passif ; il accepte les impressions qui lui sont données, comme une terre accepte la semence. Dans la seconde période, l'intelligence est déjà capable de comparer les motifs des actions prescrites, et la notion différentielle du bien et du mal qui s'élève progressivement à l'état de connaissance, rapproche de plus en plus l'enfant de l'époque où il sera responsable de ses actes. Dans la troisième période enfin, l'homme, jouissant de la plénitude de sa liberté, perfectionne par ses propres forces l'enseignement qui a fécondé son intelligence. Cet enseignement devient entre ses mains un moyen d'action sur ses semblables. Il remplit à leur égard une fonction , et l'on peut dire sans exagération qu'après avoir été fécondé , il féconde à son tour.
Si cette évolution de l'esprit humain suivait constamment sa marche naturelle, nous n'aurions pas à nous occuper d'une manière aussi générale de l'aberration de l'intelligence et delà dépravation des sentiments. Mais il existe, et nous l'avons exposé avec un soin particulier, des causes nombreuses qui, s'attaquant à l'intelligence et aux sentiments, constituent cet état déplorable désigné sous le nom de folie. Ces causes agissent avec une intensité non moins grande dans la sphère de l'ordre moral que dans celle de l'ordre physique. Ce qui nous reste à dire fera mieux ressortir encore les conséquences extraordinaires que les premières impressions subies dans notre enfance exercent sur nos destinées intellectuelles futures.
Quelques exemples pris au hasard dans l'immense collection des laits qui constituent l'histoire de l'intelligence humaine serviront à mieux faire comprendre notre pensée, et si nous ne pouvons expliquer tou jours ce merveilleux phénomène, nous aurons au moins livré aux maîtres et aux parents des exemples dignes de leur sollicitude.
Un père, plein de tendresse, apportait dans le berceau de son enfant de la mousse et des fleurs ; il prenait plaisir à renouveler tous les jours ce petit cadeau reçu chaque fois avec de vérilables transports d'allégresse et de joie. Le bonheur de vivre au milieu des fleurs développa chez ce jeune enfant un besoin qu'il chercha à satisfaire lui-même, à mesure qu'il grandissait, et ces premières impressions (.le Linné exercèrent, il est permis
LEUR INFLUENCE SUR LE DÉVELOPPEMENT ULTÉRIEUR DES FACULTÉS 2.'i7
de le supposer, une certaine influence sur le génie de l'illustre auteur de la classification des plantes (1).
L'émotion qu'une symphonie funèbre, exécutée à la mort de son père, développa dans le cœur d'un enfant de cinq ans, fit naître des dispositions non moins merveilleuses chez le célèbre compositeur J. -A. Hiller.
J. Haydn faisait remonter ses premières dispositions musicales à l'époque où ses sens perçurent, pour la première fois, les chants avec lesquels sa mère avait l'habitude de le bercer. Lorsque ses parents exécutaient sur le clavecin quelques-unes de ces mélodies populaires, qui, en Allemagne, charment les loisirs des familles, l'âme de cet enfant pressentait déjà ces divines harmonies qui révélèrent plus tard au monde musical l'auteur de la Création et de tant d'autres compositions célèbres.
Un jeune entant d'une constitution frêle et délicate, d'une nature timide et réservée, ne pouvait assez rassasier son esprit en lisant la biographie des hommes célèbres dans l'art de la guerre. Rien n'annonçait alors au monde le grand capitaine qui un jour ferait trembler Louis XIV, et mettrait la France à deux doigts de sa perte.
Si donc le milieu favorable où se développent les premières impressions de l'enfant exerce une influence si marquée sur ses dispositions intellectuelles futures, on conçoit que l'état contraire puisse amener aussi les plus déplorables résultats (2).
L'association des impressions qui constitue, lorsqu'elle est normale, un des développements fondamentaux de l'éducabilité humaine, devient, dit M. le docteur Cerise dans son ouvrage des fonctions nerveuses, lorsqu'elle est anormale, un des éléments principaux de la surexcitation nerveuse. Or, il est des personnes, ajoute ce médecin, qu'une prédisposition semble avoir fatalement condamnées à subir dans leurs impressions les associations les plus bizarres, les plus vicieuses et les plus funestes.
J'ai cité clans le premier volume de mes Etudes cliniques, p. 226, l'observation d'une jeune fille dont les tendances dépravées dès l'âge de quatre ans amenèrent un état névropathique caractérisé parla perversion de tous les sentiments et par l'envie de tuer sa mère. L'interrogatoire auquel fut soumise cette enfant âgée de huit ans à l'époque de la perpétration des faits qui lui sont imputés révèle des faits qu'elle avoue avec le
(I) Schubert, Geschichte der Seele, p. 480.
(ï) Il est bien entendu que je ne donne pas ces faits comme le résultat nécessaire des conditions dans lesquelles les enfants ont été placés. Il faut bien admettre certaines dispositions organiques préexistantes. Mais ces conditions organiques elles-mêmes n'amèneraient qu'un résultat bien incomplet, si l'éducation était nulle ou dirigée dans un sens contraire à ces dispositions natives.