‹ Traité des maladies mentaleChapitre 145 sur 500 · LEUR INFLUENCE SUR LE DÉVELOPPEMENT ULTÉRIEUR DES FACULTÉS · texte numérisé non relu

LEUR INFLUENCE SUR LE DÉVELOPPEMENT ULTÉRIEUR DES FACULTÉS

devenu possesseur du fils de son ennemi, ne trouva pas de moyen plus abominable d'exercer sa vengeance que de corrompre les sentiments de cet enfant, et de le renvoyer ensuite à son père. L'aréopage d'Athènes ne crut pas commettre un acte ridicule en expulsant du sein de la république un entant qui, par des cruautés inutiles exercées envers des animaux, annonçait qu'il pourrait un jour devenir un citoyen dangereux.

Ces exemples de cruauté inouïe dans le jeune âge sont souvent l'indice de prédispositions héréditaires ; on en trouve la preuve dans l'étude de cette variété d'aliénation que j'ai appelée manie instinctive des enfants. D'un autre côté, Esquirol dit avec raison que c'est quelquefois jusque dans le sein maternel qu'il faut chercher la cause première de la folie, non-seulement pour l'idiotie, mais pour les autres espèces d'aliénation. Il s'étonne que cette circonstance ait échappé aux observateurs.. . . « Quelquefois, ajoute cet auteur, de fortes impressions reçues dans le premier âge, sont aussi la cause éloignée de la folie. Plusieurs dames enceintes aux diverses époques de la révolution ont mis au monde des enfants que la plus légère cause a rendus aliénés. Une femme du peuple est enceinte ; son mari, pris de vin, menace de la frapper; elle s'effraye, accouche quelque temps après d'un enfant qui a une santé délicate, qui est sujet à des terreurs paniques, et qui, vers l'âge de dix-huit ans, devient maniaque. Une dame enceinte expose mille fois sa vie pour sauver celle de son mari; elle a des convulsions, elle accouche. Sa fille, née faible, se marie et devient mère de quatre enfants ; à vingt-trois ans, des idées de terreur, d'assassinat, de meurtre, occupent seules sa pensée et la rendent furieuse. Un jeune enfant, âgé de trois ans, conduit à Bicêtre, est effrayé par les fous qu'on montrait alors comme objet de curiosité ; depuis il est sujet à des rêves affreux ; à dix-sept ans, il tombe dans la manie. Une petite fille, âgée de huit ans, voit massacrer son père ; elle a souvent, depuis, des terreurs paniques. A quatorze ans, les menstrues s'établissent mal ; elle devient maniaque ; elle veut se précipiter sur tout le monde. La vue d'un couteau, d'une arme, de beaucoup d'hommes assemblés, excite chez elle la fureur la plus violente. » (Esquirol, 1. 1, p. 67.)

Passage subit d'un genre de vie à un autre. - — Un passage Subit

d'une vie très active à un état habituelH'oisiveté, peut amener, dit Pinel, des symptômes variés physiques et moraux , suivant une foule de circonstances accessoires; mais le résultat est analogue. Un Anglais, dit le docteur Perfect, avait acquis à cinquante-huit ans une fortune immense par le commerce; il résolut alors de se retirer à la campagne et de jouir dans toute son étendue de ce que l'on appelle otium cum dignitate. Vers le quatrième mois de cet heureux changement, il commence à

240 ÉTIOLOGIE. — HABITUDES. — NOSTALGIE.

ressentir de l'accablement et une contraction spasmodique dans la région de l'estomac; plus d'appétit ; les idées sont confuses, et les battements des carotides deviennent irréguliers et tumultueux. L'abdomen parait resserré et tendu ; la tête est douloureuse ainsi que l'hypocbondre gauche. Dès lors, sentiment d'une chaleur fugace, soif fébrile, digestions imparfaites; conduite, propos, actes bizarres et pleins d'extravagances, et manifestation d'un délire mélancolique....

Les situations analogues sont plus communes qu'on ne le pense. 11 est des individus qui n'ont pas pu supporter la cessation brusque d'occupations de diverses natures qui, à la longue, s'exécutaient chez eux bien plus en raison d'une impulsion automatique, d'une habitude longuement répétée, que sous l'influence de l'exercice actif des facultés de l'esprit et des qualités affectives. Cette seconde nature que crée l'habitude n'a pu se plier chez eux aux exigences intellectuelles et morales d'une condition nouvelle. Ils se sont montrés alors d'une ineptie extraordinaire; leur amour-propre s'est trouvé froissé, ils se sont mis à regretter amèrement leur vie antérieure, et quelques-uns n'ont pu éviter les conséquences de la mélancolie qu'en retournant à leurs occupations anciennes. Un petit marchand de comestibles à la halle de Paris , un débitant de boissons, auquel j'ai été appelé à donner des soins, avait, pendant trente ans de sa vie, contracté l'habitude de se lever à trois heures du matin et de servir ses pratiques, auxquelles le reliait sympathiquement la même communauté de sentiments et d'idées. Il acquit à ce métier 30 à 40 000 francs de rentes, et se retira dans son village, où il acheta une belle propriété. Cet homme, auquel on accordait cependant du bon sens, ne pouvait plus agir et penser en dehors de la sphère de son activité antérieure, et il ne tarda pas à tomber dans la mélancolie la plus noire. On dut se hâter de le renvoyer à Paris, et la vue seule de son ancien séjour amena un soulagement très grand à son état. La guérison fut certaine du moment qu'il put reprendre ses anciennes fonctions.

Dans la nostalgie, cette mélancolie produite par le regret de la patrie absente, le cœur est peut-être plus intéressé encore que l'esprit dans la manifestation de l'état maladif. Chez le nostalgique , ce n'est pas la raison qui parle, c'est le cœur tout èntier, qui ne vit que dans les souvenirs des joies du jeune âge, et qui sent redoubler ses souffrances à la vue du bonheur des étrangers. Le simple retour dans les lieux qui lui sont chers suffit pour guérir le nostalgique au début de la maladie qui l'oppresse. La terminaison peut être fatale lorsque la raison ne domine plus la situation, et que le trouble de la sensibilité morale ne permet plus au mélancolique d'accepter d'autres consolations que celles qui sont en

Page 1