ÉTIOLOUIE. — IMITATION.- INFLUENCES CONTAGIEUSES
cette pensée ; je me demande, de sang- froid, pourquoi ai-je des intentions aussi affreuses? Je ne trouve en moi aucune réponse. Le même désir se renouvelle, je résiste faiblement, je suis vaincue. Je vais consommer le crime. Un nouvel effort m'arrête, je porte rapidement le canif à ma gorge en médisant : « Il vaut mieux, méchante femme, que ce soit toi qui jiérisse! » Cette dame, qui guérit plus tard, eut une affection des plus longues et des plus compliquées.
Dans son Traité de médecine légale, Marc raconte qu'une jeune tille de Dresde avait reçu une impression telle, en voyant mourir un criminel avec les signes de la plus grande piété et entouré d'un imposant appareil judiciaire, que Vidée lui vint de mériter une aussi belle mort, et, en conséquence, elle attira cbez elle une de ses amies intimes qu'elle tua. Cet exemple n'est pas le seul dans son genre, et l'on comprend à quel point la sollicitude des magistrats a dû être éveillée, leurs perplexités accrues, lorsque des individus traduits en justice n'alléguaient rien autre chose pour leur défense, sinon qu'après avoir lu une bistoire émouvante d'un crime célèbre, ou en avoir entendu parler, ils se sont sentis entraînés, 1 poussés par une idée, par quelque chose, par une voix intérieure. Dans son Essai sur les probabilités, M. de Laplace avoue qu'îY est des penchants funestes qu'excite vivement le récit d'une action criminelle devenue l'objet de l'attention publique, et que, sous ce rapport, la publication des crimes n'est pas sans danger. C'est la même conviction qui inspire à Esquirol les éloquentes paroles qui suivent, et qui nous démontrent à quel point l'imitation peut exercer une influence funeste sur la détermination d'actes similaires cbez des individus qu'il nous est impossible de ne pas regarder comme prédisposés aux affections nerveuses.
« En attendant qu'une sage législation apporte quelque remède à cette plaie de la société, les amis de l'humanité peuvent désirer que l'éduca- | tion repose sur des bases plus solides de morale et de religion ; ils doivent réclamer contre la publication des ouvrages qui inspirent le mépris de la vie et vantent les avantages de la mort volontaire. Ils doivent signaler au gouvernement les dangers qui résultent de mettre sur la scène les infirmités auxquelles l'Iiomme est exposé. Ils doivent demander hautement qu'on défende aux journaux d'annoncer tous les suicides, et de rapporter les motifs et les plus légères circonstances du meurtre. C-i's récits fréquents familiarisent avec l'idée de la mort, et font regarder avec indifférence la mort volontaire. Les exemples fournis tous les jours à l'imitation sont contagieux et funestes, et tel individu poursuivi par les revers ou par quelque chagrin ne se serait pas tué, s'il n'avait lu dans son journal l'histoire du suicide d'un ami, d'une connaissance. La liberté
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d'écrire ne saurait prévaloir contre les vrais amis de l'humanité. » (Tomcl, p. 668.)
Dès les commencements de ma carrière spéciale, j'ai dirigé d'une manière constante mes investigations vers la pathogénie de ces états particuliers de l'intelligence qui se révèlent par les tendances insurmontables à des actes terribles dans leurs conséquences : tels que l'homicide, le suicide, l'incendie. J'ai soumis les malades de cette catégorie à l'observation la plus scrupuleuse, et j'ai toujours remarqué que l'imitation, si puissante que soit son influence, et que l'impression causée par le récit ou la lecture d'un crime exceptionnel , ne suffisaient pas pour provoquer des actes similaires chez des individus qui auraient été parfaitement sains d'esprit. Le tort des auteurs est d'avoir trop séparé l'acte maladif des dispositions antérieures pathologiques ou morales de ceux qui ont exécuté cet acte. Dans les nombreuses expertises médico-légales auxquelles je me suis livré, j'ai le plus ordinairement découvert chez les individus incriminés des dispositions névropathiques spéciales en rapport avec l'hérédité, la grossesse, la menstruation, l'onanisme poussé à l'excès dans quelques circonstances. D'autres fois il existait des névroses spéciales, telles que l'hystérie ou l'épilepsie, dont il n'avait pas été tenu compte, ou dont on n'avait pu soupçonner la réalité (1). Enfin, dans plus d'une occasion, j'ai pu démontrer que, dans des cas de ce genre, on constatait non-seulement des prédispositions, mais que les individus dont les actes de folie instantanée subissaient le contrôle rigoureux de la justice, étaient déjà dans la première période jd'évolution d'une maladie mentale aux symptômes larvés, et dont l'existence se démontrait d'une manière irréfragable, grâce à une observation attentive et à une appréciation rigoureuse des faits : c'est ce que tous les médecins aliénistes ont eu occasion de vérifier au début de la paralysie générale.
