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MANIÈRE D'INTERPRÉTER LE PHÉNOMÈNE CAUSE

pensable, avons-nous dit, que l'individu offre une prédisposition qui permette à la cause particulière d'agir d'une manière spéciale. Il est nécessaire que divers éléments qui participent également de la nature physique et de la nature morale de l'homme soient mis en jeu sous l'influence de la prédisposition, et concourent avec la cause occasionnelle à la formation d'un type maladif nouveau, d'une forme particulière d'aliénation qui imprime à tous les aliénés qui se rattachent à cette forme des caractères communs.

Ces caractères se reconnaissent au genre de délire dont sont affectés les individus, à la nature des actes qu'ils sont irrésistiblement portés à commettre, et l'on peut ajouter, aux troubles particuliers des fonctions nerveuses ainsi qu'aux lésions spéciales de l'organisme.

Bien mieux, en rentrant dans la marche que l'on suit dans toutes les parties de l'histoire naturelle, où l'on s'attache à bien définir les caractères des familles appartenant à tel genre ou à telle espèce, on arrive à un résultat non moins satisfaisant pour ce qui regarde ces études. On parvient, en appliquant cette méthode à la classification des aliénés, à déterminer la nature du tempérament particulier aux malades de telle ou telle catégorie, et à signaler certaines anomalies ou défectuosités de l'organisme propres à telle ou telle autre variété. Ces caractères s'observent dans les aliénations chroniques, dans les folies héréditaires surtout.

Ces anomalies ou défectuosités, que l'on peut appeler les signes extérieurs de la folie, se reconnaissent aux formes anormales ou pathologiques de la tête, au développement incomplet des organes reproducteurs delà génération, ou à telles autres déviations de ce que j'ai appelé le type normal de l'humanité, ou si l'on préfère, le type capable de transmettre à la génération qui suit les principes d'une bonne santé physique, intellectuelle et morale. Lors donc que j'ai formulé la loi d'une relation intime, nécessaire entre la forme de l'aliénation et la nature de la cause, je n'ai pas voulu dire que cette relation s'établissait sous l'influence de la moindre cause qui, en faisant naître les éléments du délire, peut conduire ultérieurement à l'aliénation. Pour moi, la cause ne peut se séparer ni de la prédisposition chez l'individu, ni du trouble fonctionnel ou de la lésion que cette cause détermine dans l'organisme.

Dans la pensée de classification qui m'anime, trois éléments sont nécessaires à la réalisation d'une forme particulière d'aliénation : la prédisposition, la cause occasionnelle, le trouble fonctionnel ou la lésion.

Si la prédisposition n'existe pas, la cause occasionnelle peut bien amener un trouble des fonctions intellectuelles, un délire général ou systématisé, durable ou transitoire, une folie en un mot, mais rarement

ce délire aura-t-il le caractère de celui que l'on observe dans les formes particulières ou essentielles d'aliénation. Aussi le pronostic sera-t-il d'autant plus favorable qu'il n'existera pas de prédisposition, et que l'état du malade nous représentera généralement des conditions d'acuité.

Si la cause ne laisse dans l'organisme qu'une impression passagère, le délire qui peut en être la conséquence est passager et fugace. Ce n'est qu'à la condition de susciter un trouble durable dans l'organisme, de déterminer une lésion spéciale des centres nerveux, que le délire, transitoire d'abord et épbémère, s'élève bientôt à des proportions qui lui donnent un tout autre caractère et qui constitue une forme spéciale de folie.

Il est alors permanent ou durable, général ou systématique. Il s'organise d'après des lois fixes et invariables ; il puise les éléments de son activité, de soh mode de production, et dans la nature de la cause, et dans la spontanéité de l'intelligence , et dans la gravité et les progrès du trouble fonctionnel ou de la lésion organique; il entraîne à des déterminations insensées, à des actes d'une nature fatale, irrésistible. 11 est enfin l'indice de la folie, autrement dit, de cet état qui, au point de vue psycbologique, est non-seulement l'expression des souffrances générales de l'organisme, mais de telle ou telle souffrance en rapport avec la nature de la cause et celle de la lésion. C'est à ce point de vue seul que j'ai pu dire qu'il s'établissait des relations intimes, nécessaires, entre la nature de la cause et telle ou telle forme d'aliénation.