Ces réflexions ne sont pas émises pour enlever au phénomène imitation sa valeur réelle, et nous avons déjà eu l'occasion, à propos des influences morales épidémiques, de faire ressortir à quel point les grandes émotions de l'esprit et du cœur étaient promptes à se communiquer, et
(1) Dans un cas de ce genre, j'ai vu condamner un malheureux jeune homme dont l'acte inouï, tentative de meurtre sur un de ses meilleurs amis, n'a pu trouver grâce aux yeux des juges. L'existence d'un délire des persécutions avec manifestation d'actes excentriques d'abord , puis très dangereux ultérieurement, se rattachait chez lui à un état épileptique qui était resté ignoré des parents de cet individu et du malade lui-même. J'ai pu constater, en l'observant de près, qu'il avait des crises épileptiques pendant son sommeil. En outre, dès sa plus tendre jeunesse, il avait eu un caractère triste, morose, irascible, avec violents maux de tôle. Il y avait eu, en outre, des aliènes dans sa famille.
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avec quelle instantanéité les hallucinations et les convulsions se propageaient par l'exemple. Seulement, je désire que l'on n'attribue pas à une cause plus qu'elle ne peut produire en réalité. Si, le plus ordinairement, il suffisait, pour excuser la perpétration de l'homicide, du viol, de l'incendie, de dire que leurs auteurs n'ont pu résister à l'influence de l'imitation, il n'y aurait plus de médecine légale possible des aliénés, et l'on ne pourrait entrevoir sans frémir sur quelle base, fragile reposerait la moralité des actes humains.
Mais si, au contraire, nous descendons dans l'intimité du phénomène, nous voyons qu'il est possible, dans la grande majorité des cas, de le rattacher aux conditions morbides de l'organisme, et à cet ensemble d'éléments que l'on désigne sous le nom de prédispositions. Que l'on me permette encore de citer quelques exemples; ce sujet si ardu, si difficile, me semble devoir être élucidé par l'exposition réelle des faits.
On nous amène un jour une demoiselle d'une cinquantaine d'années, d'une religion éprouvée, d'un dévouement sans bornes pour les siens, et dont le suicide instantané avait été provoqué, dit-on, par celui d'un frère épileptique auquel, depuis plus de vingt ans, elle donnait des soins de jour et de nuit. Lorsque nous eûmes dégagé ce fait de cette première appréciation , trop hasardée à ce qu'il nous parut , nous apprîmes qu'il existait chez la malade des dispositions héréditaires, et que d'un autre côté sa santé avait été depuis longtemps ébranlée par l'excès de son zèle. Que l'on se figure en effet les douloureux ébranlements nerveux auxquels est exposé un être qui consacre son existence à un épileptique d'un caractère difficile, irritable, comme ils le sont presque tous, et dont les accès étaient fréquents et terribles. Rien donc de surprenant à ce que des névralgies intenses, des nuits sans sommeil, aient déterminé chez cette femme un développement tellement douloureux de la sensibilité morale, une hyperesthésic telle de la sensibilité nerveuse, que la lypémanie suicide avec complication de stupeur, laquelle a éclaté après le suicide du frère, n'a plus rien qui puisse trop nous surprendre. Je pourrais citer plusieurs faits de ce genre qui se rapportent peut-être davantage au dévouement exagéré qu'à l'influence de l'imitation ; mais revenons à ce dernier phénomène.
J'ai connu une jeune religieuse dont le noviciat s'était terminé péniblement au milieu de grandes perplexités morales ; un amour contrarié avait été la cause de sa vocation pour la vie religieuse, et il y avait chez elle un tempérament hystérique assez prononcé. Le but de l'institution à laquelle appartenait cette jeune fille était de secourir et de veiller les malades. Appelée un jour à donner des soins à une demoiselle atteinte de