S'il en' était autrement, si les formes de la folie s'organisaient d'une manière invariable sous l'influence de la moindre cause déterminante ou occasionnelle, ces formes seraient innombrables, et toute tentative de classification deviendrait impossible en présence de cette multitude de causes qui auraient le fatal privilège de créer des formes d'aliénation en rapport avec la spécificité de leur action.

11 ne resterait plus alors qu'à désigner la forme de folie sous le nom de sa cause déterminante ou occasionnelle, et l'on voit immédiatement à combien d'erreurs de diagnostic et de pronostic on serait entraîné. L'expérience ne nous prouve-t-elle pas journellement que l'on est presque invariablement porté à faire jouer à la cause finale le rôle de cause déterminante, et à négliger ainsi le point de départ réel du mal ; en d'autres termes, le point de départ réel de cette cause qui donne à la folie sa forme particulière, qui ne permet pas de confondre une variété d'aliénation avec une autre variété, et les aliénés appartenant à telle classe avec les aliénés appartenant à telle autre classe?

Il est donc indispensable que la cause qui conduit à la folie, à cet état exceptionnel qui fait que l'homme est si différent de lui-même, il est in-

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dispensable, dis-je, que cette cause puise les éléments de son activité dans un ordre de faits ou de phénomènes qui s'engendrent et se commandent de telle sorte, que si rien ne s'oppose à cette génération et à cette dépendance réciproques, il en résultera des effets déterminés, fixes, invariables, qui produiront de toute nécessité, non-seulement la folie avec toutes ses conséquences, mais telle variété de folie plutôt que telle autre.

Sortons un moment de la donnée théorique, et voyons ce que nous apprend l'observation des faits sur lesquels toute théorie est invariablement assise, et en l'absence desquels toute théorie n'est qu'un jeu brillant de l'imagination, une donnée stérile qui ne peut éclairer ni le diagnostic, ni le pronostic, ni fournir, a plus forte raison, une base solide au traitement.

A. La folie que je vais désigner dans un instant sous le nom de folie héréditaire a ses caractères essentiels, et les aliénés qui appartiennent à cette variété se reconnaissent à des signes certains. Ils se divisent même en plusieurs classes, et à chaque classe revient sa part de signes intérieurs et extérieurs. Ces signes caractérisent les individus compris dans cette variété, et ceux-ci sont soumis à des troubles cérébraux qui stéréotypent leur délire et qui déterminent la nature de leurs actes.

Que maintenant une foule de causes intercurrentes de l'ordre physique ou de l'ordre moral (excès vénériens ou bachiques, troubles des fonctions circulatoires ou digestives, suites de couches, influences climatériques et autres, amour contrarié, chagrins de toute espèce), qu'une foule de causes intercurrentes, dis-je, viennent hâter l'évolution des prédispositions délirantes chez les individus classés dans cette catégorie, précipiter ou compliquer la marche de l'affection, ceci est un fait incontestable. Mais ces mêmes causes intercurrentes, déterminantes même, si l'on veut, n'enlèvent pas aux aliénés héréditaires le triste privilège de délirer dans le sens de leurs prédispositions spéciales; elles ne détruisent pas le mode d'agir de la prédisposition. Aussi la forme de leur folie, sa marche, sa terminaison, ont un caractère irréfragable qui dénote l'origine de la maladie, et justifie en tous points la théorie qui établit un genre d'aliénation que l'on peut désigner sous le nom de folie héréditaire.

B. Ce que je dis de la folie héréditaire peut s'appliquer aussi aux variétés que je distingue sous les dénominations de folies hystérique, épileptique, lujpochondriaque, que la plupart des auteurs ont bien à tort regardées comme des complications de cette entité abstraite qu'ils ont désignée sous le nom de folie, plutôt que comme les générateurs d'une variété particulière d'aliénation.

Je ne connais pas en pathologie mentale un ordre de causes qui nous

représente, mieux que les névroses en question, la génération et la dépendance réciproque des phénomènes pathologiques. Or, nous savons déjà que de cette génération et de cette dépendance surgit le phénomène de l'aliénation avec sa forme particulière; aussi n'hésitons-nous pas à faire une variété des folies hystérique, épileptique, hypochondriaque, dont les caractères sont si franchement accusés.

Je suis bien loin de nier, et cet aveu que j'ai déjà fait pour la folie héréditaire, s'applique à toutes mes autres variétés, je suis bien loin, dis-je, de nier qu'une foule de causes intercurrentes peuvent venir encore ici compliquer la marche des vésanies dues aux névroses précitées; mais ceci, encore une fois, ne leur enlèvera pas le caractère qui leur est propre, et les aliénés hystériques, épileptiques, hypochondriaques, se reconnaîtront toujours à des signes intérieurs et extérieurs communs. A l'appui de cette manière de voir, et au risque d'anticiper sur ce que j'ai à dire ultérieurement dans la description de la folie hypochondriaque, je citerai un phénomène d'une importance très grande, et que l'on observe dans cette variété de vésanie.

Dans les différentes transformations pathologiques que l'on remarque chez l'hypochondriaque, il en est une qui place le malade vis-à-vis d'une situation mentale nouvelle, et qu'il n'avait jamais subie antérieurement. Sa dépression habituelle, ses terreurs exagérées, ses idées de persécution s'évanouissent, un sentiment général de bien-être semble succéder à l'état habituel de langueur et de souffrance. Les traits du visage s'animent, et l'expression de la face reflète un bonheur inaccouturiié. Une énergie insolite imprime à tous ses mouvements une activité nouvelle, et lorsque l'observateur se met en présence de cette situation anormale, il découvre qu'un délire d'un genre différent s'est substitué aux idées maladives préexistantes de l'individu. 11 ne trouve plus chez lui cet état de pusillanimité et de faiblesse qui le faisait trembler au seul souvenir de ses craintes ; c'est un homme transformé qui se présente à ses regards, et qui se croit appelé à des destinées surhumaines qu'il n'avait pas soupçonnées, et qui souvent provoquent chez lui un étonnement naïf. // est prophète, investi d'une mission divine ; il possède des talents et une science toute d'intuition ; il a trouvé moyen de se faire aimer d'une dame haut placée à laquelle il n avait jamais parlé ; il est destiné, comme me disait un malheureux malade de cette catégorie dont j'avais à exposer l'état mental devant les assises, il est destiné à devenir l'appui du trône et à sauver la nation ; il se trouve avoir des aptitudes pour des sciences qu'il n avait jamais cultivées.

Si donc le seul fait du trouble des fonctions nerveuses et d'un certain

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ordre de fonctions nerveuses, dans une maladie déterminée, peut amener forcément de telles conceptions délirantes, n'avons-nous pas raison de dire qu'il est certaines catégories d'aliénés que l'on doit rattacher à des formes particulières, par la raison que ces aliénés possèdent des caractères communs? Encore une fois, ces caractères se reconnaissent au genre de délire dont sont affectés les individus, à la nature des actes qu'ils sont irrésistiblement portés à commettre, et ajoutons, aux troubles particuliers des fonctions nerveuses, et aux lésions spéciales de l'organisme (1).

C. Dans les troubles intellectuels si caractéristiques qui sont dus aux diverses substances ébriantes ou toxiques, et qui forment pour nous la. classe si importante des aliénations ou des folies par intoxication, nous remarquons, plus que dans toute autre variété de folie, la manifestation de ces relations intimes qui existent entre la nature de la cause et le trouble fonctionnel ou la lésion de l'organe. Nous constatons ces faits à leur origine ; ils se révèlent par des symptômes qui leur sont propres, ils produisent invariablement dans la sphère des fonctions physiologiques et intellectuelles des désordres et des troubles qui sont identiquement les mêmes chez tous les individus soumis à ces causes.

Cette proposition sera mise hors de doute dans la description des diverses folies et états dégénératifs dus aux intoxications par l'alcool, l'opium, le plomb et autres agents employés dans l'industrie, ainsi qu'aux miasmes paludéens et à la constitution géologique du sol. Pareillement, les lésions dues à la nourriture insuffisante ou altérée font surgir chez

(1) A ce point de vue, le langage médical est parfois aussi incorrect que celui du vulgaire, quoiqu'il soit cependant l'expression de cette méthode qui nous porte à rattacher les effets à leurs causes. Seulement, ici, la véritable cause est méconnue et le langage manque de base scientifique. C'est ainsi que nous avons l'habitude de désigner sous les noms de délire religieux, délire amoweu.r, délire ambitieux , des états intellectuels qui n'ont pour point de départ ni l'exagération des sentiments religieux ou affectifs, ni le culte des idées ambitieuses, ni la soif immodérée des grandeurs. Chez beaucoup de malades, ces causes n'ont pas existé, et la systématisation délirante est exclusivement le fait de la forme particulière d'aliénation dont ils sont atteints, ou, pour parler plus médicalement, le résultat des divers éléments pathologiques de l'ordre physique et de l'ordre Inoral qui concourent également à la formation d'un type spécial de folie. On autre fait, déduit des données les plus certaines de l'anatomie pathologique, nous prouve encore à quel point on serait sujet à se tromper, si l'on voulait établir exclusivement une classification sur le genre du délire ou la nature des idées délirantes. Dans la paralysie générale, il y a invariablement aussi, à telle ou telle période de l'affection, un délire des grandeurs, un délire ambitieux; mais quelle différence dans le mode, de manifestation de ce délire, sa durée, ses conséquences ! Aussi le point de départ du trouble fonctionnel et la nature de la lésion de l'organe sont-ils tout à fait différents chez les hypochondi iaques au délire systématique et chez les paralysés progressifs.

tous les individus soumis à cet ordre de causes les mêmes phénomènes pathologiques. Ici encore, les causes générales d'aliénation, la misère, les chagrins, les peines morales, peuvent, sans aucun doute, compliquer la situation, mais elles n'enlèveront pas aux aliénés de ces diverses catégories les caractères spéciaux qui les rattachent à la même variété pathologique. Elles ne détruiront pas chez eux ces signes extérieurs et intérieurs qui se révèlent à l'observateur par des lésions spéciales du système nerveux, paralysie, hyperesthésie , anesthésie, par des hallucinations d'une nature terrifiante dans un cas, d'une nature gaie et expansive dans un autre, par des troubles particuliers du système circulatoire et digestif. Bien mieux, si nous poursuivons l'action de la cause jusque chez les enfants nés dans les conditions pathologiques que font à leurs parents ces diverses intoxications, nous verrons que les relations intimes qui existent entre telle variété de folie et la nature de la cause se reflètent jusque dans l'organisation défectueuse de ces enfants, jusque dans le genre des perversions intellectuelles et affectives que l'on remarque chez eux.

D. Voulons-nous examiner maintenant la classe si importante des aliénations dans leurs rapports avec les lésions idiopathiques du cerveau, nous verrons la même loi peser de toute son autorité dans la production et la manifestation des délires spéciaux dus à cet ordre de causes. Entre toutes les affections cérébrales idiopathiques, si nous cherchons celle qui mérite si bien d'occuper une place distincte, la paralysie progressive des aliénés, que remarquons-nous? Un ensemble de phénomènes identiques chez tous les individus. La-paralysie est toujours accompagnée à son début d'un embarras de la parole; elle est progressive, et cependant n'enlève jamais complètement aux individus, même dans le degré le plus avancé de la maladie, la faculté de remuer les bras et les jambes ; elle a ses périodes de rémittence ; elle est enfin caractérisée au point de vue intellectuel par le délire le plus franc et le plus invariable qu'il soit possible d'observer. Je veux parler du délire des grandeurs.

Si nous consultons les auteurs sur les causes de la forme d'aliénation si bien désignée sous le nom de folie paralytique, nous voyons figurer une foule de causes propres à déterminer aussi d'autres troubles intellectuels qui ne sont pas la folie paralytique. Ce sont les excès bachiques, vénériens, les grandes préoccupations de l'esprit, les abus de travaux intellectuels et autres. Nous voyons aussi la paralysie progressive atteindre des individus qui n'ont été exposés à aucune de ces causes ; la maladie s'est pour ainsi dire développée chez eux spontanément , et n'en produit pas moins son délire spécial, caractéristique, qui ne peut se confondre avec le délire d'aucune autre variété d'aliénation. Ceci nous indique

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